Du soleil

Le 1er janvier, nous avons promené un soleil en carton dans la brume. C’était un soleil très raté parce que je l’avais fabriqué en 1’37, puis scotché au bout d’une branche ramassée dans mon jardin – c’était un soleil dont il valait mieux ne pas voir les fesses bardées d’adhésif marron. Le 1er janvier, nous avons joué au soleil dans la brume de Sallaumines et rendu visite à Danny, à qui nous avons offert une carotte. Dans les rues de Lens, les gens nous disaient bonjour comme sur des chemins de montagne. Je vous souhaite une année aussi lumineuse et duveteuse qu’un 1er janvier dans la brume du bassin minier.

Cantine l’Intrépide

– Wtf ? demandent les oiseaux perchés sur les branches de Carol Anne et des arbres voisins.

Ils sont intrigués par le spectacle devenu quotidien d’une vingtaine de grives se disputant mon fil à linge, phénomène qui est devenu, ces dernières semaines, le sujet principal de leurs conciliabules.

– Comment ? Vous ne connaissez pas la cantine l’Intrépide ? s’esclaffent les grives.

C’est moi qui tiens la cantine et change les boules de graisse ; l’Intrépide Dame Sam ne pose pas un coussinet sur ces machins-là, mais elle a souhaité que le nom de la cantine lui rende hommage ; on ne pouvait guère mieux choisir que l’Intrépide, car les oiseaux qui s’y arrêtent s’exposent aux bad boys du quartier, une bande de chats errants qui se déplacent en file indienne au fond des jardins (l’Intrépide Dame Sam, quant à elle, ne chasse pas – elle a des plaisirs plus raffinés).

Les grives ne sont pas les seules à se nourrir dans notre cantine : les mésanges charbonnières et les rouge-gorges y ont pris leurs habitudes, et les tourterelles ramassent les miettes – trop snobs pour manger à même la boule de graisse.

Il faut dire qu’elles répètent pour Holiday On Ice en ce moment, sur un morceau de Ka Baird (Ka pour Kathleen, natürlich) que je leur ai recommandé – oui, je suis en quelque sorte conseillère artistique pour Holiday On Ice.

Désormais, il me faut ajouter bdg à ma liste de courses : c’est que j’ai des responsabilités, figurez-vous.

Message privé

Pour M., qui me dit que si je poste encore une photo comme celles du précédent billet, elle débarque de sa capitale.

Je t’attends à la gare de Lens demain dès potron-minet.

Toujours pas trace de Dinah près de sa maison – peut-être est-ce sa résidence secondaire.

Ce matin, j’avais dans les oreilles le Nisennenmondai parfait pour la circonstance. La brume mordait les mollets, je trouvais ça très agréable jusqu’à ce que je voie Danny pétrifié dans sa pâture. Tu as des plaisirs bourgeois, m’a-t-il dit. Puis il est rentré dans sa cabane en grommelant, Bonne douche. J’irai lui donner une carotte pour essayer de l’attendrir.

Mais

Ce matin encore, la lumière était émouvante comme elle devait l’être le premier matin du monde,

les couleurs* variaient d’une minute à l’autre,

les oiseaux étaient partout (j’ai même vu un héron se poser au milieu des marais),

et la nature s’est lentement dévêtue de son voile brumeux cependant que

Clarice Jensen** jouait ses sublimes Drone Studies, et de nouveau je me suis sentie un peu trop bienheureuse dans mon havre de paix post-minier,

jusqu’à ce que je regagne la ville, où l’air s’est avéré si pollué qu’on aurait pu le tasser dans le poing pour faire une bataille de boules de particules fines.

* Non retouchées sur ces photos.

** Cette Clarice même dont je dis dans A happy woman qu’en général, elle ne sourit pas. Le 8 octobre 2017, quand je l’ai abordée dans une rue de New York parce que j’avais deviné qu’elle aussi se rendait chez Meredith Monk (facile, elle portait un étui de violoncelle), puis lors des diverses répétitions où j’ai jugé un peu sévèrement son attitude hautaine, j’ignorais qu’elle allait un jour sortir cet album solo qui m’émerveillerait (j’aime moins les précédents), qu’elle rejoindrait mon répertoire de formidables créatrices sonores et que je me sentirais honorée d’avoir un jour pris un ascenseur avec elle. Quand on crée de tels trésors, on a le droit de snober les humbles mortelles en chemise à fleurs.

Trop

Parfois, dans ma nouvelle vie, je me sens presque coupable. Par exemple, je cours, la musique et les paysages rivalisent de beauté (à vrai dire, je redécouvre la musique au sein des paysages, ils aiguisent mes sens et m’amènent à percevoir des nuances très subtiles qui m’avaient échappé, même dans certains morceaux que j’avais écoutés des dizaines de fois) et soudain je me dis, Vraiment, tu abuses. Puis je me rappelle que ce n’est pas ma faute, que toute cette beauté ne sort pas de mon imagination. Alors ? Je ne vais tout de même pas la bouder. Ce matin, brume et soleil se télescopent quand Rosa Maria Sarri (aka MonoLogue) joue The Sea From the Trees-A2 dans mon casque, et puis quoi encore ?

