Le vide exact (6)

Comme promis, cet extrait de mon requiem en cours d’écriture.

« Sur le plan allégorique, l’on pourrait facilement expliquer que j’éprouve l’été comme une torture – le ciel dégagé sur l’infini et, sous son rictus, la lumière crue projetée sur l’insignifiance de toutes choses terrestres. Mais je dois constater que, pour la plupart des gens, l’été représente tout autre chose : sortir de chez eux sans veste semble leur être un motif suffisant de bonheur. »

« Si j’aborde chaque été avec le même dangereux frémissement, les précédents m’apparaissent, rétrospectivement, auréolés de légende ; leur couleur et leur acoustique particulières me reviennent avec une prégnance hallucinée dont je n’exclus pas que mon esprit leur appose un filtre flatteur. Est-ce parce que j’envisage comme une forme de gloire d’avoir surmonté tant de fois l’épreuve qu’est pour moi l’été ? Longtemps, je l’ai pourtant considéré comme ma saison préférée. Je ne pense pas qu’il s’agisse de masochisme. Au fond, la douleur m’assure d’être vivante, dans la mesure où, paralysant les automatismes, elle ne permet pas que j’entreprenne rien ni esquisse aucun mouvement sans en avoir la pleine conscience. Certains mammifères marins ne connaissent pas le sommeil paradoxal parce qu’ils ne respirent pas de manière mécanique mais volontaire : s’ils n’y pensent pas, ils meurent. L’été, je suis une sorte de mammifère marin. »

« L’été, tout le monde me manque, les morts, et ceux dont je n’entendrai plus jamais parler, et ceux que j’ai perdus par la force centripète que l’on appelle destin ; même ceux qui sont simplement partis en vacances me manquent et leurs cartes postales me font convulser. Je vois mieux le désert que c’est ici bas sans eux tous. Un jour, quand le dernier être humain qui aura gardé la mémoire du dernier d’entre nous viendra nous rejoindre dans le néant, ce sera comme si nous n’avions jamais existé. Nous aurons aimé comme on crie dans l’eau. »

(Photos prises à Montreuil, Loos et aux Buttes Chaumont.)

Avec Marie-Eustache et nos amis – l’art & essai

ce soir je vais au cinéma avec Après-Que+Indicatif
j’ai déjà réservé les places parce que généralement les films mongols passent dans de toutes petites salles
on ne sait jamais : s’il se trouvait une autre bienheureuse ayant trouvé indicatif à son après-que, et qui décidait le même soir d’emmener cette dernière, sa Marie-Eustache et leurs amis au cinéma, c’est un coup à vous faire salle comble
je n’ai pas compris pourquoi la dame du guichet m’a demandé s’il s’agissait d’un groupe scolaire : ai-je une allure de professeur, avec mes bottes en caoutchouc à fleurs et mon kilt rose ?
en tout cas, ces tarifs de groupe, c’est bien pratique

Avec Marie-Eustache et nos amis – « après que » + indicatif

aujourd’hui, nous sommes fourbus de bonheur, avec Marie-Eustache et nos amis
car dans ma quête Internet de la nouvelle âme sœur, nous avons trouvé
(je trépigne intérieurement rien que d’y penser)
une jeune personne qui n’ignore pas qu’ « après que » est suivi de l’indicatif
nous avons découvert cette merveille au détour d’une petite phrase apparemment anodine que m’avait adressée cette perle rare :
« lovetolove dit : Je me suis rendu compte que j’étais triste de te quitter hier soir, après que tu t’es déconnectée pour préparer ce couscous »
(Marie-Eustache et nos amis commençaient en effet à trembler de faim, ce soir-là)

eh bien quand nous avons lu cette phrase tout à l’heure, nous avons dansé de joie devant l’écran jusqu’à ce que nos rotules semblent articulées à nos chevilles : c’est la fille qu’il me faut, nous le sentons, Marie-Eustache, nos amis et moi-même
dommage que, à bout de patience, semble-t-il, ce bijou se soit déconnectée en précisant qu’elle me tenait pour une mufle ; il est vrai que j’ai dansé assez longuement avec Marie-Eustache et nos amis
je devrais peut-être acheter une webcam pour éviter à l’avenir les malentendus de ce genre

Le vide exact (5)

La narratrice de Push the push button (voir Le vide exact (4)) tente d’élucider le mystère qu’est pour elle l’été ; vers la fin, elle se propose la réponse suivante, que je scinde en deux paragraphes pour votre confort de lecture.

