Des arrière-mondes paradoxaux

Chemin longeant des champs, Lesquin ; à votre gauche, tout juste masquée par ce talus verdoyant, l’autoroute A1.

Chemin longeant l’arrière d’Auchan, Faches-Thumesnil ; deux cents mètres à l’ouest, vous êtes dans les Périseaux, avec les vaches, les chevaux, les oies et les betteraves.

Conclusion : presque la campagne, c’est presque la campagne. Mais pas tout à fait.

Des ordures

Mes endroits secrets sont souvent des lieux jonchés de détritus – et donc potentiellement peuplés de rats. On ne peut pas s’y arrêter, ce qui les empêche d’être absolument paradisiaques. Je suis souvent menée, en tant qu’arpenteuse des coulisses de la vie en société, à des décharges publiques un peu particulières. Dans la métropole lilloise, il n’y a plus de service pour ramasser les encombrants, de sorte qu’il est devenu anodin, depuis quelques années, de croiser un canapé sur un trottoir. Plus étrange est cette démarche, évoquée récemment dans Que sont-ils devenus ?, qui consiste à parcourir à pied un chemin semé d’embuches pour y déverser des merdes qui, fatalement, ne pourront y être ramassées par des services dédiés, puisque ce sont des voies inaccessibles à tout véhicule motorisé ; des merdes qui, en somme, vont potentiellement mettre des millions d’années à disparaître. Aujourd’hui, j’ai fait un détour par l’un de mes territoires les plus confidentiels et j’y ai découvert de nouveaux monticules de meubles en tous genres, et des pièces imposantes de voitures brûlées (mais démembrées, entendons-nous bien : déplacées). J’imagine le parcours du combattant que ce doit être pour passer les divers obstacles qui sont censés décourager les intrusions dans ces lieux infréquentés (situés, je le précise, à trois ou quatre kilomètres de la déchetterie), avec un matelas, une armoire et des pièces détachées carbonisées. Je suis fascinée.

(Autoportrait de profil sur le miroir brisé d’une armoire en fibre de bois lâchée dans les fougères en bord de voie ferrée, à l’orée des champs, sur l’un de mes territoires secrets – dont je ne vous indiquerai donc pas la position : celui-ci, je me le garde.)

(Monticule de pneus sur le chemin pavé qui relie quelques-uns de mes champs préférés au sud de Lille. J’ai choisi cette photo mais il y a d’autres tas similaires dans un périmètre d’à peine un kilomètre).

(Jouet en décomposition lente dans un champ, entre Loos et Wattignies.)

(Beaucoup plus de jouets, entre une friche et la voie ferrée Loos-Haubourdin.)

(Texture du sol, homogène quoique composite, entre Ronchin et Lezennes, dans le Parc d’Activités L’Orée du Golf – prestige !)

Au sud de l’A27

Ce billet sera un billet avec zooms. Parce que j’ai découvert d’en haut le terrain de jeu que je vais présenter ici et que cette position dominante que j’ai adoptée avant de m’engager sur le site proprement dit a marqué la perception que j’en ai. Donc je suis d’abord montée sur ce que l’on pourrait appeler une butte, ou petite colline, qui semblait m’appeler ; à sa gauche, les champs que je me proposais de traverser ;

à sa droite, une route qui m’intriguait aussi beaucoup et dont j’ignorais encore qu’elle se jetait sur l’autoroute, très précisément sur la glissière de sécurité de celle-ci.

Au sommet de ma butte ou colline, l’on domine la voie ferrée qui croise également, un peu plus à l’ouest, l’A27.

Tout au bout du chemin côté champ, l’on s’aperçoit que l’on peut rejoindre la route évoquée plus haut ; à l’angle de la butte de gauche, à moins de cinquante mètres, l’A27.

Un zoom montre combien la voie ferrée, que nous surplombions encore deux images plus tôt, est elle-même surélevée : bien au-dessus du niveau des champs.

Les champs en question ont conservé deux bunkers, dont l’un directement accessible depuis le chemin d’Annappes (l’on aperçoit l’autre sur la première image du billet).

Un zoom sur le bunker, ses barreaux rampant hors de sa carcasse de béton assaillie par les orties.

Tout au bout des champs, comme un bouquet final qui m’était offert après ces belles émotions, un passage à niveau de campagne avec son traditionnel panneau « Un train peut en cacher un autre ».

Au nord de l’A27

Ma première exploration, ce dimanche, fut l’arrière-monde interstitiel entre trois terrains de jeu réservés à la bourgeoisie : un centre hippique, un terrain de golf et un complexe motocycliste. L’on peut y pénétrer à divers points ; en sortir est plus compliqué. Certaines parties sont ouvertes sur l’avant-monde, comme on le voit ci-dessous (en fond, flouté, le Grand Stade).

Certains aménagements, aux point d’entrée, peuvent faire croire, fallacieusement, que l’on s’apprête à entrer dans un espace balisé, sécurisé, voire fréquenté.

Mais non. Là-haut, les sentiers sont extrêmement étroits, certains totalement obstrués par la végétation et notamment par les orties. Les lapins bondissaient de toutes parts à mesure que j’avançais, j’étais heureuse de me sentir si bien entourée.

Depuis ce promontoire, qui avance dans la verdure à la manière d’une digue, l’on peut apercevoir, d’un côté, le terrain de golf,

et de l’autre le complexe motocycliste dont vous pouvez voir le tracé sinueux dans mon billet précédent, A27.

