/ 3 : Des USA d’ici (1)

Le Mustang Burger de Méricourt (que l’on peut voir dans mon expo Ligne 18) n’est pas le seul diner qui rende hommage aux USA dans l’agglomération Lens-Liévin. Grenay, assurément, est une ville américaine. On le voit ici près des maisons penchées (je vous les présenterai bientôt),

et là près du cimetière / galerie d’art (à suivre aussi).

Quant à  la République d’Avion, elle n’a peut-être pas de diner mais combien rétro est sa baraque à frites (ainsi que l’on appelle les friteries dans les Hauts-de-France) .

Pas des touristes

Nous l’avions déjà fait il y a deux ans, comme je le racontais ici, et nous l’avons refait : nous avons écrit une pièce de théâtre en cinq jours. Cette fois, notre thème était particulièrement sexy : la mobilité. Ce qui ne nous a pas empêchés de rire aux éclats, ces neuf phénomènes et moi. Ils vont me manquer, comme après chacun de nos ateliers…

Thérèse, Paulette, Gigi, Christine, Jacques, Didier, Bernard, Barbara et Hélène, prêts pour la suite (dès lundi): l’atelier de théâtre.

/ 3 : La modernité (1)

Oui, (1), parce que la modernité se décline à l’infini dans le bassin minier. J’espère que jamais ces détails délicieusement rétro ne cèderont la place au design aseptisé des grandes villes, j’espère que nous ferons toujours bloc plouc contre l’uniformisation déprimante du paysage – qui est un reflet encore plus déprimant de ce qu’est en train de devenir le monde. Ce matin je me suis emportée en apprenant qu’une école d’archi oblige ses étudiants à s’inscrire sur un réseau social pour être informé de tout ce qui concerne ses études ; le jour où on sera obligé de passer par Amazon pour s’alimenter, j’espère que j’aurai atteint l’autosuffisance grâce à mon petit potager.

(Libercourt, Bully-les-Mines, Grenay.)

Une rencontre scolaire

Avez-vous un travail à côté de l’écriture ? me demande-t-on souvent. La plupart du temps, je me contente de répondre que je n’en ai pas le temps, dans la mesure où j’écris toute la journée, chaque jour, week-end inclus le plus souvent, mais quand la question m’est posée par un-e élève, je développe un peu : J’accepte ce que l’on appelle des activités annexes, j’anime de temps en temps des ateliers d’écriture, je réponds à des commandes, je rencontre des classes comme la vôtre – je suis payée pour être ici. Aucun, assez curieusement, ne m’a jamais demandé si j’aimais faire ça, être là, avec eux. Ils ne se doutent pas que dans toutes les classes de toutes les régions de France où j’interviens, on me pose les mêmes questions avec la même fierté, d’ailleurs bien légitime, d’avoir bien préparé la rencontre. Ces rencontres sont celles de mes activités annexes qui m’angoissent le plus – au point que, chaque fois, je commence à souffrir d’insomnie et de nausées une semaine avant le départ. Petit tour des questions les plus fréquentes, illustré de photos souvenirs de rencontres, glanées sur les blogs de CDI et festivals.

– Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir écrivain ?

– Petite, déjà, je n’aimais pas le monde dans lequel nous vivons, alors je m’en suis fabriqué un autre, parallèle. Il n’est pas forcément plus lumineux ni plus juste que le nôtre, mais c’est moi qui décide de tout ce qui s’y passe, de ce qui peut y entrer ou pas. La fiction est un incroyable espace de liberté, le seul où l’on puisse exercer une maîtrise presque totale sur tous les éléments à disposition.

– Où trouvez-vous l’inspiration ?

