La Roche-sur-Yon (9) : Mal assis, là (43)

Cette fois, en Vendée, j’aurai (relativement) peu couru. Je découvre que je suis une petite joueuse, que mon territoire ne s’appelle pas pour rien le plat pays et que l’on n’estime pas forcément à tort qu’il y fait frais. Monter des côtes abruptes dont je n’aperçois pas le bout cependant que la chaleur m’écrase la tête à la manière d’un casse-noisette géant ne m’est pas aussi facile que d’écumer la métropole lilloise. Quand je cours en Vendée, bien des fois je pourrais être tentée de m’asseoir là, bien ou mal, peu importe, mais je ne le fais pas parce que je suis disciplinée, sinon quelque peu psychorigide. Et croyez-moi, ce n’est pas faute de bancs.

(Photos prises à la Brétèche – me semble-t-il -, à la Roche-sur-Yon et à La Tranche-sur-Mer.)

Presque ma campagne de Russie

je pense à l’enchaînement de circonstances et de décisions
qui m’a menée à ne pas prendre l’avion ce matin
pour te rejoindre en Russie

je ne reconstitue pas l’enchaînement
pour ne pas surjeter notre histoire mais laisser
un fil s’en échapper parce que j’aime les fins ouvertes
et les clôtures que l’on piétine et contourne

bien que tes peaux soient imprimées dans mes paumes
tu m’apparais parfois comme un amour imaginaire
pourtant je sais déjà que le jour où nous mourrons
six mille kilomètres sembleront dérisoires
comparés au néant qui nous séparera pour l’éternité

ce matin je cours en écoutant les mêmes albums
qu’à Brooklyn quand devenue ta Ptchulli
je bondissais jusqu’à Coney Island

sur la pochette de l’album que j’écoute d’abord
il y a un chien blanc et je croise le même
le même chien blanc que j’écoute sur le chemin
qui longe la voie ferrée ce chemin où nous avons
couru-marché ensemble – ton souffle de colorature
étonnamment court et tes pommettes roses
les bras ouverts comme pour t’envoler
(sur la photo que j’ai prise alors tu cries
quelque chose mais quoi ? je ne sais plus)

je me rappelle un déjeuner avec mon éditrice
dans un restaurant asiatique à l’orée de Montrouge
à l’époque où je faisais comme si rien ne pouvait
compromettre mon voyage et elle me disait combien
il me serait difficile d’obtenir un visa et aussi que
quand je partirais elle rentrerait tout juste du Japon

hier il y avait dans ma boîte aux lettres
un cadeau qu’elle a trouvé pour moi au Japon
et j’ai pleuré d’émotion

mais ce matin j’ai couru là où ma foulée
décroche par dizaines des lapins qui plongent
dans les fourrés – nous aimons les lapins
ta mère sa dentiste toi et moi alors je souris
et plus tard même je danse et saute en courant
jusqu’à ne plus
pouvoir

respirer

presque

envoie-moi des photos

Mal assis, là (42)

Mon objectif du jour, en courant, était de ramasser trois mal assis sur mon parcours – qui m’a menée à Lambersart, Verlinghem et Saint-André. J’ai choisi ceux-ci :

Une chaise unique devant une tour que l’on devine relativement peuplée, à Lambersart, quartier Europe.

Une chaise dans les arbres dans une flaque de format étang, près de l’école de musique à Saint-André.

Une chaise pour bouder ou pour être puni, toujours à Saint-André mais près du quai de Halage.

Mal assis, là (41) : des pattes

Ce n’est pas passé loin : à 79,5 mètres près, la chaise ci-dessous se trouvait rue du Mal Assis (à la limite de Lille Faubourg de Béthune et de Loos). Elle semble esquisser une discrète révérence, pliant la patte antérieure gauche.

Sur le Chemin de la voie ferrée, à Loos (à 1,4 km à vol d’oiseau de la rue du Mal Assis), ces chaises à l’assise dépaillée ont été abandonnées dans les fourrés. Je serais incapable de leur donner un âge. Force est de constater qu’elles ont encore leur code-barres sur la patte postérieure gauche et, par un excès de sensiblerie qui est bien dans ma veine du moment, j’ai trouvé ce détail plus triste qu’amusant.

Près de l’observatoire, sis Impasse de l’Observatoire, à Lille Moulins, jugez avec quelle violence l’on se débarrasse d’une chaise à trois pattes.

Mal assis, là (40)

Le 3 mai, j’ai préparé ce Mal assis, là (40) et je ne l’ai pas mis en ligne ; je ne l’ai pas fait parce qu’il comporte deux photos d’hiver sur lesquelles les arbres squelettiques sont en complet décalage avec la nature vigoureuse qui bruisse autour de nous jusqu’au cœur des villes. Mais moi aussi je suis en décalage, après tout, et je ne reste pas enfermée dans une boîte à brouillons sous ce prétexte. En l’occurrence, si je veux pouvoir publier Mal assis, là (41), qui est presque prêt, il faut que je me résolve à cet anachronisme, qui n’est que visuel – le texte, lui, est toujours d’une pathétique actualité. Alors le voici :

Quand il fait si beau, c’est l’occasion de réfléchir aux choix désastreux* qu’un enchaînement malheureux de circonstances terribles nous a menés à faire ; alors il est important de mal s’asseoir, là, dans l’environnement le moins propice à la concentration et à la contemplation, et de s’abîmer en soi comme dans un égout.

