Cysoing-Cobrieux

L’avantage d’embrasser un métier artistique (à savoir pas un vrai travail aux yeux de la plupart, cette plupart même qui ne passerait pas son dimanche, comme nous l’avons fait, à écrire ou sculpter), c’est que l’on peut décider de prendre son week-end un mardi après-midi et se promener à la campagne pendant que les familles respectables sont au vrai travail et à l’école. Zéro cri, zéro poney. Vous connaissez notre goût pour les voies ferrées désaffectées (voir nos National Geo à Charleroi, Maubeuge ou Rotterdam), eh bien aujourd’hui nous sommes allées à Cysoing.

Nous avons vu le paradis. Nous avons demandé à un couple de personnes très âgées, qui marchaient plus lentement que ne glissaient les canards sur les bassins du château, de bien vouloir nous indiquer la place de la gare. Monsieur était très heureux de nous renseigner, il nous a rappelées trois fois en nous disant : Attendez ! Encore plus court : vous passez par ici, puis vous traversez ceci et cela, puis ce sera trois fois à gauche. Nous avons serré nos bienfaiteurs dans nos bras puis nous sommes parties à l’aventure.

Nous avons trouvé la gare. Herbe de la pampa sur le quai, plantes ligneuses en pagaille sous l’abri en plexiglas – dont une affiche déteinte pour le TGV, grande innovation, décore une paroi latérale.

Nous nous sommes engagées sur la voie ferrée condamnée (bien évidemment interdite au public, comme tous les lieux les plus intéressants) en direction de Cobrieux. Ici, vous remarquerez un guet-apens de western et, si vous avez l’œil aiguisé, un tourbillon de feuilles mortes.

Nous avons traversé des champs qui ondulaient dans le contrejour (oui, j’aime les contrejours, qu’est-ce que ça peut faire ?)

Les bois aussi, je les aime à contrejour, et les usines, les filets qui enclosent les stades et les clochers, mais là ce sont des bois.

Quelquefois aussi, j’aime bien prendre les photos dans le bon sens de la lumière (le bon sens selon les critères de certains colombophiles, car à mes yeux il n’y a pas de bon ni de mauvais sens).

Nous avons imaginé vivre dans la maison de l’ancien garde-barrière, au milieu des champs : c’était bien.

Nous avons fait demi-tour, nous n’avions pas le choix mais pour une fois ça ne m’ennuyait pas de revenir sur mes pas : pour voir les paysages dans l’autre sens, qui n’est ni le bon ni le mauvais, comme vu précédemment. Ici, un chouette ruisseau.

Tout cela était vraiment très bucolique et nous avons fait des paris quelque peu urbains : noisettes ou glands ? Glands ? je ricanais : c’est toi le gland, gland de mocassin, etc. Nous avons bien ri jusqu’à ce que je dise, Et ça, c’est quoi ? C’était une cartouche de carabine alors nous avons cessé de rire pour frémir un peu. Et comme si elles avaient attendu ce moment pour gâcher notre paradis champêtre, mes bêtes noires se sont manifestées.

Il y a de drôles d’individus dans ces campagnes veinées de voies ferrées désaffectées, nous l’avons compris quand nous avons entendu les premiers coups de feu dans le lointain. J’ai crié tous les gros mots politiquement corrects que je connais (des trucs comme vieille toupie, raclure de bidet, tout-à-l’égout, roupie de sansonnet, croûte de genou et j’en passe).

L’on trouve quelque chose comme un arrière-monde, sur les côtés : un arrière-presque-la-campagne où le fer même est brindille, où les textures se mêlent jusqu’à défier les lois de la nature.

Un petit kilomètre avant de regagner Cysoing, nous avons rencontré deux adolescentes de bonne famille qui fumaient allez savoir quoi, assises sur les rails. Nous avons un peu discuté avec elles ; je leur ai dit de faire attention aux chasseurs. J’espérais qu’elles hocheraient la tête et nous avoueraient qu’ils sont une infection dans cette belle campagne, mais elles ont haussé les épaules. Ensuite, nous avons fait attention à ne pas nous prendre les pieds dans des ronces pour que les gamines n’aient pas l’occasion de se payer notre tête (je dois dire que ma coéquipière avait par endroits fait quelques pas de danse assez périlleux – mais plutôt réjouissants de mon point de vue – avec des tiges facétieuses).

