L’arrière-monde (16)/ L’art (49) : Caché

Il m’arrive d’avoir de bonnes surprises en matière de street art, notamment dans certains recoins de l’arrière-monde qui semblent fonctionner comme des laboratoires pour les artistes les plus originaux, où les fresques et esquisses ne restent jamais très longtemps ; ici, sous un pont, au bord de la voie ferrée que je célébrais ici l’année dernière, un peu de poésie urbaine : « Elle, qui dort » et « Esquisse / la femme ». Je les partage avec vous, en couleur. Je suis bien gentille, encore une fois.

Encore des portiques

Nous avons déjà mené ici une réflexion sur les différentes formes de clôtures urbaines, particulièrement sur les portiques et barrières qu’il convient de contourner d’un élégant déhanché mais, bien que je méprise le comique de répétition et déteste me répéter (comme vous serez nombreux à le reconnaître), j’ai décidé de m’attarder encore sur quelques portiques croisés dans des zones relativement peu fréquentées (du moins par les piétons) de la métropole lilloise. Grand Jeu Concours : laquelle de ces barrières se lève encore ? Je remets en jeu la pince à la linge en plastique mauve qu’aucun d’entre vous n’est parvenu à gagner lors du précédent GJC, sans vouloir paraître humiliante.

(Photos prises à la frontière de Faches-Thumesnil et de Wattignies, à Lezennes, Bois Blancs, Ronchin et Haubourdin. Vous remarquerez non sans émotion qu’elles datent de feu mon appareil photo.)

L’arrière-monde (15)

Aujourd’hui, j’ai enfin emprunté une rue enclavée qui m’attirait depuis bien longtemps, et j’y ai découvert rien moins qu’un bout du monde : ça faisait longtemps. Et les bouts du monde, j’adore ça. La rue mène à une cimenterie et, comme on le voit sur le plan ci-dessous, sépare le canal d’une friche où même les voies ferrées s’interrompent. Il est intéressant de savoir que l’une des frontières entre Saint-André et Marquette se situe dans cette rue infréquentée, absolument dépourvue d’habitations et très peu pourvue en activités, si l’on exclut la cimenterie représentée par la boucle sur le plan.

Un long mur de béton borde la rue, à l’ouest, côté friche. Il attire étrangement peu de street artists. Certains pans sont particulièrement dégradés.

Trace d’une activité artistique ancienne dans la rue, ce visage au pochoir presque effacé.

L’impasse que l’on devine sur le plan ressemble à ceci. C’est plus que décevant, carrément injuste : encore une friche dont personne n’a que faire mais dont l’accès nous est interdit, à nous que les arrière-mondes comblent de joie.

Incongrue, à l’entrée de la cimenterie, cette locomotive abandonnée sur un bloc de pierre. Si j’avais disposé d’une capuche, j’aurais été tentée de l’emporter ; mais alors j’aurais eu l’impression de diminuer un peu ce territoire secret.

Maintenant, intéressons-nous à l’est de la rue : de l’autre côté du canal, contrairement aux apparences, cette usine n’est pas désaffectée (comme l’est en revanche la plus illustre et impressionnante de ses voisines, les Grands Moulins de Paris, ancienne minoterie située à 300 mètres d’ici, à vol d’oiseau). Elle s’appelle Grandes Malteries Modernes. L’art et l’industrie ont ceci de commun qu’ils distinguent nettement moderne et contemporain.

Il est extrêmement facile de s’approcher du canal, les grilles qui en condamnent l’accès étant du genre libertaire. Cela dit, ce n’est pas comme s’il y avait des millions de choses passionnantes à voir, de l’autre côté.

Il y a quand même des Schtroumpfs et des puzzles. Il fallait y penser. Je veux dire, à venir les déposer ici.

Il y a aussi des trucs qui ressemblent à mon cerveau contemporain (≠ moderne, donc).

