L’arrière-monde (10)

Les arrière-mondes se marient bien avec la lumière (avec toute lumière : écarquillée, carbonique ou filtrée sous les amas de nuages anthracites), soit qu’elle les sublime, soit qu’ils offrent un marche-pied à sa gloire ou à sa mélancolie, posant un genou au sol pour qu’elle puisse, y prenant appui, s’étirer vers l’infini.

(De haut en bas, Lesquin, CHR, Lille Sud, Wattignies, Moulins. Je ne fréquente guère plus que le sud de la métropole, ces dernières semaines ; je ne le choisis pas, je vais là où des images mentales m’attirent dès le réveil car, en matière de course à pied, je me fie totalement à mon instinct. Tant que je danse, que je ris aux éclats et que je rentre boueuse, assez désaxée pour croire – au moins jusqu’après la douche – à la toute-puissance de mon esprit, tout va bien.)

Des champs

Aujourd’hui, Anna et moi nous sommes aventurées plus avant dans la campagne : des champs, des bois, des exploitations agricoles, des prairies où s’ennuient des chevaux… Nous avons éprouvé un exquis sentiment de solitude au milieu de ce vide. Nous avons vu un lièvre, nous adorons les lièvres et n’en avions encore jamais encore rencontré dans la nature. Quelle extase ! Puis nous avons regagné la ville ; à l’entrée de Wattignies, un tracteur retournait la belle terre grasse d’un champ, suivi par une nuée d’oiseau, et l’on pouvait apercevoir au loin les plus hauts immeubles de Lille Sud. Nous avons longé le champ, nos pieds s’enfonçant et se tortillant dans la boue du chemin latéral, quand le tracteur s’est amusé à nous poursuivre ; le monsieur au volant avait une tête assez effrayante que l’on trouverait caricaturale dans un film mais nous étions deux alors nous n’avons pas trop paniqué. Après ça, nous avons bien aimé retrouver la ville, Anna et moi.

(Au loin, vous reconnaîtrez le CHR en miniature.)

(Rien, et au-delà, rien.)

(Ici, ça s’appelle Fléquières.)

(Ce lièvre de fin février était très loin, nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour le flou.)

(Attention, psychopathe au volant.)

L’arrière-monde (9) : florilège

Pas de thématique spéciale aujourd’hui mais un arrière-monde aussi varié que l’est le paysage plus communément apprécié par mes (im)pairs ; comme pour ma série de garages, j’ai veillé à ne choisir qu’une image par ville – de haut en bas, vous verrez ainsi le flanc d’un supermarché à Lomme, une ancienne bicoque de garde-barrière à Loos, le bord du Vieux Canal à Haubourdin, une rue très peu passante (c’est un euphémisme) de Wattignies (une rue dédiée aux culs de hangars, dirait-on), une passerelle bien cachée de Lezennes, un petit chemin tout aussi confidentiel à Ronchin, et un vestige d’architecture des années 1980 à Marcq-en-Baroeul. Ce sont des lieux où je ne dois pas attendre qu’une voiture ou un piéton soit sorti de mon champ visuel pour prendre la photo – des lieux post-apocalyptiques, dirait-on communément.

L’arrière-monde (8) : des garages (2)

J’ai tâché d’expliquer, dans L’arrière-monde (7) : des garages (1), mon inclination pour les garages. J’ai oublié de mentionner que la porte de garage reflète et en quelque sorte sublime les conditions climatiques et notamment l’ensoleillement du jour, par la simplicité virginale, mutique, de sa surface (y compris s’il s’agit de bois vermoulu). Dans le billet Des éléments, publié ici le 10 janvier, je disais, à propos d’une photo de garages (la quatrième en partant du haut) qu’elle portait « le souvenir de jours où la lumière me comblait de bonheur » ; vous reconnaîtrez sans doute la même lumière sur la quatrième photo du billet que vous êtes en train de lire, puisque je l’ai prise le même jour. Un jour où la neige menaçait comme un essaim qui finalement s’en va. (De haut en bas : Saint-André, Faches-Thumesnil, Lezennes, Haubourdin, Lomme, Marcq-en-Baroeul et La Madeleine.)

