L’adieu aux normes

donc les gens disent ce que c’est que
le vrai monde
donc les gens racontent comment c’est
je dis Ah
le vrai monde moi je ne l’ai jamais
rencontré
sauf quand je remplis les formulaires
à peu près
les vrais gens disent que je fais
n’importe quoi
les vrais gens ne parlent pas de quand
je m’allonge par terre
les vrais gens leur problème avec moi
n’est pas là
je peux m’allonger par terre dehors
ça va je peux
sentir la chaleur des pavés sur
mon ventre
mais tout le reste est un problème
ça va je sais
j’ai bien remarqué que j’étais un peu
embarrassante parfois
mais le problème c’est que moi ça va
comme ça
d’ailleurs ça n’irait pas autrement
alors je danse
toute seule mais avec Karen et Anna
et d’autres ça semblerait
un marathon de folles si vous teniez
le compte exact
de mon incompatibilité à votre société
– on est bien dehors
il vaut mieux ne pas m’attendre ailleurs

(Photos prises dans la rue Boldoduc, à Lille Fives.)

aujourd’hui m’allonger sur les pavés
entre les champs
est ce qui me sauve d’être avec vous
qui êtes le monde
ce monde dont je ne voudrai jamais

Un scotome

Mon appareil photo a couru plus de 11 000 kilomètres avec moi, il a pas mal voyagé, il s’est pris de la même passion que moi pour les arrière-mondes. Nous nous entendons bien, en général. Depuis quelques jours, il a un scotome. Vous le voyez ci-dessous, à gauche d’un panneau qui souffre d’un problème plus radical (l’œuvre de joyeux chasseurs* ?)

Je ne peux techniquement pas déloger ce scotome à l’intérieur de son petit corps compact. Que faire ? 1. Corriger ses prises de vue sur Gimp ? 2. Laisser son scotome signer toutes ses photos ? 3. Recadrer les photos de manière à ce que le scotome se perde dans une zone sombre, comme c’est le cas sur l’image ci-dessous puisque j’ai délibérément placé la tache noire dans l’impact de balle sur le panneau ? Ce pourrait être un nouveau concept intéressant mais je crains qu’il ne s’avère très rapidement frustrant et lassant. Comme je n’arrive pas à me décider, je vais vous faire voter (ça faisait longtemps) : envoyez moi vos pigeons avec l’option qui emporte votre préférence, 1, 2 ou 3. Rien à gagner, ceci n’est PAS un Grand Jeu Concours.

* Fuck les chasseurs.

Plat ventre

– Tiens, dit un lièvre, elles s’allongent sur le ventre, maintenant.
(Il emploie le pluriel parce que, contrairement aux vôtres, les yeux des lièvres perçoivent le spectre lumineux d’Anna et de Karen aussi distinctement que le mien quand nous traversons leur habitat.)
– Habituellement, remarque un deuxième lièvre, elles sont plutôt sur le dos.
– Les jambes en l’air, précise un troisième.
– J’ai essayé, l’autre jour, c’est plutôt amusant.
– Je sais, j’ai vu tes Polaroïd alors j’ai essayé aussi.
– Et à plat ventre, vous avez testé ?
– Hihi !
Et les lièvres à leur tour s’allongent au milieu du chemin qui traverse les champs ; ils sont trois, comme nous. Ça fait six personnes à plat ventre sur les pavés (hélas, ce n’est pas un nombre premier, nous sommes à un corps de la perfection) pour célébrer le retour d’une relative fraîcheur.

La divination (3) sans gallinacés

Aujourd’hui, j’ai de nouveau pratiqué la divination par les murs – et par murs, j’entends notamment les cloisons mobiles telles que les palissades, comme nous l’avons vu ici. Je dois dire que je ne suis toujours pas déçue par leur clairvoyance. J’ai brièvement envisagé de tenter l’alectryomancie mais je ne peux m’empêcher d’y voir une forme d’exploitation animale, mon degré d’exigence dans le respect de mes frères et sœurs gallinacés étant très élevé.

* Divination par des lettres ou grains choisis par un coq ou une poule.

Motto

La semaine dernière, un collégien m’a demandé si j’avais une devise.
– Euh, non, ai-je dit, déçue de le décevoir. Tu en as une, toi ?
– Euh, non, a-t-il dit.
Ainsi étions-nous deux individus face à face et sans devise.

Aujourd’hui, jetant un regard prudent vers les deux dernières années de ma vie, embrassant dans un clignement de paupière le large spectre des cruautés qui m’ont été infligées, me viennent ces paroles toutes simples de Gazelle Twin dans I consume only :

Avec une devise pareille, je serais quelqu’un d’autre, ce serait reposant.

