Oralité : Mythique et schnock

Ce matin, l’invité de la matinale sur France Musique était un célèbre chef d’orchestre français, âgé de 83 ans. Je peux trouver mignon qu’un octogénaire emploie le terme « vedette » pour désigner un personnage public, comme ça se produit parfois à la radio, mais j’ai ri sans aucune forme de tendresse quand l’invité du jour a prononcé la phrase suivante : « C’est un tube, comme on dit aujourd’hui » (ce qui, entre nous, est tellement vingtième siècle : qui emploie encore le mot « tube » dans cette acception, à part quelques ringards – dont je peux d’ailleurs faire partie ?)

(Exemple d’énorme tube : disons la 9ème de Beethoven.)

Pourquoi ça ne m’a pas semblé mignon ? Parce que chacune de ses phrases contenait une parenthèse réactionnaire de ce type, une capsule temporelle comme une capsule de cyanure dans une dent creuse. Le cher homme disait ne pas pouvoir parler de musique française, ce matin, parce qu’il aurait manqué de temps et qu’il faut prendre son temps avec les choses importantes – françaises, donc.

La coupe fut pleine quand le maestro et Roselyne Bachelot ont feint de se chamailler, riant aux éclats, savourant leur complicité bourgeoise. Tout cela, malgré le chevrotement de la voix et la condescendance paternaliste, est finalement bien de notre époque : la France de Macron ressemble à cela – le président poupon emploie l’expression « poudre de perlimpinpin », et ça non plus ne m’attendrit pas une fraction de seconde.

L’oralité : bonbons

Je n’ai pas alimenté depuis longtemps la catégorie « oralité » de ce blog, sous-partie de notre étude sur le thème « kitsch et lutte des classes » ; j’ai décidé ce matin d’en créer une sous-catégorie, soit une sous-catégorie de sous-partie, dans laquelle classer des phrases entendues autour de moi et qui me semblent, soit par leur forme, soit par leur contenu, pouvoir alimenter notre réflexion. Ce sont des bonbons pour l’esprit, pour citer éhontément Oliver Sacks, comme en sont aussi ce que j’appelle les « hors-contexte » (dont vous trouverez quelques exemples ici, en marge de mon recueil Je respire discrètement par le nez). Pour inaugurer cette nouvelle série dans la série, dans quelques minutes, ici même, un bonbon qui me fait encore sourire des jours après.

Oralité – 8 : cul et fesses

Anecdote rapportée par mon amie Antique. Une mère et sa fille de trois ans sont assises dans un bus, à Faches-Thumesnil.

« J’ai mal au cul, dit la petite fille.
– On dit pas ça, la gronde sa mère : on dit, J’ai mal à mes fesses. »

Oralité – 7 : comme ton père

2014. Ligne 2, entre CH Dron et Tourcoing centre. Quatre frères et sœurs, entre deux et six ans, tournent autour de la barre graisseuse du métro, lâchant tout leur poids au bout de leur bras. La mère, assise auprès de son chariot, les surveille d’un œil vide. Chaque fois que les portes s’ouvrent, l’un des plus petits s’accroche au joint de caoutchouc, et la mère s’éveille pour le réprimander, ne disant pas « Attention à tes doigts quand les portes se ferment, tu vas te faire pincer très fort » comme sur les autocollants, non, mais :

« Dylan ! Tu veux plus avoir de mains, comme ton père ? »

Oralité – 6 : femmes et chevaux

Plus élégante et plus généreuse que le traditionnel
« Santé !
– Mais pas des pieds ! »
cette phrase conviviale entendue dans un apéro de filles et prononcée, en l’occurrence, par une gothique (il y en avait encore, c’était en 1998) dont je tiens à préciser qu’elle était une incarnation de l’hétérosexualité (elle aimait « les chevelus de 130 kilos », disait-elle) :

« À nos femmes, à nos chevaux et à ceux* qui les montent ! »

* Ou celles, bien entendu.

Oralité – 5 : wagon et kiwi

2004. T., originaire de Biarritz, se chamaille avec sa petite amie, originaire de Lille, alors Capitale européenne de la culture. Devinez qui, de T. ou de sa petite amie, corrige l’autre sur sa prononciation dans la bribe de dialogue suivante, et gagnez un paquet de Tuc nature* (je n’en ai plus besoin) :

« On ne pas dit pas [wa.ɡɔ̃], on dit [va.ɡɔ̃]**.
– Ah ouais ? Et tu dis quoi, un [kivi] ? »

Un indice : dans le Nord, le mot wassingue, qui existe, se prononce [wa.sɛ̃ɡ].

Fred Astaire and Ginger Rogers : Let’s Call The Whole Thing Off (ne ratez pas les claquettes en patins à roulettes…)

You say laughter and I say lawfter,
You say after and I say awfter,
Laughter, lawfter, after, awfter,
Let’s call the whole thing off!

* Livré par Fedex à vos frais.
** Pour ceux qui ne maîtriseraient pas la notation phonétique : « On ne dit pas ouagon, on dit vagon ».

Oralité – 4 : caille

1992. Internat de classes préparatoires. Sept filles de khâgne boivent un thé dans la salle de pause en lisant Palimpsestes. La Littérature au second degré, de Gérard Genette. Une étudiante de maths sup entre dans la pièce, une tasse vide à la main.

« Y caille de froid », déclare-t-elle.

Roots Manuva : Too Cold

Oralité-3 : les putes

On se calme ! Je vais courir pas moins de 23 km pour vous rapporter des merveilles du Nord, et qu’est-ce que je découvre à mon retour ? Que vous me reprochez massivement de contribuer dans cette rubrique à la mauvaise réputation de ce même Nord dont je ne cesse de vanter les splendeurs. Les protestations acides de vos pigeons, je vous prie de le croire, ont définitivement ruiné mon chéneau. Vous êtes ingrats, et surtout injustes : il n’y a aucune condescendance dans mes transcriptions, bien plutôt une forme de tendresse. D’ailleurs, pour vous montrer que je ne suis pas si manichéenne dans mon approche de la poésie sociale, je tends maintenant le micro à un accent du sud.

Au comptoir d’un bar, un jeune couple* de filles.

« Putain, grogne l’une des filles (bon, c’est un léger accent du sud).
– On n’emploie pas ce mot dans mon bar, intervient le patron, c’est dégradant pour les prostituées.
– Mais moi, je peux me le permettre, proteste la fille : les putes, je les connais, je couche même avec elles. »

The Sonics : The Hustler

* (≠ couple jeune, très très ≠…)