A 27

Il y a un mois, quelques heures avant mon départ pour la Roche-sur-Yon, j’ai couru dans des lieux que je n’avais pas encore explorés ; j’avais peur de rater mon avion, aussi ne me suis-je pas attardée sur les deux sites qui ont le plus attiré mon attention. J’attendais le temps idéal pour les visiter. C’était donc aujourd’hui, sous un ciel menaçant : je ne suis pas morte de soif ni mes photos de surexposition, c’était parfait. J’ai donc deux nouveaux terrains de jeu, où courir au milieu des lapins par milliers. Ces terrains se situent de part et d’autre de l’autoroute A27 ; leur découverte apporte un éventail d’étrangetés intéressant (mais pas inépuisable, hélas : retrouverai-je jamais l’émotion de cette première fois ?) J’évoquerai ces terrains dans mes billets suivants, Au nord de l’A27 et Au sud de l’A27 (soit respectivement à Lezennes et Lesquin).

Ma passion pour les plans de villes m’a longtemps tenue à distance des vues satellite mais je commence à les apprécier de plus en plus. Elles permettent une vue d’ensemble sur des espaces dont on ne pourrait se représenter l’agencement à la seule force des jambes et de l’intuition qu’elles nous en donnent, en particulier des espaces qui ne sont pas tout à fait urbains (champs, bois, carrières, etc.)

J’étais là, ce matin, dans ces zones infréquentées, où personne ne pouvait me voir et où je pouvais oublier qu’à quelques kilomètres résidait la vie urbaine dans laquelle je suis enfermée aussi étroitement que dans une camisole de force.

La plénitude

Ce matin, me fiant à l’adage selon lequel « changement de pâture réjouit les bœufs », j’ai délaissé le sud ouest de la métropole lilloise pour le nord ouest, à dix kilomètres de mes champs du moment à vol d’oiseau.

Je n’avais pas couru à Verlinghem depuis plusieurs mois et, comme bien souvent, j’ai souhaité pouvoir prendre un paysage dans mes bras.

J’ai retrouvé avec bonheur ses routes étroites et sinueuses, sous le ciel que le vent frais rendait délectablement variable, les lumières alternant et les couleurs avec elles, généreuses comme l’étaient aussi les parfums.

Au milieu de cette débauche sensorielle, j’ai senti toute tension quitter mon corps. J’étais bien, là, seule avec Karen dans la paume du monde. Parfois nous croisions un oiseau, des chevaux, des canards (ceux qui sont assis au bord de la mare, ci-dessous, m’ont fait beaucoup rire : de véritables commères).

J’étais loin d’imaginer que, de retour à Lille, j’allais poursuivre une voiture en sprint pour dire à la dame au volant ce que je pensais de sa conduite et de son humanité. Quelques restes de boxe fourmillaient dans mes poings quand, à bout de souffle, j’ai fini par la rattraper. Je me suis vue de l’extérieur, hurlant sur une abrutie qui me hurlait dessus, ruinant le bénéfice d’un semi-marathon en quelques minutes de pure bêtise urbaine, et j’ai pris ma décision : je veux quitter cette ville. Je veux vivre à presque la campagne.

PS : Le scotome de mon appareil photo dérive vers le bord supérieur de l’image, ce qui m’oblige à une nouvelle gymnastique (vous le voyez ci-dessus, aussi fondu au ciel que possible, la susdite gymnastique n’étant pas une science exacte) ; je garde espoir qu’un jour, il glisse hors du cadre – je lui ai passé un album de How To Disappear Completely, l’autre jour, l’air de ne pas y toucher, la suggestion étant la seule arme à ma disposition face à ce problème technique.

Karen jouait Needs Continuum dans les champs, ce matin ; en voici un extrait :

1 lundi 7

Aujourd’hui, je n’ai pris que deux photos en courant et chacune me plaît, à sa manière, alors les voici ; après tout, deux est un nombre premier, même si c’est celui qui a le moins de charme à mes yeux – le simple fait qu’il soit le seul nombre premier pair devrait me le rendre sympathique mais non, au contraire, je n’arrive pas à me concentrer sur l’aspect solitaire de sa personnalité mais seulement sur l’aspect pair, que voulez-vous. Mais assez parlé de moi et de mon rapport compliqué au deux (hihi), revenons à mes photos du jour. Quelqu’un a écrit SUN par terre à la craie (ça m’a rappelé des musiques). Quelqu’un d’autre (car, selon toutes probabilités, ce n’est pas la même personne) a bombé des roses de peinture pailletée, dorée, puis les a mêlées à la végétation (essentiellement des orties et des ronces) qui pousse contre le grillage, entre la carrière interdite sous peine de poursuites et notre champ chéri (vous savez qui inclut ce nous) ; elles scintillent pour nos seuls yeux dans le soleil conquérant.

Que sont-ils devenus ?

Vous êtes nombreux à vous enquérir des fleurs, dauphins, grues, chevaux, chats et autres chiens qui ont fait, en son temps, le succès nonpareil de la rubrique Rideaux & Voilages : que sont-ils devenus ? J’ai mené l’enquête pour vous et je dois dire que mes astucieux concitoyens m’émerveilleront toujours. Figurez-vous que, quand ils souhaitent se débarrasser de leurs fidèles amis, de même qu’ils le feraient d’animaux en chair et en os (non tissés, non brodés) avant les vacances d’été, ou de jeunes et tendres sapins début janvier, ils vont les abandonner sur un chemin de tracteur, au milieu des champs. Sans doute les ont-ils fourrés dans un sac et ont-ils marché plusieurs kilomètres avant de vider le sac sur la terre puis de rebrousser chemin vers leur voiture, garée devant le Parc de Nature et de Loisirs ou, un peu plus loin, devant le cimetière.