Conciergerie

Il n’y a pas eu de cliente depuis près de trois semaines dans le bed & breakfast Chez Dame Sam, dont j’ai brièvement été la concierge. J’y pensais ce matin et je me suis rappelé les concierges de la résidence où j’ai écrit Le Zeppelin, en 2006-2007, avenue du Colysée avec un y, à Lambersart. Souvent, je me demande ce qu’ils sont devenus.

(en 2006-2007, j’ai dépassé le traitement « photocopieuse des PTT » mais j’aime le glitch – ça tombe bien parce que j’ai alors un appareil assez pourri)

Une chute du Zeppelin :
« Seuls ses concierges lui manifestent une gentillesse qui, au fil du temps, prend les apparences d’un attachement. Elle ignore comment ils connaissent son prénom mais le fait est qu’ils l’appellent Fanny, tandis que les autres résidents sont appelés par leur nom, Madame, Monsieur – pas de Mademoiselle. Ils lui parlent quand elle traverse le hall d’entrée, commentent la vie de la communauté, les dernières nouvelles de la ville et, plus que toute autre chose, la météo, qu’ils lient à son usage quotidien du vélo. Ils lui recommandent de faire bien attention par temps de pluie, de neige ou de tempête.
La concierge est de type flamand, solidement charpentée mais avec un boitement prononcé ; sous ses bas de contention, un bandage entoure sa cheville. Elle porte tous les jours, dimanche inclus, une blouse bleu pâle. Ses cheveux attachés ne sont pas teints, et son visage rond n’est pas maquillé, laissant les rougeurs témoigner de l’effort qu’elle fournit pour faire briller les miroirs cuivrés qui couvrent les murs du hall, l’imitation marbre des marches. Son mari flotte dans un halo gris, celui de sa blouse, celui de ses cheveux et de son visage même, toujours très cerné, où le sourire est plus rare qu’une éclipse. Sa démarche est traînante, la tête basse, et accentue l’impression d’accablement qui le caractérise. »

(see what I mean?)

Et une chute de Je respire discrètement par le nez :

« 25 juin 2006
Aujourd’hui, dans la grande allée du bois, j’ai croisé ma concierge en civil. Je ne l’avais jamais vue qu’en blouse auparavant : même le week-end, en blouse bleue à fleurs avec des collants et un bandage autour de la cheville. Je n’ai jamais aperçu ce qu’elle portait en-dessous ; à quoi ressemblait son style vestimentaire. Elle pouvait aussi bien être nue sous cette blouse pour la différence que ça faisait. Alors de la surprendre comme ça en civil cet après-midi dans la grande allée du bois, c’était comme de lui découvrir une vie clandestine : elle mangeait une énorme glace sur son vélo de luxe (quand elle me voit accrocher Gaspard, elle me dit toujours : Le mien, il se ferait voler tout de suite, même avec des U), elle portait un pantalon noir et un T-shirt bleu, et Monsieur n’était nulle part en vue – Monsieur, j’en apercevrais quelques minutes plus tard la blouse grise glissant à sa lente habitude dans les couloirs de la résidence. Un instant, j’ai même envisagé que le petit garçon qui courait au bord de l’allée était leur petit-fils. Mais il ne faut pas abuser. »

(c’était souvent très joyeux, aussi)

Je me remémorais ce matin ces deux années, qui ont été parmi les plus mémorables de ma vie lilloise (avec 1999 assurément), je regardais les milliers de photos que j’ai prises à l’époque, de et depuis mon appartement, ainsi qu’au bois (qui était mon jardin), et j’ai retrouvé ce montage de ciels tels qu’encadrés par la baie vitrée qui a littéralement vu basculer ma vie, il y a treize ans, avant le coma que je décris dans L’éternité n’est pas si longue (à l’époque, c’était encore le bed & breakfast Chez Joe & Dame Sam* : oui, j’ai été deux fois concierge d’un bed & breakfast, ces 27 dernières années , je n’en suis morte qu’une fois, pas deux). Tous les jours, en 2006 et 2007, je prenais une ou plusieurs photos de ce ciel fou.

