Après la fête

au fond du parc d’activités
au lieu de tourner à droite
vers le cimetière et le centre
de tri postal désaffecté
vous passez la barrière d’accès
toujours baissée
les plots escamotables et
les blocs de béton fibré
pour vous engager dans une friche
qui n’existe pas sur les plans de la ville
entre le bassin de décantation asséché
et les voies ferrées

vous pourrez donner dans cette
clairière une fête somptueuse
une fête beaucoup fun
puis la laisser se déliter là
pour les prochains millénaires
et inscrire dans la terre
votre bonheur ce fossile futur

L’art (46)

Nous avons déjà eu l’occasion ici d’effleurer la vaste question de l’art des ronds-points, très riche dans la région (mais je tiens à signaler qu’il est également très vigoureux en Vendée – ne nous reposons pas sur nos fiertés locales). Aujourd’hui, c’est sur une spécialité dans la spécialité que je veux m’attarder un instant : l’art des ronds-points de parcs d’activité. Ici, le rond-point du P.A. L’Orée du Golf, à Ronchin, limite Lezennes. C’est l’art de l’arrière-monde, modeste, géométrique, quasiment monochrome. Admirez…

L’arrière-monde à l’envers (13)

Le canal fait le même travail que moi. Il donne à voir sa représentation de l’arrière-monde, déformée, reflétée par ses ondulations comme elle l’est par le prisme de mon regard. Si j’aime tant prendre en photo des reflets et des ombres, est-ce par sympathie pour ce processus ? Est-ce parce que mon rapport au monde est la fiction ? Les classes de collège que j’ai rencontrées ces derniers jours sont venues ici, elles ont foulé l’arrière-monde que je reflète et m’ont dit des choses assez étonnantes : Pourquoi prenez-vous en photo des lieux sinistres alors que vous avez l’air si joyeuse ? Je leur ai répondu, Vous inversez tout, ces sites sont joyeux, c’est moi qui suis sinistre – et, ce disant, je partais dans de grands rires sonores. Je n’étais pas crédible, j’étais tellement heureuse. Avec les adultes, nous avons surtout parlé de l’humour propre aux grands mélancoliques.

5859

Nous sommes allées courir dans les champs, ce matin, Anna, Karen, Nadah et moi ; Nadah n’a pas encore rencontré les lièvres, aussi les avons-nous appelés, nous avons même montré nos fesses en criant des bêtises pour les attirer (car nous avons observé que les lièvres ont un humour quelque peu régressif) mais non. Ils boudaient. Une semaine sans visite et ils sont vexés. Nous avons poussé jusqu’à Noyelles-les-Seclin, où nous avons rencontré une vache sympathique quoique d’un abord revêche.

– On te traite bien, ici ? lui ai-je demandé.
– Chais pas, tu as vu mon numéro ? 5859. Ça fait toujours plaisir.
– Le mien est tellement long que je ne l’ai jamais connu par cœur. 2 74 09 et après je m’embrouille.
– Ton enclos est plus grand que le mien.
– J’avoue.

Je parlais adolescent pour cacher mon embarras. Finalement, on s’est plutôt bien entendues, toutes les six.

Il y a aussi, à Noyelles-les-Seclin, un fossé en béton qui nous a évoqué la Los Angeles River mais en plus étroit et au milieu des champs.

Les nuages faisaient des dérapages sur le ciel. Ils détalaient, glissaient puis s’immobilisaient, découpant les champs en ombre et lumière comme deux champs ennemis quoique siamois, ça durait quelques secondes menaçantes puis de nouveau les nuages s’élançaient et alors la lumière inondait tout si vite que l’on criait des oh et des ah, Anna, Karen, Nadah et moi.

C’était une bonne idée de partir à la découverte d’un nouveau village à notre retour de la Roche-sur-Yon. Je souriais en pensant à ceux qui déjà m’ont écrit de là-bas et surtout à celle qui me manque le plus : ce matin, le simple fait qu’elle existe me rendait joyeuse.

La Roche-sur-Yon (1) : Château Fromage

Aujourd’hui, pour la première fois depuis des semaines, Anna et moi avons dansé. C’était quelque part entre un chemin que Napoléon a parcouru à cheval et Château Fromage (nous aurions bien poussé jusqu’à Sigournais mais c’est beaucoup trop loin – un peu après Chantonnay*) ; à notre gauche, un pont surplombait l’autoroute, tandis qu’à notre droite, un champ de colza ondulait sous la brise.

(Napoléon was here. Anna, Karen et moi aussi, sans cheval.)

Ici même, nous avons ressenti une telle joie que nos orteils gigotaient dans nos baskets, et soudain nous avons dansé, esquissant des sauts de biche, les bras tendus vers le ciel que parcouraient des nuages rapides.

(Saut de biche sur l’A87 en contrebas du susdit pont.)

