Veille paradoxale

je sais où tu es, je sais à quoi ça ressemble, je vois l’ascenseur, ton visage dans le miroir de l’ascenseur et ta bague sur le mug
je sais où je suis, assise sous un chat qui meurt, que ses pattes ne portent plus, qui ne se débat pas quand je lui nettoie le cul avec un gant en caoutchouc, un chat dont les dernières volontés sont de mourir sur mes genoux
ce sera peut-être aujourd’hui et je ne pourrai plus toucher son petit corps
comme si sans vie ce ne pouvait plus être son petit corps ce petit corps qui dort sur moi depuis dix-sept ans

je sais combien de kilomètres et de degrés Celsius séparent ta chaise de ma chaise
je sais combien de cigarettes tu as fumées à quelle heure

parfois j’arrive à rire de tout très fort beaucoup trop fort
de toute cette absurdité que sont la vie, la mort, la matière, les Rideaux et Voilages, les ongles des orteils, la campagne électorale, les yaourts aux fruits et l’amour
et parfois mon propre rire ne me porte plus alors je me laisse dériver dans le néant, je lâche l’affaire, cette grande affaire à laquelle on est censé prendre part
et là, même la musique est silence, même le rire est silence
il n’y a plus d’atmosphère
le ventre est vide et le regard calme et la bouche fermée
pourtant on ne meurt pas on regarde le monde de loin on pivote on est tête en bas dans le néant sans résistance musculaire possible
c’est une veille paradoxale

Caribou : Sun

de quoi je suis capable

Au vert

Rue de la Filature, à Hellemmes, trois voisins en quête d’authenticité :

(Ce chalet du Nord m’avait échappé jusqu’ici : trop fort !)

En écho, cet extrait d’un de mes projets en cours :

« Les voisins condamnés au même ne se fondent pas dans un tout indivis. Ils tâchent de se distinguer par les travaux manuels, modifiant leur petite boîte d’origine autant qu’ils le peuvent, parfois par une excentricité paysagère débridée. Certains propriétaires couvrent de pierres, de brique ou de céramique les parements d’origine, peignent les briques en couleurs pastel. Les plus audacieux tâchent de transfigurer radicalement la boîte, creusent des niches de saints ou fixent de fausses gargouilles entre les fenêtres de l’étage, remplacent la haie qui clôture leur jardinet, côté rue, par une rangée d’angelots en plâtre, dessinent sur leurs pelouses des jardins français, anglais, japonais, creusent des mares, érigent des statues, des maquettes de moulins à hauteur d’épaules, taillent leurs arbres comme des caniches. Il en est qui transforment en chalet suisse leur maison apparentée bel-étage ou G.M.F., d’autres qui règnent sur un Versailles miniature, des nains de jardin pour vassaux ; d’autres encore entretiennent une minuscule ferme en ville, cultivant leur potager au milieu d’accessoires rustiques tels que botte-cul, lampe à pétrole ou pompe manuelle. »

Conne

Parce qu’il faut vraiment être con pour écouter Schubert quand on a déjà un pied dans la Deûle.

Franz Schubert : Andante con moto du Trio pour piano et cordes No. 2 en ré majeur.

Dauphins

Vous êtes nombreux à vous plaindre de ce que certains des chevaux présentés précédemment ici n’étaient pas heureux puisque domestiqués (vous ne m’épargnerez donc rien, votre invention n’a pas de limites quand il s’agit de me tourmenter). Ces dauphins sont assurément des dauphins libres et donc épanouis, d’ailleurs vous voyez bien que certains sourient. Je refuse de recevoir une seule plainte à ce sujet, je vous préviens.

(Rue Philippe de Girard, Lomme.) Dans l’angle inférieur droit, un cousin de Gypsy, Gipsy et Gypsi vous salue bien (sans cesser pour autant de monter la garde).

(Lomme toujours, mais je suis dans l’incapacité de dénoncer plus précisément : petit bug de mémoire ; il faut dire pour ma défense que Lomme est un paradis des Rideaux et Voilages et que l’on finit par avoir le tournis, au milieu de toutes ces splendeurs, par ne plus savoir où donner de la tête ni distinguer l’est et l’ouest.)

Addendum : Rue du Général de Gaulle, à Mons-en-Barœul, de véritables amoureux du dauphin ont posé plusieurs voilages différents sur leurs fenêtres, présentant des dauphins diversement heureux et symétriques. C’était ma pêche du matin, si j’ose (vous allez encore m’insulter par sms, je le pressens).