« Ce vertige est climatique et culturel. Ce n’est pas d’avoir été assise muette sur un divan près de Dzung dans la chaleur figée, ce n’est pas d’avoir cherché de ville en ville le visage de la sécurité et de la chaleur, ce n’est pas d’avoir vu mes cousins s’éloigner de moi lentement dans le flou d’avant le générique, ce n’est pas d’avoir senti mes dents tomber tout un été, ce n’est pas d’avoir pris l’alcool pour un lien affectif, ce n’est pas d’avoir été seule au point de devoir m’inventer une vie. »

« C’est de ne pas avoir eu besoin de parler avec Dzung parce que Sonic Youth le faisait pour nous, et d’avoir perdu Dzung, c’est de ne plus jamais arriver quelque part avec l’espoir de trouver Dieu ou Dieu sait quoi, c’est de ne plus avoir envie de construire cette maison familiale pour rester toujours tous ensemble, comme à l’école primaire, c’est de ne plus penser que j’ai des dents, comme si elles m’étaient dues, c’est de ne plus jamais voir ces gens tels que l’alcool les avait transfigurés à mes yeux, de savoir qu’ils n’existeront plus jamais ni pour moi ni pour personne dans leur aura éthylique, c’est de ne plus pouvoir serrer dans mes bras ces personnages que j’ai inventés comme des Ève futures, plus tangibles que ces millions de visages sans affect, parce que je ne suis plus tout à fait la même folle, jamais tout à fait la même folle, c’est de penser que je ne serai plus jamais moi quoi que je devienne puisque rien autour n’est plus pareil pour porter les mêmes ombres sur mes contours et me faire exister, me donner la forme et consistance que j’appelle moi, que j’identifie comme moi, puisque rien ne sera jamais rejoué. »

Vous constaterez demain que mes conclusions de 2017 ne sont pas très loin de celles-ci puisque je vous livrerai un court passage de mon requiem en cours d’écriture.

Causeries

Où suis-je ? Dans une prairie vallonnée ?

Non, je suis à la gare TGV Champagne-Ardenne, au retour de ma dernière rencontre en bibliothèque de l’année, et ce fut un très joyeux final, avec de la musique et des rires. Nous avons écouté Maria Callas et Howlin’ Wolf, mais aussi les Disintegration loops de William Basinski. Merci à Richard Dalla Rosa pour son invitation à ses Causeries du mercredi.

J’aime les gares TGV, ces structures futuristes au milieu des champs. On y trouve des fleurs mutantes telles que celle-ci :

Mon amie Claire les appelle pustulis yellowis mais si vous avez une idée moins saugrenue de ce dont il s’agit, merci de m’envoyer un pigeon.

Avec Marie-Eustache et nos amis – l’abduction extraterrestre

cette nuit j’ai été victime d’une tentative d’abduction extraterrestre
une soucoupe volante a dardé vers moi son faisceau lumineux et j’ai commencé mon ascension dans la lumière blanche mais il semblerait que Marie-Eustache et nos amis aient été malencontreusement happés à ma suite
c’est alors que le faisceau lumineux s’est mis à crépiter puis la soucoupe volante à émettre des spasmes comme un four à micro-ondes plein de boîtes de cachous
heureusement, nous n’avions eu le temps de monter que d’un ou deux mètres alors la chute ne fut pas trop douloureuse, pour Marie-Eustache, nos amis et moi

Le vide exact (4)

La narratrice de Push the push button se demande pourquoi l’été la plonge, chaque année, dans une crise existentielle aggravée d’une insécable mélancolie. J’ai écrit la première version de ce roman apocalyptique en 2003 (il a fait l’objet d’une édition revue et corrigée* en 2014 chez Pocket) et je dois bien constater que mes interrogations n’ont guère changé.