Des bris de glace autour des flaques et des ornières gelées, des poches de brume près des déclivités.

Les oiseaux en fin de rave contemplent le château d’eau flouté, nous sourions en silence. Nous sommes très calmes, ce matin, presque recueillis. Il n’y a que nous, ici, sur le chemin de halage

puis sur le terril, et dans les marais,

au point que l’on oublierait le reste, n’étaient quelques vestiges de la civilisation.

Le centre du monde

Tout a commencé quand je réfléchissais avec mes amies à un moyen de kidnapper Danny. Dame Sam est montée se coucher sous ma couette sans s’essuyer les pattes. Je suis toujours célibataire, aussi n’ai-je pas fait de réflexion déplaisante quand je l’ai rejointe. Nous n’en avons pas reparlé au petit déjeuner, ce matin. Plus tard, alors qu’elle somnolait sur mes genoux que nous réfléchissions à un problème de narration, mon notre attention a été attirée par le plus petit oiseau hors colibri que j’aie vu de ma vie ; il était là, juste derrière la fenêtre de mon notre bureau, si délicat, si gracieux que je l’ai pris en photo.

J’avais les larmes aux yeux, de reconnaissance, d’émotion, de… « Niaiserie », a décrété Dame Sam. Il n’y a pas de place pour la colère dans ma nouvelle vie, et j’y tiens beaucoup. Quitte à exécuter les requêtes narcissiques de Dame Sam.

– C’est qui ?
– Hein ?
– Le centre du monde.
– Euh. Dame Sam ?
– Bonne fille. Ici, je suis Al Pacino, tu vois ? Et là, De Niro, right? Et là ?
– Je ne sais pas… Marlon Brando ?
– C’est qu’elle a une bonne vue. Précise bien que c’est sans Photoshop.

Highways of life

Depuis plusieurs jours, Dinah n’est pas son enclos. Je suis inquiète. Je chante un peu pour l’appeler, Is there anyone finer? mais rien. Danny, lui, va bien. Il vient vers moi de plus en plus vite, maintenant, et on se regarde dans les yeux et je lui raconte des trucs dont il se fiche mais quand je lui parle, il sait que je suis là pour lui, avec lui. J’aimerais le serrer dans mes bras mais deux clôtures nous séparent et le fermier veille.

Je me suis aussi liée avec un arbre de ZI. Il ne va pas très bien ces temps-ci, je le comprends : ce n’est pas joyeux pour lui de se dresser seul entre une entreprise de packaging et une déchèterie plutôt que de participer à l’indécent déploiement de splendeur que composent ses congénères sur les terrils voisins. Alors je lui rends visite, je prends de ses nouvelles et. Je ne sais pas. Je trouve qu’il décline.

Ça, c’était Bobby il y a une dizaine de jours.

Ici, Bob dimanche dernier.

Et le pauvre B. ce matin.

Je lui chante Rhythm of Life du groupe néo-orléanais Tank and The Bangas mais il hausse les épaules – en quelque sorte. Je suis un peu désemparée. Alors pour oublier son triste sort et ma propre impuissance, je me shoote à l’endorphine et je participe à des raves avec des potes oiseaux d’eau.

On the Flying Trapeze

Le treizième jour de ma nouvelle vie, pour la première fois, j’ai abandonné un moment mon vaisseau fantôme, Dame Sam, Dinah, Danny et Carol Anne (c’est le petit nom que je donne à l’épicéa de mon jardin, à cause de Poltergeist)

pour emprunter le chemin de halage qui mène à la métropole lilloise. Je l’avais évité autant que possible depuis l’ouverture de la chasse. Vers Bauvin, j’ai croisé un gamin qui portait un fusil cassé sur les épaules, il n’avait pas douze ans. J’ai pensé à tous ceux qui me disent garder espoir en l’avenir parce que les nouvelles générations ont compris beaucoup de choses.

Alors que je venais de traverser, non sans émotion, un bois d’Emmerin parmi mes préférés, j’ai vu au loin la Fernsehturm de Wattignies se dresser sous un ciel si beau que j’ai été surprise, quelques minutes plus tard, de retrouver la circulation cauchemardesque de mon ancien territoire. Écoutez cette campagnarde, ont ri mes amies quand je suis arrivée chez elles en grognant.

Dans le dernier train en partance de Wattignies-Templemars et à destination de Lens, j’avais envie de danser avec tout le monde, et tout le monde me parlait, comme dans un film de Capra.