L’arrière-monde (7) : des garages (1)

Je me suis rendu compte récemment que je collectionnais les photos de garages. Quand je cours, des pulsions photographiques me saisissent sans que je cherche à les analyser, je m’arrête, sors l’appareil de ma poche et tâche de cadrer ce que mon œil a isolé dans le paysage. Il n’y a pas toujours un projet plus défini derrière l’acte de prendre une photo. Les garages suscitent souvent chez moi cette pulsion, sans doute parce qu’ils sont une forme d’arrière-monde à part entière, le plus souvent relégués à l’écart, comme s’ils étaient un sacrifice d’espace à la fonction qui seule les définit, loin de toute considération esthétique, mais aussi parce qu’ils sont fermés, opaques. Ils ne montrent rien, ne disent rien. Je les trouve très beaux. En voici sept exemples, piochés dans un réservoir d’images que je constitue depuis des mois, et je trouve intéressant de me rappeler précisément où j’ai pris chacune de ces photos – à savoir, de haut en bas, à Marcq-en-Baroeul, Lomme, Faches-Thumesnil, Haubourdin, Emmerin, Lezennes et Mons-en-Baroeul. Si je ne meurs pas cette nuit, pour citer Petra Pied de Biche, je vous en offrirai bien d’autres encore.

l’arrière-monde (6)

De haut en bas, découvrez l’arrière de Lidl Ronchin ; l’usine Cargill vue depuis la rive gauche de la Deûle à Haubourdin ; la Maison de la petite enfance à Mons-en-Baroeul ; un passage secret au bout d’une impasse à Lambersart ; des garages au bord de la voie ferrée à Faches-Thumesnil. Alors que je passais en revue toutes les photos prises au cours de mes courses à pieds ces derniers mois et que je n’ai pas encore utilisées ici, j’ai pris conscience de la place incroyable que prennent les garages dans mes dossiers. La dernière image de cet arrière-monde (6) me permet de vous annoncer un numéro spécial arrière-monde (7, donc) consacré aux enfilades des garages. Cette passion inavouée l’est longtemps restée, je pense, pour la raison que j’ai toujours abhorré les voitures, pollution visuelle, sonore, atmosphérique, facteur de bêtise, de violence et de paraître, mais que voulez-vous ? Je ne vais pas me le cacher plus longtemps, j’aime bien les garages.

L’arrière-monde (5)

Aujourd’hui, j’ai dansé en courant. La musique n’y était pas pour rien et, surtout, je me suis perdue, ce qui m’arrive de moins en moins souvent, et je ne suis jamais aussi vivante que là où je ne sais plus où je suis. Je n’étais que relativement perdue puisque je pouvais encore apercevoir dans le lointain les repères géographiques que sont à la banlieue sud-ouest l’usine Cargill et la tour Kennedy mais pendant une vingtaine de minutes j’ai traversé des paysages inédits avec une gratitude euphorique. Pour ne rien gâcher, ils étaient parfaitement à mon goût, la lumière était magnifique et l’air printanier.

Des chariots

Le chariot de supermarché, vous l’aurez sans doute remarqué, fait désormais partie du paysage urbain. À moins que je ne traîne trop dans l’arrière-monde et que cela ne biaise mon regard sur les chariots de supermarché. Vous en voyez beaucoup, vous aussi ? Maintenant que j’y pense, il semble y avoir un lien fort entre friche et chariot de supermarché. Vous aussi, vous fréquentez assidûment les friches ? Si par exemple vous prenez des photos derrière Lidl Wattignies et que vous voyez un trou dans le grillage, vous aussi vous surmontez votre peur des rats et vous engagez sur un chemin semé de détritus pour voir ce qu’il y a au bout ? Formidable ! Ça vous plairait de fonder une communauté ?

L’arrière-monde (4)

Cette semaine, je me lance dans un nouveau projet. Il esquissera le portrait d’une toute petite communauté, celle qui me sauve de la déréliction et qui s’épanouit à l’arrière du monde, en retrait de la réalité fabriquée pour nous et de son infini commentaire. Ce devrait être coloré. Sur la photo ci-dessous, il y a un grand silence et, en arrière-plan, les lumières d’un centre commercial. Le centre commercial serait une métonymie de notre civilisation ; nous dansons derrière la grille (ou devant, c’est selon ; dans tous les cas, c’est de l’autre côté). C’est ce que j’aimerais réussir à écrire à partir d’aujourd’hui. Je dois d’avoir surmonté la semaine dernière, comme bien d’autres avant elle, à mes extraordinaires amis et à l’arrière-monde où mes jambes m’ont menée chaque jour. Ce livre sera une sorte d’ex-voto que je leur dédierai.

L’arrière-monde (3)

Pour gagner un paquet de lentilles corail non entamé*, dites-moi lequel de ces arrière-mondes n’est pas sis à Villeneuve-d’Ascq. Mon honnêteté me force à avouer que la plupart de ces arrières n’en sont pas, mais qu’importe ? Passant devant eux, l’on se sent derrière, c’est l’essentiel.

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* Ne rêvez pas, je n’ai toujours pas trouvé d’arrangement avec la poste : exposez-vous à payer des frais de port ou ne jouez pas.