Un fil

Les premières années de ma vie lilloise, je rencontrais des gens partout. Claude, sous un échafaudage, rue Gambetta – nous avons éclaté de rire parce que nous avions le même anneau dans le nez, la même coupe de cheveux et le même jean rouge. Sylvie, sur la place de la République, où je l’ai abordée pour lui signaler qu’elle ressemblait à Jean Seberg dans À bout de souffle, ce qu’elle savait déjà. Comme moi, Sylvie aimait Michael Cimino, et Claude Sonic Youth. Olivia rentrait du Chili le jour où nous avons pris le même métro et elle s’est tout naturellement insérée dans mon petit groupe d’amis, qui prenait l’apéro tous les midis dans un escalier de la fac. L’été précédent (1993), sur la place du Palais des Papes, en plein festival d’Avignon, j’avais déclaré à Raphaël et Phanuelle que si le lendemain ils n’étaient pas au même endroit à la même heure, je ne croirais plus jamais en personne ; le lendemain, ils étaient là. Le 24 septembre 1999, je laissais un petit mot à celle qui allait devenir mon Antique, ma carte et ma boussole. La vie était facile.

Depuis combien de temps n’ai-je plus l’audace de ce mode opératoire ? Quand ai-je cessé d’aborder les gens au simple prétexte que mon intuition me porte vers eux, comme je l’aurais fait autrefois ? Quel est le problème ? Est-ce moi ou est-ce l’époque ? Suis-je trop vieille pour ça ou le monde a-t-il trop changé ? Je ne veux pas renoncer à ces alchimies qui s’opèrent en un claquement de doigts, je ne veux pas m’éteindre, me résigner à une vie sans contact ni magie. Je resterai le négatif de tout réseau social : déconnectée, solitaire et revêche, mais incarnée.

Le dernier jour de ma vie lilloise, j’ai laissé traîner un fil quelque part à Lille Sud. J’espère que dans quelques semaines ou quelques mois, quand elle le trouvera, sa destinataire aura la curiosité de tirer dessus pour voir ce qui vient. Moi, je me suis bien amusée à poser ce fil, et il m’a même permis de faire la connaissance d’une super bibliothécaire.

Pas sun

Le dernier mercredi de ma vie lilloise, mon empreinte écologique est fragmentée dans des cartons, j’ai dépassé la page 100 de mon manuscrit en cours d’écriture et la rue ci-dessous danse sur la musique aquatique de Robertina Šebjanič, devinez où – une seule proposition par pigeon, merci. Rien à gagner (tous les possibles lots sont dans des cartons). Un indice : ce n’est pas à Sun City, Arizona.

Le presse-ail

Le dernier mardi matin de ma vie lilloise, j’ai emmené Anna (Meredith) dans notre champ (avec son dernier album Fibs, qui est une suite de Varmints très réussie bien qu’elle réserve peu de surprises), en hommage à nos mémorables matins de l’hiver 2017 et du printemps 2018.

(Ici, en avril 2018, Anna, Karen (Gwyer) et moi jouons à Elizabeth (Bernholz) dans ledit champ pour amuser les lièvres.)

Par coïncidence, alors que paraissait Fibs, la semaine dernière, j’ai croisé la jeune femme dont le prénom commence par un S et que, à la même époque, j’appelais ici le sosie d’Anna. Les plus fidèles se souviendront que j’ai brièvement été sous son charme, non pas en raison de cette ressemblance plutôt flatteuse mais parce qu’elle m’a dit souhaiter que son urne funéraire serve de géocache dans un jeu de piste. On comprendra que ça m’ait fait fondre.

(Ici, en février 2017, je danse avec Dame Sam et Dancing Chicken au son de R-Type*, une tuerie d’Anna.)

(Et là, D.C. et moi dansons au bord du canal après que le sosie d’Anna m’a envoyé un sms – c’est l’époque où nous courons avec un appareil photo et son béni retardateur, ce qui précipitera son déclin.)

Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait fait de plus fou pour quelqu’un, le sosie d’Anna m’a dit avoir traversé nuitamment la France en voiture pour aller secourir un ami déprimé ; si elle m’avait renvoyé la question, j’aurais pu lui répondre que j’avais acheté un presse-ail. J’avais décidé de me mettre à la cuisine au cas où elle, le sosie d’Anna, viendrait un jour déjeuner chez moi – ce qui ne s’est jamais produit.

Ces vingt-sept années lilloises n’auront pas révélé mes talents culinaires. La dernière personne pour qui j’ai préparé des choses comestibles plus ou moins régulièrement (certes jamais rien de très élaboré mais c’était du bio et je veillais à ses protéines végétales, c’était déjà bien gentil), m’a appelée un jour et m’a dit, Je me suis cuisiné une courgette ce midi, ça fait du bien de manger un vrai truc.

L’anecdote a beaucoup de succès autour de moi, j’espère qu’elle vous amuse autant qu’elle a réjoui mes amis ; il faut bien que ma calamiteuse vie sentimentale serve à quelque chose et, puisque ce n’est pas à mon épanouissement, autant que ce soit à votre divertissement.

* R-Type a son équivalent sur Fibs, Paramour : irrésistible.

