Des éléments

De l’air à l’eau à la terre au feu, un prétexte pour exposer ici quelques images que j’ai pris un plaisir particulier à saisir au gré des variations climatiques, ces dernières semaines. La deuxième et la quatrième sont aussi pour moi le souvenir de jours où la lumière me comblait de bonheur. Quand tu cours, bébé, parfois tu n’as besoin de rien d’autre. Bien sûr, dès après la douche, l’endorphine bâille dans tes veines et te revoici face à la mort et à l’absurdité de vivre, mais tu sais aussi que demain est un autre jour et que tes jambes seront à ton service. Ma plus grande peur, en cette vie, est de bousiller mes articulations et de ne plus pouvoir courir. En tout cas, en ce qui me concerne, je suis trop sensible pour me passer de mes pieds.

Pas vraiment des arbres

Du réel, nous n’avons que des représentations ; je me rappelle l’avoir écrit dans mon cahier de philo entre quelques autoportraits expressionnistes qui ne me paraissaient jamais assez violents – j’ai parlé récemment avec une amie (était-ce bien toi, O. ?) de l’autoportrait : du fait que l’on n’en dessine ni n’en prend jamais autant que quand on doute de sa propre existence. Les arbres ci-dessous sont des arbres et n’en sont pas – mes frères végétaux.

(Jusqu’à la destruction : le reflet des branches estompé dans l’ombre du tronc – l’arbre, encombré de lui-même, cherchant à s’annuler.)

Des big bangs

Ce que j’aime dans certaines villes de la métropole lilloise, c’est que l’on y trouve la campagne – une vraie campagne où la brume s’attarde longtemps dans les ornières des tracteurs, où le froid mord les mollets, où l’on est seul au monde pour un moment, dans un silence relatif (à supposer qu’il en existe d’autre) où n’importe quelle musique semble neuve et endémique – née d’elle-même, en un minuscule big bang. Ici, la musique n’a besoin de personne pour la penser ni l’interpréter ; moi non plus. Puis il faut rentrer, laver le corps, le nourrir, monter le son. C’est plus fatigant que de courir.

Bonjour le monde (3)

s’il n’y a jamais personne, derrière, sans
doute cela signifie-t-il que personne n’en veut

mais ça fait partie du monde aussi, derrière,
alors il faut bien que ça appartienne

à l’homme blanc qui est heureux d’avoir un
fils – cependant, que peut-il bien faire d’un

derrière que personne ne se disputerait
s’il le donnait comme on jette aux poules

des épluchures ? qui sait si ce derrière
n’est pas un fardeau pour le propriétaire ?

(à suivre)

Bonjour le monde (1)

avons-nous le droit d’être ici debout
les pieds croisés, une main sur la hanche ?

des chiens dressés pour mordre vont-ils
nous pourchasser sur les pavés glissants ?

à qui appartient le monde ? est-ce à un
homme blanc heureux d’avoir un fils ?

est-ce qu’il est immortel ? est-ce qu’il
pose ses pieds partout sur le monde

qui est à lui, le matin, pour lui dire bonjour
de même qu’il dit bonjour à sa femme ?

(à suivre)

Villeneuve-d’Ascq (3) : de la campagne

Villeneuve-d’Ascq, c’est aussi le parc du Héron, des vrais lacs, des plans d’eau artificiels, des champs, des jardins communautaires, des cygnes, des canards, des chevaux montés de jeunes bourgeoises (j’ai fait en sorte que ce spectacle dégradant n’apparaisse pas au premier plan sur la photo) et des moulins de ville, mais oui, je vous en ai déjà présenté un dans le numéro 4, spécial Villeneuve-d’Ascq, de mes Jambes en l’air – que vous pouvez revoir ici, huit mois plus tard, avec une émotion intacte. Il me faut vous prévenir que Villeneuve-d’Ascq ne propose pas de camping, hélas, je le précise pour ceux d’entre vous qui déjà brûleraient de traverser la France, l’été prochain.

Le silence

j’ai découvert ces chemins
la semaine de mon anniversaire
alors que je courais avec
le pouls artificiel de la chimie
et je me rappelle avoir pensé
que j’allais mourir de douleur pensé
que pour moi la vie s’arrêterait ici
au bout du monde juste après le stade
de Lezennes
– pourquoi ici ? pourquoi ?
les veines gorgées d’endorphine –
hier je suis allée toucher les mêmes
arbres comme des hématomes
les mêmes jeunes arbres
au bord de la même route à la lisière
du même terrain de golf mais
ce n’était plus la même personne
dans mes baskets c’était quelqu’un
qui en deux mois par inadvertance
a appris le silence
comme une langue étrangère

Maubeuge (2) : une voie ferrée

Les grands explorateurs ne sont pas toujours aidés par leurs amis. Les nôtres ont suggéré à plusieurs reprises que des tiques avaient pu s’inviter sous nos épidermes cependant que nous progressions avec difficulté dans la végétation très dense, sur la voie ferrée à l’abandon qui relie Maubeuge à Bavay – ou à Fourmies, je ne reviendrai pas sur ce débat : les Indes, les Amériques, peu importe, ce n’est pas le but qui compte mais le chemin, ce chemin même où les tiques guettent les mollets nus d’exploratrices intrépides. Je comprends aujourd’hui que ma volonté de n’avoir en aucun domaine de la vie l’équipement technique requis ne fonctionne pas dans le contexte des voies ferrées à l’abandon.

La peau

j’ai mes genoux des grands jours
pochés et pelés
nous avons bien dansé encore
une fois au bord
d’un nouveau précipice
pauvres corps vieillissants
faisandés dedans
nous avons gesticulé pour
défier la mort cependant
que nous râpions nos genoux
sur son indifférence

ce midi les champs scintillent
sous le ciel changeant
mes cheveux gouttent
mon visage ruisselle
sur mes lèvres en perles de sel
il n’y a vraiment que nous ici

je cours dans les ombres étroites
des rues estivales pourtant
jamais ma peau n’a présenté
une teinte si dorée
je la regarde avec étonnement
comme si ce n’était pas la mienne
et que ce n’était pas moi dedans
– cette dense masse de silence
épuisée d’avoir essayé
dans des spasmes maladroits
de bruisser un peu parfois