Promesses + trucs brûlés

Vous êtes nombreux à me reprocher le minimalisme de mes interventions ici, ces dernières semaines. C’est que, voyez-vous, je n’ai plus tellement la tête dans la métropole lilloise depuis que j’arpente le bassin minier à vélo en quête de vides exacts, d’ennui existentiel et aussi un peu de kitsch & lutte des classes, pour mon plaisir personnel (car ce n’est pas vraiment mon sujet). Je suis désolée de n’être plus très présente mais je vous promets qu’avant même mon exposition de photos et de textes, je vous livrerai ici la matière que j’aurai décidé de ne pas utiliser (ma sélection compte déjà quelques images inexploitables dans ma thématique mais que par ailleurs j’aime beaucoup ; je compte sur vous pour éponger mes frustrations). En attendant, quelques trucs brûlés puisque vous aussi, comme les mauvais garçons d’ici, le feu vous divertit au cœur de l’été (à en croire vos pigeons et le succès surprenant de Sols d’été (4)).

Tristesse

Ce matin, j’ai repéré cette inscription sur un mur de la résidence Comtesse de Ségur, à Ronchin. Je l’ai prise en photo parce que je trouvais que la composition était belle (l’enseigne de la pharmacie à l’arrière du magasin, le volet de fer, le jaune volontaire, exubérant, et le tag) mais aussi parce que j’étais touchée par la sensibilité de son auteur (ou du moins par ce que ce simple mot et son étonnant point final suggèrent de son regard et de son empathie). Je n’ai jamais consacré de billet à cet ensemble, composé de deux immeubles pourvus de cellules commerciales et de services au rez-de-chaussée, bien qu’il me fascine depuis très longtemps. De retour chez moi, tout à l’heure, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus, ce qui veut dire que je cherchais des chiffres, à mon habitude (ainsi ai-je lu que 1400 habitants s’y partageaient 642 appartements) mais j’ai aussi appris par hasard qu’un garçon de 11 ans y avait été poignardé à mort au début des années 2000 par un camarade de classe. L’agresseur, aujourd’hui sorti de prison, dit que sa victime ne quitte jamais ses pensées : « J’essaie de réussir ma vie pour deux vies », dit-il. Alors je me suis demandé si l’auteur de « Tristesse. » connaissait ce fait divers.

Cul(utte)

Je n’étais pas dans une démarche de divination par les murs des villes, ce matin, entendons-nous bien, mais je me suis tout de même demandé ce qu’essayaient de me dire l’ombre d’une enseigne sur le mur d’un hangar (parc d’activités, Lambersart) et cette inscription d’aspect vieilli que je n’avais pourtant jamais remarquée auparavant sur le chemin de Templemars (qui sépare le cul d’Auchan – car il faut appeler un cul un cul – et le centre hippique ‘Au près des hauts champs’) et que j’aurais tendance à interpréter comme un mot d’ordre féministe ; si mon intuition est juste, l’on peut imaginer que le second u n’est pas une coquille mais qu’il y a jeu de mots entre culotte et lutte.

Rappel

Nous avions déjà lu ici ce mot d’ordre auquel j’adhère pleinement ; je l’ai retrouvé à Templemars, cette semaine. Je me réjouissais de cette rencontre murale quand j’ai trouvé par terre une pièce de deux euros : Tu te paieras une glace à l’eau, m’a dit le trottoir. Je me suis sentie bien, là, dans cette toute petite ville au milieu des champs. J’ai dit que je reviendrais.

Rotterdam : La divination (5)

Vous savez combien je crois aux avertissements que m’adressent les murs et supports variés des villes – moi qui n’ajoute pas foi, en revanche, à la moléomancie (divination par les taches de naissance et les grains de beauté). Les murs ne m’ont pas fait défaut à Rotterdam, ils apportaient un écho intéressant et souvent très pertinent aux questions existentielles et ontologiques dont nous débattions sans fin, ma coéquipière de National Geo et moi-même, au cours de nos déambulations et plus spécifiquement à l’heure de l’apéritif.

(Académie Willem de Kooning ; nous devrions cette phrase à de Kooning himself – j’ignorais qu’il était né à Rotterdam, eh bien c’est le cas : il est né à Rotterdam.)

(Détail de Ode aan Marten Toonder*, monument situé sur le Blaak, près du Markthal.)

(Mais qu’est-ce que c’est ? Vous demandez-vous. C’est d’une part une incitation à la prudence qui m’était directement adressée, ou si l’on préfère une illustration du lâcher-prise qui est le mien ces derniers temps, et d’autre part un teaser pour un prochain article dans lequel je jouerai les Carlotta Delmont du XXIème siècle.)

* Toonder était un cartoonist local, comme on le voit bien ci-dessous :

La narration : Mauvais augure

– Ah vraiment ? Pourquoi n’entrerais-je pas ? C’est un bois, me semble-t-il, un tout petit bois coincé entre deux champs. Qu’est-ce que ça peut bien vous faire si j’y pénètre ? Fouillez mes poches, je n’ai pas de papiers gras, ni de Caprisun. Je ne dois même pas faire pipi.

– Ah, ça c’est autre chose. Je comprends votre inquiétude et je vous remercie infiniment pour votre sollicitude mais, pour tout vous dire, rien ne m’est plus familier que le vide. Les vides, si vous préférez – vous dites les vides, je dis le vide exact, je pense que nous parlons de la même chose, non ? Non ?

