Islands

Je mentirais si je prétendais avoir toujours tenu l’humanité en piètre estime. Il y a quelques personnes qui ne m’ont jamais déçue et, à mes yeux, ces perles rares rachètent le reste de l’espèce. Il y a aussi toutes les personnes dont j’aime la musique. Parfois, je m’aperçois que certaines d’entre elles se sont croisées, alors je regrette presque d’être aussi sauvage parce que si je ne l’étais pas, j’aurais peut-être réussi à me faire un nom et à les approcher pour être de l’histoire, moi aussi – ou peut-être pas, qui sait ?

(Haley Fohr – aka Circuit des Yeux, aka Jackie Lynn – et Jenny Hval, évidemment. Je ne sais pas de qui est cette photo.)

Ce qui m’émeut le plus, c’est d’apprendre que certaines artistes sonores dont j’aime les univers distincts ont collaboré. Par exemple, quand  j’ai découvert que Maria w Horn, Ellen Arkbro et Kali Malone avaient un groupe ensemble, Hästköttskandalen (ça veut dire « scandale de la viande de cheval » en suédois), ça m’a rendue quasiment hystérique et j’ai acheté leur disque et je l’adore, mais ensuite je me suis dit que moi, jamais je ne ferais partie de rien de tel (c’est mon côté Frankie Addams).

Parfois, je pense à mes tentatives de collectif, qui se sont soldées par le même bilan catastrophique et la même inflammation de ma misanthropie. Ce qui ne m’empêche pas de soupirer comme une héroïne racinienne à la simple idée du collectif Eget Værelse (ça veut dire Une chambre à soi en danois).

(Selvhenter, l’un des groupes émanant du collectif Eget Værelse, dans son local de répétition à Copenhague. De gauche à droite, Jaleh Negari, Sonja LaBianca, Maria Diekmann, l’incroyable Anja Jacobsen et Maria Bertel. Photo d’Emil Hartvi.)

Un extrait de ma Lettre à une jeune athlète (dont je ne ferai jamais rien, évidemment) :

« Pour illustrer ce que j’entends par désir, je vais te parler de celui que la photo ci-dessous a ravivé en moi récemment.

(Photo(s) de Shirley O’Loughlin & Masayuki Shioda.)

À la fin des années 1970, à Londres, Ana da Silva co-fondait le groupe The Raincoats, qui jouait un post-punk policé à l’instrumentation riche et aux arrangements sophistiqués ; à la même époque, au Japon, Phew faisait partie du groupe avant-punk Aunt Sally, dont les sonorités n’étaient pas sans évoquer la no wave new-yorkaise, également son exacte contemporaine. J’aime follement l’album Island qui les réunit cette année, de même que la photo de promo, la beauté rugueuse de ces femmes et le pansement sur la main d’Ana da Silva. L’envie que traduit leur disque est-elle née de leur racine commune, ce punk dont les préfixes post– et avant– pourraient passer aux yeux des néophytes pour antinomiques alors qu’ils se partagent le même strapontin sur le spectre musical ? Je l’ai envisagé, mais leurs racines punk, c’était il y a quarante ans. Aujourd’hui, Ana da Silva se fait plutôt rare et son travail solo reste très mélodique et propre, tandis que Phew est une artiste prolifique sur la scène expérimentale et multiplie les projets, collaborations et aventures sonores parfois très bruitistes, parfois minimalistes. Parce que leur association, en neuf titres où le drone grumeleux et le bruit l’emportent sur la tentation mélodique, présente à mes yeux un mystère, il suscite en moi, en écho, et bien que ma nature éminemment solitaire le condamne sans doute à rester inassouvi, le désir de collaborer un jour avec une autre artiste. »

Quand j’y réfléchis, je me dis que mon sentiment, quand j’observe ces alliances à mes yeux scintillantes, a plus à voir avec la nostalgie (dans le sens de « Regret mélancolique d’une chose, d’un état, d’une existence que l’on n’a pas eu(e) ou pas connu(e) », pour reprendre la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales) qu’avec un quelconque projet que j’aurais pu ourdir un jour. Bref, si j’avais été quelqu’un d’autre, j’aurais bien aimé rencontrer Jenny Hval, par exemple, et collaborer avec elle, ou bien avec Félicia Atkinson, ou Bérangère Maximin. Mais je suis moi et je suis heureuse quand un âne court auprès de moi ou qu’une oie me picore les pieds, c’est très bien aussi.