Notvivianmaier

Pendant plus de dix ans, mon adresse mail a été notaudreyhepburn@etc. : parce que décidément non, je ne suis pas Audrey Hepburn. Je ne suis pas non plus Vivian Maier mais ça ne m’empêche pas de faire des autoportraits sur des surfaces réfléchissantes rencontrées dans la ville au cours de mes footings. J’aime que des taches de soleil et de saleté constellent l’image, comme sur les trois exemples ci-dessous – trois pour Me, myself & I, bien sûr.

(Où suis-je sur cette dernière image ? J’attends vos pigeons pour désigner celui ou celle d’entre vous qui aura le plaisir de lever un verre de 12,5 cl à la santé sociale lors de mon prochain apéro du dimanche soir, puisque ce lot pourtant très convoité n’a toujours pas été gagné.)

Notre château

elle dit Regarde, c’est notre château
le château Vanhoenacker notre
château prolétaire, toi tu as l’aile
ouest et moi l’est, mais je fais un

caprice, et elle l’exauce – ce n’est
pas compliqué pour une magicienne :
elle intervertit les points cardinaux

et me voici à l’est avec mes nombres
premiers, mon amour des symboles et

mes excuses pour la gêne occasionnée

Le génie de Léonard

(Photo intempestive : c’est mon appareil qui l’a prise, pas moi.)

samedi soir je deviens amie avec Léonard
qui a un don pour les puzzles de sorte qu’il
sait d’emblée où se trouve mon grand amour
alors il me le présente sans tarder : dimanche

il m’emmène prendre le café chez mon grand
amour et le café déborde il devient une nouvelle
vie – ainsi, il suffisait de traverser la place

arborée sur laquelle j’habite depuis quatre ans,
de poser les yeux sur le visage qui nous ouvre

la porte et de dire, ah mais oui, c’est bien toi

Balles perdues

les villes ne me racontent plus rien ou peut-être
est-ce moi qui ne sais plus les regarder, tournée
comme je le suis vers mes territoires intérieurs
calcinés – toi, tu souris, une allumette à la main

avec cet air de petit voyou qui m’émeut tant mais
je peux courir toujours plus loin je finirai bien
par te semer – déjà je peux sourire de penser à un

autre visage que le tien, entré dans ma vie avec
le même fracas que toi entre les balles perdues

qui chez nous annoncent le retour du printemps

Chaconnes

l’auditeur distrait n’en a pas toujours conscience
mais la chaconne de Bach est plus complexe que
la chaconne chromatique de Ligeti (bien qu’elle
heurte moins l’oreille profane sans doute), c’est

ce qu’en disent les musiciens et je me contente de
les croire ; moi, Bach et Ligeti ça tire et ça remue
dans mon ventre quoique un peu différemment et

telle est ma stricte compétence musicologique, une
inextricable dentelle d’affections innommables

dans les entrailles, exactement comme en amour

My legs down to the knees

À Candy, Guena, Mo, Joesph, Pauline, Léonard, Myn et Brigitte

nous filons dans la nuit entre les ZUP et les champs
mon ami sur son monocycle, très droit, une plante
se balance à mon guidon puis la ville s’ouvre devant
nous comme un océan de briques et de bouteilles

nous dansons dans un appartement avec des corps
étrangers qui devenus familiers en quelques heures
entrent dans nos répertoires quotidiens et nous

n’avons plus d’âge et il n’y a plus de date limite
à la gloire d’être en vie sur la planète parmi les

autres espèces animales et les fleurs sous cellophane

L’attraction

tu dis mektoub et je me sens comme en tongs
les pieds croisés sur une chaise en plastique
dans les prémices du printemps, sans remous
dedans car j’ignore les règles et l’enjeu

tandis que les basses font vibrer les baies
vitrées je mesure à l’aune de ton malaise
combien je suis loin de tout, comme en tongs

non que j’échappe à l’attraction terrestre –
je peux en sentir l’irrésistible gravité – mais

je me sens bien, sur cette chaise en plastique

Over waters dark and deep

Je n’ai pas encore beaucoup exploité ma nouvelle consigne, expliquée ici (ça va bien, vous êtes assez nombreux à me dire que je me répète : cliquez donc si vous avez oublié), mais voici ma deuxième tentative de citation musicale. Ici, tirée d’une chanson de mes amis californiens Bodies Of Water, Mary don’t you weep.

ta main a effleuré la manche de ma veste, en-dessous
il y avait un sweat-shirt + une chemise + un T-shirt
mais ma peau a souri comme on le fait quand un mot
quoique maladroit déplace un continent car un mot

peut faire cela – et des mots, nous en échangeons des
milliers qui détraquent la fibre du monde chaque jour
des mots comme ma tête sur ton épaule, ce simple

mouvement qui n’est pas dans mes compétences mais
tu sais à travers mes mots par milliers tu le sais

I will be a bridge for you over waters dark and deep

Sans faux bond

le même RER entre les deux mêmes gares puis
le parvis où s’évanouit le souvenir d’un café
sous un soleil brutal – je tremblais si fort que
je craignais de perdre l’équilibre, le cœur fou

et aujourd’hui je souris, forte d’autres visages
qui me protègent et m’emplissent simplement
parce qu’ils acceptent d’exister pour moi

sans enjeu ni promesse que la vie puisse déjouer
mon cœur bat sans faux bond au rythme de mes pas

tandis qu’entre deux TGV je danse à leur lumière

J’arrive

Demain, je regagne mon territoire. En attendant, je reconstitue mon petit quotidien dans ma chambre, à Fort-du-Plasne (vous ne connaissez pas ? C’est juste à côté de Foncine-le-Haut, au sud de Chaux-des-Crottenay). J’agence des lignes et des musiques. Je suis notamment accompagnée par des chansons que personne ne connaît encore, privilège qui fait de moi une espèce de princesse chauve.

Lightnin’ Hopkins : I’m Coming Home