Photos : Au collège

En 2014, j’ai eu l’occasion de prendre des photos dans mon ancien collège, le collège Curie à Liévin, désaffecté depuis plusieurs années, quoiqu’un concierge et sa famille vivent toujours dans un logement de fonction sur le site – dont voici le plan :

J’ai passé deux après-midi à revisiter tous les bâtiments, que le concierge avait ouverts à cette fin, deux après-midi dans le silence et les bâtiments vides, ces mêmes bâtiments dans lesquels le vacarme de l’adolescence m’avait broyée à la fin des années quatre-vingt. Voici quelques-unes de ces photos, ainsi que certains des textes écrits à l’époque pour les accompagner.

Les murs des collèges ne résonnent pas de notre passage comme des peintures rupestres, nos graffitis sont poncés sur les surfaces horizontales et verticales, grattés, décapés, étouffés sous la peinture, à moins que les générations nouvelles ne les recouvrent comme des tatouages ratés. Nous ne laissons pas notre empreinte dans les collèges mais eux laissent leur empreinte en nous, dans nos structures mentales. Pas seulement ceux que nous y côtoyons, ceux qui nous édifient, nous enrichissent, nous humilient, nous attendrissent, mais aussi le bâtiment lui-même, son crépit granuleux, multicolore, le bois qui barde sa partie supérieure, ses portes qui grincent à mi-couloir sans que l’on sache quelle est leur fonction.

Mon collège n’est pas un préfabriqué, me dit-on, mais ce disant on ergote car il s’agit malgré tout d’un collège minute, d’une construction modulaire avec des panneaux en béton posés sur une structure métallique. Si l’on tendait une flamme vers l’un des innombrables rideaux asphyxiés de poussière, le bâtiment brûlerait aussi vite qu’une caravane. C’est ce qui est arrivé au grand frère de mon collège, à Paris en 1973, rue Pailleron dont l’Histoire a retenu le nom, où l’incendie criminel a fait vingt victimes. L’établissement n’avait pas quatre bâtiments de plain-pied comme le mien mais un seul de quatre étages, il s’est effondré, rétracté comme un lampion de papier chatouillé par une allumette. Aujourd’hui, on dit de mon collège que c’est un Pailleron – et non un préfabriqué – comme s’il était éclaboussé par le souvenir du drame.

Le drame parisien a une empreinte plus profonde que nous sur notre collège, pourtant nous continuons de le dire nôtre, comme s’il était beau, aimable, attachant, comme s’il était notre Alsace et notre Lorraine, un jour nous serons jaloux de ceux qui graveront sur nos tables des noms nouveaux que nous ne connaîtront pas, nous dirons toujours que ce sont nos tables. Nous serons jaloux de ceux qui accrocheront leur veste à nos patères comme si elles étaient fixées là pour nos seuls anoraks.

Nos professeurs même resteront à nous plus qu’à quiconque, plus qu’aux suivants et plus qu’à leur propre famille, nos professeurs des mascottes dont la vie entière se déroule sous nos yeux, dans l’enceinte du collège. On l’éteint la nuit.


Dans les couloirs du collège on ne peut pas s’isoler, seulement parler dans les oreilles à l’abri du brouhaha comme si l’on complotait, tâchant de mépriser les chamailleries de l’adolescence, ces vexations qui font naître en nous, indélébiles, la honte de notre corps, de notre peau, de nos lunettes, de nos vêtements, de nos parents, surtout s’ils sont professeurs dans l’établissement.

La mère de Virginie est professeur de mathématiques, nous l’avons en cours, Virginie fait mine de ne pas entendre ce que les autres disent de sa mère comme elle fait aussi semblant de ne pas avoir mal quand elle reçoit un cartable à toute volée car les couloirs du collège sont aussi des couloirs aériens.

Les collèges ont un ciel tumultueux, parcouru de boulettes en papier chauffées par le souffle des garçons dans les stylos-bille éviscérés, de petits papiers pliés contenant des messages privés, de giclées d’encre dirigées vers le dos des professeurs, de vibrations produites par les doubles-décimètres en plastique actionnés au bord des tables pour interférer avec le cours.

Dans les couloirs on trouve des grossièretés gravées sur les murs mais moins que sur les portes des toilettes. Les murs des couloirs et du préau accueillent beaucoup de PD et de PUTE parce que ça s’écrit si vite, incognito, tandis que les portes des toilettes sont des manuels d’initiation sexuelle avec planches anatomiques, destinés à faire croire aux jeunes filles que le sexe est quelque chose de violent et sale et humiliant, que le corps est obscène, la chair immonde, certaines jeunes filles en perdent la faim, l’envie de mêler l’odeur salée des chips à celle, tenace, du chlore à la sortie de la piscine, elles n’ont plus envie d’aller à la piscine comme si la piscine n’était pas un établissement sportif mais un peep-show dégoûtant. Dans les couloirs elles rasent les murs, elles détestent attendre que le professeur ait fini d’ôter les boules de papier hygiénique dans la serrure, elles ont hâte de se réfugier au fond de la classe, contre le radiateur.

Au collège, ma tortionnaire la plus éhontée se reconnaît de très loin à sa crinière noire, à ses jambes cotons-tiges dans les jeans collants, à ses T-shirts de hard-rock arborant des cadavres en décomposition. Elle a la voix des foraines qui crient Allez roulez, roulez mais sans vocodeur et elle ne dit pas Allez roulez, roulez mais Elle est là, la bourgeoise avec les mêmes inflexions, le même timbre nasal et métallique. C’est moi qu’elle appelle la bourgeoise, elle me trouve des manières précieuses parce que je dis non merci chaque fois qu’elle me demande si je veux un coup de boule. Je suis son petit animal de cirque, elle me hèle pour faire la démonstration à ses amis, mon non merci les fait rire aux éclats. Je tremble à l’intérieur mais je tâche de garder mon aplomb jusqu’au jour où elle me plaque contre la porte des vestiaires. Ensuite je fais des détours.

Dans les vestiaires, je ne suis plus la bourgeoise, ni sur les tatamis, je suis la grosse vache et la baleine : La baleine a peur du ballon ! et c’est vrai, je me dérobe, la tête cachée dans mon bras quand le ballon de volley fond sur moi. Je suis un surpoids pantelant en bas d’une corde. Tout le monde sait faire la roue, l’équilibre, comme s’il était entendu que l’on sort de l’école primaire en sachant lire, écrire, compter, faire la roue et l’équilibre et que j’étais passée à côté de quelque chose, à savoir la roue et l’équilibre.




Je dois copier trois cents fois Je ne décrocherai plus les rideaux pendant le cours d’histoire. Le remplaçant de notre professeur porte du khôl et toute la classe suffoque parce que c’est si drôle, un homme qui porte du khôl, comment peut-il nous faire un tel cadeau ? Nous devrions rire jusqu’à en tomber dans les pommes mais le cadeau est trop encombrant alors nous restons silencieux, un poids sur le diaphragme. Je décroche pourtant les rideaux, j’aime amuser mes amis.