La météo

Ce matin, tandis que la chaleur comprimait mon système sanguin et que je pensais ma dernière heure venue, oui, tandis que je pensais mourir desséchée, en short et baskets (quelle disgrâce), le cerveau poché comme un œuf, il neigeait à Templemars. C’est sans doute un mirage, ai-je pensé, ça sent la fin. J’ai continué de courir bravement : je pensais à Moïse et à tous ces gens qui traversent des déserts sans gourde – et aussi, j’avais hâte de rentrer.

Imprudents voyageurs

Je pensais à la manière dont certains de mes amis et moi parlons de nous et des vicissitudes de nos vies sentimentales, oscillant d’une hypothèse à une autre, inventant des systèmes pour mieux les démonter, riant toujours beaucoup, pour conclure par le très avisé « Je sais que je ne sais pas », quand m’est revenu à l’esprit un texte de James Thurber, Imprudents voyageurs (écrit au début des années 1940)*. Thurber y feuillette un guide de voyage et c’est très drôle. En voici un extrait :

* On le trouve dans le recueil La vie rêvée de Walter Mitty.

Parallèle

Depuis mardi soir, je suis en vacances scolaires. J’ai encore quelques déplacements prévus d’ici la fin de l’année, mais ce ne sera pas pour rencontrer des classes. Je tiens, dans ma grande générosité, à partager avec vous quelques émotions vécues au cours de mes dernières interventions.

Netflix

Cette semaine, un collégien m’a demandé pourquoi j’avais refusé de travailler avec Netflix.

Il se trouve que, bien souvent, des élèves visitent ce blog avec leur professeur ou leur documentaliste* pour préparer notre rencontre**. Et il se trouve également que, le 28 avril, je faisais ici même, dans une note en bas de page, la plaisanterie suivante : « Je tiens par ailleurs à vous signaler que j’ai récemment refusé une offre substantielle de Netflix, qui souhaitait acheter les droits de mes séries « La narration », pour preuve que tout le monde ne les trouve pas inintéressantes. »

Se pose alors la question de l’humour.

La science-fiction

Chaque fois que je rencontre une classe (une vingtaine cette année), un élève me demande pourquoi je n’écris pas plutôt de la science-fiction – parfois, ce sont même plusieurs élèves de suite (tous ne font pas preuve d’une attention soutenue et continue). Alors je réponds qu’à mes yeux, l’ordinaire est extraordinaire et que je n’ai pas besoin d’imaginer des mondes parallèles. Ce en quoi je commets au moins deux erreurs, comme cela m’est apparu ce matin :

1. j’ai écrit une dystopie, à ma manière : Tombeau de Pamela Sauvage, c’est quoi, hein ?

2. ce blog est dans une certaine mesure un monde parallèle, comme le malentendu à propos de Netflix en témoigne bien assez.

Mais c’est fini, maintenant, pour quelques mois : au travail !

* Un professeur s’amusait de ce qu’une élève, particulièrement impressionnée par ma série de 23 cœurs, se demandait comment j’avais gravé le cœur 19 dans l’écorce d’un arbre. Elle n’a pas demandé comment j’avais brodé les dauphins souriants sur les Rideaux et Voilages – sans doute parce qu’elle n’est pas remontée si loin dans mes recherches sociologiques en ligne.
** Une autre question que j’ai beaucoup aimée cette semaine était la suivante : « Pourquoi prenez-vous des photos de vos jambes en l’air ? » Vous allez une fois de plus me taxer de muflerie mais j’ai renvoyé cet élève au premier billet de ma rubrique « Jambes en l’air » plutôt que de lui répondre oralement. J’en étais à ma cinquième rencontre consécutive et je commençais à penser comme le psycho killer des Talking Heads : « Say something once, why say it again ? »

Démasqués

Le jour où j’ai pris conscience que, dans toutes les villes où je cours, des rues entières sont marquées de traits continus à la craie, comme sur la photo ci-dessous, je me suis demandé, Qu’est-ce que j’ai encore raté ? Est-ce un rituel enfantin auquel je n’ai pas sacrifié en mon temps parce que, là où j’ai grandi, il y avait des jardins à l’avant des maisons et que, de toute façon, comme toujours et en toute chose, je n’ai pas entendu la consigne – si vraiment les choses qui m’échappent depuis toujours sont édictées à mes pairs sous forme de consignes – et dans ce cas depuis combien de temps (siècles, décennies, années) ce rituel est-il si répandu ? L’est-il uniquement à Lille et dans sa banlieue ou tout autour du monde ?

C’est alors qu’un doute m’est venu.

Vous connaissez sans doute les body snatchers : tirés d’un roman de Jack Finney paru aux États-Unis en 1956, The Body Snatchers, quatre films leur sont consacrés : Invasion of the Body Snatchers par Don Siegel en 1956, son remake par Philip Kaufman en 1978, Body snatchers tout court par Abel Ferrara en 1993 et enfin The Invasion par Oliver Hirschbiegel en 2007. Si vous n’avez vu aucun de ces films, je vous résume la situation : des extra-terrestres (les body snatchers) s’emparent du corps des humains, ils prennent leur apparence et les transforment en êtres dénués de toute émotion. Salopards ! Quelques images pour vous donner un aperçu de ce qui nous attend :

chez Don Siegel

chez Philip Kaufman

(Ici, ce cher Donald Sutherland a été parasité par un body snatcher et dénonce de manière très élégante un humain non encore corrompu / remplacé.)