– Je n’emploie pas le mot inspiration, il véhicule l’idée d’un souffle mystique qui soudain habiterait l’artiste et qui parfois l’abandonnerait. Ce que l’on appelle communément ainsi, me semble-t-il, c’est un désir qui s’exprime à travers l’inconscient. En ce qui me concerne, je puise la matière de mes textes dans l’observation. Si je suis un réceptacle, ce n’est pas celui d’illuminations en provenance de sphères éthérées mais de l’ordinaire. J’en recoupe d’infinitésimales bribes de manière à les mettre en relief et à en exprimer une saveur particulière. Je suis émerveillée par les petites choses que la plupart des gens oublient de voir tant elles leur semblent familières : pour anodines qu’elles puissent paraître, elles composent la texture même de la vie. Ou, plutôt qu’un réceptacle, je suis un filtre, car tout ce qui traverse mon expérience terrestre est susceptible d’être recyclé dans mes textes, plutôt que simplement reproduit. Je découpe le réel à ma convenance, selon les besoins de ma fiction. J’ai connu des gens qui retranchaient des visages sur les photos – cette violence faite au réel est une forme de fiction : l’on veut se souvenir d’un moment mais le rejouer sans celui ou celle dont aujourd’hui l’on voudrait nier l’existence tout entière. Mon approche du réel par le biais de l’écriture consiste en un mélange d’attention et d’intuition assorti à un certain sens du cadrage.

 

– D’où vous vient l’idée d’un roman ?

– Un roman ne provient jamais d’une seule idée mais d’un faisceau d’obsessions, certaines fondamentales, tenaces, et d’autres plus récentes, peut-être éphémères – des lubies, les emportements d’un moment. Un roman est un accident qui se produit à la confluence de lignes ténues et d’autres profondément marquées.

– Comment créez-vous vos personnages ?

– Au CP, j’avais un ami imaginaire. Mes parents ont mis des mois à s’en rendre compte. Moi, je ne m’en souviens pas, ils me l’ont raconté. Je ne sais donc pas comment je l’ai construit, à l’époque, mais je suis sûre qu’il était là pour emplir une fonction précise. Les personnages ont une fonction avant de développer ce que l’on pourrait appeler une personnalité. Je vous ai dit qu’un roman naissait à la convergence de diverses lignes thématiques, de divers motifs. Au départ, les personnages sont des concepts qui doivent servir ce projet. Mais bien sûr, ces bonhommes-bâtons doivent s’étoffer, s’incarner. Il doivent être crédibles, ce qui signifie qu’ils finissent toujours par se dérober à notre volonté. Parfois, on aimerait faire d’eux les dépositaires de nos causes, de nos colères, de nos peines, on aimerait tout miser sur eux, faire d’eux nos porte-parole, dans l’urgence de ce que nous, les metteurs en scène de leur expérience, avons envie de brandir. Mais ce n’est plus possible, parce que les personnages ont déjà acquis une cohérence et que nos nouvelles velléités ne sont pas compatibles avec ce que nous avons fait d’eux. Ils sont devenus indépendants de nous. Non pas autonomes, ce n’est pas un processus magique, mais affranchis de nos caprices.

– Est-ce que certains de vos livres sont traduits dans d’autres langues ?

– À ce jour, un seul, en italien. J’ai parfois rêvé d’écrire en anglais, mais j’en serais incapable. Il faut une familiarité incroyable avec une langue pour y créer la sienne propre. Chaque jour, je consulte mon dictionnaire en ligne des dizaines de fois pour vérifier le sens exact de mots pourtant usuels. Je peux les employer de manière approximative à l’oral, ça ne me dérange pas, mais dans mes textes je veux être sûre de mon choix. Pas uniquement pour transcrire ma pensée avec précision, j’aime aussi m’aventurer dans des champs lexicaux qui n’appartiennent pas traditionnellement à la littérature, ou extraire certains mots des expressions toutes faites où le langage ordinaire tend à les figer. Aujourd’hui, je peux dire que je ne suis pas très à l’aise avec la langue française. Rien ne me vient mécaniquement, je m’emmêle les prépositions, comme en anglais – ou peut-être un peu moins, disons que c’est comme si j’avais appris le français en LV1 et l’anglais en LV2, mais que je n’avais pas de langue maternelle. Plus j’écris, pire c’est, rien ne me semble plus naturel, rien ne s’enchaîne avec fluidité, chaque tournure de phrase et chaque mot semblent étranges et je me demande ce que je suis censée en faire. À force de triturer la langue et de questionner ses mécanismes, j’oublie parfois ces expressions toutes faites, je les écorche.

