Le vide exact (27) / Mal assis, là (46) : Spécial Ronchin

Ce n’est pas parce que je prends trois jours de vacances que je compte manquer à tous mes devoirs. En attendant de vous présenter mon Rotterdam, je vais vous parler de Ronchin et de quelques autres bidules, vous verrez (je les planifie aujourd’hui – dimanche – pour partir l’esprit tranquille). Ronchin est l’une des villes dans lesquelles mon sens du vide exact s’est aiguisé au fil des années (sans doute en partie parce qu’il m’est apparu, à l’époque où j’y vivais, que je cherche dans les petites villes ouvrières où j’aime courir l’écho de celles où j’ai grandi). Cette double rubrique vous invite aujourd’hui à vous questionner sur la dimension particulière que prennent les mauvaises assises, là dans le vide exact – soit un sujet d’étude que je vous ai déjà suggéré l’été dernier, ici et .

Le vide exact (26)

Quand le réveil a sonné à 5h30, ce matin, nous avons sauté du lit pour être sûres de ne pas nous rendormir. Nous nous sommes plaintes, un peu, puis plus du tout quand nous sommes allées courir. Nous avons croisé trois voitures – et quelques pelotons de cyclistes habillés comme pour le tour de France, pas très agréables à regarder (trop de fluo de si bon matin) mais plutôt inoffensifs. Nous avons fait pipi dans un champ quelque part entre Pérenchies et Verlinghem, en blaguant parce que cette semaine Antique et Joëllyne s’accordaient sur le danger d’une telle pratique (le pipi dans les champs), à savoir les tiques mal placées (tiques au cul sonne pas trop mal). Quelle n’a pas été notre surprise quand nous avons découvert qu’un marché aux puces battait son plein à Pérenchies… Il était 8h et quelque chose, la fête foraine dormait encore (l’un des manèges arbore un Goldorak grandeur nature) mais l’on pouvait acheter tout un stock des surplus militaires et d’autres machins, apparemment, ce qu’une foule considérable s’employait à faire. Nous ne nous sommes pas attardées, Dame Sam, Giulia et moi, nous avons poursuivi notre exploration de Pérenchies, nous aimons vraiment beaucoup cette petite ville et lui consacrerons prochainement un billet spécial, voire tout un National Geo – c’est pourquoi, alors même que je viens de vous parler de Pérenchies, Pérenchies, Pérenchies, je ne vous en propose aujourd’hui aucune photo mais plutôt ces vues en couleurs de Lambersart, Wambrechies et Lompret. Je manque de vocabulaire pour décrire les couleurs et leur part de lumière mais j’aime beaucoup celles-ci, un peu menaçantes. Comme si la lumière contenait de l’ombre, en fait.

Le vide exact (25) : Vraiment très vide

J’observe que la plupart des gens sont morts dans leur sommeil, je ne sais pas depuis combien de temps mais je les regarde conduire leur automobile, parler d’un vêtement, accrocher un drapeau à leur fenêtre, déplacer une poussette sans regarder dedans, poser un morceau d’animal en barquette de polystyrène dans un panier en plastique rouge et ça n’a pas l’air de faire mal. Je suis morte d’une mort violente, cette année, sans vouloir paraître présomptueuse – après tout, je n’aurai rien accompli, comme tout le monde, ce qui est déjà pas mal et plutôt esthétique (encore que la douleur m’ait accompagnée en tout temps et en tout lieu, au point que respirer m’était le plus souvent difficile quand je faisais la vaisselle, prenais le train ou rebouchais un stylo). Maintenant que l’engourdissement de mon bras gauche a gagné du terrain et annexé le cœur, je tâche d’être un zombie opiniâtre ; mais quand on me demande en plus d’être concernée, j’ai du mal à ne pas devenir grossière. J’écris des messages d’injures et je les détruis au lieu de les envoyer. Je suis encore polie.

(Photos prises à Lompret, Ronchin et Lesquin – cette grille se dresse au bord d’un champ ; elle interdit l’accès à un tunnel creusé dans un talus d’autoroute et dont on ne voit pas le fond.)

