Du nouveau

Dame Sam et moi, nous frimons avec notre nouvel appareil photo. Nous nous engageons à ne pas courir avec lui, car nous avons remarqué que les appareils photos ont tendance à développer des troubles de la personnalité (je m’allume intempestivement, je fais clignoter tous mes menus comme au fast-food mais en accéléré) ainsi que les scotomes (quatre en fin de vie) quand on les secoue entre soixante et cent kilomètres par semaine. Ce blog vous proposera donc toujours en majorité des photos prises avec un téléphone, puisque l’essentiel de mes moissons se fait en baskets. Nous nous servirons surtout de ce petit bijou à optique Leica (mais oui) lors de nos grands reportages pour notre rubrique National Geo (la semaine prochaine, Rotterdam) et pour un projet qui m’a été commandé récemment et qui me ramènera au bassin minier de mon enfance. Youpi ! En attendant, Dame Sam et moi posons d’un air aimable.

Le vide exact (25) : Vraiment très vide

J’observe que la plupart des gens sont morts dans leur sommeil, je ne sais pas depuis combien de temps mais je les regarde conduire leur automobile, parler d’un vêtement, accrocher un drapeau à leur fenêtre, déplacer une poussette sans regarder dedans, poser un morceau d’animal en barquette de polystyrène dans un panier en plastique rouge et ça n’a pas l’air de faire mal. Je suis morte d’une mort violente, cette année, sans vouloir paraître présomptueuse – après tout, je n’aurai rien accompli, comme tout le monde, ce qui est déjà pas mal et plutôt esthétique (encore que la douleur m’ait accompagnée en tout temps et en tout lieu, au point que respirer m’était le plus souvent difficile quand je faisais la vaisselle, prenais le train ou rebouchais un stylo). Maintenant que l’engourdissement de mon bras gauche a gagné du terrain et annexé le cœur, je tâche d’être un zombie opiniâtre ; mais quand on me demande en plus d’être concernée, j’ai du mal à ne pas devenir grossière. J’écris des messages d’injures et je les détruis au lieu de les envoyer. Je suis encore polie.

(Photos prises à Lompret, Ronchin et Lesquin – cette grille se dresse au bord d’un champ ; elle interdit l’accès à un tunnel creusé dans un talus d’autoroute et dont on ne voit pas le fond.)

Le vide exact (24) : Ombre et lumière

Si je souhaite parfois si ardemment changer de vie, c’est pour pouvoir me réinventer sans que le regard de mon entourage me ramène constamment à une caricature périmée de moi-même, une définition aussi dépassée que celle de l’hystérie (je dis ça au hasard). Dans la solitude bénie de mes courses à pied, j’aime questionner mes vieilles créances et il arrive que je me prenne de passion pour ce qu’hier encore je méprisais. Ainsi de la lumière qui écrase les photos ; certes, les ombres ont un effet déplorable sur certains détails, je ne reviens pas là-dessus, mais parfois aussi, sur des vues d’ensemble, le partage de l’ombre et de la lumière fait un petit théâtre qui me comble de joie. Il m’en faut peu (joie ≠ bonheur) et ça fait du bien, un peu de joie dans le vide exact.

(Photos prises à Wattignies, Marcq-en-Baroeul et Lompret.)

Presque la plénitude

Aujourd’hui, je peux dire que je sais comment rejoindre Noyelle-les-Seclin depuis Houplin-Ancoisne en ne traversant que des champs et des bois. Je suis donc un peu plus heureuse qu’hier. Pendant que je courais, ce matin, je l’étais même pleinement, comme c’est souvent le cas quand je cours à presque la campagne, mais ça finit toujours par retomber : je suis alors en descente, comme disent ceux qui usent de drogues. Mais l’on ne peut pas courir soixante kilomètres par jour alors je laisse descendre et j’attends demain pour suivre, confiante, reconnaissante, le nouveau caprice de mes pieds. Ce matin, j’en ai vu encore, des choses merveilleuses. Voici quelques images éparses, prises sur un segment de mon parcours que mes pieds foulaient pour la première fois.

L’étrangeté (1)

la nuit bourdonnait sous nos pieds secs
– un ciel scintillant de roche granitique –
tandis que le souvenir du sable tirait sur
la voûte plantaire et que les orteils comme
des petits singes cherchaient un semblant de
fraîcheur sur les barreaux de sa balustrade

dans le bruissement des ombres en contrebas
les oiseaux dardaient en silence un prélude
à de plus profonds crépuscules

cependant nos discussions dansaient
avec les chauves-souris et les heures
filaient parfaites presque car si
nous ne parlions pas tout à fait la même
langue les nuances venaient d’instinct
– nos discussions semblables à celles que
l’on peut lire chez Carson McCullers
plus subtiles qu’absconses

mais pour cela il fallait d’abord que
je me laisse basculer en arrière à la
manière d’une scaphandrière jusqu’à
ne plus sentir le dessus du dessous
alors seulement j’échappais à la peur
et je goûtais le délicieux poison de

son étrangeté

D’en haut (3)

L’autre jour l’on adresse un message subliminal sous forme d’un bête acrostiche que la dédicataire ne voit pas et l’on perd sa trace et c’est comme quand on joue à ces jeux stupides tels que, observant la trotteuse d’une montre, « Si elle ne m’appelle pas avant la fin de cette minute, ça veut dire qu’elle ne m’aime pas vraiment » ou, à un passage à niveau, « Si le train vient de la droite, ça veut dire que je n’aurai pas de ses nouvelles aujourd’hui », mais l’on est opiniâtre, comme stipulé précédemment, alors voici que de nouveau l’on se trouve sur (et parfois sous mais en altitude quand même) des toits qui réverbèrent la chaleur et de là-haut l’on parlemente avec le vide plus qu’exact. Après, l’on a envie d’une grande citronnade.

