Automne loin de New York

si tu m’aimes, je peux aimer l’automne
l’odeur de l’humus et l’ocre déclinant
la piqûre du froid dans la nuit précoce
la pluie fine et collante, opiniâtre

je peux me sentir chez moi au bord de
routes peu fréquentées que les feuilles
en décomposition rendent glissantes

le soleil pâle luisant sur les rugosités
de l’asphalte je peux courir longtemps

très loin – tant que tu ne m’oublies pas

Un an plus tard

Je retourne sur les mêmes lieux pour voir si l’on ne peut vraiment pas rembobiner.

2016

il y a un an, nous étions ici exactement quand j’ai dit, « mon père va m’appeler cet après-midi, à propos du texte que je lirai à l’église »

2017

aujourd’hui, les graminées ne saluent pas dans la lumière, elles sont lourdes de pluie et il n’y a pas de lumière ; derrière, on construit – je ne veux pas savoir quoi : la même chose que partout ailleurs, je suppose

2016

nous étions ici, à 5 km de marche des graminées, quand mon père a appelé

2017

je ne me rappelle pas cet arbre ; tout juste puis-je me risquer à affirmer qu’alors, ses racines étaient encore plongées dans la terre, serrées dans la terre grasse avec confiance et tendresse

2016

je disais de cette maison qu’elle était hantée ; je l’ai photographiée sous tous les angles, plusieurs fois au cours de l’hiver

2017

aujourd’hui, elle est en travaux ; je ne la regarderais même pas si je ne l’avais connue au plus romantique de sa décadence

Jamais jamais

l’insomnie enflamme mes acouphènes
j’éteins le tout sous des pilules et
des pilules mais à mon réveil
malgré le sable dans la tête
je sais – toute perdue
dans l’espace-temps que je sois –
j’ai l’image des lieux où j’ai
marché il y a un an pour rester
debout je sens encore la lumière
d’un gris poudreux m’envelopper
quand la nuit est tombée si tôt
sur le quartier Délivrance – et le vide
que rien ne comblera jamais

pas un jour où je ne pense à toi
où je ne me demande
ce que tu dirais de ça
comment tu rirais en frappant
mon genou – jamais jamais !

(Avec mes grands-mères, Lucette et Denise, en 2002.)

MHz

d’autres jours de grand bonheur
la voiture filait dans la nuit sur
l’autoroute déserte et nous écoutions
le blues très fort à cause des fenêtres
ouvertes, la peau salée par l’été

Lazy Lester : Sugar Coated Love

Sept points

1. Ce soir, l’une de mes bagues tombe de mon doigt dans la rue ; c’est ma bague depuis quinze ans, elle est un symbole très fort et je suis soulagée de la retrouver dans les feuilles mortes qui encombrent les trottoirs. De retour chez moi, dans le miroir, je me rends compte que mon jean slim a l’air d’un oversize. Nue, je vois les muscles que j’ai sculptés à la force de ma volonté, mais pas de chair autour. Un reste de poulet. Une carcasse.
2. Ce soir, nous sommes trois filles de 1974 à la même table, entourées d’amies plus jeunes et plus âgées. Les trois filles de 1974 se sentent vieilles ; nous en parlons comme d’autres parlent de rouges à lèvres. L’une d’entre nous porte des bouchons d’oreille. Nous assistons à un concert punk rock. Vraiment pas mal.
3. Je mange une marmite parce que mon corps vient de me faire peur. Ça va m’empêcher de dormir et demain je devrai faire les courses : tous ces légumes qui s’ennuyaient dans mon frigo, je les ai engloutis d’un coup. Je sens néanmoins mes os comme des couteaux sur ma chaise en bois.
4. New York, – 6h, la synagogue, un monde que je ne connais pas.
5. Les chemins qui vont à la mer.
6. Je travaille trop et pas assez.
7. Je ferme les yeux et je suis dans une ville américaine dont on ne parle pas à moins d’y vivre, j’ai cinquante ans et les voisins me font un signe de la main quand je sors de la maison. Puis j’ai quarante-trois ans et je paie mes trois verres au Liquium ; le patron est l’un de mes meilleurs amis.

