Quasi yogi

peut-être à New York deviendrai-je
quelqu’un avec qui je pourrai envisager de vivre
encore un peu alors je trompe le temps
jusqu’à l’heure de prendre l’avion
je peux le faire puisqu’il n’y a dans le cerveau
aucun récepteur sensoriel spécifique dévolu
au temps

je peux écouter cinq disques
– les autres m’éviscèrent –
j’écoute aussi beaucoup le silence
qui n’existe pas

je m’explique à voix haute
le programme de la journée
plusieurs fois par jour – dans les soupirs –
pour me montrer qu’il n’y a pas de trous
dans lesquels
(ce ne sont que des soupirs)
je pourrais sombrer

Suffer little children

C’est la rentrée, le pays reprend son rythme inutile. Je ne rentre nulle part, je n’ai envie d’entrer nulle part. Je démissionnerais bien mais à qui envoyer ma lettre d’adieu ? Que fait-on quand on n’a plus envie de jouer le jeu de la société ? Quand on ne veut plus rien de ce que l’on est censé briguer en cette vie ?

De mains et de trains

mes mains béent au bout de mes bras
le sang nu grésille
au creux des paumes
mes mains se balancent
au bout de mes bras au rythme de
Einstürzende Neubauten
tandis que je m’éloigne de toi

je ne tiens pas ta main jusqu’à la gare
dans le train je ne glisse pas
la main sous ta chemise bleue
ma paume écarquillée sur ta peau

le train
traverse des territoires où j’aime courir
usurpant la prérogative de mes pieds
je veux être dedans et dehors à la fois
ici et là

dans le train des sanglots primitifs
lavent ma cage thoracique
car soudain tout le monde me manque
avec la violence d’un soleil
décrit par-dessus un guidon
et qui s’achève à plat ventre
sur la croûte mixte de bitume
de chewing-gums fossilisés et de
déjections mille fois séchées

le contrôleur semble rassuré
quand je lui souris
j’ai fini mes mouchoirs
en papier de toute façon
je lis un peu

Einstürzende Neubauten : Wo sind meine Schuhe ?

More crumbs

elle lance vers moi
les ballons d’une fête où
je ne me trouvais pas
et rit comme si elle venait
de me faire un croche-pied

des jours entiers regretté
de ne pas avoir fui
dans mes baskets
sans faire mes lacets
pour ne pas perdre une seconde

quand la lumière d’août
découpe de l’or
sur les poubelles d’août
ce sont toujours
des poubelles

La sécurité sociale

quelle image voulez-vous avoir de vous-même
si vous laissez cet homme vous traiter ainsi ?

voilà ce que j’ai dit
à ma gynécologue
l’autre jour quand elle pleurait
puis elle a retiré le spéculum
elle a dit que j’avais raison
et qu’elle allait quitter ce salaud
puis j’ai payé 57 euros
et je suis remontée
sur mon vélo sans musique
pour éviter un PV
puis j’ai mangé des miettes à même
le sol et j’ai dit merci
aux doigts qui les égrenaient
j’ai l’impression
que ça m’a coûté très cher
est-ce que c’est remboursé ?

Le vide exact (20)

nulle part rien ni personne
presque
au point que nous – le peu de nous –
parlons à voix basse
comme si l’été n’était pas
une saison mais une église
et dans son acoustique
nous habite en effet
un sentiment mystique
semblable à celui que l’on éprouve
en fixant l’infini

(J’ai décidé d’arracher ce siège à la série « Mal assis, là », tant cette photo me semble symboliser le vide exact de l’été en ville.)

Vanité

Il me faut constater la nature obsessionnelle de mon œil. Il y a quelques mois, dans une période de célibat, je voyais des zéphyrs embrasés partout ; ensuite, j’ai trouvé l’amour et constaté le nombre inouï de cœurs dessinés, gravés, peints ou collés sur toutes les surfaces de la ville. Cette semaine, j’ai rencontré des têtes de mort partout. Les Rideaux et Voilages finissent par me manquer.