Plus tard, nous avons descendu la D80 pour revenir vers la Roche-sur-Yon, nous fiant à notre seul sens de l’orientation alors même que nous étions au beau milieu de ceci :

(La campagne, quoi.)

Nous avons couru des kilomètres sans croiser un véhicule. Karen a plaisanté : On va finir par vivre à la campagne, non ? On y prend goût, ai-je approuvé. Des champs, des bois, des cours d’eau, des étangs, et personne pour nous gâcher le paysage.

À cet instant précis, j’ai baissé les yeux et vu, au fond du fossé juste à ma gauche, un imposant mammifère mort, sur le dos, ses courtes pattes pathétiquement tendues vers le ciel. J’ai frappé plusieurs dizaines de fois ma cage thoracique avec le plat de mes mains cependant qu’une voyelle indéterminée roulait au fond de ma gorge. Karen me poussait en avant, appuyant entre mes omoplates ; j’ai couru encore plus vite et veillé à ne plus baisser le regard vers le fossé jusqu’à ce que nous atteignions la ville.

(Anna, Karen et moi de retour à la civilisation.)

Nous aimons beaucoup La Roche-sur-Yon. Nous sommes bien, ici, les journées sont bien remplies et le soir je bois des verres avec Sophie, Éloïse, Mandana et ceux que nous croisons chez Simone & Simone ou à la Maison Gueffier (à m’entendre, on dirait que je suis ici depuis longtemps – je le ressens ainsi).

* J’espère que vous savourez les sonorités locales.

** J’ignore de quelle espèce. Format raton laveur, robe marron clair.

L’arrière-monde (12) / le vide bientôt exact

En matière de paysages, je me sens aussi seule qu’en matière de météo. Quand se font sentir les prémices de l’été, c’est comme si j’avançais à contre-courant d’une foule opaque qui charge dans la même direction. Ceux d’entre vous qui ont suivi la précédente saison de ma série Le vide exact devinent dans quels affres me plonge cette journée printanière, comme si j’avais besoin de ça : c’est marcher sur un rat crevé. Mais tout le monde est content alors tant mieux pour tout le monde.

(Photos prises, un autre jour – plus à mon goût – à La Madeleine, Lesquin, Marcq-en-Baroeul, Lille Sud, Lomme, Loos et Ronchin.)

Mon profil matrimonial

Jeudi, je croise trois joggeurs dans l’un de mes champs préférés – l’un des plus secrets aux alentours de Lille, ai-je tendance à penser puisque je n’y ai jusqu’alors jamais croisé (comme dans bien d’autres, cela dit) que des lapins et des lièvres. Parce qu’il n’est a priori traversé que par moi, et, vraisemblablement, à ses heures, par des tracteurs, je le considère un peu comme mon champ.

Jeudi, j’y croise donc trois fois un joggeur, d’abord une jeune fille puis un monsieur d’âge mûr puis un monsieur franchement vieux, quoique fluorescent, et tout le monde se dit bonjour très poliment, cependant je suis un peu perturbée ; je cours beaucoup plus vite que les trois réunis mais là n’est pas la question, la question est, Que font-ils dans mon champ ? un champ dont Google Maps ne signale même pas que l’on puisse le traverser à pied (comme je viens de le vérifier), et que, quoiqu’il se situe à 10 km de chez moi (du moins par les biais que j’emprunte), j’appelle donc chez moi.

Faut-il y voir la promesse d’un rendez-vous – celui de l’arrière-monde ? Car celui-ci est une passion dévorante que je ne partage avec personne à ma connaissance mais j’aimerais beaucoup rencontrer un individu (ou deux – plus serait de la gourmandise, un commando, ou une coïncidence au moins aussi impressionnante que celle de mes trois joggeurs mystère) qui accepterai(en)t de s’aventurer avec moi dans des arrière-mondes interdits sous peine de poursuites, si possible à la faveur de la nuit – la Terre étant un espace commun où la notion de frontière et celle de propriété privée devraient en toute logique idiote être méprisées, mais qui néanmoins y sont trop largement respectées.

(Où est Kennedy ?)

Je me prends même à rêver de trouver enfin la femme de ma vie (après quelques fausses alertes extrêmement pénibles), qui serait une joggeuse forcenée doublée d’une anarchiste prête à outrepasser avec moi les panneaux d’interdiction, main dans la main ou pas (car l’on sue beaucoup des mains dans l’exercice de la course à pied), pour aller voir à quoi ressemblent les lieux que l’on nous interdit de voir.

Nous serions les Bonnie & Bonnie des friches et des terrains protégés, l’arrière-monde serait à nous.

Si en plus ce phénomène de moi inconnu pouvait n’être attiré que par les arrière-mondes, sur tous les plans de la vie en société, et ne jamais prononcer la phrase « Je l’ai vu dans un reportage » ou quelque autre allusion à la vitrine du monde, qui me donne des spasmes gastriques, ce serait formidable : rien ne nous serait dicté par une quelconque culture, dominante ou pas, et nous serions de très heureux rejets de la société.

