L’asymétrie

(Rue Montaigne, Lille Moulins.)

Ce bel exemple d’asymétrie est l’occasion de vous donner mon sentiment sur quelques questions scientifiques de très haut vol, puisque c’est naturellement dans mes cordes. Voici un extrait d’un projet que j’ai abandonné cet automne.

« Tu dis, Moi, j’ai besoin de la symétrie pour me donner l’illusion d’un sens. Je le comprends, bien que la symétrie me rappelle à l’inverse l’absurdité de toute chose, tant elle m’apparaît arbitraire, rigide et froide. Mon esprit est fait pour aimer les nombres premiers, pour mépriser les chiffres pairs, les lignes droites et l’économie narrative – lui préférant les digressions, les ellipses, les coqs à l’âne, les fausses pistes, les envolées lyriques, les décrochements, les mélanges de registres, les phrases longues et sinueuses, les jeux typographiques, les ponctuations arythmiques, les constructions alambiquées, les considérations décalées, l’extrême précision, l’implicite, les inventaires et les fins ouvertes.

De même, les faciès dits plastiques m’indiffèrent, mon oeil glisse à leur surface lisse : seuls l’accrochent ce que les esprits classiques appelleraient des défauts de visage.

Nous parlons maintenant, à notre manière non éclairée, de géométrie. Nous parlons de la ligne droite comme d’une invention humaine. L’homme privilégie les lignes droites et les angles droits, il a introduit dans la nature l’angle droit et ses dérivés, toutes choses qui éraflent et coupent si l’on n’y prend garde, que l’on a le coude un peu détaché du corps et que l’on regarde ailleurs, ou qu’un drapé cache à notre regard ce que l’on appelle communément un coin. Ne faut-il pas une infinité de droites pour dessiner un cercle ? Est-ce la tangente qui fait le cercle ou le cercle qui permet la tangente ? Dans quel sens l’homme a-t-il imposé son formalisme à son environnement ? (Le cercle parfait n’existant pas plus, dans la nature, que la ligne droite.) Je crois qu’il n’y a pas de régularité dans la nature ; mais que l’homme, dans son arrogance et son autoritarisme, mesure le réel à l’aune de ses propres créations.

Il n’existe rien de tel que l’absolu ; jusqu’à preuve du contraire, l’univers n’est pas régi par une absolue régularité – ou s’il l’est, l’homme n’en a pas encore découvert le tempo, sinon les scientifiques ne jugeraient pas nécessaire de régler parfois l’horloge universelle afin de rester en phase avec la vitesse de rotation terrestre. Cette année, dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, la dernière minute avant deux heures du matin n’a pas duré soixante mais soixante et une secondes. Il a fallu l’action de l’homme pour que son schéma au cordeau ne soit pas invalidé par le cours naturel, ou par ce que, plein de morgue, il appellera une irrégularité dans la vitesse de rotation. Comme si les mouvements cosmiques étaient moins rigoureux que le cerveau humain et que ses constructions mentales. »