– Est-ce que vous relisez parfois vos livres ?

– Quand l’un de mes livres paraît, je l’ai déjà lu cinquante, cent fois, si l’on additionne tous les stades de l’écriture et des corrections. C’est bien assez. S’il m’arrive de devoir y chercher des extraits pour préparer une lecture publique, je suis bien obligée de le feuilleter et de m’attarder sur certains de ses passages, mais je sors souvent de l’exercice avec une impression désagréable. Même d’un roman paru récemment, deux ou trois ans plus tôt, je me dis que je ne l’écrirais plus de la même manière aujourd’hui.

– Est-ce qu’il vous est arrivé d’abandonner un texte en cours ?

– Plus d’une fois, d’ailleurs souvent à un stade très avancé de l’écriture puisque je ne renonce pas facilement. Mais je range ces textes inachevés dans un dossier où je peux retrouver très facilement tel ou tel élément que je souhaiterais insérer ; c’est ce qui m’aide à laisser de côté sans trop de regrets des phrases, des paragraphes, parfois des pages entières que j’ai écrites avec l’impression de toucher à une forme de grâce. J’envisage toujours que ces unités plus ou moins grandes pourront me servir un jour et qu’elles trouveront dans leur nouvel environnement un espace qui leur conviendra mieux.

– Est-ce qu’il vous arrive d’avoir envie de faire autre chose ?

– Je change suffisamment d’univers d’un livre à l’autre pour ne pas avoir l’impression de faire toujours la même chose. Par ailleurs, je souhaite sortir le plus possible de la solitude et de la position assise supposés propres à mon activité. J’associe de plus en plus le mouvement à l’écriture, et je rêve de collaborations telles qu’on en trouve tant dans la musique.

– Dans un roman, qu’est-ce que vous préférez écrire ?

– J’aime toujours beaucoup la toute première page. Parfois, il s’avère qu’elle ne reste pas la première page, qu’elle disparaît ou qu’elle est déplacée plus loin, mais quand je l’écris, j’ai conscience de poser les bases de ce qui fera la texture et la saveur du texte, son acoustique, sa lumière, sa tonalité. Quand je l’ai terminée, relue plusieurs fois tout en la modifiant, la polissant, je devine si j’aurai envie d’y revenir ou pas, et je peux presque déjà sentir si je pourrai aller jusqu’au bout du roman. Le lendemain, quand je m’apprête à relire la page, j’ai dans le ventre quelque chose qui tient à la fois de la délectation et de la peur.

– Écrivez-vous sur papier ou sur ordinateur ?

– Je prends des notes dans un carnet, j’y écris des formes brèves, des poèmes ou des instantanés que peut-être j’incorporerai plus tard dans un texte long. Quand je travaille sur un chantier romanesque, l’ordinateur me permet à la fois une vue globale et un contrôle des différentes pièces qui s’y insèrent : je peux passer l’ensemble en revue et m’attarder sur un passage qui n’y est pas bien fondu ou qui me semble nécessiter des finitions. Le copier-coller sauve de l’indéchiffrable quand on modifie beaucoup. Un carnet ne peut contenir un texte modulable à l’infini.

– Quel message voulez-vous faire passer dans vos romans ?

– Je n’écris pas le genre de livres qui portent un message. Il n’y a pas de moralité à la fin. Ce n’est pas initiatique, ni didactique. Toutefois, je pense qu’en filigrane de toutes mes fictions, quels que soient leur univers et leur sujet, je laisse entrevoir d’autres manières d’être au monde que celles imposées par les schémas dominants. J’incite mes lecteurs à casser la petite case qui leur a été impartie dès avant la naissance, dessinée par les déterminismes de classe, de genre, de géographie, à inventer ce qu’ils désirent être sans laisser quiconque en décider à leur place. Je les invite à refuser le conditionnement. Il y a de la place dans les marges, et l’on y est plus à l’aise que dans les cadres préfabriqués, chargés comme des casiers de ruche. Au lycée, je souffrais de me sentir différente, décalée, je ne comprenais pas que cette différence pouvait devenir une force et que, du moins, elle présente une forme de beauté. Parfois, un livre m’aidait à me sentir un peu moins seule, ou une musique, un film ; j’ai appris à considérer les œuvres comme de potentielles amies. J’espère que des jeunes gens aussi inadaptés que je l’ai été se sentent moins seuls, un moment, en lisant les livres que je leur destine.

