Le Mans

Hier, j’ai bien travaillé dans le train qui m’amenait au Mans, j’étais d’humeur à la fois joyeuse et revêche, oui c’est cela, j’étais une fleur mais qui pique, un chardon avec un chardon tatoué sur le mollet – ce qui est, quand on y pense, aussi ridicule que de se promener avec un T-shirt à sa propre effigie, mais il n’y avait rien à faire, je n’arrivais pas à émettre plus que des monosyllabes. Il faut dire à ma décharge que quand j’ai repris conscience du réel, un cortège nuptial klaxonnait avec une férocité oppressante derrière la voiture qui faisait la navette entre la gare et le salon du livre ; je me suis rendu compte que nous étions trois, serrés sur la banquette arrière, la cuisse d’un mâle blanc à cheveux longs et calvitie (un classique littéraire) pressée contre la mienne dans les virages tandis qu’il criait à l’intention du chauffeur bénévole des commentaires sur la circulation, la météo et les voitures automatiques – lui-même y a pris goût, pas plus tard qu’il y a trois mois, au Canada, etc. Pourquoi ne s’était-il pas installé à l’avant de la voiture ? Au salon du livre, j’ai trouvé sur le stand d’un bouquiniste un roman paru en 2006 que j’avais désespérément cherché la veille dans les librairies parce que je voulais voyager avec lui ; le bouquiniste n’a pas semblé impressionné par cette coïncidence, qui a du moins ranimé mon sourire pendant quelques minutes. Plus tard, au restaurant, deux vieux beaux en vêtements chic, une dame et un monsieur, ont accepté de partager une table pour aider au désengorgement de la file d’attente ; au bout de dix minutes, je les ai vus trinquer avec leurs verres de vin et j’ai vaguement eu l’impression d’être dans une boîte échangiste parce que j’étais vraiment très morose. Je me suis isolée dans le parc qui entourait le salon et j’ai découvert que nous étions enfermés, littéralement, comme au zoo. J’ai envoyé cette photo à mon ami Kups pour qu’il vienne me sauver en hélico (il vit à 260 km de là, ça va) mais les amis sont parfois décevants.

Alors que la rencontre « Queer : questionner le corps, questionner le genre » allait bientôt commencer, j’étais au bord du vomissement. J’avais perdu l’habitude des angoisses et celle-ci tombait particulièrement mal. Et puis Wendy Delorme est arrivée ; je ne l’avais jamais rencontrée auparavant. En quelques minutes, elle a changé la tonalité de la journée. Après la rencontre, les heures et les discussions sont passées trop vite, sous un arbre puis dans le brouhaha d’une salle bondée. J’ai repris le train à contrecœur ; à ce moment-là, Wendy avait déjà changé la tonalité de plus qu’une journée. Ce sont des choses qui arrivent, qui rendent la vie si réjouissante et les salons du livre à peu près respirables parfois.