On the Flying Trapeze

Le treizième jour de ma nouvelle vie, pour la première fois, j’ai abandonné un moment mon vaisseau fantôme, Dame Sam, Dinah, Danny et Carol Anne (c’est le petit nom que je donne à l’épicéa de mon jardin, à cause de Poltergeist)

pour emprunter le chemin de halage qui mène à la métropole lilloise. Je l’avais évité autant que possible depuis l’ouverture de la chasse. Vers Bauvin, j’ai croisé un gamin qui portait un fusil cassé sur les épaules, il n’avait pas douze ans. J’ai pensé à tous ceux qui me disent garder espoir en l’avenir parce que les nouvelles générations ont compris beaucoup de choses.

Alors que je venais de traverser, non sans émotion, un bois d’Emmerin parmi mes préférés, j’ai vu au loin la Fernsehturm de Wattignies se dresser sous un ciel si beau que j’ai été surprise, quelques minutes plus tard, de retrouver la circulation cauchemardesque de mon ancien territoire. Écoutez cette campagnarde, ont ri mes amies quand je suis arrivée chez elles en grognant.

Dans le dernier train en partance de Wattignies-Templemars et à destination de Lens, j’avais envie de danser avec tout le monde, et tout le monde me parlait, comme dans un film de Capra.

J+11

Je me suis déjà fait des amis dans ma nouvelle vie. Il y a Dinah. Elle aime que je lui chante la chanson qui lui rend hommage :

Oh, Dinah
Should you wander to China
I would hop an ocean liner
Just to be with Dinah Lee

et Danny, que je vais voir presque tous les jours parce qu’il est assez isolé. Je m’arrête un moment, croise les bras sur la clôture et lui parle un peu. Désormais, il me voit arriver de loin et attend que je le rejoigne. J’aimerais qu’il vienne vivre avec Dame Sam et moi, il se sentirait moins seul et il ne dormirait pas dehors quand il gèle, mais 1. Dame Sam s’y oppose ; 2. le fermier a dû me repérer, maintenant, et je serais la première suspecte en cas d’enlèvement.

J’ai déjà participé à plusieurs raves, et je peux vous assurer qu’ici, on n’a pas peur du volume sonore. Celle-ci a eu lieu ce matin – sur l’instrumental Bird de Kelly Lee Owens.

J’ai déjà mes habitudes dans les commerces du coin, qui n’abusent pas d’anglicismes inutiles et pompeux comme c’est la mode à la grande ville.

J’ai déjà eu beaucoup fun.

Je me suis aussi cassé la figure à vélo en glissant sur un tapis de feuilles mortes gluantes alors que je me rendais dans une zone commerciale de format américain à 15 km de chez moi pour un difficilement évitable passage dans le temple suédois de l’intérieur fonctionnel mais je ne m’en plaindra pas : ça m’apprendra.

Les premiers jours de ma nouvelle vie

Le premier matin de ma nouvelle vie, je regarde le jour se lever sur le pin majestueux qui surplombe mon jardin, la maison est déjà repeinte, aménagée, rangée, plus aucun carton ne traîne. Je bois le premier thé de ma nouvelle vie.

(Comme cette publicité pour les Meubles Delefosse, ma maison mélange l’ancien et le moderne.)

J’ai dormi trois heures mais je veux saluer ce premier matin en courant dans la lumière sublime, froide et pure, avant d’attaquer les finitions de la maison avec mes proches. Les rues sont presque parfaitement désertes, comme je les aime, et les rares personnes que je croise me disent bonjour.

(Je consacrerai prochainement un billet aux dead Lidl & Aldis du bassin minier.)

Le deuxième jour de ma nouvelle vie, alors que je traverse Loison-sous-Lens en courant, je croise la plus petite fanfare de mon expérience terrestre ; elle ne joue pas très juste et les quelques personnes qui la suivent sont si renfrognées que je n’arrive pas à réprimer un rire. Je suis déçue qu’il n’y ait pas de majorettes.

(Jour de fête au cimetière de Sallaumines.)