Des arrière-mondes paradoxaux

Chemin longeant des champs, Lesquin ; à votre gauche, tout juste masquée par ce talus verdoyant, l’autoroute A1.

Chemin longeant l’arrière d’Auchan, Faches-Thumesnil ; deux cents mètres à l’ouest, vous êtes dans les Périseaux, avec les vaches, les chevaux, les oies et les betteraves.

Conclusion : presque la campagne, c’est presque la campagne. Mais pas tout à fait.

Des ordures

Mes endroits secrets sont souvent des lieux jonchés de détritus – et donc potentiellement peuplés de rats. On ne peut pas s’y arrêter, ce qui les empêche d’être absolument paradisiaques. Je suis souvent menée, en tant qu’arpenteuse des coulisses de la vie en société, à des décharges publiques un peu particulières. Dans la métropole lilloise, il n’y a plus de service pour ramasser les encombrants, de sorte qu’il est devenu anodin, depuis quelques années, de croiser un canapé sur un trottoir. Plus étrange est cette démarche, évoquée récemment dans Que sont-ils devenus ?, qui consiste à parcourir à pied un chemin semé d’embuches pour y déverser des merdes qui, fatalement, ne pourront y être ramassées par des services dédiés, puisque ce sont des voies inaccessibles à tout véhicule motorisé ; des merdes qui, en somme, vont potentiellement mettre des millions d’années à disparaître. Aujourd’hui, j’ai fait un détour par l’un de mes territoires les plus confidentiels et j’y ai découvert de nouveaux monticules de meubles en tous genres, et des pièces imposantes de voitures brûlées (mais démembrées, entendons-nous bien : déplacées). J’imagine le parcours du combattant que ce doit être pour passer les divers obstacles qui sont censés décourager les intrusions dans ces lieux infréquentés (situés, je le précise, à trois ou quatre kilomètres de la déchetterie), avec un matelas, une armoire et des pièces détachées carbonisées. Je suis fascinée.

(Autoportrait de profil sur le miroir brisé d’une armoire en fibre de bois lâchée dans les fougères en bord de voie ferrée, à l’orée des champs, sur l’un de mes territoires secrets – dont je ne vous indiquerai donc pas la position : celui-ci, je me le garde.)

(Monticule de pneus sur le chemin pavé qui relie quelques-uns de mes champs préférés au sud de Lille. J’ai choisi cette photo mais il y a d’autres tas similaires dans un périmètre d’à peine un kilomètre).

(Jouet en décomposition lente dans un champ, entre Loos et Wattignies.)

(Beaucoup plus de jouets, entre une friche et la voie ferrée Loos-Haubourdin.)

(Texture du sol, homogène quoique composite, entre Ronchin et Lezennes, dans le Parc d’Activités L’Orée du Golf – prestige !)

Le sous-monde

Je m’excusais déjà dans le billet Sous l’autoroute d’avoir tendance à négliger le sous-monde, qui n’est pas moins fascinant que l’arrière-monde. Il faut bien avouer qu’il est plus difficilement accessible et que, malgré les promesses qui m’ont été faites, de m’introduire dans les célèbres catiches des Hauts de France, aucune action concrète ne m’est permise à ce jour. Je sais ce que vous allez me dire : prends ta pioche et au boulot. Mais c’est que j’ai pas mal d’autres choses à faire, ces temps-ci, voyez-vous, que de causer des désastres géologiques. Alors je me contenterai aujourd’hui de vous offrir ces trois modestes vues du dessous : sous l’autoroute, une fois encore (mais il s’agit ici de l’A1), sous la toile d’araignée (ou d’arraignet, comme l’écrivait cette tricheuse lors de sa première leçon de français dans une église de Manhattan qui prenait l’eau) et sous le métro aérien, à Villeneune-d’Ascq.