* Je dois bien constater que, trois semaines plus tard, je n’ai guère avancé dans mon introspection – une note d’hier : Quand je pense aux choix que j’ai faits tout au long de ma vie, je me sens très étrangère à moi-même.

Mal assis, là (39) : encore des tables de pique-nique

C’est bien, quand il fait beau, on est content. On dit, On l’a bien attendu. On dit, Ça fait du bien. Bien bien bien. On s’agglutine sur les pelouses, on s’agglutine sur les terrasses, on s’agglutine sur les plages ou devant le canal et on est content. Au pire, on dit, C’est quand même malheureux d’être enfermé toute la journée au travail alors qu’il fait si beau. Je trouve que l’on est sacrément ingrat, du moins si l’on travaille dans des cadres bucoliques tels que ceux-ci, à Lambersart, Hellemmes et Villeneuve-d’Ascq, et que l’on peut bien s’y asseoir, là, le midi avec son Tupperware.

Voir aussi : Mal assis, là (28), spécial tables de pique-nique.

Mal assis, là (38) à La Roche-sur-Yon (5)

Comme j’en avançais la thèse dans La Roche-sur-Yon (4) : fun, fun fun et herbe à fun, la tondeuse à gazon n’est pas aussi ancrée dans les traditions locales que ne l’est le sécateur – aujourd’hui même, une Yonnaise d’adoption particulièrement bien intégrée m’avouait recourir aux ciseaux pour entretenir la pelouse de son jardin. Ici, l’on peut manifestement prendre du bon temps, les chevilles dans les orties. Nous verrons plus bas que l’on peut également se ménager des lieux de convivialité dans des lieux publics particulièrement pentus ou perchés.

La divination

Certains consultent les cartes, ou des boules de cristal, ou le marc de café, pour savoir ce qu’ils devraient faire de leur vie ; moi, je consulte les murs et les chaises des villes. Je les crois de bon conseil. En une heure, cet après-midi, j’avais toutes les réponses que j’avais envie d’y trouver.

Mal assis, là (37) : des postes d’observation

L’autre jour, je courais sur le pont qui surplombe le chantier de Lillenium, rue du Faubourg des Postes. Ce cauchemar urbanistique sortira de terre bien assez vite mais, en attendant, l’excavation est fascinante et bien souvent des passants croisent les bras sur le parapet pour observer l’activité des cinq grues et des dizaines de camions et de silhouettes fluorescentes qui grouillent là-dessous. Une image m’a traversé l’esprit : je me suis vue, assise sur une chaise pliante face au chantier, mon ordinateur portable sur les genoux. Après tout, pourquoi ne pas venir travailler ici, comme d’autres auteurs le font plus volontiers dans un cadre bucolique ? Quand je lèverais les yeux de mon écran pour réfléchir, au lieu de contempler un ruisseau ou un arbre bourgeonnant, je verrais un camion toupie traverser un cratère. Ça me ressemblerait bien, après tout. Ce fantasme d’un instant me fait aujourd’hui porter un regard différent sur certaines chaises étrangement disposées dans l’espace urbain : qui observe quoi, là ?

(Pompes funèbres de la rue du Faubourg des Postes, justement ; rue Anne Josèph du Bourg, à l’orée d’un parking ; Bois Blancs, en marge du Quai de l’ouest – derrière la palissade en béton, la société Transfo Plastique, la meilleure solution packaging depuis plus de 50 ans.)

Mal assis, là (36) : patatras

Quand j’ai pris cette photo, hier après-midi, j’étais très mal assise sur le sol dégoûtant de cette micro friche de Loos, c’est-à-dire très exactement là où je venais de tomber.

C’était la chute la plus ridicule de mon existence et j’ai décidé d’en tirer parti pour 1. rire un peu et 2. prendre cette photo : « Tant que j’y suis », ai-je dit. C’est aussi l’occasion de ressortir des mots que l’on n’emploie plus assez, comme patatras.

Il y a quelques mois, ma meilleure amie, Antique, a vécu une chute similaire – j’entends par là non motivée par une racine, une anfractuosité, le verglas ni aucun autre facteur de ce type. Elle marchait, elle est tombée, voilà tout (sans vouloir dénoncer) ; un jeune homme a été témoin de la scène et Antique lui a dit qu’il avait le droit de rire : « Je ne me suis pas fait mal », a-t-elle précisé. Moi, si, je me suis fait un peu mal, hier, mais moins que le jour où le cercle de fer ci-dessous m’a fait un croche-pied, l’année dernière (il était assez ridicule aussi de courir en sang).