La troisième nuit de ma nouvelle vie, je crois qu’il y a un poltergeist dans ma maison. Je suis seule à la barre d’un paquebot hanté, Dame Sam pelotonnée contre moi. Des meubles changent de place, le bois craque et la tuyauterie claque. Le jardin est plongé dans une obscurité totale et seule la silhouette du pin se détache vaguement sur le ciel, un peu inquiétante. Je me fais penser à la présentatrice radio dans le phare de Fog et à toutes ces femmes de films américains qui vivent seules dans des maisons immenses et qui n’ont pas peur. Sauf que j’ai peur.

(Un arbre de terril qui m’évoque celui de Poltergeist.)

Le quatrième matin de ma nouvelle vie, la lumière inonde la maison, des lycéens passent devant mes fenêtres côté rue et le pin, de nouveau magnifique, s’étire côté jardin. Le soir, mon père installe des verrous et bouche des trous dans la coque de mon paquebot. Mon aspirateur fait sa diva, il trouve qu’il a assez donné ces derniers jours et recrache la sciure générée par l’assistance paternelle. Dame Sam a décidé de dormir sous la couette ; je dis ok, tant que je suis célibataire. La situation m’échappe.

(I can’t give you anything but love, baby, chanteraient Cary Grant et Katharine Hepburn.)

En l’absence de connexion Internet, je ne peux pas découvrir les dernières parutions de musiciennes et créatrices sonores. J’en profite pour écouter les albums à ma disposition et me rends compte que j’ai un véritable trésor de femmes formidables sur mon disque dur. Les deux tiers des mails que je reçois depuis trois jours sur mon téléphone ont trait à mes divers abonnements : l’eau, l’électricité, Internet. Bienvenue, me disent-ils en substance, vous pouvez payer ici. Dame Sam hausserait bien les épaules, mais elle n’en a pas. Nous ne nous plaignons pas de ces menus agacements mais pensons aux éphéméroptères adultes, qui connaissent un sort bien pire que le nôtre : ils n’ont ni pièce buccale ni tube digestif, parce qu’ils ne vivent pas assez longtemps pour avoir l’occasion de s’alimenter. Poignante solitude de qui n’a pas de bouche. J’aime autant me passer de stimulations électroniques, et Dame Sam d’épaules.

(Je profite du wifi dans le TGV pour poster ce billet, le sixième jour de ma nouvelle vie – en route pour l’Olivier, où m’attend le service de presse du Sel.)

(Pierre solitaire de Pont-à-Vendin.)

Le cinquième jour de ma nouvelle vie, je passe outre un panneau ATTENTION CHASSE et cours pour la première fois sur un terril, au long de petits chemins noirs qui serpentent entre les bois, les étangs, les marais, le canal et des nappes de champignons ; l’odeur d’humus est rehaussée par le soleil et les oiseaux d’eau pérorent joyeusement.

Plus tard, je trouve un endroit où j’aurai plaisir à faire les courses dans ma nouvelle vie, à cinq minutes de chez moi ; c’est une supérette des années 80, biscornue, avec des recoins, des marches et une cabine de photomaton au fond, près des ustensiles de cuisine et des fournitures scolaires. Mon manuscrit en cours d’écriture s’est augmenté aujourd’hui d’un chapitre de cinq pages décrivant le nettoyage d’une cuisine. J’étreins la densité du réel.

Beautés et merveilles

J’inaugure aujourd’hui la rubrique Splendeurs et merveilles . Le titre fait référence à cette image bien connue des plus fidèles lecteurs de ce blog puisqu’on la trouve dans deux autres billets, l’introduction à la rubrique Kitsch et lutte des classes et le billet 27 ans plus tard qui marque le passage à l’acte 3 de ma vie et mon retour dans le bassin minier. Si le « Beautés et merveilles » du monde ci-dessous est un symbole marquant de mon acte 2, mon (re)nouveau territoire mérite bien un « Splendeurs et merveilles » et je vais m’employer à vous le montrer. Je suis comme ça, ne me remerciez pas.