Michoko (1)

Bienheureuse petite fille, qui aides ta mamie à ranger les courses dans le coffre de la voiture. Bienheureuse petite fille, que divertissent les albums de coloriage et les perles en plastique. Bienheureuse petite fille, qui cet après-midi tremperas de grandes tartines dans le chocolat chaud. Bienheureuse petite fille, qui apprends les tables de multiplication en sautant à cloche-pied dans le jardin.

Un jour il y aura l’amour comme une aiguille à tricoter dans tes intestins, il y aura l’argent, le ménage, les tampons hygiéniques, la solitude, l’alcool, la mort, ta mamie aura vieilli et sa peau deviendra translucide, ton papa et ta maman ne souhaiteront plus que tu leur dises je t’aime, on t’encouragera à porter des jupes, à travailler, à procréer, à baisser le son, tu voudras acheter des choses dont tu croiras avoir besoin, on demandera ta signature sur des papiers de toutes les couleurs et tu respireras des micro-particules.

Allez, reprends un Michoko.

Talking Heads : Once In A Lifetime

(Je viens de retrouver deux textes, écrits il y a plusieurs années, où il est question de Michoko ; je les aime bien. Je posterai prochainement le deuxième.)

yodel-ay-ee-oooo

Vous êtes nombreux à réclamer moins de yodel, aussi ai-je décidé de m’orienter vers d’autres types de montagnes ; vous ne viendrez pas vous plaindre de ce que mes choix musicaux sont trop sombres, maintenant. De toute façon, la scène de La mélodie du bonheur dans laquelle Julie Andrews chante The Lonely Goatherd est trop riche en enfants joufflus pour figurer sur ce blog. C’est que j’ai une charte, figurez-vous, je cultive une certaine décence. Je me contenterai donc d’un clin d’œil au film de Robert Wise dans le titre raffiné de ce billet. Ensuite, je ferai une pause dans les chalets : il y en a trop, dans les parages.

(Rue Amand Ostande, La Madeleine.)

Silver Apples : Misty Mountain

Hantée

(Avenue de la Délivrance, Lomme.)

Loren Connors et Suzanne Langille : Haunted House

Pour l’occasion, ce texte tiré de mon recueil Collier de nouilles (Les Carnets du Dessert de Lune, 2008.)

« auto-combustion pour un château dans le ciel

Elle a laissé tomber son panier ; une tomate a roulé jusqu’au bas de mon perron, meurtrie de marche en marche comme un genou d’enfant, puis comme un œil poché, puis dans les graviers de mon allée comme les entrailles d’un Sudiste sur les braises de Gettysburg. Le gravier était rouge de son jus.
J’ai regretté de ne pas pouvoir fermer les volets.
1215 secondes ont tinté dans la grande horloge murale.
C’est finalement la voisine qui l’a trouvée, Victoire, la voisine de droite _ je veux parler de ma droite. Elle a aperçu Suzanne et lâché le pot de confiture qu’elle portait dans le creux du bras : j’ai craint qu’elle
à son tour
mais non. Le pot ne s’est pas cassé, par contre son couvercle de papier translucide s’est détaché et l’élastique qui le maintenait a filé dans mes bégonias. Il y eut beaucoup de nourriture répandue sur mon gravier ce jour-là.
Victoire est repartie chez elle en trottinant de son pas si étrange, sans flexion ni extension.
138 secondes ont tinté dans l’horloge.
Les pompiers ont emmené Suzanne et j’ai deviné à leur mine qu’elle ne reviendrait pas.

Suzanne était mon parfum, de beurre fondu, de poivre et de café trop fort. Ma musique, aussi, de jingles et de romances bêlantes.
Cette nuit-là, j’ai perdu toutes mes tuiles.
Et les semaines suivantes, je n’ai pas ouvert les volets. Je sentais le renfermé, mon papier peint roulait au bas de mes murs en un tas de peaux mortes.
Je priais Dieu de m’envoyer une entreprise de démolition. Rasez-moi, qu’une résidence pousse sur ma dépouille.
Mais quand cet après-midi un agent immobilier m’a profanée, vantant mes charmes à ce couple breton, j’ai pris ma décision.
La chaudière a acquiescé bruyamment.