– Avez-vous des rituels d’écriture ?

– Je glane des images et des idées en courant. Souvent, je rentre de ma course à pied la tête pleine de brouillons. Ensuite, je m’installe à mon ordinateur, je choisis une musique instrumentale qui correspond à l’atmosphère du texte que je me propose d’écrire. La plupart du temps, mon chat dort sur mes genoux. Je me fais un thé de temps en temps et, pendant que l’eau chauffe et que le thé infuse, je fais le point sur ce que je viens d’écrire et sur ce que je vais aborder en regagnant mon bureau.

– Comment savez-vous qu’un roman est terminé ?

– C’est comme quand vous vous réveillez d’un rêve, ou d’un cauchemar. Il vous faut parfois quelques secondes pour distinguer le rêve de la réalité. Comme le rêve, la fiction s’interrompt parfois avant la résolution, alors c’est ce que l’on appelle une fin ouverte. Parfois, elle s’arrête au moment où elle forme un Ouroboros.

Et pour finir, un court métrage réalisé et interprété en 2014 par des jeunes gens de Dinan, d’après mon roman pour ados Holden, mon frère (L’école des loisirs) :

Court métrage réalisé par les élèves du collège Roger Vercel de Dinan au cours des ateliers initiation à la vidéo organisés par La Médiathèque de Dinan. Libre adaptation du roman jeunesse de Fanny Chiarello « Holden mon frère » Un projet à l’initiative de Laure Tourenne. Intervenants vidéo : Ronan Grassat & David Brunet. Elèves participants , classe de 4ème de Mme Pinto : Laurie Babouchkine, Côme Bellet, Mathieu Renaux, Chloé Lafont, Klervi Harang, Killian Larose, Lucas Laune, Quentin Prieur.

De la constance

Cette semaine, je compulse les albums de famille que mes parents ont accepté de me confier et je m’aperçois que je ne me suis pas réinventée depuis la plus tendre enfance (ça ne va pas me simplifier le monde d’après).

Ci-dessous, un extrait de ma Lettre à une jeune athlète dont je ne ferai jamais rien (je pense) :

« Certaines photos d’enfance semblent contenir en germe tout ce que nous allons devenir. Pour que tu comprennes précisément ce que j’entends par là, voici un exemple qui te fournira un indice de pertinence. Si je devais te donner un aperçu de la manière dont je ressens mon inscription dans le monde, je te montrerais cette photo dont chaque détail révèle quelque chose qui m’est essentiel.

Regarde, je suis dans le manège ; j’ai voulu monter dans le manège. Je suis seule. Mon menton tremble et mon regard supplie ou accuse (difficile à dire, et cette ambiguïté a son importance, comme chaque autre détail) cependant que ma main tient fermement le volant du véhicule, immatriculé 62, d’une couleur indéfinissable (ce genre de couleur au sujet de laquelle on se chamaille, les uns y voyant du bleu, d’autres du vert). Il porte l’inscription Excursions : pas Mickey Mouse, pas Sapeurs pompiers, non, Excursions, ce mot suranné qui étymologiquement signifie « course au dehors » – le programme d’une vie. Note bien que je suis assise du mauvais côté de la voiture, passagère tâchant de maîtriser sa trajectoire à l’extérieur de la courbe.

Tenir entre mes mains des photos qui me révèleraient de toi autant que cela est une perspective à la fois effrayante et exaltante. »

Aujourd’hui, j’ai commencé à scanner des photos tirées des albums de mes parents ; retrouver les décors et les protagonistes de cette enfance si joyeuse est une expérience étrange. Je n’ai oublié aucun carrelage, aucun objet, aucun meuble, aucune robe de mes grands-mères, aucune coupe de cheveux de ma mère, aucune moustache de mon père. J’ai aussi trouvé quelques clichés qui trahissent la constance de mon caractère.

