L’arrière-monde (12) / le vide bientôt exact

En matière de paysages, je me sens aussi seule qu’en matière de météo. Quand se font sentir les prémices de l’été, c’est comme si j’avançais à contre-courant d’une foule opaque qui charge dans la même direction. Ceux d’entre vous qui ont suivi la précédente saison de ma série Le vide exact devinent dans quels affres me plonge cette journée printanière, comme si j’avais besoin de ça : c’est marcher sur un rat crevé. Mais tout le monde est content alors tant mieux pour tout le monde.

(Photos prises, un autre jour – plus à mon goût – à La Madeleine, Lesquin, Marcq-en-Baroeul, Lille Sud, Lomme, Loos et Ronchin.)

Le vide inexact

Je veux aujourd’hui rendre hommage au très beau vide qui me fait aimer d’amour tendre les vacances scolaires et regretter qu’elles viennent de s’achever. L’été, les foules vont polluer des régions à potentiel touristique, et l’hiver, elles se compressent dans des magasins. Tout me convient tant qu’elles me laissent la jouissance exclusive de leurs villes. Ci-dessous, trois vues d’Haubourdin entre Noël et le Nouvel An : d’abord, les deux extrémités du Vieux Canal, puis la Deûle. De fascinants bouts du monde.

Le vide exact (20)

nulle part rien ni personne
presque
au point que nous – le peu de nous –
parlons à voix basse
comme si l’été n’était pas
une saison mais une église
et dans son acoustique
nous habite en effet
un sentiment mystique
semblable à celui que l’on éprouve
en fixant l’infini

(J’ai décidé d’arracher ce siège à la série « Mal assis, là », tant cette photo me semble symboliser le vide exact de l’été en ville.)

Le vide exact (19)

le gras fond sur les vitres
des cabines téléphoniques résiduelles

des monticules de sacs éventrés
déversent des détritus au long de rues entières
post-apocalyptiques

où souffle un vent chaud
où l’ombre rase les murs en silence
où les rares piétons titubent et crachent et vitupèrent
avant de disparaître dans les fourrés

c’est le monde que je traverse aujourd’hui

George Crumb : Makrokosmos III( Music for a Summer Evening), 1. « Nocturnal Sounds »

Le vide exact (18)

Cette semaine, dans la banlieue où j’aime courir, on lave sa petite auto. Ça sent le départ. Oh oui, tonitruant million de mes trop proches concitoyens, prenez des vacances et laissez-nous les villes. Partez vite, le soleil n’attend pas !

(Photos prises à Loos Oliveaux, Haubourdin Rive gauche et Lomme Délivrance.)

Le vide exact (17)

Extrait de La grille d’été, un texte écrit en 2011 et dont je ne ferai jamais rien – rien de plus que ce copié-collé en tout cas :

« L’été, à la radio, il y a une grille d’été ; ce ne sont ni les mêmes émissions ni les mêmes animateurs que le reste de l’année. Généralement, la plupart de mes amis proches partent en même temps, ils se dispersent à travers les continents et je reste ici, je cligne des yeux dans la lumière qui découpe la ville en ombres et quand mes paupières remontent il n’y a toujours rien : que le vide. Le soir, je vois des amis moins proches et je rencontre des inconnus. J’appelle cette population inaccoutumée la grille d’été. Je ne dis même pas ma, mais la grille d’été, comme si le monde gravitait autour de mon été à moi, de même que France Musique ne dit pas notre, mais la grille d’été, comme si c’était la seule radio. »

(Photos prises à Gradignan, Marcq-en-Barœul et Gravelines.)

Le vide exact (15)

Encore un extrait de Push the push button, mon roman de 2003. Rien n’a changé…

« La mi-juillet approche, beaucoup sont partis, le désert bat son plein. J’avais oublié ce vide, c’est le silence plus encore que la vision éblouie du quartier qui me le rappelle, soudain il semble que la musique de mon walkman résonne entre les maisons, s’élève pure et claire sans même un bruit de moteur dans le lointain pour la corrompre. Je retrouve cette sensation de solitude écrasante avec la même boule chaude dans le ventre qu’à l’époque où j’habitais dans le quartier et passais mes samedis après-midi à l’arpenter avec mes musiques et une espèce de masochisme horrifié, contemplant ma douleur comme un petit oiseau mort que j’aurais ramassé sur le trottoir l’instant d’avant. Une douleur si familière qu’aujourd’hui elle me rassure, me porte au seuil d’une étrange béatitude, verse du plomb bouillant dans ma gorge et me jette dans les tibias des élans comme des coups de pieds. »

Le vide exact (14)

J’ai retrouvé ce paragraphe écrit le 31 juillet 2014 dans une espèce de journal auquel je n’ai bizarrement pas su me tenir :

« L’été est un album de coloriage que l’on remplit à son gré. Messiaen, Mingus, Stockhausen, Sonic Youth, chaque univers lui sied si parfaitement qu’il semble lui seoir plus que tout autre, chaque entité sonore trouve à s’étirer sous le dôme bleu aphone des rues désertées, à s’y répercuter, y signifier plus que ne pourront jamais dire un mot ni une note de musique, quelque chose que seuls les viscères peuvent comprendre tandis que l’esprit, dépassé, groggy, tangue. »

(Toits de Faches-Thumesnil vus depuis la passerelle qui surplombe la voie ferrée, entre les rues d’Haubourdin et de Bondues.)

(Wattignies vue depuis Loos.)

(Depuis la plaine du Cosec, Lambersart.)

Le vide exact (14)

Dans Push the push button, j’écrivais autrefois : « L’été, il n’y a vraiment personne nulle part. » J’ai hâte d’affronter cet été-là, celui que nous laissent les foules quand elles vont polluer les régions à potentiel touristique.

Ceux d’entre vous qui suivent ce blog depuis son inauguration très médiatisée – c’était le 13 octobre 2016* – connaissent bien la photo ci-dessous (prise à Lambersart, avenue de la Liberté), qui lui a longtemps servi de logo ; je la publie de nouveau ici parce qu’elle exprime assez précisément le sentiment que me procure l’été.

* Pour son premier anniversaire, je compte bien organiser un événement public avec TUC et Café de Paris pour tout le monde. Ce sera dans notre minuscule appartement de Brooklyn, de 19h45 à 20h30. Venez nombreux ! (Frais de transport non pris en charge.)