« On dirait que l’été ne me convient pas, chaque fois je crois sombrer dans la folie, submergée de sensations douloureuses, lancinantes, que je suis incapable de démêler. Cette année, avec la canicule, je sens ma raison ramper dans l’ombre, vers un recoin insoupçonné de mon cerveau où elle pourra se tapir haletante et où je ne risque pas de la retrouver. (…) il va encore falloir que j’affronte l’infini mystère de l’été. »

« Cette fois je ne vais pas me laisser terrasser par l’été comme une vulgaire pelouse, cette année tout ira bien, même s’il me semble être assise là depuis des millénaires, sous la fraîcheur relative des persiennes mi-closes, les yeux perdus dans le bitume jaune, et cette musique… Qu’est-ce que c’est que cette musique ? »

« (…) j’aimerais ne rien avoir d’autre à faire que de laisser suinter par tous mes pores l’atmosphère indicible de l’été, son air doré chargé de mysticisme et de solitude comme des pollens, des poussières affolées dans le faisceau d’un projecteur, j’aimerais rester là simplement à l’affût de ce que l’été tâche de me dire, une fois de plus, l’été a beaucoup de choses à dire, plus encore qu’un explorateur, un dalaï-lama, un prix Nobel et un punk réunis, mais je ne comprends pas ce que c’est, pourtant je me suis toujours tenue disponible. J’aimerais continuer, pouvoir consacrer un été de plus à ces messages subliminaux, poser un disque, là, sur le silence jaune, regarder mes poils se dresser, me jeter dans la fournaise des rues éloquentes et me mêler à la cacophonie comme le coup de feu à la symphonie dans L’Homme qui en savait trop, pendant le coup de cymbale, happée par le flot de sens inouï, inversement proportionnel à l’activité des rues. »

Demain, dans Le vide exact (5), ma narratrice tentera d’apporter une réponse à toutes ces questions. Stay tuned…

* C’est le moment de le commander, il sera bientôt retiré de la vente pour propos subversifs (enfin, très exactement, parce que vous ne vous l’arrachez pas…)

L’événement

Le jeudi 8 juin, à 20 h au Liquium*, ne manquez pas la première mondiale de Mes petites amoureuses, lecture musicale, avec Clémentine Collette (aka Clemix, Nasty Candy & Coco Lipstick, Panda Royal, etc.) et moi-même. Entrée gratuite. Réservation pas vraiment nécessaire ni particulièrement souhaitée. Durée : 35′. Pas d’entracte.

(Merci de ne pas jeter ce tract sur la voie publique, Myn et moi craignons que Dallas ne nous trouve et ne nous intente un procès pour utilisation de son icône à des fins LGBT.)

* 71, Rue Jeanne d’Arc, à Lille – à l’angle de la rue Barthélémy-Delespaul. 03 62 92 91 41 (mais n’appelez pas Myn pour rien, les blagues téléphoniques ne l’amusent vraiment plus). Le Liquium a également une page Facebook : tapez, vous trouverez.

Avec Marie-Eustache et nos amis – le rendez-vous

aujourd’hui, j’ai décidé de reprendre en mains mon cœur récemment brisé
j’ai donné rendez-vous à une jeune fille avec qui j’avais préalablement parlé de cinéma mongol sur un site Internet
je suis allée au rendez-vous avec mon plus beau foulard, des gouttes de Miracle derrière les oreilles, Marie-Eustache et nos amis
j’étais très anxieuse tandis que nous attendions l’arrivée de la jeune fille dans ce restaurant chic
« qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? » a-t-elle dit, la mufle, quand le maître d’hôtel l’a menée à notre table de seize
« ce foutoir », je me suis fâchée très rouge, « c’est Marie-Eustache et nos amis »
puis j’ai fièrement quitté le restaurant avec Marie-Eustache et nos amis

Le vide exact (2)

Je l’évoquais hier, le voici : Un 22 septembre sur mon boulevard, dans mon recueil La fin du chocolat, paru en 2005 aux Carnets du Dessert de Lune :

« niches de saints désaffectées, entre H&M et Sony (4×5 m)
Kim Gordon crie I wanna be your dog
les arbres ploient sur le ciel bleu, balayés par des mèches de mes cheveux
des hommes en costume cravate discutent devant un restaurant, la veste sur l’épaule
un hôpital gériatrique avec vue sur Kiloutou

il n’y a donc que nous dans cette ville aujourd’hui »

(J’ai pris ces photos sur le même « Grand Boulevard » en juillet 2005.)

Sonic Youth : Freezer Burn & I Wanna Be Your Dog