On voit d’abord qu’à trois mois, déjà, je suis l’amie des animaux.

J’ai aussi un clown qui n’est pas sans évoquer celui d’un film qui deviendra l’un de mes films cultes, Poltergeist (1982).

Mais je ne risque pas d’être happée par la neige d’une télévision comme l’est Carol-Anne dans le film de Tobe Hooper car, déjà, je les préfère éteintes.

Mes problèmes de communication, on le constate ici, ne sont pas récents.

Je trouve ma vocation à l’âge de 2 ans. (« Tu en auras noirci, des carnets », remarquait ma grand-mère Denise, il y a une quinzaine d’années, avant d’ajouter, « Si tu as ton bonheur comme ça… »)

Je suis aussi une contemplative et une amoureuse de la nature. (J’adore cette photo, ses couleurs ; si je sortais un disque, elle en ferait sans doute la pochette ; ce serait un disque expérimental avec sans doute un peu de violoncelle.)

Je sais dès le plus jeune âge que je ne veux pas être mère. Je maltraite toutes les poupées que l’on persiste à m’offrir pour tenter de m’attendrir et celle qui se trouve dans ce landau a l’air de me désespérer, ou de me dégoûter.

Je suis de toute façon ce que l’on appelle gracieusement un garçon manqué – je préfère le terme tomboy, peut-être à cause de Princess Nokia et de Céline Sciamma.

(Ici avec mes cousins et grands complices d’enfance, Jérôme et Valérie.)

(Là avec mes copains de maternelle, Grégory et Samuel.)

On s’aperçoit rapidement que je ne suis pas toujours commode. (Qui se douterait que, 40 ans plus tard, on m’appellerait Amy, contraction d’Aimable et de Fanny ?)

J’entretiens Mon Bolide avec amour.

Je me fais des cabanes avec trois fois rien : un tancarville, une natte en rabane, deux torchons, quelques pinces à linge. Ici, je suis entourée de mes merveilleuses grands-mères, Denise et Lucette.

J’adopte très jeune cette manière bien à moi de positionner les pieds, qui aujourd’hui encore fait rire mes amis, et je suis une mélomane précoce.

Ici, je parie que j’écoute Porque te vas de Jeanette, dont je suis fan (j’adore Cria Cuervos – Carlo Saura, 1976.)

En toutes choses, je suis sérieuse. Même sous les flashes, je ne me départis pas de la solennité requise par la communion privée (les Upper Rooms & Kitchens viendront plus tard). Je suis juste derrière la fille aux cheveux bouclés qui regarde l’objectif.

Ce qui ne signifie pas que je boude le feu des projecteurs et le devant de la scène, même si, sur cette photo, par un mouvement qu’il n’est pas compliqué de deviner, je suis au fond, en Joséphine – nous dansons ici sur Le bal masqué de la Compagnie Créole, n’est-ce pas l’archétype de la kermesse ?

13-05

Hier, jour nombre premier, sept mois après la signature du compromis, j’ai enfin dit adieu à ma maison de Lille – adieu à Lille – coupé le dernier lien qui m’arrimait encore malgré moi à cette ancienne vie. Le notaire était un homme extrêmement pointilleux , pourtant il employait la préposition sur suivie des noms de ville (usage pompeux, moche et ridicule contre lequel je m’insurge depuis son apparition, il y a une quinzaine d’années), ce qui m’a laissé penser que la cause de la préposition à était définitivement perdue. Ma meilleure amie s’est moqué de moi : C’est une sentimentale, a-t-elle ironisé quand j’ai dit que non, ça ne m’avait rien fait de voir cette maison pour la dernière fois. Puis elle m’a demandé, dubitative, si j’étais parfois émue de passer devant un endroit où j’avais autrefois vécu et il me semble qu’elle a répondu en même temps que moi : Lambersart. Mon appartement au deuxième étage sur parking, 34 bis, avenue du Colysée, où j’ai vécu de 2005 à 2007 avec Joe et Dame Sam, où j’ai écrit la première version du Zeppelin, où je suis morte et ressuscitée, etc.

