Automne loin de New York

si tu m’aimes, je peux aimer l’automne
l’odeur de l’humus et l’ocre déclinant
la piqûre du froid dans la nuit précoce
la pluie fine et collante, opiniâtre

je peux me sentir chez moi au bord de
routes peu fréquentées que les feuilles
en décomposition rendent glissantes

le soleil pâle luisant sur les rugosités
de l’asphalte je peux courir longtemps

très loin – tant que tu ne m’oublies pas

Encore des dents américaines

la dentiste sourit derrière toi il ne manque
que le lapin – son sourire et tes cheveux et la machine
mais pas de lapin
tu es la lueur dans l’œil du lapin
qui n’est pas là ni ta mère mais on peut
entendre les nombres de ta mère
et du lapin dans ton sourire sur la photo
et la dentiste ne brandit même pas
d’instrument effrayant
j’aime beaucoup cette photo
je la garde pour moi
chaton des rues

How do you say in Russian : You have the most beautiful smile I’ve ever seen ?

Tromper le néant

à New York j’ai acheté un pull
de la couleur de ta Cadillac
pour entendre les extraterrestres
ricaner sur la banquette arrière
de mon cerveau et maintenant
j’étends le pull couleur Cadillac
sur le radiateur pour qu’il sèche
plus vite pour que plus vite
il me dise comment tu vas mais
bien sûr il ne me dit rien
du tout : comme toi – cependant
je continue d’inventer des symboles
pour tromper le néant

(La première image a été prise dans la chambre de mon appartement à Brooklyn, le jour de mon départ.)

Le silence (2)

je suis ici et je n’y sers à rien
j’attends
je ne sais pas ce que j’attends
j’attends au soleil de Middletown
sa lueur ocrée dans une chambre d’hôtel
à la perspective expressionniste
j’attends
j’écoute le silence bruisser dans ma tête
mais ce n’est pas vraiment le silence
c’est mon cerveau qui serre très fort
les tympans comme des paupières
de toute façon
avec mes acouphènes je ne suis
jamais vraiment seule

Single Fiesta

Parfois je pense que j’aurais dû rester. Entrer dans la clandestinité, me laisser pousser la moustache, devenir quelqu’un d’autre. Je regarde les gens faire des choses simples et je les trouve courageux et beaux. Dans ma deuxième vie, je me dis que je serais peut-être comme eux. Je n’aurais pas peur. Mais ici, je suis dans les bras de mes amis et c’est comme un élément à part entière. Je sais que j’ai une chance extraordinaire et que je devrais danser trois heures par jour, chaque jour, pour rendre hommage à cette chance. Dans l’ombre, un jour, je danserai de nouveau, sur Double Fiesta, toute seule dans ma cuisine. Ce sera de nouveau ma vie.

Zéphyrs embrasés (29) de Brooklyn

Attention, voici une vraie narration.

Dans l’heureux borough de Brooklyn vivaient heureux deux amoureux (des amoureux en paix avec le monde grâce au rejaillissement de leur amour sur leur environnement, etc.)

Heureux dans leur escalier privatif, car ils étaient les jeunes et heureux propriétaires d’une belle maison à Ridgewood, ils réfléchissaient à la manière d’être encore plus heureux.

C’est Monsieur qui a trouvé : il leur fallait une citerne, comme celle des voisins. Une citerne, ça c’est du bonheur. Waouh, dit Madame, et des constellations de bonheur tournèrent dans ses yeux.