Le vide exact (19)

le gras fond sur les vitres
des cabines téléphoniques résiduelles

des monticules de sacs éventrés
déversent des détritus au long de rues entières
post-apocalyptiques

où souffle un vent chaud
où l’ombre rase les murs en silence
où les rares piétons titubent et crachent et vitupèrent
avant de disparaître dans les fourrés

c’est le monde que je traverse aujourd’hui

George Crumb : Makrokosmos III( Music for a Summer Evening), 1. « Nocturnal Sounds »

Abschied

insensiblement
nous dérivons vers l’irréversible
le silence rompt les liens
qui me rivaient au sol
et je quitte l’attraction terrestre
la tête en bas
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus
d’irrigation ni
d’acoustique
plus aucune tentation
de prestidigitation
par voie de phonation

Gustav Malher, Das Lied von der Erde, « Der Abschied », interprété par Kathleen Ferrier

17

17 est un très beau nombre premier
nous pourrions tout découper en 17 morceaux
(avec l’habitude, plus besoin de calculatrice)
nous pourrions établir 17 saisons subtiles
et des années en 17 mois de 17 jours
alors les années dureraient – de tête – 289 jours
de 17 heures (de 17 minutes – de 17 secondes)
une année compterait ainsi 1 419 857 secondes
plutôt que les 31 536 000 qui nous sont imposées
telle serait notre interprétation du réel
et ce ne serait ni plus ni moins idiot
que notre prison ordinaire

Patterns

37′ de course lumière zéro

BOUM

11h32 Hellemmes rue du Progrès
Ryoji Ikeda Test pattern

une révélation me frappe
et me détourne de toute décision hâtive
face à la constante déception qu’est cette vie

50′ de course lumière 0,7

VLAN

11h45 Villeneuve d’Ascq chemin de la Bascule
Pierre Boulez Messagesquisse

je veux casser du dedans
l’œuf qui m’est imparti je ne vois pas
qui pourrait bien m’en empêcher au nom de quoi

1h47 de course lumière 1,3

PAF

12h42 retour maison place V
Edgar Varèse Ionisation

dès que le mouvement cesse
le néant gluant de nouveau enfle
dans mes veines engourdissant ma pensée

1h44 d’inertie lumière 0,3

ZING

14h26 sur chaise bois + sous chat dame Sam
Morton Feldman Why patterns

n’être que mouvement
je ne vois d’autre solution
au délitement – à ma dispersion par le vent

La peau

j’ai mes genoux des grands jours
pochés et pelés
nous avons bien dansé encore
une fois au bord
d’un nouveau précipice
pauvres corps vieillissants
faisandés dedans
nous avons gesticulé pour
défier la mort cependant
que nous râpions nos genoux
sur son indifférence

ce midi les champs scintillent
sous le ciel changeant
mes cheveux gouttent
mon visage ruisselle
sur mes lèvres en perles de sel
il n’y a vraiment que nous ici

je cours dans les ombres étroites
des rues estivales pourtant
jamais ma peau n’a présenté
une teinte si dorée
je la regarde avec étonnement
comme si ce n’était pas la mienne
et que ce n’était pas moi dedans
– cette dense masse de silence
épuisée d’avoir essayé
dans des spasmes maladroits
de bruisser un peu parfois

Le vide exact (18)

Cette semaine, dans la banlieue où j’aime courir, on lave sa petite auto. Ça sent le départ. Oh oui, tonitruant million de mes trop proches concitoyens, prenez des vacances et laissez-nous les villes. Partez vite, le soleil n’attend pas !

(Photos prises à Loos Oliveaux, Haubourdin Rive gauche et Lomme Délivrance.)

Le vide exact (17)

Extrait de La grille d’été, un texte écrit en 2011 et dont je ne ferai jamais rien – rien de plus que ce copié-collé en tout cas :

« L’été, à la radio, il y a une grille d’été ; ce ne sont ni les mêmes émissions ni les mêmes animateurs que le reste de l’année. Généralement, la plupart de mes amis proches partent en même temps, ils se dispersent à travers les continents et je reste ici, je cligne des yeux dans la lumière qui découpe la ville en ombres et quand mes paupières remontent il n’y a toujours rien : que le vide. Le soir, je vois des amis moins proches et je rencontre des inconnus. J’appelle cette population inaccoutumée la grille d’été. Je ne dis même pas ma, mais la grille d’été, comme si le monde gravitait autour de mon été à moi, de même que France Musique ne dit pas notre, mais la grille d’été, comme si c’était la seule radio. »

(Photos prises à Gradignan, Marcq-en-Barœul et Gravelines.)

Le vide exact (15)

Encore un extrait de Push the push button, mon roman de 2003. Rien n’a changé…

« La mi-juillet approche, beaucoup sont partis, le désert bat son plein. J’avais oublié ce vide, c’est le silence plus encore que la vision éblouie du quartier qui me le rappelle, soudain il semble que la musique de mon walkman résonne entre les maisons, s’élève pure et claire sans même un bruit de moteur dans le lointain pour la corrompre. Je retrouve cette sensation de solitude écrasante avec la même boule chaude dans le ventre qu’à l’époque où j’habitais dans le quartier et passais mes samedis après-midi à l’arpenter avec mes musiques et une espèce de masochisme horrifié, contemplant ma douleur comme un petit oiseau mort que j’aurais ramassé sur le trottoir l’instant d’avant. Une douleur si familière qu’aujourd’hui elle me rassure, me porte au seuil d’une étrange béatitude, verse du plomb bouillant dans ma gorge et me jette dans les tibias des élans comme des coups de pieds. »

J’ai toujours cru que je respirais discrètement

Je cherchais tout à l’heure un poème que j’ai écrit en 2004 ; j’ai donc sorti des dossiers cartonnés de mes archives et non seulement j’ai retrouvé ledit poème, que je vous livrerai bientôt si vous m’envoyez assez de pigeons pour me montrer votre motivation, mais j’ai aussi redécouvert le manuscrit extrêmement protéiforme dont il était extrait. Je l’avais un peu oublié, en tout cas je ne me rappelais pas son titre. C’était « Sur les jambes », ce qui recoupe mes préoccupations actuelles ; le manuscrit se découpait en trois livres, dont le premier s’intitulait déjà « Je respire discrètement par le nez ». J’en ai parcouru un certain nombre de textes et me suis rendu compte, avec une fascination mêlée de découragement, que j’ai toujours écrit la même chose, quoique sous d’autres formes. Voici les couvertures des trois livres de Sur les jambes, illustrées par mes soins (je peignais beaucoup, à l’époque, j’y passais la plupart de mes soirées – ne chargez pas vos pigeons de messages du type « Tu fais mieux de boire l’apéro », je le sais déjà , merci).

Et Brother James de Sonic Youth, qui reflète parfaitement la tonalité du manuscrit.