Bons et brutes

C’était dans Le bon, la brute et le truand : « Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. » Aujourd’hui, on entend souvent dire, « Dans la vie, il y a ceux qui… et ceux qui… » Le monde vu comme une nuée de binarités.

Il y a ceux qui sont sur les réseaux sociaux et il y a les autres.

Il y a ceux qui utilisent des lavettes et ceux qui utilisent des éponges.

Il y a ceux qui croient que le coronavirus est un gros rhume monté en épingle et il y a les autres.

Je me fiche que des gens comptent des likes, je me fiche que des gens se démènent pour essayer de déloger une miette coincée dans une fibre ou un pli de lavette, mais je refuse que des gens ruinent tous mes efforts pour me tenir à distance du coronavirus. S’il s’avère que je suis ridicule, tant mieux pour nous tou.te.s, mais jusqu’à nouvel ordre (pour plagier les autorités), je ne souhaite plus côtoyer les gens qui poursuivent leurs activités comme si de rien n’était / comme si le monde en dépendait. Je serai peut-être contaminée avant eux, très bien, ça leur donnera l’occasion de ricaner, comme les fumeurs qui aiment citer leurs connaissances décédées d’un cancer du poumon alors qu’elles n’avaient jamais touché une cigarette – notre belle et noble espèce ne connaissant pas de petits plaisirs.

Je ne prendrai pas de trains et de métros pour parler de mes livres à quelques personnes qui se rendraient aux rencontres parce qu’elles se croient plus fortes que le virus.

Si vous ne comprenez pas ma décision, PUB lisez mon roman L’éternité n’est pas si longue, paru en 2010 et dans lequel je l’explique très précisément.

Prenez soin de vous.

Nombreuses

… et en bonne compagnie, le retour. Pour nous préparer au confinement, Dame Sam et moi avons ressorti respectivement notre robe tabby marbrée et notre chemise à fleurs. Nous inventons des jeux. Par exemple, je demande

– Cite-moi un mot que tu trouves super moche.

Meeeh-krr, dit Dame Sam (je suis bien d’accord avec elle). Et toi ?

Blouse, je dis (l’autre je). Pas les sonorités, parce que blues, ça va.

– C’est pareil, dit (l’autre) Dame Sam.

– Non, je dis. C’est parce que tu ne le vois pas écrit. Et un de tes mots préférés ?

Meeeh-krr, dit (l’autre) Dame Sam. Parce qu’il te donne les nerfs, j’adore quand tu me jettes tes pantoufles. Et toi ?

Poussière. Je crois que je vais appeler mon nouveau manuscrit La poussière.

(On ne sait absolument plus qui parle, ni qui a fini les olives, ça fuse dans tous les sens.)

– L’autre titre convient mieux.

– Je sais, mais parfois j’ai envie de me faire plaisir. De toute façon personne ne lira ce texte puisque c’est la fin de l’espère humaine.

– Sérieux ? Tu pourras faire un stock de croquettes, demain ?

(Pour l’occasion, nous avons même reconstitué dans notre nouveau salon cette scène d’intimité photographiée en 2018 .)

Agenda ou pas

Je ne suis pas à Rennes cette semaine, pour cause de coronavirus. Je ne sais pas encore si ma rencontre avec Léa Rault le 19 mars au Triangle sera maintenue. Ni si aucune des dates ci-dessous résistera au stade 3 désormais annoncé comme imminent :

Le samedi 21 mars à 17h, à Aulnay-sous-Bois, rencontre à la librairie Folies d’encre dans le cadre du festival Hors-Limite.

Le samedi 4 avril, à Bordeaux, rencontre avec Quentin Zuttion (alias Mr Q), dans le cadre des Escales.

Le mardi 7 avril à 19h, à Rennes, rencontre avec Nathalie Kuperman et Fanny Taillandier pour une soirée intitulée Le chaos en trois rounds au Triangle, dans le cadre de ma résidence.

Le jeudi 9 avril à 19h, à Lille, aux archives départementales du Nord à 19h, table ronde sur le thème « La bibliothèque idéale des écrivains » aux côtés de Géraldine Barbe, Bastien Quignon, et Olivier de Solminihac, animée par Achmy Halley.

Le 15 avril à 19h, à Grenoble, rencontre à la librairie Le Square.

Le jeudi 23 avril à 19h, à Montpellier, rencontre à la librairie Fiers de Lettres.

Le jeudi 14 mai à 19h30, à Lille, lecture et extraits musicaux à la librairie L’Affranchie dans le cadre des soirées « Vous avez une heure et un verre de vin ».

