Fleur bleue

Mercredi, j’avais rendez-vous avec B. au Liquium, mon QG vegan, pour enregistrer ses réponses à mon questionnaire.
« Je ne vais pas trop tarder, me dit-elle, après je vais cuisiner une langue de bœuf pour la Saint-Valentin ».
J’ai tellement serré les dents que j’ai bien failli toutes les perdre, mais quand je me rappelle cette phrase aujourd’hui, je ris toute seule et quelque chose me dit qu’elle ferait aussi rire beaucoup de carnivores : elle fonctionne en contexte et hors contexte… C’est une phrase remarquable, à sa manière.

Pauline et Likaki

Un problème technique très complexe (la touche « Envoyer », me semble-t-il) m’amène à poster aujourd’hui une version alternative du billet révolutionnaire initialement mis en ligne hier. Reprenons les déclarations fracassantes de Pauline et changeons-les de contexte.

« Il y a du sésame dans mon shooter. »

« C’est au minimum, je ne supporte plus. »

« Je préfère avec le doigt. »

Maintenant, je vous présente Likaki (≠ Ligue de karaté-do de Kinshasa : c’est grec), personnage dessiné par Pauline – l’ébauche d’une première collaboration artistique au sein de Faire salon ?

La révolution avec Pauline

Accuser, protester, revendiquer. Trois grandes phrases de Pauline, tirées du week-end, nous montrent la voie vers un soulèvement populaire :

« Il y a du sésame dans mon shooter. »

« C’est au minimum, je ne supporte plus. »

« Je préfère avec le doigt. »

Og

J’avais une discussion avec mon Antique, cette semaine, quand j’ai pris conscience que l’échec du langage est un fil thématique qui traverse la plupart de mes livres (il va de pair, au fond, avec l’une de mes bonnes vieilles obsessions, l’échec du collectif). Je vous restitue cette discussion dans toute son oralité, vous m’en pardonnerez.

Antique : Quand on te dit quelque chose, tu le crois, en fait ?
Moi : Ben oui.
Antique : Ben voilà.
Moi : Ben quoi ? Sinon à quoi servirait le langage ?
Antique : …
Moi : Antique ? J’ai dit une bêtise ?

Dans La vie effaçant toutes choses, mon livre à paraître le 15 mars de cette année, certains de mes personnages ont une approche très critique du langage oral – de même qu’Elina dans La vitesse sur la peau, roman pour adolescents dont voici un extrait :

« Je ne regrette pas de ne plus parler, ça m’évite au moins de dilapider les mots comme le font la plupart des gens. Ils emploient des phrases pour d’autres, comme quand ils demandent « Ça va ? » au lieu de tout simplement dire « Bonjour », alors qu’ils se moquent de la réponse. S’ils s’en souciaient, ils ne me poseraient pas la question, puisqu’il est assez évident que non, ça ne va pas. Le simple fait de s’adresser à des individus qui ne sont pas susceptibles de répliquer prouve qu’ils ne s’intéressent pas vraiment à eux. Ils ne font que brader le langage. »

J’ai remonté ce fil jusqu’à mes premières tentatives d’écriture, à l’adolescence. Parlant de cette époque dans ce qui aurait pu être la préface du Zeppelin (version 5 – c’est la 6 qui a été publiée), j’écrivis un jour ceci :

« Par périodes, elle ne peut envisager de pureté qu’au prix du langage. La parole est une prolongation du corps, en est une émanation, une sécrétion ; une sécrétion est sale. Adolescente, elle écrit une nouvelle qu’elle reprendra plusieurs fois par la suite sans jamais en être totalement satisfaite. La narratrice de ce texte inabouti refuse radicalement de se rouler dans la fange de ses propres mots, non pas après avoir trahi un secret, s’être couverte de ridicule par des discours stupides ou incohérents, ni après avoir vécu le genre de situation où les mots deviennent inopérants, mais simplement après avoir tapé une mauvaise lettre à la machine, un g à la place d’un h, dans une bête interjection : la nouvelle s’intitule d’ailleurs Og. Ce mot, aussi laid qu’incongru, fait basculer la jeune fille dans une forme de folie, un rejet du langage tel qu’elle finit par se couper la langue. »