Au retour, j’ai fait le tour de mes nouveaux paysages et amis. J’ai vu mon Danny, bien sûr – petit trot en duo de part et d’autre du fil blanc, lancer de carotte, salut, etc.

Mais aussi, pour la première fois depuis le 21 mars, ma danseuse étoile préférée, Carrie, qui m’avait beaucoup manqué.

Et canards, poules d’eau, foulques, cygnes, lapins,

arbres gothiques,

mais toujours pas de Dinah – je ne mentionne même pas la poulette de Danny, que je suis résignée à ne jamais revoir.

Mon autre (très) bonne nouvelle du jour : la parution de ma chanson de geste n’est pas annulée pour cause de coronavirus mais seulement reportée de quelques mois. JMJ, quel soulagement !

JC+47

3 mai, Dame Sam a 90 ans en ressenti chat, elle miaule en boucle, toujours le même son, sans fin jusqu’à ce que je me lève, puis une fois qu’elle a bu au robinet, elle recommence. Elle boit, elle miaule, elle boit, elle miaule, ad lib.

J’allume mon téléphone ; un mail des impôts m’annonce que je peux faire ma déclaration en ligne et je m’aperçois que je n’ai pas reçu les sommes à déclarer par mes éditeurs ; et qu’il faut que je me concentre pour n’oublier aucun déplacement que j’ai fait en 2019, aucun chèque de 127 euros. C’est ça aussi, écrivain : une déclaration d’impôts non préremplie. Et c’est recevoir un mail de l’Urssaf m’invitant à créer mon compte sur tel site mais pour y accéder il faut un code d’activation qui ne me sera adressé, par courrier, que quand j’aurai créé mon espace personnel sur le site. Reçu le 30 avril : un mail disant « Vous m’avez adressé le 6 janvier 2020 un courriel relatif à l’obtention d’un numéro SIRET. » J’y réponds, soulagée, avant de me rendre compte que le mail émanait de veuillez-ne-pas-repondre@urssaf.fr. Pour répondre ? C’est simple : « Vous pouvez nous écrire depuis votre espace sur www.artistes-auteurs.urssaf.fr, rubrique « messagerie ». Ce sont des littéraires, ils ont lu leur Kafka.

Le déconfinement, ce sera ça aussi – outre que mon amour va regagner sa vie parisienne. Véto. Impôts. Urssaf. Remplacement de machine à laver. Travaux. Dossiers en cours. Signature notaire. Relevés de compteurs. Appels à l’assurance, aux eaux du Nord + électricité + gaz pour résiliation de comptes (je ne connais même pas le nouveau nom des opérateurs que j’avais choisis il y a 7 ans et demi, je n’y comprends plus rien, je suis perdue, comme une personne âgée seule et gâteuse). Etc. Tant de choses qui font regretter d’être un être humain.

Ces pensées méritent bien un Far West muré.

En attendant, je fais ma lessive à la main et, mon amour s’étant blessée en terrassant le jardin hier, je poursuis seule cette entreprise ridicule, sans fin. Je ne me rappelle pas pourquoi je me suis lancée dans une tâche qui me détruit le dos et me prend tant de temps que je ne peux même plus m’offrir le luxe de courir.

En bêchant, je me dis que je n’aimerai pas non plus être un ver de terre. Rien de spéciste, juste, je préfèrerais vivre dans le ciel ou dans l’eau que dans la terre, je suis claustrophobe. Je ne peux pas rêver d’être un ver de terre, me dis-je, et soudain j’ai mal au cœur parce que je me dis que sans doute, personne ne rêve d’être un ver de terre.  C’est ridicule : les vers de terre s’en tamponnent le coquillard, de ne pas faire rêver de grands crétins tels que nous, qui doivent résoudre des casse-têtes du genre Urssaf – on ne les fait pas rêver non plus, j’en suis persuadée. Soudain, je me rappelle une chanson de Bascom Lamar Lunsford, I Wish I Was a Mole in the Ground, sortie en 1928 ; certes, une taupe n’est pas un lombric, mais j’aime penser qu’un être humain puisse rêver de vivre dans la terre et je m’en rassure un peu hâtivement, sans entrer dans les détails.

