Rainshine

je cours avec Annie Gosfield
et Sylvie Courvoisier sous la pluie froide
le ventre vide comme le sont aussi les rues
– l’humain étant heureusement soluble

et de nouveau je peux sentir l’amour
enfler dans mes veines y battre y brûler
sans pusillanimité

cependant le ciel s’est découvert et
la lumière embrase les surfaces détrempées
de la ville – Lambersart, maquette en feu sous
les nuages fuligineux qui déjà reviennent

sous ces nuages je suis en vie
et je n’ai pas peur

Annie Gosfield : EWA 7 : Part 2

Sylvie Courvoisier : Des Signes Et Des Songes

(Je suis d’humeur Tzadik ces dernières semaines.)

43

Demain, j’aurai 43 ans ; c’est un nombre premier, aussi ai-je tendance à miser beaucoup sur lui, du moins à le trouver de bon augure. Je vais rassembler mes forces et mettre à profit son symbole pour enrayer la spirale qui depuis un an m’entraîne vers le fond. Pour commencer, j’ai retrouvé aujourd’hui mon rythme d’écriture hémorragique, qui me faisait défaut depuis quelque temps. Je veux croire que c’est un bon signe. Je veux croire à ma propre et imminente rédemption. Demain, venez fêter cet espoir avec moi dans le meilleur bar du monde. Venez avec des cadeaux légers, si possible peu encombrants (je serai à vélo), vérifiez bien que vos TUC sont vegan, et surtout, venez vêtus, je ne voudrais pas que ça finisse mal, car, comme vous le savez,

(Ancienne station de la NSA, Teufelsberg, Berlin.)

Captain Beefheart : Party of Special Things To Do

Pas DJ

Vous êtes nombreux à me réclamer un nouveau DJ set. Il est vrai que je ne vous en ai pas régalés depuis le 19 août. Hélas, mes chers, je suis actuellement dans l’incapacité d’écouter de la musique. Même en courant, j’éteins très vite pour écouter bruisser le monde, ce monde dont je ne veux plus mais que je ne quitte pas parce qu’il s’y trouve quelques personnes qui me manqueraient même si je n’existais pas. Pour l’heure, tout ce que je peux à peu près tolérer ressemble à du Oren Ambarchi. En voici un morceau, en acompte ; je serai bientôt de retour, promis, et nous danserons de nouveau dans la lumière.

Oren Ambarchi : Stars Aligned, Webs Spun

Des Espagnols

à mesure que les molécules se répandent
dans mon sang
la douleur s’assourdit un peu
non plus tranchante mais contondante
alors tout en moi ralentit et se fait
silencieux
je pourrais m’asseoir et
devenir simple réceptacle
des éléments indifférents
dans des endroits où je n’existe
pour personne où je serais
vide et calme et muette
mais que je suspende à peine mon pas
et son absence m’égorge
car tout ce qui réjouit mon œil
n’existe qu’à moitié sans son œil à elle
c’est pourquoi rien ne peut arrêter
l’éperdu mouvement de mes jambes

(Lac des Espagnols, Villeneuve-d’Ascq.)

Quasi yogi

peut-être à New York deviendrai-je
quelqu’un avec qui je pourrai envisager de vivre
encore un peu alors je trompe le temps
jusqu’à l’heure de prendre l’avion
je peux le faire puisqu’il n’y a dans le cerveau
aucun récepteur sensoriel spécifique dévolu
au temps

je peux écouter cinq disques
– les autres m’éviscèrent –
j’écoute aussi beaucoup le silence
qui n’existe pas

je m’explique à voix haute
le programme de la journée
plusieurs fois par jour – dans les soupirs –
pour me montrer qu’il n’y a pas de trous
dans lesquels
(ce ne sont que des soupirs)
je pourrais sombrer

Magie rose

toute ma vie j’ai rêvé qu’un jour
une femme m’attendrait quelque part
inopinément
sur le parcours de ma promenade
sur le quai d’une gare au fond d’un bar
ou sur une chaise de ma terrasse

elle serait là pour me surprendre
et son regard et son sourire m’offriraient
une éternité d’amour dans un caillou parfait
que je pourrais avaler le jour
où l’envie de me surprendre
serait érodé en elle et qu’il lui faudrait
m’abandonner au néant

mais ça n’est jamais arrivé
aucune n’a jamais souhaité déployer
un ersatz de magie facile – de magie rose –
pour moi qui en rêvais tant, c’est ainsi
mais j’ai passé l’âge de tels rêves
à présent