Mieux serait de la gourmandise

Vous êtes nombreux à me témoigner votre soutien en cette période difficile que vous m’imaginez traverser sur la (mauvaise) foi de ce blog ; c’est très aimable à vous mais permettez-moi de vous rappeler que ce lieu est mon petit labo, où je m’amuse à créer des personnages (dont le vôtre, souvent détestable – or l’êtes-vous ?) et le mien, plaintif mais opiniâtre, ou encore à développer des théories urbanistiques et ethnologiques de manicrac telles que « kitsch et lutte des classes », etc. Bref, rien de sérieux et rassurez-vous, je vais bien. Regardez, voici une image bucolique prise ce matin dans l’un de mes champs fétiches : est-ce qu’un esprit chagrin prendrait une telle photo, qui plus est en couleurs, en un tendre matin d’été ?

(Où est Kennedy ?)

Non, je vous assure, l’amour la santé le travail ça va, la famille ça va, les amis ça va, l’argent vient à moi (il ne devrait plus tarder), la gloire est là (discrète – élégante), je m’aime beaucoup et les enfants m’aiment aussi, les enfants me disent Bonjour Madame dans la rue et les personnes âgées regrettent de ne pas avoir une descendance telle que moi, les oiseaux se posent sur ma main quand je la lèvre pour me recoiffer, la musique est bonne, les baskets font leur job, dans quelques jours la crème de la métropole lilloise ira envahir les régions à potentiel touristique avec ses enfants et ses voitures familiales, nous serons bien tranquilles ici et avec un peu de chance il pleuvra, parfois, ce seront les conditions idéales pour écrire le livre que vous attendez tous de moi, celui qui vous aveuglera irréversiblement. Vraiment, ne vous inquiétez pas pour moi.

Même, voyez, la vie aime encore me surprendre, comme ce matin quand j’ai croisé l’une de mes meilleures amies sur une route de campagne à Fléquières ; je passais d’un champ à l’autre en courant et elle se rendait à une réunion dans son automobile. Nous n’en avons d’abord pas cru nos yeux puis nous avons dit plusieurs fois Ça alors, et moi, Ici ! je répétais, Ici ! sur une route de campagne à Fléquières ! Alors mon amie a pris une photo de nous deux sur cette route de campagne à Fléquières pour l’envoyer à son amoureuse, qui se trouve également être ma meilleure amie Antique, puis j’ai pris une photo de l’endroit où le jeudi 5 juillet 2018 a décidé de me faire cette joyeuse surprise (voir ci-dessous) et ensuite j’ai encore souri longtemps toute seule. Je vous jure. Dormez tranquilles.

(Route de campagne à Fléquières, à 8h10 am. Où est Kennedy ?)

Conjugaison de l’amour

Si mon cœur n’était pas devenu un vieil os de seiche, j’aurais pleuré en baskets ce matin. D’abord, il y avait un pigeon blessé qui frissonnait, pelotonné au pied d’une tour de 21 étages. Qui dira jamais sa solitude et sa douleur ? Je ne me suis pas agenouillée auprès de lui pour le prendre dans mes bras parce que j’ai ce grand corps massif qui aurait ajouté de la peur à sa peur et parce que ma tendresse n’était pas ce dont il avait besoin, alors j’ai poursuivi mon chemin. Plus tard, j’ai vu l’inscription ci-dessous, qui m’a émue avant de me plonger dans une profonde perplexité : quelqu’un ici croit encore à l’amour. Qui dira jamais l’innocence et la beauté fragile de cet.te inconnu.e ? La faute de conjugaison me rendait son petit cœur en mie de pain encore plus touchant, comme un chat que tout le monde trouve moche. Parfois c’est bien commode d’avoir un os de seiche dans la poitrine : on peut courir longtemps et sans pleurer.

La poussière

les volets pointillés de lumière
grincent dans la brise cependant
que je gis – minéral perforé
presque rendu à la poussière

je ne vois pas sécher tes
cheveux épaissis de sel
dans l’air tacheté d’insectes

je me cache sous les cailloux
pour ne pas te saluer

je gis là semis de poussière

La divination (4) : des canaux

Il y avait bien longtemps que je n’avais cherché des réponses à mes questions existentielles sur les murs des villes. Hier, il m’a fallu constater une nouvelle fois l’étonnante acuité de leurs prédictions – d’abord quand je courais au bord de la Deûle canalisée, puis l’après-midi, à Tourcoing, alors que je marchais au bord du canal de Roubaix, me frayant un chemin dans la chaleur opaque jusqu’à la maison de mes amis. Dans le tramway, quelques minutes plus tôt, tout le monde m’avait paru intéressant et agréable à regarder, je m’étais sentie agréablement libre et vide, mais puisque le mur me posait la question, en effet : pourquoi pas disparaître, ici et maintenant ? me suis-je dit. Ce n’est après tout qu’une manche pour rien.