 Mon texte sur les terrils m’échappe tout autant que le jardin.

Aujourd’hui, je me flanquerais bien un coup de bêche dans le crâne, qu’on n’en parle plus.

Je décide de sacrifier ce journal de déconfinement de toute façon sans intérêt pour ne pas perdre encore plus de temps que ce foutu jardin ne m’en fait déjà perdre. Et puis c’est bien de m’arrêter à JC+47, parce que 47 est un nombre premier, ce que n’aurait pas été 54, si j’avais attendu le dernier jour du confinement.

Quittons-le sur ces emplacements publicitaires disponibles – c’est ma manière de souhaiter le meilleur au monde d’après.

JC+46

Nous avons décidé de consacrer notre week-end au jardinage, mais avant toute chose, nous n’avons pas d’autre choix que d’entreprendre des travaux de terrassement – manuels. Comme j’ai plus de muscles dans les jambes que dans les bras, j’improvise une technique pour retourner la terre, qui consiste à sautiller sur la bêche. Ensuite, il faut frapper longuement chaque bloc avec une serfouette ou une griffe (puisque ce sont les outils dont nous disposons) pour détacher la terre des racines. C’est moins fastidieux que l’extraction des adventices pièce par pièce.

(Force est de constater que les plantes qui s’en sortent le mieux dans le jardin sont celles auxquelles je n’ai pas touché.)

Il est difficile d’épargner toutes les vies qui grouillent là-dedans : diverses sortes de vers, de chenilles, de coléoptères et une multitude de minuscules fourmis jaunes (mais qu’est-ce que c’est ?) Nous faisons notre possible pour blesser le moins possibles de ces habitants de la terre. Nous comprenons que nous n’aurons pas terminé à la fin du week-end – et quand nous pensons à toutes les étapes qui suivront celle-ci, nous sommes un peu fatiguées. Notre voisine, Peggy, va plus loin : Vous n’aurez jamais fini, soupire-t-elle. Par ailleurs, nous avons des douleurs un peu partout – avec une dominante lombaire en ce qui me concerne, pour la seconde fois du confinement.

Nous partons en promenade en fin d’après-midi mais devons renoncer, en cours de route, à saluer nos lapins : nos corps ne tiendront pas en un seul morceau jusqu’à notre spot secret. En désespoir de cause, nous allons faire quelques courses. Nous croisons Peggy trois fois. Elle est au téléphone mais chaque fois nous reprenons notre échange discontinu en riant. Ils ont de bons vins, ici, me lance-t-elle alors que j’attends masquée devant les Vins Gourmands.

Un emplacement publicitaire disponible au Far West de Loison-sous-Lens.

JC+45

Au réveil, je cherche un mot. Le mot par lequel ma grand-mère Lucette désignait la brioche qu’elle achetait chez Maillet, le boulanger de son village Vendin-les-Béthune. Alors que je respire les cheveux de mon amour et que j’ai cessé de chercher, le mot me revient spontanément : pain-gâteau. Je suis pétrifiée à l’idée que j’aurais pu l’oublier – à l’idée que je pourrais perdre la mémoire de ce qui a fait la saveur particulière de ma vie.

Pour l’instant, ça va.

C’est le 1er mai alors voici une photo de mon muguet – inutile de le couper pour jouir de son parfum et de ses belles petites clochettes.

La fête du travail est aussi l’occasion de signaler l’existence, dans le bassin minier, de parcs d’activités – de grande(s) activité(s), même – dont l’un côtoie notre spot de lapins secret ; un autre, encore plus près de chez moi, est le bien nommé Parc d’Activités Les Oiseaux.