Je ne vais pas recenser tous mes passages sur le sujet mais voici un extrait d’un texte à ce jour inédit :

« J’ai tendance à estimer que rien ne mérite d’être dit, comme si j’avais déjà tout entendu plusieurs fois, assez pour percevoir le creux sous les mots : dans les conversations fondées sur des approximations et de rassurants clichés, dans les discours des érudits, ou encore dans la mascarade verbale de tous les jours, cette sollicitude qui fait des couples et des familles des charrues que l’on traîne à la force du cou, les Qu’est-ce que tu veux manger, ce soir ? et les Qu’est-ce que tu as envie de faire, maintenant ? et les Je ne sais pas, Je ne sais pas, ces étouffantes politesses du vide face au vide dont je me demande toujours pourquoi elles ne rendent pas totalement fou le sujet désespéré d’avoir à choisir entre une chose et une autre alors qu’elles ne présentent aucune différence à ses yeux – car s’il existait des options satisfaisantes, confierait-on à un autre que soi la responsabilité du choix ? »

Me revoici donc dans cette thématique avec La vie effaçant toutes choses. Deux brefs extraits :

« N’y a-t-il rien à se dire, en ce monde, qui justifie que l’on ait inventé le langage ? »

« De cette platitude, elle se serait bien passée, comme elle se passe toujours volontiers des mots résiduels (C’est clair), des fioritures rhétoriques (Ce sont tes nouvelles lunettes ?), des expressions toutes faites (Chacun fait ce qu’il peut) et des figures éprouvées. »

(À suivre…)

L’oralité : bonbons

Je n’ai pas alimenté depuis longtemps la catégorie « oralité » de ce blog, sous-partie de notre étude sur le thème « kitsch et lutte des classes » ; j’ai décidé ce matin d’en créer une sous-catégorie, soit une sous-catégorie de sous-partie, dans laquelle classer des phrases entendues autour de moi et qui me semblent, soit par leur forme, soit par leur contenu, pouvoir alimenter notre réflexion. Ce sont des bonbons pour l’esprit, pour citer éhontément Oliver Sacks, comme en sont aussi ce que j’appelle les « hors-contexte » (dont vous trouverez quelques exemples ici, en marge de mon recueil Je respire discrètement par le nez). Pour inaugurer cette nouvelle série dans la série, dans quelques minutes, ici même, un bonbon qui me fait encore sourire des jours après.

Oralité – 8 : cul et fesses

Anecdote rapportée par mon amie Antique. Une mère et sa fille de trois ans sont assises dans un bus, à Faches-Thumesnil.

« J’ai mal au cul, dit la petite fille.
– On dit pas ça, la gronde sa mère : on dit, J’ai mal à mes fesses. »

Oralité – 7 : comme ton père

2014. Ligne 2, entre CH Dron et Tourcoing centre. Quatre frères et sœurs, entre deux et six ans, tournent autour de la barre graisseuse du métro, lâchant tout leur poids au bout de leur bras. La mère, assise auprès de son chariot, les surveille d’un œil vide. Chaque fois que les portes s’ouvrent, l’un des plus petits s’accroche au joint de caoutchouc, et la mère s’éveille pour le réprimander, ne disant pas « Attention à tes doigts quand les portes se ferment, tu vas te faire pincer très fort » comme sur les autocollants, non, mais :

« Dylan ! Tu veux plus avoir de mains, comme ton père ? »

Oralité – 6 : femmes et chevaux

Plus élégante et plus généreuse que le traditionnel
« Santé !
– Mais pas des pieds ! »
cette phrase conviviale entendue dans un apéro de filles et prononcée, en l’occurrence, par une gothique (il y en avait encore, c’était en 1998) dont je tiens à préciser qu’elle était une incarnation de l’hétérosexualité (elle aimait « les chevelus de 130 kilos », disait-elle) :

« À nos femmes, à nos chevaux et à ceux* qui les montent ! »

* Ou celles, bien entendu.