≠ faire

Dans mon acte 3, les rares jours où le stress me suffoque, il me suffit de passer le seuil de ma porte et de courir quelques kilomètres pour atteindre l’un des sommets du paradis noir que je me suis choisi. Là-haut, la force de la tempête est décuplée, il est d’abord difficile de respirer mais une fois que l’on y parvient on peut rire, danser, chanter, hurler, dévaler des pentes, les bras étendus, bondir sur les bosses et glisser dans les crevasses, on peut presque voler, le tout sans autre témoin que des amis oiseaux compatissants. Après, ça va mieux. Aujourd’hui, vue des terrils d’Harnes-Annay (jockomo feena nay) et d’Estevelles depuis celui de Noyelles-sous-Lens.

Là, on dirait que rien de ce que les humains ont inventé n’existe plus, on oublie qu’on est perché sur une montagne créée par les muscles de mineurs aujourd’hui disparus, on se rappelle seulement qu’on va mourir et que rien au monde n’est plus important que de regarder les saisons passer, les plantes pousser, les pierres s’éroder, les oiseaux se rassembler en nuées tournoyantes, et on rêve de revenir un jour sous forme d’un fantôme dont personne n’attendrait rien pour pouvoir contempler ces merveilles ordinaires sans être harcelé par des organismes barbares aux acronymes barbares ni par des congénères soucieux de ce que l’on produit. J’emmerde la productivité, je la lacère, je la broie, je la brûle, je la piétine, je la noie, je l’ensevelis. Le bonheur, c’est d’être là (≠ faire). C’est ça : être, sans rien à faire.

Du LSD

Je pars deux semaines en résidence et, à mon retour, qu’est-ce que je découvre ? Que si je ne suis pas là, tout le monde fait n’importe quoi, à la Gouniche* : mon pauvre Danny est démuni face aux ravages des stupéfiants sur ses poulettes (il n’est qu’à voir leurs pupilles pour deviner la nature de la came),

plus loin, d’autres poules (dont une petite nouvelle au look excentrique) ont succombé à des substances guère plus recommandables – de même, semble-t-il

que ces anges de jardin rue de la Liberté (liberté façon hippie, let the sunshine in, si vous voyez ce que je veux dire).

Quant à Carol Anne, elle danse comme une perdue avec le vent, qui rugit dans ses épines comme un océan. Moi, j’ai du travail, beaucoup, beaucoup de travail. Bien trop pour avoir le loisir de mettre bon ordre à tout ceci.

* En français dans le texte.

Garennes

Après un très agréable dimanche après-midi à la Garenne-Colombes, j’ai couru hier à l’assaut du terril n°80 dit des Garennes, à Éleu-dit-Leauwette : un terril sauvage, silencieux, bordé par la rivière de la Souchez,

un de ces terrils qui fument encore par endroits, par des espèces de minuscules branchies, et quand j’ai posé la main sur le sol, il était chaud.

J’avais arrêté la musique, pour n’écouter que le chant des oiseaux. Ma solitude aurait été parfaite, n’eussent été quelques coups de feu dans le lointain (mais c’est bientôt fini : dans un mois et un jour, les individus sains d’esprit – dont lapins, canards, etc. – pourront être en sécurité dans la nature).

Autochromes

Ce matin, mon territoire d’élection m’a fait le grand jeu pour m’accueillir au retour du Blosne. Danny a essayé d’articuler quelque chose et il se balançait d’avant en arrière comme s’il voulait sauter par-dessus le fil qui délimite son enclos et se blottir dans mes bras ; Carrie ne m’a pas attaquée à coups de bec ; les cygnes, canards, poules d’eau, foulques macroules et grèbes huppés ont multiplié les tentatives de jambes en l’air. J’ai rassuré tout le monde : certes, je suis tombée sous le charme du Blosne (et de Bréquigny, j’adore Bréquigny) mais c’est vous que j’ai choisis. Les graminées ont agité leurs cheveux dans la brume. Quoi de plus merveilleux qu’un amour honoré de retour ?

Un au revoir

Demain, je quitte le vaisseau fantôme pour entamer ma résidence au Triangle de Rennes. J’abandonne Dame Sam et tous nos amis. Ma Carrie chérie m’en veut tout particulièrement, au point de se montrer agressive ce matin. Je l’ai filmée quand elle a chargé, son adorable petit corps potelé ballotant de droite et de gauche tandis qu’elle courait vers moi, le cou tendu, le bec acéré, l’œil plein d’un légitime reproche. Je rentre très vite, lui ai-je promis, mais elle ne m’a pas crue et m’a mordu les baskets et les mollets. Quelques film stills de la vidéo :

Vous allez me manquer, mes amis à poils et à plumes (Polty vient avec moi – il ne paye pas le train) ; à bientôt.

