Des néants

Je suis en proie depuis quelques jours à une crise de misanthropie aiguë alors je cherche des néants. Je vais là :

Ce matin, j’ai pensé à la Californie, qui est à mes yeux l’image même du néant. J’ai écouté A New Day de Suzanne Ciani et Kaytlyn Aurelia Smith (2016) parce que ses vingt-trois minutes me semblent contenir la Californie entière – de même que 0,1 seconde (ou 380 000 ans, selon les sources) après le Big Bang, l’Univers avait la taille d’un pamplemousse*.

J’ai imaginé tout ce que les terres (plus que l’océan) rejettent sur le rivage du Pacifique – c’était le Pacifique que l’on voit par exemple dans The Long Goodbye, le film d’Altman (1973), un Malibu tout sauf fun. J’ai rêvé d’aller m’y désagréger. J’ai rêvé que j’avais le droit de ne plus rien souhaiter, de n’être plus que la somme de mes expériences avec l’air et ce qu’il véhicule – le son, la lumière, etc. J’ai rêvé de n’être plus que mouvement.

* J’ai trouvé le chiffre de 0,1 seconde dans un livre de vulgarisation scientifique, il y a deux ans, alors que je préparais un texte pour la revue Espace(s). Je n’avais pas connaissance de cette photo, prise par le satellite européen Planck, de l’Univers à 380 000 ans alors qu’il était, nous dit-on encore, de la taille d’un pamplemousse – pas d’une orange, pas d’un pomelo, non, d’un pamplemousse. 0,1 seconde ou 380 000 ans, c’est de toute façon un détail.

(ESA-Planck collaboration, 2013)

Voici un extrait de ma nouvelle parue dans la revue Espace(s), intitulée Introduction et Allegro pour propergol et clavicule intercostale** (2016) :

« Il n’y a pas d’avant le Big Bang, lis-tu, parce que l’espace et le temps n’existaient pas. Pourtant cet imparfait présuppose un avant. Tu pourrais demander, comme si tu avais mal entendu : Quand dites-vous que l’espace et le temps n’existaient pas ? et l’on serait bien obligé de te répondre : Avant le Big Bang. Tu reformules, ironique : Il n’y a pas d’avant le Big Bang parce que, avant le Big Bang, l’espace et le temps n’existaient pas, c’est bien cela ? Il se trouve que tu questionnes la possibilité du rien depuis l’école primaire mais qu’aucune réponse ne te convient jamais. Tu te tortilles sous le livre.

Tu apprends maintenant qu’à 0,1 seconde d’existence, l’Univers avait atteint la taille d’un pamplemousse. Mais, objectes-tu, le germe de ce pamplemousse, c’était forcément déjà quelque chose. Même infinitésimal, même plus petit qu’un quark, il fallait un espace-temps pour le contenir. Cet infinitésimal était assez consistant pour devenir pamplemousse, tout de même, avant de carrément devenir l’infini. Car l’opération pamplemousse a libéré une énorme quantité d’énergie, qui a déclenché la formation de matière et d’antimatière. Depuis cette fraction de seconde, l’expansion de l’univers n’a pas cessé ; les scientifiques pensent même qu’elle s’accélère – et dans ce cas, précise le livre, les galaxies vont continuer à s’éloigner les unes des autres, il ne naîtra plus d’étoiles, les trous noirs disparaîtront et l’Univers deviendra vide, noir, froid et sans vie.

Ce sont les mots exacts qu’emploie l’auteur : l’Univers deviendra vide, noir, froid et sans vie. Tu pleures sur la page comme tu le ferais devant un mélodrame flamboyant de Douglas Sirk – devant Tout ce que le ciel permet***. »

** Double référence à L’Introduction et allegro pour harpe, flûte, clarinette et quatuor à cordes de Maurice Ravel (1907) et à Bringing Up Baby (L’impossible Monsieur Bébé en VF) de Howard Hawks (1938) – je le précise comme je ferais un bisou à mon ami Kups.

*** All That Heaven Allows, 1955.