Le vendredi 15 mai à 19h, à Marcq-en-Baroeul, lecture à la librairie La Forge, avec Amandine Dhée.

Le 28 mai à 19h, à Paris, rencontre à la librairie Le Divan, avec Amandine Dhée.

L’Humanité

« Féminin singulière(s) 2/4. Qui fait l’homme ?

Elles sont romancières ou œuvrent à la croisée de la littérature et des sciences sociales. Toute la semaine, pour annoncer le numéro spécial que consacre l’Humanité à la journée du 8 mars, nous leur avons donné carte blanche pour écrire sur l’émancipation des femmes.

Qu’elles aient choisi le récit, la fiction ou l’analyse, elles expriment avec leurs regards singuliers l’urgence des combats à mener. »

Je remercie Sophie Joubert de m’avoir proposé d’être l’une de ces  quatre autrices. Mon texte est dans le numéro du jour.

Rueil-Malmaison

C’est demain, malgré les grèves, le coronavirus et ma coupe de cheveux quelque peu anarchique (voir photo ci-dessous et imaginer autre chose).  Vous ne serez sans doute pas nombreux mais je serai là quand même et je chanterai quelques-uns de mes vieux tubes. Venez masqués !

Par la fenêtre de mon bureau

des ciels paradoxaux

de soleil crépusculaire

et de lune dans le bleu

mais toujours, avec des oiseaux

Là, entre deux sessions de ma résidence à Rennes, je travaille simultanément sur deux commandes, l’une pour le Triangle et l’autre pour une maison d’édition avec laquelle je n’avais pas encore eu l’occasion de collaborer, mais je ne vous en dis pas plus pour le moment. La musique ? Des drones, des notes tenues, des drones, des sine waves, des drones, des boucles, des drones.

Trous de balles

Ce matin, pour la première fois depuis des mois, j’ai croisé un lièvre. Il fredonnait I Am Free de Princess Nokia, pour preuve que l’on est hyper branché dans le bassin minier puisque la rappeuse new-yokaise a publié simultanément ses deux nouveaux albums (Everything Sucks et Everything Is Beautiful) il y a trois jours à peine :

No people, no people, no people
Let me go, let me go, let me go
And I am free, and I am free
,

chantait le lièvre, puis il m’a décoché un clin d’œil. Toi, ça va, m’a-t-il dit, toi tu n’es pas vraiment humaine. Et soudain, j’ai compris la raison de sa joie : Ce soir, c’est fini ! Ce soir, les chasseurs vont pouvoir ranger leurs gros fusils dans leur petit trou de balle et s’asseoir dessus pendant six mois, et nous les innocents allons pouvoir vaquer à nos saines occupations, danser folâtrer courir paresser pisser dans les champs les bois sur les terrils. Le lièvre et moi avons bondi dans les flaques de boue noire sur les flancs escarpés du 74A (ou 11-19 de Lens-Ouest) et mis les jambes en l’air pour fêter ça.

(En vue satellite, on distingue le petit chemin escarpé sur le flanc ouest du 74A.)

(Là, nous sommes sur le petit chemin.)

≠ faire

Dans mon acte 3, les rares jours où le stress me suffoque, il me suffit de passer le seuil de ma porte et de courir quelques kilomètres pour atteindre l’un des sommets du paradis noir que je me suis choisi. Là-haut, la force de la tempête est décuplée, il est d’abord difficile de respirer mais une fois que l’on y parvient on peut rire, danser, chanter, hurler, dévaler des pentes, les bras étendus, bondir sur les bosses et glisser dans les crevasses, on peut presque voler, le tout sans autre témoin que des amis oiseaux compatissants. Après, ça va mieux. Aujourd’hui, vue des terrils d’Harnes-Annay (jockomo feena nay) et d’Estevelles depuis celui de Noyelles-sous-Lens.

Là, on dirait que rien de ce que les humains ont inventé n’existe plus, on oublie qu’on est perché sur une montagne créée par les muscles de mineurs aujourd’hui disparus, on se rappelle seulement qu’on va mourir et que rien au monde n’est plus important que de regarder les saisons passer, les plantes pousser, les pierres s’éroder, les oiseaux se rassembler en nuées tournoyantes, et on rêve de revenir un jour sous forme d’un fantôme dont personne n’attendrait rien pour pouvoir contempler ces merveilles ordinaires sans être harcelé par des organismes barbares aux acronymes barbares ni par des congénères soucieux de ce que l’on produit. J’emmerde la productivité, je la lacère, je la broie, je la brûle, je la piétine, je la noie, je l’ensevelis. Le bonheur, c’est d’être là (≠ faire). C’est ça : être, sans rien à faire.