Le 1er mai, c’est aussi le salon du livre d’Arras, qui cette année a lieu sur un site Internet intitulé Le monde d’après. J’y ai participé, comme presque tous les ans, cette fois sous forme d’un texte qui livre ma vision lumineuse du monde d’après. Je me réjouis que la comédienne Lyly Chartiez en ait fait une super lecture, que l’on peut entendre ici.

Dans le monde d’après, je pourrai de nouveau courir ici comme dans le monde d’avant. C’est déjà pas mal.

Le 1er mai, c’est aussi le jour où je lance deux nouvelles rubriques, pour me faire pardonner d’avoir abandonné successivement toutes les autres, et je sais que Le gant du jour vous manque tout particulièrement. Ces nouvelles rubriques seront officieuses, c’est-à-dire qu’elles ne seront si systématiques ni annoncées en gras. Elles seront consacrées respectivement aux emplacements publicitaires disponibles et au Far West du bassin minier. C’est parti.

Emplacement publicitaire disponible

et Far West. Voilà, comme on dit.

Le 1er mai, nous travaillons activement la terre, mon amour et moi, faisant avec nos muscles le travail d’outils aux noms barbares tels que scarificateur ou aérateur-carotteur, dont nous ne disposons pas. Nous avons quatre outils dont deux ont perdu leur manche. Nous voulons notre prairie mellifère, nous allons tout donner. Le soir, nous avons tout juste la force de prendre l’apéritif en écoutant du jazz et en regardant ma rencontre avec Amandine Dhée à la librairie la Forge en direct sur la chaîne Youtube de ma filleule (je suis marraine de La Forge, mais pas de ma nièce – qui, quant à elle, a une chaîne Youtube consacrée à son cochon d’Inde Noisette). Merci à Gwenaelle Bel pour cette initiative.

JC+44

Alors que ma première consultation médicale par vidéo vient de s’achever, avant que je ne m’aperçoive que l’ordonnance ne dit pas la même chose que le médecin pixelisé la minute précédente (je n’aime pas le vingt-et-unième siècle), je surprends un chat en pleine tentative de meurtre et descends l’escalier en courant. L’assassin relâche la tourterelle, qui s’envole dans une nuée de plumes, et je poursuis le chat jusqu’au fond du jardin en criant, Ne remets pas les pattes ici, saleté ! Un peu plus tard, je le vois discuter paisiblement sur le mur du jardin avec le chat pelé qui voudrait que je l’adopte et je lève le poing. Mon amour menace de lui envoyer une racine de pissenlit et il s’enfuit.

En 2004, j’ai sauvé un bébé tourterelle des griffes de mon chat bien-aimé Joe ; pendant un mois, chaque jour, j’ai couru avec Léopold posé sur le dos de ma main pour l’aider à s’envoler (c’est ce qu’on m’avait conseillé – et aussi de le lâcher depuis le haut du mur, ce que j’ai fait, avec pour conséquence qu’il est tombé par terre le bec le premier), jusqu’au jour où il a réussi. Un merle que j’ai brièvement appelé Albert n’a pas eu autant de chance. Ci-dessous, une photo de Léopold et moi. J’avais trente ans.

Ce soir, mon amour et moi marchons dans les rafales de pluie glacée puis au soleil puis sous les cathédrales de nuages noirs jusqu’à notre terril secret, où peu de nos congénères ont dû se promener aujourd’hui, de sorte que nous voyons vingt-trois lapins, malgré la luxuriance de la végétation. Nous exultons.

Pour la première fois, nous passons auprès du pont rouillé de la rue Edison sans qu’un soleil écrasant m’empêche de le prendre en photo, alors le voici.

Aujourd’hui, la circulation automobile me semble insupportable et j’ose à peine imaginer combien je serrerai les dents quand elle aura repris son rythme habituel. Nous apercevons un groupe de six ados qui traînent la patte en capuche comme au bon vieux temps ; un car de police passe à côté d’eux sans sourciller. Avons-nous raté quelque chose ?

Autour de moi, nombreux sont ceux que la perspective du déconfinement ne réjouit pas.