– Oh, excusez-moi, je pensais que vous parliez sur un plan allégorique, vous aussi. Je comprends mieux qu’il soit défendu d’entrer, je connais peu de lieux où il existe plusieurs risques de chutes protéiformes – si j’en crois vos pluriels. Je vais donc poursuivre mon chemin sans tenter d’entrer nulle part.

(Photos prises à Verlighem, Villeneuve-d’Ascq et Loos.)

De la douceur

À Ronchin, il y a un EHPAD qui s’appelle La douceur de vivre. J’aimerais rencontrer l’individu qui a trouvé ce nom, je sautillerais en cercle autour de lui en lui lançant de tout petits cailloux et ça l’agacerait tellement qu’il finirait par me pousser, alors j’aurais un bon prétexte pour le gifler très simplement.
(Pochoir vu dans le quartier Vauban ; je ne connais pas son auteur – désolée.)

Mieux serait de la gourmandise

Vous êtes nombreux à me témoigner votre soutien en cette période difficile que vous m’imaginez traverser sur la (mauvaise) foi de ce blog ; c’est très aimable à vous mais permettez-moi de vous rappeler que ce lieu est mon petit labo, où je m’amuse à créer des personnages (dont le vôtre, souvent détestable – or l’êtes-vous ?) et le mien, plaintif mais opiniâtre, ou encore à développer des théories urbanistiques et ethnologiques de manicrac telles que « kitsch et lutte des classes », etc. Bref, rien de sérieux et rassurez-vous, je vais bien. Regardez, voici une image bucolique prise ce matin dans l’un de mes champs fétiches : est-ce qu’un esprit chagrin prendrait une telle photo, qui plus est en couleurs, en un tendre matin d’été ?

(Où est Kennedy ?)

Non, je vous assure, l’amour la santé le travail ça va, la famille ça va, les amis ça va, l’argent vient à moi (il ne devrait plus tarder), la gloire est là (discrète – élégante), je m’aime beaucoup et les enfants m’aiment aussi, les enfants me disent Bonjour Madame dans la rue et les personnes âgées regrettent de ne pas avoir une descendance telle que moi, les oiseaux se posent sur ma main quand je la lèvre pour me recoiffer, la musique est bonne, les baskets font leur job, dans quelques jours la crème de la métropole lilloise ira envahir les régions à potentiel touristique avec ses enfants et ses voitures familiales, nous serons bien tranquilles ici et avec un peu de chance il pleuvra, parfois, ce seront les conditions idéales pour écrire le livre que vous attendez tous de moi, celui qui vous aveuglera irréversiblement. Vraiment, ne vous inquiétez pas pour moi.

Même, voyez, la vie aime encore me surprendre, comme ce matin quand j’ai croisé l’une de mes meilleures amies sur une route de campagne à Fléquières ; je passais d’un champ à l’autre en courant et elle se rendait à une réunion dans son automobile. Nous n’en avons d’abord pas cru nos yeux puis nous avons dit plusieurs fois Ça alors, et moi, Ici ! je répétais, Ici ! sur une route de campagne à Fléquières ! Alors mon amie a pris une photo de nous deux sur cette route de campagne à Fléquières pour l’envoyer à son amoureuse, qui se trouve également être ma meilleure amie Antique, puis j’ai pris une photo de l’endroit où le jeudi 5 juillet 2018 a décidé de me faire cette joyeuse surprise (voir ci-dessous) et ensuite j’ai encore souri longtemps toute seule. Je vous jure. Dormez tranquilles.

(Route de campagne à Fléquières, à 8h10 am. Où est Kennedy ?)

Conjugaison de l’amour

Si mon cœur n’était pas devenu un vieil os de seiche, j’aurais pleuré en baskets ce matin. D’abord, il y avait un pigeon blessé qui frissonnait, pelotonné au pied d’une tour de 21 étages. Qui dira jamais sa solitude et sa douleur ? Je ne me suis pas agenouillée auprès de lui pour le prendre dans mes bras parce que j’ai ce grand corps massif qui aurait ajouté de la peur à sa peur et parce que ma tendresse n’était pas ce dont il avait besoin, alors j’ai poursuivi mon chemin. Plus tard, j’ai vu l’inscription ci-dessous, qui m’a émue avant de me plonger dans une profonde perplexité : quelqu’un ici croit encore à l’amour. Qui dira jamais l’innocence et la beauté fragile de cet.te inconnu.e ? La faute de conjugaison me rendait son petit cœur en mie de pain encore plus touchant, comme un chat que tout le monde trouve moche. Parfois c’est bien commode d’avoir un os de seiche dans la poitrine : on peut courir longtemps et sans pleurer.

La divination (4) : des canaux

Il y avait bien longtemps que je n’avais cherché des réponses à mes questions existentielles sur les murs des villes. Hier, il m’a fallu constater une nouvelle fois l’étonnante acuité de leurs prédictions – d’abord quand je courais au bord de la Deûle canalisée, puis l’après-midi, à Tourcoing, alors que je marchais au bord du canal de Roubaix, me frayant un chemin dans la chaleur opaque jusqu’à la maison de mes amis. Dans le tramway, quelques minutes plus tôt, tout le monde m’avait paru intéressant et agréable à regarder, je m’étais sentie agréablement libre et vide, mais puisque le mur me posait la question, en effet : pourquoi pas disparaître, ici et maintenant ? me suis-je dit. Ce n’est après tout qu’une manche pour rien.