Le vide exact (24) : Ombre et lumière

Si je souhaite parfois si ardemment changer de vie, c’est pour pouvoir me réinventer sans que le regard de mon entourage me ramène constamment à une caricature périmée de moi-même, une définition aussi dépassée que celle de l’hystérie (je dis ça au hasard). Dans la solitude bénie de mes courses à pied, j’aime questionner mes vieilles créances et il arrive que je me prenne de passion pour ce qu’hier encore je méprisais. Ainsi de la lumière qui écrase les photos ; certes, les ombres ont un effet déplorable sur certains détails, je ne reviens pas là-dessus, mais parfois aussi, sur des vues d’ensemble, le partage de l’ombre et de la lumière fait un petit théâtre qui me comble de joie. Il m’en faut peu (joie ≠ bonheur) et ça fait du bien, un peu de joie dans le vide exact.

(Photos prises à Wattignies, Marcq-en-Baroeul et Lompret.)

In the kitchen (23) : Le vide exact (23)*

Notre Dame de Bon Convoi pouponne à l’angle des rues de Roubaix et du Congo, à Mouvaux. Si j’étais une vierge marie, je préfèrerais, à choisir, être de bon convoi que de bonne mort, enfin je pense. Aujourd’hui, je vous aime comme Jésus lui-même vous a aimés (j’emploie le passé comme on le fait à Villeneuve-d’Ascq, c’est le choix d’un moment t) parce que vous êtes partis si vite si nombreux, et c’est comme ça que je vous préfère : loin – ou en chemin, avec les gamins qui hurlent sur la banquette arrière. Les villes sont en vacance de vous, les villes respirent et nous vous remercions, vous êtes formidables ailleurs.

Ce matin je suis partie moins tôt que je ne l’aurais souhaité, j’avais mis le réveil à 6h plutôt qu’à 5h30 à cause du samedi soir où j’avais voulu oublier qui je suis et quand je me suis levée la tête me tournait encore du samedi soir mais si j’avais attendu qu’elle se soit stabilisée il aurait fait trop chaud et je préfère encore courir avec la tête qui tourne qu’avec la tête étouffée de chaleur comme sous un oreiller. Pendant un long moment je n’ai croisé que de très vieilles personnes, d’abord une très vieille dame à vélo, nous avons cheminé côte à côte pendant une dizaine de minutes parce qu’elle ne pédalait pas très vite et quand je l’ai perçue du coin de l’œil au tout début j’ai cru que c’était un personnage de David Lynch, plutôt un canard qu’un lapin, parce qu’elle portait une longue visière, et elle convoyait deux bouteilles d’eau dans un sac plastique sur son porte-bagage ; le sac est tombé au milieu de l’avenue Beethoven qui est si large et habituellement toujours engorgée mais aujourd’hui par chance vous étiez tous partis. La deuxième personne que j’ai croisée était un très vieux monsieur qui convoyait un grand canevas, des chevaux couraient sur le canevas et le monsieur claudiquait parce qu’il était très vieux et qu’il transportait un canevas. Quant à moi, je convoyais ma tête et mon bras gauche, qui est engourdi depuis six mois (le choix qui se présente à moi est de changer de médecin ou d’oublier mon bras et d’attendre au milieu de mes possessions – modestes et néanmoins surnuméraires – qu’il m’entraîne dans la tombe, j’hésite encore).

Détail en couleurs de NDDBC et des reflets sur sa cage :

* Je goûte d’autant plus cette coïncidence que 23 est mon nombre premier de prédilection. C’est mon jour de chance : que vais-je en faire ?