Détails de leur bonheur :

Sol Hoopii : Hula Girl

Offres de services

Vous êtes très peu nombreux à solliciter mes talents de DJ (peut-être parce que ce n’est pas la saison des communions), aussi ai-je décidé de me lancer dans de nouvelles auto-entreprises

Pour commencer, je serai votre nouveau point relais (sans drone). L’idée lumineuse m’en est venue à l’instant, tandis que je contemplais, posés sur la table de ma cuisine, le fabuleux sac banane que je dois restituer à une amie étourdie et le colis que j’ai réceptionné pour ma voisine.

Ensuite, vous avez un groupe de musique et vous voulez lui donner un nom qui remplira les salles ? Laissez-moi vous faire une liste de propositions. Ça vous coûtera un peu moins cher que le set de DJ, en plus. Cette idée-là m’est venue hier soir, lors d’une discussion entre amis dont je préfère taire la teneur et au cours de laquelle est apparue l’expression « inverted nipples » (n’en tirez pas de conclusions hâtives, je vous prie) puisque nous parlions anglais. Inverted Nipples au Grand Mix, ça sonne bien, non ? Et Fatal Psoriasis à l’Imposture, hein ? Vous voyez ? Faites-moi confiance.

Je profite de cet encart publicitaire pour signaler que je n’ai encore reçu qu’une candidature pour le club de réflexion « kitsch et lutte des classes » – candidature acceptée, je le précise, pour preuve que rien n’est perdu d’avance et que vous pouvez toujours tenter le pigeon. Mais si vous ne vous montrez pas plus réactifs, sans vouloir être désagréable, je vais devoir fixer une date limite pour le dépôt des dossiers.

Blandine’s blender

Blandine regarde le blender
comme s’il venait d’avoir
un comportement embarrassant
il est
nous dit-elle
tout ce qu’il reste de son mariage

après son départ nous rions
au sixième étage
rue Sainte-Isaure car nous jamais
nous n’aurons ni le blender
de Blandine ni
son amertume nous sommes
tellement au-dessus de tout ça
le 22 août sans ascenseur

je pense à elle
tous les jours maintenant
que les flamands roses sont
réduits au plastique criard
je vois son blender
au bord de l’évier
un grille-pain dans mes bras

Roxy Music : In Every Dream Home a Heartache

Cygnes + cactus

Vous êtes quelques-uns à me faire part d’une souffrance morale liée aux Rideaux et Voilages (un message parle précisément de « tristes voilages » et j’ai envie de lui répondre : où a-t-on vu qu’un cheval au galop était triste ?) mais, je suis désolée, je ne fléchis toujours pas – ni ne rembourse vos psychanalyses, vous avez rêvé.

(Toujours rue Philippe de Girard à Lomme – c’est devenu, vous le comprendrez, l’une de mes rues préférées : tant de richesses culturelles !)

Julee Cruise : The swan

Family

À l’issue d’un débat de plusieurs mots sur les Rideaux et Voilages, il m’est apparu que j’aimerais réunir un groupe de travail pour étudier les liens entre kitsch et lutte des classes. Ce groupe s’appellerait d’ailleurs « Kitsch et lutte des classes », de même que ses opuscules, numérotés entre parenthèses. Si, comme moi, vous n’avez aucune compétence particulière pour aborder ce passionnant sujet, n’hésitez pas à postuler pour m’accompagner dans la grande aventure socio-esthétique, dont je subodore qu’elle sera très expérimentale et empirique. Envoyez-moi vos dossiers de candidature à l’adresse habituelle ou par pigeon, ça changera de vos messages assassins concernant les Rideaux et Voilages. Autant vous prévenir, je ne lirai pas les dossiers incomplets ou assortis d’injures.

En attendant, je vous offre ce portrait de famille agrémenté de colombes.

(Rue de Rouges Barres, Marcq-en-Barœul.)

Sur mes propres photos de famille, ou plutôt sur les photos de ma propre famille, je n’arrive jamais à saisir les colombes dans cette posture précise ; ou alors elles ont les ailes floues, c’est frustrant ; ou alors Joe essaie de les choper, c’est agaçant (Joe, c’est mon chat).

The Stranglers : Let Me Introduce You to the Family