Après la fête

au fond du parc d’activités
au lieu de tourner à droite
vers le cimetière et le centre
de tri postal désaffecté
vous passez la barrière d’accès
toujours baissée
les plots escamotables et
les blocs de béton fibré
pour vous engager dans une friche
qui n’existe pas sur les plans de la ville
entre le bassin de décantation asséché
et les voies ferrées

vous pourrez donner dans cette
clairière une fête somptueuse
une fête beaucoup fun
puis la laisser se déliter là
pour les prochains millénaires
et inscrire dans la terre
votre bonheur ce fossile futur

L’art (46)

Nous avons déjà eu l’occasion ici d’effleurer la vaste question de l’art des ronds-points, très riche dans la région (mais je tiens à signaler qu’il est également très vigoureux en Vendée – ne nous reposons pas sur nos fiertés locales). Aujourd’hui, c’est sur une spécialité dans la spécialité que je veux m’attarder un instant : l’art des ronds-points de parcs d’activité. Ici, le rond-point du P.A. L’Orée du Golf, à Ronchin, limite Lezennes. C’est l’art de l’arrière-monde, modeste, géométrique, quasiment monochrome. Admirez…

L’arrière-monde à l’envers (13)

Le canal fait le même travail que moi. Il donne à voir sa représentation de l’arrière-monde, déformée, reflétée par ses ondulations comme elle l’est par le prisme de mon regard. Si j’aime tant prendre en photo des reflets et des ombres, est-ce par sympathie pour ce processus ? Est-ce parce que mon rapport au monde est la fiction ? Les classes de collège que j’ai rencontrées ces derniers jours sont venues ici, elles ont foulé l’arrière-monde que je reflète et m’ont dit des choses assez étonnantes : Pourquoi prenez-vous en photo des lieux sinistres alors que vous avez l’air si joyeuse ? Je leur ai répondu, Vous inversez tout, ces sites sont joyeux, c’est moi qui suis sinistre – et, ce disant, je partais dans de grands rires sonores. Je n’étais pas crédible, j’étais tellement heureuse. Avec les adultes, nous avons surtout parlé de l’humour propre aux grands mélancoliques.

5859

Nous sommes allées courir dans les champs, ce matin, Anna, Karen, Nadah et moi ; Nadah n’a pas encore rencontré les lièvres, aussi les avons-nous appelés, nous avons même montré nos fesses en criant des bêtises pour les attirer (car nous avons observé que les lièvres ont un humour quelque peu régressif) mais non. Ils boudaient. Une semaine sans visite et ils sont vexés. Nous avons poussé jusqu’à Noyelles-les-Seclin, où nous avons rencontré une vache sympathique quoique d’un abord revêche.

– On te traite bien, ici ? lui ai-je demandé.
– Chais pas, tu as vu mon numéro ? 5859. Ça fait toujours plaisir.
– Le mien est tellement long que je ne l’ai jamais connu par cœur. 2 74 09 et après je m’embrouille.
– Ton enclos est plus grand que le mien.
– J’avoue.

Je parlais adolescent pour cacher mon embarras. Finalement, on s’est plutôt bien entendues, toutes les six.

Il y a aussi, à Noyelles-les-Seclin, un fossé en béton qui nous a évoqué la Los Angeles River mais en plus étroit et au milieu des champs.

Les nuages faisaient des dérapages sur le ciel. Ils détalaient, glissaient puis s’immobilisaient, découpant les champs en ombre et lumière comme deux champs ennemis quoique siamois, ça durait quelques secondes menaçantes puis de nouveau les nuages s’élançaient et alors la lumière inondait tout si vite que l’on criait des oh et des ah, Anna, Karen, Nadah et moi.

C’était une bonne idée de partir à la découverte d’un nouveau village à notre retour de la Roche-sur-Yon. Je souriais en pensant à ceux qui déjà m’ont écrit de là-bas et surtout à celle qui me manque le plus : ce matin, le simple fait qu’elle existe me rendait joyeuse.