Tombeau de Pamela Sauvage

Tombeau de Pamela Sauvage

Éditions La Contre Allée

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Quatrième de couverture

« Apprenant l’existence de capuchons en feutre pour les clubs de golf, Dorothy Parker, poète et scénariste américaine (Hitchcock, Preminger) disait déjà, il y a près de cent ans : « La civilisation a atteint un point de non-retour ».
Dans un monde futur que l’on devine plus ou moins proche, une voix de philologue commente et observe ce que révèlent d’un temps révolu, le nôtre, les portraits des 23 existences qui composent le Tombeau de Pamela Sauvage, vestige d’un outil révolutionnaire que l’on appelait alors le livre.
Ces 23 existences sont apparemment liées entre elles selon l’effet du petit monde. Une hypothèse reprise par le chercheur Stanley Milgram, selon laquelle chacun de nous serait relié à n’importe quel autre individu par une courte chaîne de relations sociales. »

Notes de l’auteur

1. Note d’intention

J’aime qu’une forme littéraire et musicale s’appelle tombeau ; cela me fascine autant que les leçons de ténèbres dans la musique baroque. Quant à Pamela Sauvage, son nom m’est apparu comme une évidence : le mot sauvage est à prendre au sens très positif de non domestiqué, tandis que le prénom le dénature puisqu’il fait référence à un symbole de la culture américaine la plus vulgaire, une série télévisée qui glorifiait les dominants, l’argent et les apparences. Le nom de Pamela Sauvage m’évoque en concentré la nature assujettie à tout ce que l’espèce humaine crée de plus abject et artificiel, à une époque où l’obscurantisme se pare ironiquement des couleurs vives propres à la consommation de masse.

Le tombeau de Pamela Sauvage serait ainsi celui de notre civilisation. Un tombeau en plastique et panneaux de particules, dans lequel on agencerait auprès de la chère disparue, en guise de trésors, des colifichets fabriqués en série et des satisfactions à peine moins viles. Chacun de mes personnages emporte avec lui ses propres babioles, celles qui ont trouvé un sens à ses yeux, voire ont donné un sens (aussi mesquin soit-il) à sa pauvre vie. L’extraordinaire n’a pas cours dans ces existences à peine ébauchées, sans possible narration.

Pour pouvoir poser un couvercle sur le tombeau, j’ai trouvé amusant de me situer à une époque ultérieure, ce qui me permettait de proposer un portrait en creux de la nôtre, considérée comme un point de basculement. Dorothy Parker disait déjà, il y a près de cent ans, apprenant l’existence de capuchons en feutre pour les clubs de golf : « La civilisation a atteint un point de non-retour ». Le texte est censé être l’un des derniers vestiges de cet outil révolutionnaire que l’on appelait le livre et dont on comprend que, dans le monde esquissé par les notes en bas de page, il n’existe plus. Ou presque… Or ce presque représente l’ultime espoir d’insurrection dans une société parvenue aux dernières limites d’une barbarie policée. Aussi anodines soient les existences reflétées par les vingt-trois textes, le citoyen du futur parvient à y puiser quelques miettes d’humanité.

Le fait que chaque personnage soit une note en bas de page du précédent me semble assez représentatif de la vie en société. J’ai souhaité que le dernier personnage renvoie au premier de manière à enfermer dans une boucle ces vingt-trois personnalités qui n’ont pas choisi de s’y retrouver ainsi à l’étroit. C’est également un clin d’œil à la théorie de Milgram, d’ailleurs évoquée dans le texte, des six degrés de séparation – dite aussi, entre autres, phénomène du petit monde. Le monde n’est pas si petit, sa diversité peut même donner le vertige, mais l’homme est parvenu à le rendre étouffant en le dotant d’armes de diminution massive. C’est celui dont je donne une caricature grimaçante dans ces pages, suggérant une désespérante uniformité sous l’apparente diversité.