Je prenais aussi des photos de Harold, le héron dont je parle beaucoup dans Je respire discrètement par le nez, et qui est de retour dans le roman que je suis en train d’écrire – il y est question de lotissements et d’une jeune fille si belle, si laiteuse et si lente que Harold pose la tête sur son épaule. Ci-dessous, Harold en 2007**.

Je prenais déjà des tas de photos d’oiseaux d’eau. Mes deux photos de canards les plus réussies datent de cette époque et d’il y a deux ans :

(2007)

(2017)

* Pourquoi le bed & breakfast s’appelait-il Chez Joe & Dame Sam ? Parce qu’il était tenu (s’il est permis d’employer ce mot) par mes maîtres d’alors, dont le (fabuleux) élément masculin (un formidable castrat, il chantait Barbara Strozzi avec un timbre proche de celui de Maria Cristina Kiehr), Joe, nous a quittées, Dame Sam et moi,  en janvier 2018, après dix-sept ans de vie commune.

(Dame Sam et Joe en 2007)

** Apophénie ? Ma meilleure amie, à qui je n’ai pas annoncé le retour de Harold dans ma vie mon œuvre, m’appelle depuis une aire d’autoroute alors que je viens de poster ce billet, pour me dire qu’elle a vu plein de hérons et un chamois noir depuis son départ de Prénovel, ce matin (elle affirme depuis une dizaine d’années y avoir vu un koala, oui, parfaitement, dans le Haut Jura ; personne ne l’a jamais crue).

Once you pop, you can’t stop

Mon inconscient est facétieux : cette nuit, les Pringles ne voulaient plus être genrés au masculin ni au féminin (dites ielles) et un chasseur faisait des dérapages en voiture puis descendait du véhicule et visait un furet en tenant son fusil à l’envers. On dirait bien que mon manuscrit en cours d’écriture déteint sur mes nuits – je ne vous dis pas de quoi il s’agit, seulement que l’un de ses 53 premiers paragraphes a pour point de départ ce Christo croisé près du yellow brick observatoire de Lille.

Meura

Tout est dit dans cette capture d’écran, que j’ai volée sur un réseau social.

Ne vous fiez pas à l’image : comme l’indique aimablement le réseau, il fera beau ce soir-là, un temps idéal pour prendre la route à pied ou à vélo jusqu’à la librairie Meura, où Thierry Girard et moi discuterons du bassin minier, du temps qui passe et de son empreinte sur ce que le photographe appelle l’épaisseur du paysage et que j’appelle quant à moi la densité du réel – c’est l’une des coïncidences qui ont donné aux éditions Light Motiv l’envie d’organiser cette rencontre. Ce sera surtout l’occasion de découvrir le magnifique livre de Thierry Girard sur le territoire qui nous réunit, Le monde d’après.

Allison Sniffin sur Soundcloud

Je ne présente plus ma très chère Allison Sniffin, dont il a été souvent question sur ce blog et qui occupe l’un des rôles principaux dans mon livre A happy woman. Je rappelle qu’Allison n’est pas seulement une collaboratrice essentielle de Meredith Monk (multi-instrumentiste, chanteuse, préparatrice de partition et arrangeuse), mais aussi compositrice. Je lui réclamais depuis longtemps un Soundcloud qui présenterait ses œuvres, le voici :

N’hésitez pas à le visiter de temps en temps, je sais de source sûre que l’on y trouvera bientôt d’autres pièces.

Against archives

Déjà la rentrée. En tant que vieille auditrice de France Musique, j’ai fait avec une légitime appréhension mon examen annuel de la nouvelle grille et ma consternation dépasse tout ce que j’ai pu éprouver jusqu’ici. Si j’ai boycotté la station pendant un an après l’exclusion d’Ariel Butaux en 2015, comment suis-je censée réagir au remplacement de toutes mes autres émissions préférées par des archives ? Le cri du patchwork, Le portrait contemporain, À l’improviste et Tapage Nocturne, liquidées au profit des Trésors de France Musique, où l’on pourra entendre des interviews de gens mort plutôt que de découvrir la foisonnante création contemporaine. Sera consacrée à cette dernière une soirée par semaine, le dimanche de 20h à 0h30 : un pudding contemporain. Au fil des années, France Musique a perdu tout contenu pédagogique, s’est dotée d’insupportables jingles et s’est séparée de certains de ses producteurs les plus passionnants et passionnés, pour ressembler de plus en plus à une vulgaire compilation Je n’aime pas le classique mais ça j’aime et accueillir prioritairement des super stars du classique pour être assurée de son audimat. Dégueulasse.