Bordeaux / Le Bouscat

800 kilomètres au sud je vois la situation sous un autre angle
cependant que je suis bien rangée sur un banc avec mon sac
en possession de nouveaux outils pour jauger la problématique

puis je cours vingt kilomètres
sans guère trouver d’arrière-monde où me cogner

j’écris à Sarah, Qui sait si je ne pleure pas sur la mauvaise tombe ?
et elle me rappelle un caveau dont elle m’a dit au Père-Lachaise
Il est marrant, celui-là, on dirait une cloche à fromage

alors je ris un peu
quand même

Des anxiolytiques

j’arrête de travailler vers 1h du matin / je prends un cachet, m’endors sur Aimee / (en ce moment c’est Aimee) / je me réveille à 4h et je réfléchis à mes projets / aussi parfois j’imagine des scènes impliquant mon amoureuse et je pleure / je me lève entre six et sept heures / je prends un petit déjeuner debout devant le plan de travail / quoique je possède des chaises / je bois mon thé en travaillant assise devant mon ordinateur / j’attends que ça commence / que mon ventre soit retourné comme par la CIA / que mes mains soient trempées / ma transpiration acide / mon pouls visible à l’œil nu / je mets les baskets et prends un cachet / je dis, ok, les gars : je cours, Karen, tu étrilles – Anna, tu viens ? oui ! / nous sommes parties

il y a des endroits où l’on n’a pas le droit d’aller / ça doit vouloir dire que c’est bien, là-dedans

nous ne sommes pas les premières que ces menaces attirent / là-haut nous trouverons une serviette éponge qui a subi quelques saisons d’intempéries / quoique rose elle épouse la végétation

nous entrons sur le territoire interdit / nous craignons seulement les chiens et les pièges des braconniers / par chance il n’y a que des lapins et au loin la carrière / je suis contente que nous soyons seuls, Karen, Anna, les lapins et moi / au sommet de la cuvette / même si je ne trouve pas normal que nous encourions des poursuites / pour être debout dans les herbes hautes et sèches

puis nous voyons des lièvres / nous sautillons en agitant les bras au-dessus de la tête / nous les admirons tandis qu’ils détalent, élastiques / ensuite c’est le moment où Anna me laisse exploser la caisse claire / après je suis plus détendue

Hebdo multi-rubriques n°1

Vous êtes nombreux à me demander si je suis toujours en vie ; c’est très délicat de votre part, j’ai presque envie de dire lol. Mais oui, je suis toujours en vie et ce n’est pas grâce à vous. Je traverse une crise de misanthropie aiguë, si vous voulez tout savoir. J’ai donc mis de la distance entre vous et moi. J’ai activé le mode avion de mon portable. Et plutôt que de fracasser ma radio portative, je l’ai éteinte et j’ai supprimé de ma discothèque certaine violoncelliste française que je venais d’entendre en interview – j’ai lu Contre Sainte-Beuve il y a plus de vingt ans, ça va, mais cette violoncelliste n’est pas assez exceptionnelle pour que je prenne la peine d’oublier que son cerveau est un sac à merde. Je ne peux plus souffrir l’ersatz d’une remarque sexiste. Ne m’appelez pas Madame, ne m’appelez pas Monsieur non plus, d’ailleurs, en fait ne m’appelez pas du tout, ce sera au plus près de ce que je suis disposée à tolérer.

Sinon, je n’ai pas changé. Je suis toujours l’ombre de l’arrière-monde.

C’était bien, cette semaine de repli. J’ai écouté 37 compositrices contemporaines merveilleuses, écrit 59 pages plus belles que ce qu’elles racontent et couru 116 kilomètres (ce n’est hélas pas un nombre premier : raté, à 3 près – ou à 14).

Pendant ce temps, mes concitoyens ont continué à mal s’asseoir, là,

à mettre les jambes en l’air,

à danser,

à vandaliser les murs des villes,

les zéphyrs ont continué à s’embraser (ici ménage à trois, avec chien),

les samedis soir à tonitruer,

(God Is My Co-Pilot : Méchant, du gentil queercore)

et les cloches à sonner la gloire du Seigneur, de Son fils et de la maman de Son fils, etc. Oui, c’est bientôt Pâques alors vous aurez des cloches, aujourd’hui. Admettons que les crucifix soient des sex-toys pour le moins rudimentaires*, nous ne voyons pas bien à quoi pourraient servir les cloches mais c’est ainsi, débrouillez-vous. Je ne veux rien savoir.

Merci à Pauline et à Sarah pour leur présence à distance, discrète et fine, au long de cette semaine étrange. Et à Adrienne, qui écrit ce que j’appelle de la poésie ; nos langues ont des racines communes, je me suis sentie moins seule en la lisant. Et en lisant Claire-Louise Bennett, aussi.

* Cf. Mes petites amoureuses.