2. Onomastique de ce tombeau – ou venez voir, dans ma petite cuisine, pourquoi j’ai donné à mes personnages les noms qu’ils ont (ma méthode différant peu d’un projet à l’autre, je prends le Tombeau en exemple)

Pamela Sauvage : La nature sauvage bridée par la culture télévisuelle.

Jean-Bertrand Coursier : Bertrand Tavernier + Jean-Pierre Coursodon (50 ans de Cinéma américain, autre prescription de 800 pages que le 1001 films à voir avant de mourir de Steven Jay Schneider).

Angelina Feccia : Quelque chose qui ressemble à un ange + une raclure italienne.

Sandrine Poteau : Caducée sans ailes (dixit Angelina Feccia) – le prénom Sandrine « n’évoque pas seulement le serpent à cause du s, il y a aussi ce -drine qui fait sonnette à la fin comme la queue du crotale » (citation d’un autre de mes livres, La vitesse sous la peau, Le Rouergue, collection doado, 2016) ; enroulé autour de la baguette de laurier ici grossièrement désignée comme un poteau, il peut en effet convoquer cette image.

Sandrine Poteau : Son homonyme.

Tulku Marhadia : Pur fatras orientalisant.

Jacques O. Gator : Jacques Martin + Jimmy Gator (le personnage de Philip Baker Hall dans Magnolia de Paul Thomas Anderson).

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Romain Chapon : Groupe nominal.

Bud Buck : Bud Korpenning (Manhattan Transfer de John Dos Passos) + Joe Buck (le personnage de Jon Voight dans Midnight Cowboy de John Schlesinger). Et ça sonne comme un moteur qui se noie.

Gloria Turton : Gloire (autoproclamée) + Mrs. Turton (A Passage to India de E.M. Forster).

Danny Robert : Daniel Clowes + Robert Crumb, grands collectionneurs.

Joan Dubois : Joan Crawford (plus précisément pour son rôle dans Mildred Pierce de Michael Curtiz, 1945) à la française.

Fred Ferdé : Prénom mixte jusqu’à la taille + l’expression Fer de lance, avec consonances (aucun rapport avec Ferde Grofé).

Jeanne Torrent : Jeanette (interprète de la chanson Porque te vas, écoutée par Ana dans Cria Cuervos de Carlos Saura) francisée + Ana Torrent (Ana).

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Jean Christophe : Jean des Esseintes + Christophe Bourseiller.

Jean-Philippe Szewczyk : Mélange de deux prénoms d’hommes politiques tristement célèbres en France, que suit un patronyme polonais pauvre en voyelles.

Boualem Ali : La musique de la langue arabe telle qu’on peut l’entendre sur la place Vroomhout.

Andrea Basura : Prénom de femme qui signifie homme en grec + une raclure espagnole, le tout consolidant un lien de sororité avec Angelina Feccia.

Richard Emory : Richard Ford (pour son personnage Frank Bascombe) + Enoch Emery (qui suit et singe – littéralement – Hazel Motes dans Wise Blood de Flannery O’Connor, ainsi que dans l’adaptation cinématographique de John Huston).

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Je : Anonyme.

Olive : Olive Hoover (le personnage d’Abigail Breslin dans Little Miss Sunshine de Jonathan Dayton et Valerie Faris).

Karol Benjamin : prénom hongrois inspiré du patronyme Karinthy (en référence à Ferenc plus qu’à son papa Frigyes pourtant cité dans une note infrapaginale) + Benjy (Le Bruit et la fureur de William Faulkner).

Rose Roy : L’eau de (…) + Gladys Roy, aviatrice et cascadeuse américaine qui se rendit célèbre pour ses prouesses aériennes dans les années 1920.

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(Gladys Roy jouant au tennis sur son avion avec Ivan Unger.)