Les viennoiseries de Cysoing sont très bonnes.

Encore un samedi sur Terre : L’amour universel dans les champs de la métropole lilloise

Bien sûr, je préfère la solitude parfaite que j’y savoure les jours de semaine, mais ce matin, sur les onze personnes que j’ai rencontrées dans les champs (oui, onze précisément, je n’ai pas triché – à moins que vous n’appeliez tricher le fait de ne pas compter les enfants et les chiens, mais ce serait assez audacieux de votre part, et certes j’ai quitté les champs avant qu’un type en fluo moulant ne vienne ruiner mon beau nombre premier mais ce n’est pas tricher, c’est faire preuve d’initiative, accommoder le réel), bref, laissez-moi finir : sur les onze joggeurs, marcheurs nordiques et promeneurs avec ou sans chien et enfant-s, tous sans exception m’ont dit bonjour et/ou m’ont souri.

Puis quand j’ai regagné la ville au petit trot, des automobilistes se sont arrêtés devant les passages protégés, mais oui, et ont gracieusement tendu le bras pour m’inviter à traverser, c’était exquis, je me suis exclamée, Où est la princesse de Polignac ? parce que vraiment, je me croyais dans un salon du dix-neuvième siècle. Où est-elle ? Sur la banquette arrière de Monsieur Madame ? Dans le chien du jeune homme ? Sous le bandeau rose molletonné de Mademoiselle ?


(Non, je n’ai pas demandé où était Kennedy)

J’ai regretté de ne pas avoir emporté mon mégaphone (la perruque poudrée eût été anachronique) : je serais montée sur les abribus et j’aurais clamé au monde entier, selon les mots de Jenny Hval (encore elle) à la fin de I Want To Tell You Something, I just want to say thank you, I love you, tout simplement, puis je me serais pliée à angle droit et me serais redressée au ralenti, dans la lumière, comme Carrie avant le seau.

8993

L’été indien touche à sa fin, dirait-on. J’avais pris goût à ses lumières et à ses couleurs ; j’en partage encore quelques vues avec vous avant de revenir au noir et blanc. Par ailleurs, j’ai remarqué cette semaine un phénomène étrange : quand je cours, mon rhume fait une pause, comme celui d’Allison quand elle monte sur scène. Elle n’éternue pas en chantant, ni dans son violon, et moi, je n’éternue pas en disant aux vaches, Que tu es belle ! (Vous allez voir ci-dessous la vache dont je serais amoureuse si j’étais aussi une vache ; vous admirerez particulièrement ses yeux asymétriques absolument craquants.) Je me suis rappelé un article d’Oliver Sacks sur l’un de ses patients, un chirurgien atteint du syndrome de la Tourette dont tous les symptômes se suspendaient au seuil du bloc opératoire, parfois pendant dix heures. Je me suis demandé quelles conclusions sur les caprices du corps il fallait tirer de ces observations.

Note : Contrairement aux apparences, 8993, le matricule de la vache qui m’a tapé dans l’œil, n’est pas un nombre premier. J’attribuerais bien un nom à ma nouvelle amie pour éviter de la désigner par un matricule mais de quel droit ajouterais-je l’offense d’une telle intrusion à sa vie de captivité ?

(Photos prises quelque part entre Noyelles-les-Seclin, Houplin-Ancoisne, Emmerin et Haubourdin.)

Où est Kennedy ? (7)

En courant ce matin, j’ai vu un oiseau rouge, rouge extincteur, un oiseau en plastique qui picorait au bord du chemin ; tout autour de moi, les champs étaient immenses et c’était comme nager dans un océan, dans le flux et le reflux du vent frais, d’autant que j’écoutais Sunergy, l’album de Suzanne Ciani et Kaitlyn Aurelia Smith, éminemment océanique (vous l’avez déjà constaté ici). Comme presque chaque jour depuis le début de ma résidence, je suis rentrée de mon footing avec suffisamment de brouillons pour ne pas décoller le nez de mon manuscrit tout le reste de la journée, mais j’avais tout de même envie de vous communiquer un peu de ma joie, aussi me voici avec un nouvel épisode de votre jeu préféré (hors Grand Jeu Concours) : Où est Kennedy ? Hein ?