Ça fait sept points – nombre premier. Ne comptez pas sur moi pour aller au-delà ce soir.

Je reviens

Je parlais avec Anton ; son accent de l’est était aussi prononcé que mon accent français et nous ne cessions de nous faire répéter des mots ; cette circonstance ne faisait qu’épaissir l’ennui de nos échanges et je m’apprêtais à partir. D’une brève exclamation, Hørdis a coupé Anton au milieu d’une phrase. Elle fixait un point derrière moi. J’ai tourné la tête pour voir ce qu’elle regardait, ignorant que ma vie suivrait cette rotation et basculerait sans que je puisse rien faire pour la remettre dans son axe. J’ai dit, Excusez-moi, je reviens, et je ne suis pas revenue.

Je pense que ce basculement et d’autres (comme il s’en produit tant, de relative ampleur) seront au cœur du roman que j’écrirai bientôt, dès que j’en aurai fini avec les corrections de mon recueil de nouvelles, à paraître à L’Olivier en 2018 (mon livre le plus désespérément sombre à ce jour) et avec mon projet sur Meredith Monk.

Bas-côté

certains jours de grand bonheur
il fallait s’arrêter sur le bas-côté
pour que je pleure dans son cou
et je pouvais sentir les bris de
mon être bouger en moi comme
dans une trop grande boîte

j’étais reconnaissante à ton cou

Encore des dents américaines

la dentiste sourit derrière toi il ne manque
que le lapin – son sourire et tes cheveux et la machine
mais pas de lapin
tu es la lueur dans l’œil du lapin
qui n’est pas là ni ta mère mais on peut
entendre les nombres de ta mère
et du lapin dans ton sourire sur la photo
et la dentiste ne brandit même pas
d’instrument effrayant
j’aime beaucoup cette photo
je la garde pour moi
chaton des rues

How do you say in Russian : You have the most beautiful smile I’ve ever seen ?

Des brutes

C’est tout ce que vous dites, tout ce que vous ne dites pas ; c’est tout ce que vous faites, tout ce que vous ne faites pas. C’est le silence, le vacarme, la nuit de vos yeux, la langue que je parle et que vous ne comprenez pas, c’est la manière dont vous détournez la tête quand je parle la langue que vous ne comprenez pas. C’est devoir, malgré tout, vivre au milieu de votre horde disparate. C’est une femme qui me renverse et m’adresse, derrière son pare-brise, tandis que je ramasse mon vélo, un signe que je décrypte très bien : N’en faisons pas une histoire. C’est notre rire d’âmes perdues dans la nuit glacée où ondule la fumée de nos cigarettes. C’est l’enfant que je vois dans les yeux qui voudraient me séduire. C’est la fragilité des limaces. C’est un monde de brutes pour les limaces et nous. Mais j’écoute Meredith Monk, et Annie Gosfield, et Bérangère Maximin, et Sonic Youth (toutes choses qui, hélas, font peur à mon chat), et je cours sans fin, et j’écris des choses que personne n’a envie de lire, et mes amis dorment quelque part, près de ma fenêtre allumée. Ça va.

Sonic Youth : Slaapkamers Met Slagroom

Tromper le néant

à New York j’ai acheté un pull
de la couleur de ta Cadillac
pour entendre les extraterrestres
ricaner sur la banquette arrière
de mon cerveau et maintenant
j’étends le pull couleur Cadillac
sur le radiateur pour qu’il sèche
plus vite pour que plus vite
il me dise comment tu vas mais
bien sûr il ne me dit rien
du tout : comme toi – cependant
je continue d’inventer des symboles
pour tromper le néant

(La première image a été prise dans la chambre de mon appartement à Brooklyn, le jour de mon départ.)