Le vide exact (25) : Vraiment très vide

J’observe que la plupart des gens sont morts dans leur sommeil, je ne sais pas depuis combien de temps mais je les regarde conduire leur automobile, parler d’un vêtement, accrocher un drapeau à leur fenêtre, déplacer une poussette sans regarder dedans, poser un morceau d’animal en barquette de polystyrène dans un panier en plastique rouge et ça n’a pas l’air de faire mal. Je suis morte d’une mort violente, cette année, sans vouloir paraître présomptueuse – après tout, je n’aurai rien accompli, comme tout le monde, ce qui est déjà pas mal et plutôt esthétique (encore que la douleur m’ait accompagnée en tout temps et en tout lieu, au point que respirer m’était le plus souvent difficile quand je faisais la vaisselle, prenais le train ou rebouchais un stylo). Maintenant que l’engourdissement de mon bras gauche a gagné du terrain et annexé le cœur, je tâche d’être un zombie opiniâtre ; mais quand on me demande en plus d’être concernée, j’ai du mal à ne pas devenir grossière. J’écris des messages d’injures et je les détruis au lieu de les envoyer. Je suis encore polie.

(Photos prises à Lompret, Ronchin et Lesquin – cette grille se dresse au bord d’un champ ; elle interdit l’accès à un tunnel creusé dans un talus d’autoroute et dont on ne voit pas le fond.)