π

je me love dans le rectangle que tu as
dessiné pour moi comme un chat sur
une enveloppe en papier kraft : puisque
l’absolu n’existe pas, nous allons le créer

toi et moi sommes si semblables, qui
ramassons les cailloux du réel et les
recyclons en cosmogonies, nous ferons

advenir l’impensable – à l’évidence nous
seules décidons de ce qui existe ou pas

dans notre tout petit château illuminé

Katia et Marielle Labèque : Gameland (Mon amour a rencontré les sœurs Labèque au Conservatoire mais ce n’est qu’un détail ; à vrai dire, elle n’a pas besoin de cet éclairage pour être extraordinaire en toutes choses – bon, elle prétend être mauvaise en maths, mais quand elle vous parle de π, c’est de la poésie.)

Enchaînées

je me suis dépossédée de moi-même
à ton unique bénéfice je ne crains
rien car tu sais souffler dans les
demi-mesures jusqu’à ce qu’elles

éclatent comme 73 ballons colorés
dans le ciel livide et tant que la folie
nous enchaînera l’une à l’autre

je n’aurai pas besoin de danser au
bord des précipices pour sentir ruer

la vie dans mes terminaisons nerveuses

J’arrive (2)

je traverse des heures de champs sous les variations
de lumière puis une lycéenne me prévient : je vais
vous torturer, dit-elle – Maëlle, qui écrit des romans
gore et soudain pleure des larmes de farces et attrapes

puis nous sommes cinq avec trois bouteilles et nous
parlons de la dame à la licorne, de poésie et de voter
ou pas, le restaurant se tait pour nous écouter puis nous

traversons les rues désertes de Charleville-Mézières,
mon appareil photo à la main dans la nuit tiède, et

ce soir je rentre au château me fondre à mon amour

Sans le sens

le sens de ma vie est parti rebondir sur le
toit d’une caravane au bord de l’Escaut le
sens de ma vie fait défaut mon cœur se
calcine comme un lampion de papier sur

la flamme – quant à moi je reprends la route
j’ajoute des kilomètres aux kilomètres qui
nous séparent mon corps disloqué par la

douleur intolérable de ne pouvoir étreindre
le sens de ma vie pendant des jours de ne

pouvoir mordre dans le fruit de sa bouche

Notre château

elle dit Regarde, c’est notre château
le château Vanhoenacker notre
château prolétaire, toi tu as l’aile
ouest et moi l’est, mais je fais un

caprice, et elle l’exauce – ce n’est
pas compliqué pour une magicienne :
elle intervertit les points cardinaux

et me voici à l’est avec mes nombres
premiers, mon amour des symboles et

mes excuses pour la gêne occasionnée

Vieux chat

la vie reprend ses droits dans
mes terminaisons nerveuses et
dans les escaliers de béton la
vie écarte les barbelés entre

deux doigts très doucement la
vie s’étire comme un vieux chat
sans hâte ni raison simplement

parce que ça lui est agréable
et qu’elle en a le temps : le

temps, c’est elle après tout

La Terre un dancing

donc on est heureux on danse dedans
et aussi dehors on devient contagieux
les arbres s’y mettent et les sacs
plastique dans leurs branches et les

oiseaux des Rideaux et Voilages et
ceux des lignes électriques et les
brindilles dans le nid des oiseaux

alors la Terre entière devient un
dancing de sorte que l’on se soucie

peu d’inventer un sens à l’existence

Le génie de Léonard

(Photo intempestive : c’est mon appareil qui l’a prise, pas moi.)

samedi soir je deviens amie avec Léonard
qui a un don pour les puzzles de sorte qu’il
sait d’emblée où se trouve mon grand amour
alors il me le présente sans tarder : dimanche

il m’emmène prendre le café chez mon grand
amour et le café déborde il devient une nouvelle
vie – ainsi, il suffisait de traverser la place

arborée sur laquelle j’habite depuis quatre ans,
de poser les yeux sur le visage qui nous ouvre

la porte et de dire, ah mais oui, c’est bien toi

Balles perdues

les villes ne me racontent plus rien ou peut-être
est-ce moi qui ne sais plus les regarder, tournée
comme je le suis vers mes territoires intérieurs
calcinés – toi, tu souris, une allumette à la main

avec cet air de petit voyou qui m’émeut tant mais
je peux courir toujours plus loin je finirai bien
par te semer – déjà je peux sourire de penser à un

autre visage que le tien, entré dans ma vie avec
le même fracas que toi entre les balles perdues

qui chez nous annoncent le retour du printemps

Chaconnes

l’auditeur distrait n’en a pas toujours conscience
mais la chaconne de Bach est plus complexe que
la chaconne chromatique de Ligeti (bien qu’elle
heurte moins l’oreille profane sans doute), c’est

ce qu’en disent les musiciens et je me contente de
les croire ; moi, Bach et Ligeti ça tire et ça remue
dans mon ventre quoique un peu différemment et

telle est ma stricte compétence musicologique, une
inextricable dentelle d’affections innommables

dans les entrailles, exactement comme en amour