Le vide exact (22)

les personnes âgées sortent tôt
harnachées de leurs cannes, cabas et
petits chiens arthritiques à la voix aiguë
elles sortent avant que l’hystérie collective
ne s’empare des villes
elles disent Comment ça va aujourd’hui ?
et Ça va, ça va tout doucement
elles hésitent puis finalement s’arrêtent
épaule contre épaule comme sur une causeuse
à l’ombre des troènes
elles ne semblent pas appartenir
au monde où se joue l’hystérie collective
leurs voix surannées de même que
leurs vêtements soignés leur maintien
et leur élocution précieuse
de sorte qu’elles me semblent parfois
tirées d’une histoire que l’on
m’aurait racontée il y a bien longtemps
et à laquelle j’aurais cru avec
une tendresse incompressible

(Eh non, il n’y a pas de personnes âgées sur mes photos, je ne photographie pas les êtres humains, en tout cas pas encore, vous le savez bien.)

D’en haut (3)

L’autre jour l’on adresse un message subliminal sous forme d’un bête acrostiche que la dédicataire ne voit pas et l’on perd sa trace et c’est comme quand on joue à ces jeux stupides tels que, observant la trotteuse d’une montre, « Si elle ne m’appelle pas avant la fin de cette minute, ça veut dire qu’elle ne m’aime pas vraiment » ou, à un passage à niveau, « Si le train vient de la droite, ça veut dire que je n’aurai pas de ses nouvelles aujourd’hui », mais l’on est opiniâtre, comme stipulé précédemment, alors voici que de nouveau l’on se trouve sur (et parfois sous mais en altitude quand même) des toits qui réverbèrent la chaleur et de là-haut l’on parlemente avec le vide plus qu’exact. Après, l’on a envie d’une grande citronnade.

Sols d’été (3) : Après la fête (2)

Eh bien j’ai changé d’avis. J’entreprends ces jours-ci d’assouplir ma discipline personnelle physiquement douloureuse (organes variés, dents, nuque, épaules) et, s’il est évident que ce blog ne tient qu’à son systématisme, je peux envisager des micro-décalages sans ruiner totalement le concept, donc cette série consacrée aux sols d’été ne sera pas exclusivement en couleurs comme je l’ai hâtivement annoncé dans son premier numéro : parfois oui et parfois non. Aujourd’hui, j’aborde le thème éminemment déprimant de la fête populaire et de son après dans l’espace public alors ce sera un peu en couleurs et un peu plus en noir et blanc. J’ai sélectionné une cannette parmi les centaines de milliers qui chaque matin jonchent les rues et les espaces verts (l’heureuse élue gisait au bord de la D147), un pétard mort pour la France sur le pont des Flandres et une victime neuve de la vie universitaire catholique (rue Masséna, donc) en période de compétition sportive mondiale (et tous ces jeunes gens de bonne famille, l’élite de la nation, d’entonner en chœur une virile Marseillaise à l’heure du goûter).

Le vide exact (21) : Des fenêtres

Il s’installe. Ce matin, même son acoustique a pris le dessus et l’on peut entendre les ailes des oiseaux qui glissent sur le monochrome du ciel. Les villes béent ; bientôt, elles se videront enfin. C’est comme se tenir au bord d’un garde-fou ontologique, au seuil de la défenestration.

Sols d’été (2) : la géométrie (11)

Hier soir, nous avons parlé du sens de la vie et j’ai souri parce que moi, je sais. Je sais qu’il n’existe rien de tel, pas plus qu’il n’existe de lignes droites et d’angles droits dans la nature, et je suis convaincue que c’est précisément ce qui pourrait la rendre supportable, voire intéressante, si la société nous permettait de goûter son idiotie – mais comment en jouir quand on nous somme d’obéir, de produire, de choisir, de justifier notre présence au monde ? Si les cases, lignes droites et angles droits ci-dessous existent, si de fait nous pouvons les voir et même les prendre en photo, c’est uniquement par la volonté cynique de l’espèce humaine (comme je l’ai déjà théorisé dans mon billet du 18 janvier 2017 sur l’asymétrie, provoquant la polémique scientifique internationale de très haut vol que l’on sait).

(Photos prises place de Strasbourg, à Lille, au bowling désaffecté de Ronchin et à Lille Sud.)