Exemple de ce qu’on ne risque plus d’entendre sur cette fréquence : Against Archives de Félicia Atkinson.

Estivalitude

Ce matin, à 9h, sera diffusée sur France Inter une émission enregistrée en juillet, dont Jeanne Cherhal et moi étions les invitées, au micro de Christophe Bourseiller. Je pense n’avoir jamais été aussi navrante à la radio, sans doute parce que le format inhabituel m’a quelque peu désarçonnée, en tout cas j’ai ruminé ma propre nullité pendant deux semaines. Je m’en suis remise, ça va. Mais aujourd’hui, il n’y a plus rien à faire : ça va s’entendre, inutile de faire comme si ça n’avait pas existé. Désolée. Présentation de l’émission, ici.

Resink

Ça faisait un an ce matin. Un an que j’avais pris la photo de la jeune athlète que l’on peut voir dans mon expo Ligne 18 et qui figurait dans L’Humanité du 25 avril dernier. La fleur de thé se trouvait-elle au parc ce matin pour fêter l’événement, et pour que je lui remette enfin son exemplaire de L’Huma (un peu fatigué de voyager depuis des mois dans ma sacoche de vélo) ?

Eh non.

Je profite de l’occasion pour vous dire que cette page de journal est à l’origine de mon roman à paraître en janvier aux éditions de l’Olivier (quel teaser !), roman que j’appelle affectueusement Le Sel et dont je suis en train d’écrire la suite (Le Sel 2, en somme) ou plus exactement le négatif (Le sucre, donc), avec la même ferveur. Autrement dit, considérez qu’après ces quelques jours de disponibilité, je suis de nouveau en résidence. Merci de votre compréhension, jamais démentie. See you later, alligators!

Sink

C’était il y a un an. C’était le 1er août mais un mercredi, un sourire est tombé dans mon cerveau, où il n’a cessé de s’épanouir comme une fleur de thé : il a soulevé des souvenirs, fait naître des projets, m’a accompagnée dans l’assainissement de ma vie. Quand je pense à cette année passée en sa discrète compagnie, j’entends Tea Break for Juliet, composé par Catherine Kontz pour la soprano Juliet Fraser et qui me semble aussi un hommage à Three Voices (for Joan La Barbara) de Morton Feldman (que Fraser a d’ailleurs interprété – Hat Hut Records, 2016). Et Sudan Archives (Brittney Parks), qui dans Sink chante I know you came to change my life. Sink mais doucement, comme une fleur de thé. Qui que soit son émettrice, c’était vraiment un sourire de compétition, merci.

Du coup voilà

du coup je quitte Lille donc voilà
du coup je quitte Lille voilà sa densité de population vouée à l’ascension frénétique voilà ses conséquentes circulation et pollution voilà ses cénacles suffisants et ses commères donc voilà
du coup j’ai hâte hâte hâte donc voilà
du coup je serai Lensoise parce que voilà j’aime beaucoup la ville qui a nom Annay mais elle est imprononçable d’ailleurs qui souhaiterait être d’Annay ? du coup voilà je ne vivrai pas à Annay qui fait ahaner voilà ni en Annay qui convoque Iko Iko jusqu’à l’usure voilà ni ne cèderai à l’usage grotesque (du coup bien plus horripilant que comme si que, malgré que et après que + subjonctif additionnés donc voilà) de la préposition sur suivie d’un nom de lieu et du coup ne vivrai pas surannée donc voilà
du coup Lens donc voilà
du coup merci au revoir et voilà