Mes poutres craquent, mes vitres sont trouées, mes murs ondulent, l’horloge s’est enfin tue.
C’est Suzanne qui m’avait fait construire : je serai sa maison là-haut, là-haut vers où tendent mes volutes. »

Rocky

Comme promis, voici Rocky. Je n’ai toujours repéré aucune maison avec chien de fenêtre + boîte aux lettres en forme de chalet mais je ne désespère pas ; je continue d’arpenter la banlieue lilloise en courant pour vous rapporter des images de mon territoire prolétaire et post-industriel bien-aimé, sûre qu’un jour, je tomberai sur la perle des perles (tête de chien + boîte aux lettres chalet, ou maquette de bateau dans la fenêtre + Mickey Mouse peint d’après modèle sur la remise, etc.) En attendant, demain vous ne couperez pas à un chalet de plus, c’est comme ça, c’est moi qui décide. Pour le yodel, on verra.

Ainsi Rocky est-il le meilleur ami de l’honnête homme tel qu’on le concevait au XVIIème siècle et tel qu’il existe encore, manifestement, rue du Pré Catelan à La Madeleine.

Lucky

Cette série de chalets manque de chien, alors je l’interromps le temps de vous présenter un cousin de Gypsy, Gipsy et Gypsi (qui sont frères, l’ai-je précisé ?), rencontré boulevard Napoléon Ier à Mons-en-Baroeul.

Matt Elliott : The Dog Beneath The Skin

Demain, découvrez Rocky, le meilleur ami de Lucky – et de l’homme !

22h22

il est 22h22 je fume à l’intérieur de ma maison
elle ne prend pas feu

c’est l’événement le plus violent qui se soit déroulé ici depuis six mois
si l’on excepte ce qui se passe dedans moi dans ma maison
rien ne prend feu

cette nuit dans un hôtel j’ai ri
tandis que je ne dormais pas
d’imaginer que l’on me demandait
comment ça s’était passé alors je répondais
que nous n’avions pas pris feu

maintenant je fume une cigarette dans ma cuisine
je ne suis plus la si sage je ne suis plus
comme il faut
et bien que ce soit exceptionnel bien que je vienne de manger
debout un reste d’avant-hier à même la casserole

après une journée d’errance avec un déjeuner
de graines sur un banc
menacée par des pigeons gras

bien que je n’aie pas causé d’incident métropolitain

bien que je trouve un sens à la revanche
de fumer pour la première fois assise
dans la cuisine où je mange habituellement debout en écoutant
la radio comme si elle émettait depuis une autre galaxie

assise coupable avec le carnet où je consigne ces mots
je me sens dégénérée
encombrante

cette cigarette se glorifie de son unicité et je n’ose
lui faire part de mon expérience en la matière je n’ose
lui dire tu sais
solitude n’est pas exception et quoique
différente tu n’existes pas plus qu’une autre que n’importe
quelle autre

tiens
te voilà déjà consumée

Judy Garland : You’ll never walk alone

L’appel de la montagne

(Rue Parmentier, Mons-en-Baroeul.)

Et comme le chalet est à nos paysages ce que le yodel est à la country :

Jimmie Rodgers : Blue Yodel No 1

Voici un extrait d’un roman que j’ai écrit en 2010, roman que je ne reprendrai pas mais avec lequel j’ai passé d’excellents moments ; il s’appelle Toutes les voix enfuies et porte sur les racines des musiques populaires américaines. Quatre amis vivent dans un espace-temps bien à eux ; leur vie et leurs certitudes sont bouleversés par l’arrivée dans leur sanctuaire d’une jeune femme bien en phase avec le monde contemporain et ignorante des subtilités du blue yodel ou des différences entre minstrel blackface et vaudeville. Le dialogue suivant porte précisément sur le blue yodel.

