/ 3 : Pas voir le jour

Avant le lever du jour il arrive que je coure dans des lieux dépourvus d’éclairage public et mon amour me dit d’être prudente mais je l’arrête avant qu’elle ne me raconte le dernier fait divers entendu à la radio. Sur mon itinéraire, il y a notamment un chemin qu’obscurcit encore une tonnelle végétale naturelle et qui pendant deux kilomètres n’offre guère d’échappatoire en cas de mauvaise rencontre mais je n’y pense pas, j’ai juste peur d’écraser des limaces ou des escargots, ce qui par chance ne s’est jamais produit.

Parfois je voudrais vomir mon espèce jusqu’au dernier cil quand j’ai conscience de vivre dans une civilisation capable de ruiner des océans de manger des animaux ou de tuer des joggeuses et ces jours-là je voudrais ne jamais avoir vu le jour.

La plupart du temps, j’essaie de ne pas regarder le monde en face, je me plonge dans l’écriture, invente d’autres inadaptées que moi et leur confie mon mal d’humanité (comme on dit un mal de mer car en fait ce n’est pas un goût personnel, c’est un dégoût viscéral) . J’y arrive aussi quand je cours avant le lever des congénères dans des lieux où ils n’ont pas installé la lumière et que je ne vois littéralement pas le jour.