3. Extrapolation

Si l’univers est un site sublime, l’espèce humaine y est une opération touristique. Sur le site sublime, l’espèce humaine a bâti ses chiottes – ce que l’on appelle plus volontiers la civilisation. Écrire Tombeau de Pamela Sauvage, pour moi, c’était graver sur la porte des chiottes : « Pamela Sauvage was here ». Pour dire que j’ai vu : j’étais là, j’ai tout vu. Même si les autres s’en fichent puisque eux aussi sont occupés à graver leur nom sur la porte des chiottes et que ça prend bien une vie.

L’espèce humaine est une entreprise collective qui s’abîme dans l’obscurantisme, dans un monde bipolaire, dominé par les inégalités, tel que je l’esquisse dans les notes en bas de page. Au sein de ce désastreux collectif, je place vingt-trois personnages contraints d’en subir les règles, liés entre eux par ma volonté arbitraire, chacun étant la note en bas de page du précédent.

Ce sont de modestes créatures, dépourvues d’étoffe romanesque. Chacun de ces personnages effleure pourtant, au cours de sa pâle existence, ce qui ressemble à un sens ; dans chacun des portraits, un moment de basculement décisif ou un bref état de grâce sont symbolisés par le nombre 23. Pour l’un d’entre eux (comme pour moi-même), ce sont vingt-trois kilomètres de course à pied comme un rituel salvateur, un espace-temps de liberté. Pour un autre, l’accomplissement ultime consiste en une collection de 78 tours – ce personnage-ci paraîtra sans doute grisâtre au lecteur : un pauvre homme seul et obsessionnel, mais que l’on songe au courage sublime (puisque vain, puisque sans fin, puisque au bénéfice d’aucune postérité) qui consiste à protéger des supports physiques obsolètes et fragiles de toutes les menaces qui pèsent sur lui (comme, métaphoriquement, sur nous tous qui sommes poussière), au premier rang desquelles l’usure du temps et le contact des éléments…

Que ce soient des ordures et des individus de bonne volonté, mes vingt-trois personnages sont entraînés vers le fond par le mouvement général auquel ils n’ont pas choisi de participer, auquel ils n’ont pas conscience de contribuer par leur passivité, par leur obéissance aux règles et injonctions absurdes du système global.

4. 23 suggestions d’accompagnement sonore (c’est du moins ce que j’écoutais en écrivant – et en courant puisque chacun des 23 chapitres a été écrit au retour d’un semi-marathon), en l’occurrence 23 albums et compilations :

1. Plinth & Textile Ranch : The rest, I leave to the poor
2. Maurice Ravel : Concerto en sol (Samson François au piano)
3. A young person’s guide to the Avant-Garde
4. An anthology of noise & electronic music / First A-Chronology 1921-2001 (2)
5. 6. Library Tapes : Feelings for something lost ; Alone in the bright lights of a shattered life
7. 8. William Basinski : The disintegration loops I, II
9. Sonic Youth : SYR4: Goodbye 20th Century
10. Gregg Kowalsky : Through the cardial window
11. Steve Reich : WTC 9/11
12. Karol Beffa : Masques (Ensemble Contraste)
13. Erik K Skodvin : Flame
14. Danny Norbury : Light in august
15. Susumu Yokota : Sakura
16. Richard Skelton : Landings
17. Svarte Greiner : Kappe
18. Grouper : A I A : Alien observer / Dream loss
19. Lawrence English : Kiri No Oto
20. Scanner : Sulphur
21. François Couturier : Nostalghia – Song for Tarkovsky
22. Stefano Battaglia : Pasolini
23. Hildur Guðnadóttir : Saman

Quelques titres en écoute :

Plinth & Textile Ranch – The Rest I Leave to The Poor (extrait)

Maurice Ravel – Concerto en sol (Samson François / André Cluytens)

William Basinski : The disintegration loops 1.1

Steve Reich: WTC 9/11 | Mallet Quartet | Dance Patterns – Kronos Quartet

Susumu Yokota : Kodomotachi