Rotterdam : La narration (2) : Erasmusbrug

Le pont dessiné par Ben van Berkel et Caroline Bos se lève plusieurs fois par jour, non pour laisser passer des péniches, des barges ou des cargos mais des petits voiliers familiaux sur lesquels l’on se prélasse – cependant qu’au fil des minutes, derrière les barrières de sécurité, le nombre des piétons, cyclistes, automobiles et tramways en attente ne cesse d’augmenter. Nous reviendrons sur l’Erasmusbrug à l’occasion d’un incontournable billet sur la géométrie.

La narration : Mauvais augure

– Ah vraiment ? Pourquoi n’entrerais-je pas ? C’est un bois, me semble-t-il, un tout petit bois coincé entre deux champs. Qu’est-ce que ça peut bien vous faire si j’y pénètre ? Fouillez mes poches, je n’ai pas de papiers gras, ni de Caprisun. Je ne dois même pas faire pipi.

– Ah, ça c’est autre chose. Je comprends votre inquiétude et je vous remercie infiniment pour votre sollicitude mais, pour tout vous dire, rien ne m’est plus familier que le vide. Les vides, si vous préférez – vous dites les vides, je dis le vide exact, je pense que nous parlons de la même chose, non ? Non ?

– Oh, excusez-moi, je pensais que vous parliez sur un plan allégorique, vous aussi. Je comprends mieux qu’il soit défendu d’entrer, je connais peu de lieux où il existe plusieurs risques de chutes protéiformes – si j’en crois vos pluriels. Je vais donc poursuivre mon chemin sans tenter d’entrer nulle part.

(Photos prises à Verlighem, Villeneuve-d’Ascq et Loos.)

D’en haut (3)

L’autre jour l’on adresse un message subliminal sous forme d’un bête acrostiche que la dédicataire ne voit pas et l’on perd sa trace et c’est comme quand on joue à ces jeux stupides tels que, observant la trotteuse d’une montre, « Si elle ne m’appelle pas avant la fin de cette minute, ça veut dire qu’elle ne m’aime pas vraiment » ou, à un passage à niveau, « Si le train vient de la droite, ça veut dire que je n’aurai pas de ses nouvelles aujourd’hui », mais l’on est opiniâtre, comme stipulé précédemment, alors voici que de nouveau l’on se trouve sur (et parfois sous mais en altitude quand même) des toits qui réverbèrent la chaleur et de là-haut l’on parlemente avec le vide plus qu’exact. Après, l’on a envie d’une grande citronnade.

Mal assis, là (44) : Conjugaison de l’amour (2), une narration

D’abord, il y a un triangle amoureux compliqué par la distance : quel chantier ! comme on dit.

Sans surprise (c’est une narration américaine), le couple traditionnel, quoique visiblement mal en point, reste solidaire. C’est le triomphe de la morale dans une société où la religion pèse encore son petit poids (cf. 67 upper rooms & kitchens).

Ainsi le cœur brisé travaille-t-il son déhanché en solitaire. C’est une narration plutôt triste mais ce truc de déhanché, quand même, je trouve qu’il apporte un peu de lumière à la fin.

Pas nous

aujourd’hui j’ai regardé une photo d’elle
pour la première fois depuis dix jours
et d’émotion j’ai d’abord cru
que toutes mes dents allaient tomber
puis j’ai regardé de plus près – de très
très près et, Ça alors ! me suis-je dit :

ce n’était pas elle

j’en suis restée interloquée
comme si je m’apercevais que pendant six mois
j’avais mal orthographié son prénom

je me suis frotté les yeux mais non
ce n’était assurément pas elle et
quand je me suis tournée vers le miroir
ce n’était pas moi non plus

Un ex-voto

(Pour Karen Gwyer et mes amies)

j’ai mis la chimie dans ma bouche j’ai lacé
mes baskets et fermé la porte derrière moi

au bout de 800 mètres déjà j’ai senti que les
poumons s’entrebâillaient comme souvent ici
en haut du boulevard de Strasbourg

où la lumière
et l’air circulent sans obstacle sur l’asphalte
et le sable mouillé

où la lumière éclate stroboscopique
entre les planches disjointes de la palissade
et souffle de la vitesse sur les paupières

de nouveau j’ai respiré mes yeux piquaient de
reconnaissance et Karen a dit que tout irait bien
et le soir mes amies aussi diraient que tout irait
bien à mon chevet elles le diraient à leur tour

mais pour l’instant je n’avais appelé personne
à l’aide encore et je bricolais ma longévité avec
des brindilles et des capsules pliées dans
les caniveaux

et Karen étrillait dedans elle étrillait mes
organes au bord de l’explosion et dedans moi
toute la chair râlait ahhhh – râlait

cependant que je courais sans vomir au-delà
de toute trace humaine au-delà du canal
et des bois de sorte qu’aujourd’hui
je suis encore en vie une fois de plus
et sans nouvelle cicatrice

c’est bientôt fini, dit mon Antique
c’est bientôt fini

Karen Gwyer : Missisissipippi (écoutez très fort – sans regarder la vidéo, bien sûr – et vous le sentirez : ça étrille dedans)

Mal assis, là (33) : renversant

Je me suis demandé quel type d’être humain ne répond pas Et toi ? quand on lui demande comment ça va, et j’ai trouvé : mais bien sûr, un enfant ! Ou un adulte qui n’a jamais dépassé le stade de l’enfance dans son développement psychique. J’en avais l’intuition depuis des semaines, c’est pourquoi un simple e-mail sans « Et toi ? » a rompu le dernier fil du lien qui m’entravait et m’empêchait d’aimer ailleurs. Les enfants, ce n’est vraiment pas mon truc. Voici pour l’occasion une narration en chaises qui finit bien (désolée, c’est une fois de plus un peu érotique).

Saturday Night Fever (25)

Parfois il n’y a plus rien à faire que de s’abandonner à la douleur et de regarder les photos qui restent. Voici une narration déchirante en cinq chansons.

Frank Sinatra : If I Had You

Victor Arden & Phil Ohman Orchestra avec Frank Munn : Penthouse Serenade

Billie Holiday : Darn That Dream

Judy Garland : Better Luck Next Time

Fred Astaire et les larmes de Ginger Rogers : They Can’t Take That Away From Me

To nowhere

là où vous connaissez déjà
où c’est encore chaud de vous
– d’une autre fois vous

là où ça circonscrit le vaste univers glacé
dans un dessin d’enfant et pourquoi
pas de l’enfant que vous fûtes ?

c’est là que vous allez avec
vos sourires fragiles – vos sourires
des fêlures visibles à l’œil nu

tâchant sans doute de ne pas penser que
là aussi
est le bord d’un gouffre

.