« Quand Jimmie Rodgers pousse les premiers Yodel-Ay-Ee-Oooo, Rita éclate de rire.
– C’est quoi ? C’est tyrolien ?
– Ce yodel est aussi américain que le Coca-Cola, rétorque Armand.
– N’abuse pas, je soupire. Les origines du blue yodel restent très controversées.
– On s’accordera au moins sur le fait qu’il est né à Hawaï.
– Mais ça laisse complet le mystère de ses racines, intervient Paul. Selon certaines sources, le yodel hawaïen serait complètement distinct du yodel européen. Il serait la combinaison des chants traditionnels de l’île, aux techniques vocales naturelles, et du falsetto qu’y ont apporté les vaqueros mexicains venus endiguer dans les années 1830 l’invasion de vaches, tenues pour sacrées par les autochtones depuis que des européens leur avaient fait cadeau d’un petit cheptel.
– Pas leur combinaison, je corrige : leur alternance.
À mon propre insu, je me suis laissée happer par la discussion que j’avais d’abord tenté d’éviter.
– Exact, m’accorde Paul avant de reprendre : D’autres sources, qui situent la naissance du yodel américain au même endroit, y voient l’apport direct de deux missionnaires allemands qui dirigeaient le Boys Choir hawaïen, Henry Berger et Theodore Richards ; selon cette version, ce serait d’un yodel purement européen que les chorales auraient embelli les chants indigènes.
– Ce n’est pas aussi tranché, dit Kate : on peut aussi imaginer un effet conjugué du yodel européen et du falsetto mexicain sur le folklore local. En tout cas, l’apport mexicain est une certitude ; et ce n’est pas le seul puisque le ukulélé et la guitare steel sont dérivés des guitares mexicaines laissées en cadeau par les vaqueros une fois leur tâche accomplie.
– Le ukulélé descend de la braguinha, objecte Armand : un instrument portugais, et non pas espagnol.
– Tant que ce n’est pas finlandais, glousse Rita.
Puis elle plaque la main sur sa bouche, gênée d’avoir entaché d’une blague potache un débat de si haute volée ; Paul, Kate et moi rions avec elle pour la raison précise que cette blague replace le débat à son réel niveau, et Armand avec lui.
– De toute façon, grogne celui-ci, rien de tout cela n’a jamais été prouvé. On trouve des traces de yodel dans les minstrel shows, en territoire parfaitement américain, dès 1847.
– Selon cette théorie, dis-je, Daniel Decatur Emmett, le principal compositeur et plus célèbre interprète du genre, se serait inspiré d’artistes européens dans son exploitation du yodel. Il avait voyagé.
– Ridicule, insiste Armand : le premier yodel d’Emmett date de 1859, or Tom Christian avait complètement intégré le yodel à son spectacle de minstrel dès 1847.
– Tu y étais ? je ricane.
– Un fait parfaitement vérifiable, Paul prend un ton conciliant, est que Walter Scott décrivait déjà le yodel comme très présent sur les scènes britanniques dès les années 1830. Les voyages entre le Vieux et le Nouveau Monde étaient assez fréquents pour que les modes parviennent à traverser un océan.
– Une seule certitude, je conclus : au début du dix-neuvième siècle, le yodel poussait très fort, de toutes parts, avec la ferme intention d’éclabousser les musiques populaires américaines, il s’immisçait par toutes les brèches : un missionnaire allemand posait son balluchon à Honolulu ? Un vaquero poussait la chansonnette sur son cheval à Kailua ? Un lecteur de Walter Scott migrait à Chicago ? Le yodel en profitait, il était de tous les voyages, de tous les bagages, et il était ambitieux, déterminé à percer par tous les moyens. Dernière remarque, j’ajoute sur un ton confidentiel à l’oreille de Rita, ce que tu entends là n’est pas le premier yodel enregistré sur un disque de country, il aurait au moins deux prédécesseurs, chez Riley Puckett et Emmett Miller.
– J’aurais dû prendre des notes, Rita commente sans malice, je ne retiendrai jamais toutes ces informations.
– Rien que de très dispensable, dit Armand. »