Je dis « des images de ce qui nous attend » car je crois qu’ils sont parmi nous, et qu’ils désignent par ces traits à la craie les maisons qu’ils ont annexées. Et je peux vous dire qu’ils ont déjà body-snatché un certain nombre d’entre nous, je le vois dans toutes les villes où je cours, de Wambrechies à Vendeville, de Loos à Villeneuve d’Ascq, partout, m’entendez-vous ? Ouvrez les yeux.

Tête nue

depuis la terrasse en plastique je vois
les volets de fer se baisser successivement
sur la ville qui se couche tôt

je n’ai aucun goût pour les cathédrales
moi qui penche pour la brique et le béton
mais guère pour la dentelle de pierre

je laisse les merveilles du monde et les monuments
aux sept milliards d’autres que moi
les miettes de leurs villes sont mes hosties

avec la pulpe de l’index je sauve une vie
à peine visible à l’œil nu
qui s’abîmait dans mon verre

certaines vies minuscules ont plus de sens
à mes yeux que bien des patrimoines
et des enjeux qui occupent les milliards

au pied du palais par une fenêtre ouverte
une voix au timbre télévisé
à l’évidence je me sens seule ce soir

l’impression d’un devoir
c’est l’impression d’un devoir qui me contraint
une impression non détaillée – sans objet

comme si je me devais à quelqu’un à quelque chose
mais qu’est-ce que c’est ? fa fa fa fa fa
pendant des années ruer au seuil de l’abdication

l’Art Ensemble Of Chicago crisse dans
la chambre d’hôtel je manque mourir d’un taboulé
rien ne passe plus que de travers

l’esprit est plus léger sans enjeu
quand le libre arbitre devient le cœur solitaire du sujet
pourtant ce vertige

le vide de n’avoir aucun sens assigné – même factice
une chimie quelconque
un sédatif

trépane-moi
sculpte-moi un cerveau simple qui ne s’étrangle pas
dès après qu’il a ri si fort

(Images de Bourges et du train intercités.)

I feel fine, I feel fine

Instantanés d’un week-end – au son des Triadic Memories de Morton Feldman*.

Je sais que j’ai une belle vie quand Guena et son fils dessinent sur ma terrasse et que nos discussions m’évoquent Knoxville, summer of 1915 : They are not talking much, and the talk is quiet, of nothing in particular, of nothing at all in particular, of nothing at all**. Meredith Monk chante à l’intérieur de la maison, le vent lave le ciel et l’on entend au loin une fanfare jouer devant un château gonflable.

Je sais que j’ai une belle vie parce que j’ai toujours le même sourire quand tu arrives là où je me trouve – l’enchantement de ta survenue chaque jour renouvelé – , ce même sourire que toi aussi tu arbores alors.

Je sais que j’ai une belle vie parce que j’ai une foulée vive quoique pronatrice et qu’elle m’emmène loin – et que je me sens vite loin, et que je m’y sens pleine de gratitude (moi, je trouve qu’Haubourdin est une belle ville, et Loos, et Lomme, et Mons-en-Baroeul, et même Villeneuve d’Ascq), mon œil gourmand, effaré, ’cause every single little thing I see astounds me***.

* Et ça sonne comme ça :

** Rhapsodie lyrique de Samuel Barber d’après A death in the family de James Agee, ici dans la version de sa commanditaire, Eleanor Steber. C’est l’une des plus belles choses que j’aie jamais entendues.

*** Dans Rainshine de Bran Van 3000 :

Notvivianmeier (3)

J’aime photographier la lumière en prétendant photographier un arbre ou un pylône, ou photographier des supports réfléchissants sales et / ou fêlés sous prétexte d’autoportraits. En haut à droite de la première image, je vois par paréidolie un visage bien plus net que le mien. Admirez le miroir de la troisième image, dans son gigantesque cadre en plastique d’un kitsch éhonté, que quelqu’un a mystérieusement déposé devant la cité administrative ce matin.

Sucreries

Un court poème que j’ai écrit l’été dernier, quand j’ai perdu quelques ‘amis’ suite à une rupture ; ils ne me manquent jamais – je me suis furtivement rappelé certains d’entre eux, ce matin, en voyant une photo sur un frigo.

« Allocution à ceux de mes proches qui pensent pouvoir me dire qui je suis, me désigner ma place sur terre et me laisser la vaisselle

eh, je ne suis pas une page blanche
que vous puissiez emplir de vos
élucubrations
reposez-moi immédiatement »

C’est un très court poème vraiment : plus court que son titre même.

Je suis heureuse d’avoir des amis aussi délicats, bienveillants et intelligents que les miens, je veux dire ceux qui sont restés (et tous ceux, aussi, qui sont arrivés ensuite, mes très chères sucreries).