Du soleil

Le 1er janvier, nous avons promené un soleil en carton dans la brume. C’était un soleil très raté parce que je l’avais fabriqué en 1’37, puis scotché au bout d’une branche ramassée dans mon jardin – c’était un soleil dont il valait mieux ne pas voir les fesses bardées d’adhésif marron. Le 1er janvier, nous avons joué au soleil dans la brume de Sallaumines et rendu visite à Danny, à qui nous avons offert une carotte. Dans les rues de Lens, les gens nous disaient bonjour comme sur des chemins de montagne. Je vous souhaite une année aussi lumineuse et duveteuse qu’un 1er janvier dans la brume du bassin minier.

Cantine l’Intrépide

– Wtf ? demandent les oiseaux perchés sur les branches de Carol Anne et des arbres voisins.

Ils sont intrigués par le spectacle devenu quotidien d’une vingtaine de grives se disputant mon fil à linge, phénomène qui est devenu, ces dernières semaines, le sujet principal de leurs conciliabules.

– Comment ? Vous ne connaissez pas la cantine l’Intrépide ? s’esclaffent les grives.

C’est moi qui tiens la cantine et change les boules de graisse ; l’Intrépide Dame Sam ne pose pas un coussinet sur ces machins-là, mais elle a souhaité que le nom de la cantine lui rende hommage ; on ne pouvait guère mieux choisir que l’Intrépide, car les oiseaux qui s’y arrêtent s’exposent aux bad boys du quartier, une bande de chats errants qui se déplacent en file indienne au fond des jardins (l’Intrépide Dame Sam, quant à elle, ne chasse pas – elle a des plaisirs plus raffinés).

Les grives ne sont pas les seules à se nourrir dans notre cantine : les mésanges charbonnières et les rouge-gorges y ont pris leurs habitudes, et les tourterelles ramassent les miettes – trop snobs pour manger à même la boule de graisse.

Il faut dire qu’elles répètent pour Holiday On Ice en ce moment, sur un morceau de Ka Baird (Ka pour Kathleen, natürlich) que je leur ai recommandé – oui, je suis en quelque sorte conseillère artistique pour Holiday On Ice.

Désormais, il me faut ajouter bdg à ma liste de courses : c’est que j’ai des responsabilités, figurez-vous.

Message privé

Pour M., qui me dit que si je poste encore une photo comme celles du précédent billet, elle débarque de sa capitale.

Je t’attends à la gare de Lens demain dès potron-minet.

Toujours pas trace de Dinah près de sa maison – peut-être est-ce sa résidence secondaire.

Ce matin, j’avais dans les oreilles le Nisennenmondai parfait pour la circonstance. La brume mordait les mollets, je trouvais ça très agréable jusqu’à ce que je voie Danny pétrifié dans sa pâture. Tu as des plaisirs bourgeois, m’a-t-il dit. Puis il est rentré dans sa cabane en grommelant, Bonne douche. J’irai lui donner une carotte pour essayer de l’attendrir.

Mais

Ce matin encore, la lumière était émouvante comme elle devait l’être le premier matin du monde,

les couleurs* variaient d’une minute à l’autre,

les oiseaux étaient partout (j’ai même vu un héron se poser au milieu des marais),

et la nature s’est lentement dévêtue de son voile brumeux cependant que

Clarice Jensen** jouait ses sublimes Drone Studies, et de nouveau je me suis sentie un peu trop bienheureuse dans mon havre de paix post-minier,

jusqu’à ce que je regagne la ville, où l’air s’est avéré si pollué qu’on aurait pu le tasser dans le poing pour faire une bataille de boules de particules fines.

* Non retouchées sur ces photos.

** Cette Clarice même dont je dis dans A happy woman qu’en général, elle ne sourit pas. Le 8 octobre 2017, quand je l’ai abordée dans une rue de New York parce que j’avais deviné qu’elle aussi se rendait chez Meredith Monk (facile, elle portait un étui de violoncelle), puis lors des diverses répétitions où j’ai jugé un peu sévèrement son attitude hautaine, j’ignorais qu’elle allait un jour sortir cet album solo qui m’émerveillerait (j’aime moins les précédents), qu’elle rejoindrait mon répertoire de formidables créatrices sonores et que je me sentirais honorée d’avoir un jour pris un ascenseur avec elle. Quand on crée de tels trésors, on a le droit de snober les humbles mortelles en chemise à fleurs.