Frappez-moi

si tu continues
des inconnus vont finir par me gifler dans la rue
tant doit être irritant le sourire sans demi-teinte
que je promène en ce monde qui n’a pas cessé de sombrer
sous prétexte que tu es entrée dans ma vie

tu peux continuer quand même

Chaussure universelle

Le week-end dernier, j’ai passé des moments fous avec quinze très beaux spécimens de l’espère humaine. J’animais un atelier d’écriture et l’une de mes consignes leur a posé problème (alors même que tous étaient impressionnants d’invention et de justesse) parce qu’elle consistait à décrire de manière sensorielle le monde qu’ils traversent ; certains ont aimé ça et d’autres ont été un peu mis en défaut, la plupart de ces derniers ayant toutefois trouvé un intérêt particulier à ma soudaine exigence très pointilleuse. Je veux leur offrir cette chaussure, qui croupit dans un espace public assez fréquenté, depuis si longtemps que la mousse s’y est installée. Je me demande ce qu’ils en diraient. Je me demande ce qu’ils trouvent aujourd’hui, sur leur chemin, qui attrape leur regard. L’une des participantes me décrit parfois, dans ses mails, le monde qu’elle traverse aujourd’hui, reprenant l’intitulé de l’exercice compliqué. Chaque fois, j’y suis, grâce à ses mots. Ça, c’est gagné. Il y a des gens comme ça, qui vous foutent l’amour universel en pleine tête. J’en ai rencontré quinze d’un coup.

Quoi quoi quoi

je me sens un peu bête

d’aller me coucher
hors de tes bras
alors que tu en as

– Qu’est-ce que tu entends par bras ? me demande Dame Sam, lisant ce brouillon de poème en marchant sur mon clavier, ce qui le transforme en « je meposeifzbu vgfc fdenb sens un peu bête là vcb c xfv d’aller msdfcqe coucher hors decfwtes brasq wxu vcbwdf en as »
– Quoi ?
– Quoi quoi ? demande-t-elle.
– Quoi quoi quoi ?
– Quoi quoi quoi quoi ?
Etc. Je vous passe la suite, nous sommes endurantes, surtout quand nous ne nous sommes pas vues pendant huit jours. Ces chats n’ont de toute façon aucune empathie.

5859

Nous sommes allées courir dans les champs, ce matin, Anna, Karen, Nadah et moi ; Nadah n’a pas encore rencontré les lièvres, aussi les avons-nous appelés, nous avons même montré nos fesses en criant des bêtises pour les attirer (car nous avons observé que les lièvres ont un humour quelque peu régressif) mais non. Ils boudaient. Une semaine sans visite et ils sont vexés. Nous avons poussé jusqu’à Noyelles-les-Seclin, où nous avons rencontré une vache sympathique quoique d’un abord revêche.

– On te traite bien, ici ? lui ai-je demandé.
– Chais pas, tu as vu mon numéro ? 5859. Ça fait toujours plaisir.
– Le mien est tellement long que je ne l’ai jamais connu par cœur. 2 74 09 et après je m’embrouille.
– Ton enclos est plus grand que le mien.
– J’avoue.

Je parlais adolescent pour cacher mon embarras. Finalement, on s’est plutôt bien entendues, toutes les six.

Il y a aussi, à Noyelles-les-Seclin, un fossé en béton qui nous a évoqué la Los Angeles River mais en plus étroit et au milieu des champs.

Les nuages faisaient des dérapages sur le ciel. Ils détalaient, glissaient puis s’immobilisaient, découpant les champs en ombre et lumière comme deux champs ennemis quoique siamois, ça durait quelques secondes menaçantes puis de nouveau les nuages s’élançaient et alors la lumière inondait tout si vite que l’on criait des oh et des ah, Anna, Karen, Nadah et moi.

C’était une bonne idée de partir à la découverte d’un nouveau village à notre retour de la Roche-sur-Yon. Je souriais en pensant à ceux qui déjà m’ont écrit de là-bas et surtout à celle qui me manque le plus : ce matin, le simple fait qu’elle existe me rendait joyeuse.

En chaussettes

pendant toute une semaine
j’ai vécu comme en chaussettes
le ventre souple et le pouls moelleux
un élan sans résistance me portant ici
et là où l’on m’attendait ou pas

dans ma parenthèse lavée par le vent
où le soleil grésillait dans la pluie
j’ai ri aux éclats jusqu’à ce que demain
devienne aujourd’hui dans tes cheveux

puis que je rende les chaussettes
avec les clés de la maisonnette pour
retourner à la vie qui m’asphyxie

et redevenir celle en qui je ne me
reconnais plus – celle que je veux tuer

pour renaître en chaussettes

(En voiture entre La Roche et Les Essarts, vendredi, j’ai vu un nuage en forme de dancing chicken ; le temps que je sorte mon appareil et que les arbres s’espacent, son aile s’était estompée dans le ciel mais c’est quand même un dancing chicken, à l’évidence. Simplement, il a perdu son aile, comme j’ai perdu mes chaussettes.)