De l’indétermination

L’automne, l’air est complexe : la chaleur et le froid ne sont pas géométriques, leurs bords sont déchirés, on ne comprend pas trop comment ils s’assemblent – s’assemblent-ils ? L’air d’automne a cette indétermination que l’on trouve à presque la campagne et dans certaines musiques expérimentales. C’est jubilatoire de courir à presque la campagne, l’automne, en écoutant des musiques qui feignent la tentation mélodique puis refluent, scoriacées, giflent et bourdonnent et glougloutent.

(Verlinghem, Pérenchies, Lompret.)

Des dangers de presque la campagne

Pour la quatrième fois, aujourd’hui, je suis tombée en courant. La première fois, je m’étais pris les pieds dans un cercle de fer, la deuxième, j’ai euh, tourné la tête, comme je l’expliquais dans le billet Mal assis, là (36) : patatras, et la troisième fois, j’ai glissé dans la neige, à Nevers. Aujourd’hui, je courais sur un chemin relativement étroit au milieu des champs et des bois, quelque part entre Noyelles-les-Seclin et Houplin-Ancoisnes quand, voulant doubler des chevaux et leurs fucking cavaliers par la droite, je suis tombée nez à truffe avec un chien, et comme j’ai peur des chiens (sauf de certains, parmi lesquels ma copine Silzig), j’ai dérapé dans les graviers, ensuite de quoi toute la partie supérieure gauche de ma cuisse et une zone moins importante du genou ont été râpées sur la même texture hautement abrasive, pour le plus grand divertissement de tous – chevaux, fucking cavaliers, chien – mais ç’aurait pu être pire parce que je n’avais pas pris conscience du fait que nous sommes en pleine saison de chasse et qu’il va falloir maintenant tâcher de ne pas se prendre une balle destinée à l’un de mes amis quadrupèdes ou ailés. Après réflexion, je veux bien aider les fucking chasseurs, ces premiers écologistes de France auto-proclamés, à réguler la biodiversité, en abattant le plus grand nombre possible d’entre eux, dont j’estime qu’ils sont surnuméraires et nuisibles. C’est moins point de vue antispéciste mais un peu misanthrope quand même les jours pairs. En attendant, malgré sa dangerosité ici et maintenant démontrée, j’aime tellement presque la campagne qu’en voici sept photos, pas moins, et en couleurs.

(Photos prises à Wambrechies, Loos, Pérenchies, Noyelles-les-Seclin, Lompret, Wattignies et Nieppe.)

Promesses + trucs brûlés

Vous êtes nombreux à me reprocher le minimalisme de mes interventions ici, ces dernières semaines. C’est que, voyez-vous, je n’ai plus tellement la tête dans la métropole lilloise depuis que j’arpente le bassin minier à vélo en quête de vides exacts, d’ennui existentiel et aussi un peu de kitsch & lutte des classes, pour mon plaisir personnel (car ce n’est pas vraiment mon sujet). Je suis désolée de n’être plus très présente mais je vous promets qu’avant même mon exposition de photos et de textes, je vous livrerai ici la matière que j’aurai décidé de ne pas utiliser (ma sélection compte déjà quelques images inexploitables dans ma thématique mais que par ailleurs j’aime beaucoup ; je compte sur vous pour éponger mes frustrations). En attendant, quelques trucs brûlés puisque vous aussi, comme les mauvais garçons d’ici, le feu vous divertit au cœur de l’été (à en croire vos pigeons et le succès surprenant de Sols d’été (4)).

Au bord de l’eau

Un samedi grésillant de soleil, je me suis déclarée en vacances pour un jour. Mes deux coéquipières et moi avons longé la Deûle, la Marque, le Canal de Roubaix puis celui de l’Espierres, après nous être égarées à Croix car trois Gouniche peuvent bien perdre le fil d’un canal ; quand nous sommes rentrées à Lille sur nos vélos de ville après 55 km de faux plat, la peau salée, poussiéreuse, un vent frais a entassé de gros nuages sombres sur le désert d’août presque parfait. Voici sept images glanées en chemin. La première est affreusement surexposée mais ce pont est sans doute ce qui m’a le plus fascinée en cours de route – un pont de chemin de fer en bois et en acier, dont on se demande comment des trains ont pu un jour l’emprunter sans que tout s’effondre. Là, nous avions déjà perdu le fil du canal mais nous ne le savions pas encore parce que, à notre décharge, nous longions quelque chose qui ressemblait quand même beaucoup à un canal.

Ce qui nous a permis de découvrir cet aspect de Croix que nous ne connaissions pas.

Parfois, nous passions sous des voies rapides et autoroutes, sous de longs ponts quelque peu inquiétants comme je les aime (au loin, mes coéquipières sur leurs bicyclettes.)

D’autre fois, des passerelles chargées de tags et même de peintures dans le style bord de mer, assez inhabituelles, nous proposaient de passer au-dessus de l’autoroute ; mais non.

Mes coéquipières étaient souvent loin devant parce que je m’arrêtais constamment pour prendre des photos. Ensuite, je pédalais sec pour les rattraper, puis je buvais de l’eau tiède. (Ici, je pense que nous étions quelque part entre Roubaix et Wattrelos.)

Finalement nous sommes arrivées à Leers, la frontière belge était proche et, au-delà, le but de notre promenade, à savoir une guinguette d’Estaimpuis, où nous attendaient des frites belges et des Belges très chaleureux, comme ils le sont souvent.

Alors que notre périple touchait à sa fin, la ducasse de Marquette battait son plein, avec son glacier, sa pêche aux canards et son unique manège ; deux jeunes gens étaient assis sur la plateforme immobile de celui-ci, qui diffusait à un volume réjouissant la chanson D.I.S.C.O. Nous l’avons chantée pendant une partie de la route – jusqu’à ce que nous arrivions chez moi, où je nous ai nettoyé les oreilles avec le dernier album de Santigold, I Don’t Want: The Gold Fire Sessions, sorti le 27 juillet.

Le vide exact (26)

Quand le réveil a sonné à 5h30, ce matin, nous avons sauté du lit pour être sûres de ne pas nous rendormir. Nous nous sommes plaintes, un peu, puis plus du tout quand nous sommes allées courir. Nous avons croisé trois voitures – et quelques pelotons de cyclistes habillés comme pour le tour de France, pas très agréables à regarder (trop de fluo de si bon matin) mais plutôt inoffensifs. Nous avons fait pipi dans un champ quelque part entre Pérenchies et Verlinghem, en blaguant parce que cette semaine Antique et Joëllyne s’accordaient sur le danger d’une telle pratique (le pipi dans les champs), à savoir les tiques mal placées (tiques au cul sonne pas trop mal). Quelle n’a pas été notre surprise quand nous avons découvert qu’un marché aux puces battait son plein à Pérenchies… Il était 8h et quelque chose, la fête foraine dormait encore (l’un des manèges arbore un Goldorak grandeur nature) mais l’on pouvait acheter tout un stock des surplus militaires et d’autres machins, apparemment, ce qu’une foule considérable s’employait à faire. Nous ne nous sommes pas attardées, Dame Sam, Giulia et moi, nous avons poursuivi notre exploration de Pérenchies, nous aimons vraiment beaucoup cette petite ville et lui consacrerons prochainement un billet spécial, voire tout un National Geo – c’est pourquoi, alors même que je viens de vous parler de Pérenchies, Pérenchies, Pérenchies, je ne vous en propose aujourd’hui aucune photo mais plutôt ces vues en couleurs de Lambersart, Wambrechies et Lompret. Je manque de vocabulaire pour décrire les couleurs et leur part de lumière mais j’aime beaucoup celles-ci, un peu menaçantes. Comme si la lumière contenait de l’ombre, en fait.

Le vide exact (24) : Ombre et lumière

Si je souhaite parfois si ardemment changer de vie, c’est pour pouvoir me réinventer sans que le regard de mon entourage me ramène constamment à une caricature périmée de moi-même, une définition aussi dépassée que celle de l’hystérie (je dis ça au hasard). Dans la solitude bénie de mes courses à pied, j’aime questionner mes vieilles créances et il arrive que je me prenne de passion pour ce qu’hier encore je méprisais. Ainsi de la lumière qui écrase les photos ; certes, les ombres ont un effet déplorable sur certains détails, je ne reviens pas là-dessus, mais parfois aussi, sur des vues d’ensemble, le partage de l’ombre et de la lumière fait un petit théâtre qui me comble de joie. Il m’en faut peu (joie ≠ bonheur) et ça fait du bien, un peu de joie dans le vide exact.

(Photos prises à Wattignies, Marcq-en-Baroeul et Lompret.)