Le sel

Le voici déjà, tel qu’annoncé sur le site de l’éditeur : mon roman à paraître le 2 janvier – car c’est finalement sous une forme romanesque que vivra ce que j’ai longtemps appelé ici ma lettre à une jeune athlète. Mon septième livre avec l’Olivier, ça se fête…

SOS Méditerranée

J’ai l’honneur d’avoir participé à un recueil de poèmes, nouvelles, illustrations, BD et récits d’exils à destination de la jeunesse ; le bénéfice de la vente reviendra intégralement à l’association SOS Méditerranée (hors frais de librairie, diffusion et distribution). SOUSCRIVEZ ICI DÈS À PRÉSENT (et jusqu’au 25 novembre, minuit) ET FAITES SUIVRE, si vous le voulez bien. Merci merci !

Les autres participant.e.s à cette œuvre bénévole et collective, auteurs.trices, illustrateurs.trices, éditrice, libraire et médiathécaires, sont Alfons Cervera, Anne Percin, Annelise Verdier, Clémentine Konig, Axel Scheffler, Débit de Beau, Edmond Baudouin, Eric Pessan, Patricia Cartereau, François Place, Christophe Besse, Gérard Saëz, Gwenaëlle Tonnelier, Janine Teisson, Karim Brahim, Keltoum Deffous, Lewis Trondheim, Lilian Bathelot, Nathalie Benezet, Odile Fix, Marie Deschamps, Rabia, Sébastien Joanniez, Stéphane Servant, Taï Marc Le Thanh, Vincent Villeminot, Viviane Moore, Mikaël Ollivier, Xavier Laurent Petit, Yohan Colombié-Vivès et Lena Merhej.

Encore elle

Ses cadeaux d’anniversaire sont toujours parfaits, chacun de ses albums étonne et captive (particulièrement depuis Apocalypse Girl), son premier roman, Paradise Rot, infuse durablement dans la conscience (j’attends avec impatience de nouvelles traductions anglaises, mon norvégien n’est pas fameux), et hier, sa performance de The Practice of Love au centre Pompidou était en tout point géniale. Je peux désormais l’affirmer sans aucune hésitation : Jenny Hval est merveilleuse. On voudrait presque être le jaune d’œuf sur sa paume, la banane sectionnée entre ses dents.


(Photo de Knut-Egil-Wang)

« La vi

Depuis un peu plus d’un an, je ne cesse de pester que Lille est devenue un réseau social en 3D ; je suis lassée de subir les slogans éculés, platitudes et commentaires dont quelques donneurs de leçon gratifient les murs de leur écriture sans style. J’ai envie de leur dire, Eh dis donc, toi, tu ne pourrais pas réserver tes mots d’ordre à tes T-shirts et à ton van aménagé ? t’acheter un carnet ? une ardoise magique ? « La ville est belle », lit-on dans certaines rues – certes, et elle l’était encore plus avant ce commentaire inutile et rouge. Il y a deux catégories de personnes : celles qui se taisent pour écouter une musique, et celles qui chantent en chœur. Ces bombes de peinture chantent en chœur avec la ville et nous empêchent d’en savourer la mélodie. Ces bombes sont les Florence Foster Jenkins de la pierre et de la brique. Mais quand j’ai vu cette inscription avortée qui réussit la prouesse d’être grandiloquente en cinq signes, j’avoue que j’ai beaucoup ri.

A necessary release of the past

Dans le magazine Wire, octobre 2019. Yewande Adeniran, à propos de Claim it! sur le dernier LP de la Londonienne Klein, Lifetime.

Conciergerie

Il n’y a pas eu de cliente depuis près de trois semaines dans le bed & breakfast Chez Dame Sam, dont j’ai brièvement été la concierge. J’y pensais ce matin et je me suis rappelé les concierges de la résidence où j’ai écrit Le Zeppelin, en 2006-2007, avenue du Colysée avec un y, à Lambersart. Souvent, je me demande ce qu’ils sont devenus.

(en 2006-2007, j’ai dépassé le traitement « photocopieuse des PTT » mais j’aime le glitch – ça tombe bien parce que j’ai alors un appareil assez pourri)

Une chute du Zeppelin :
« Seuls ses concierges lui manifestent une gentillesse qui, au fil du temps, prend les apparences d’un attachement. Elle ignore comment ils connaissent son prénom mais le fait est qu’ils l’appellent Fanny, tandis que les autres résidents sont appelés par leur nom, Madame, Monsieur – pas de Mademoiselle. Ils lui parlent quand elle traverse le hall d’entrée, commentent la vie de la communauté, les dernières nouvelles de la ville et, plus que toute autre chose, la météo, qu’ils lient à son usage quotidien du vélo. Ils lui recommandent de faire bien attention par temps de pluie, de neige ou de tempête.
La concierge est de type flamand, solidement charpentée mais avec un boitement prononcé ; sous ses bas de contention, un bandage entoure sa cheville. Elle porte tous les jours, dimanche inclus, une blouse bleu pâle. Ses cheveux attachés ne sont pas teints, et son visage rond n’est pas maquillé, laissant les rougeurs témoigner de l’effort qu’elle fournit pour faire briller les miroirs cuivrés qui couvrent les murs du hall, l’imitation marbre des marches. Son mari flotte dans un halo gris, celui de sa blouse, celui de ses cheveux et de son visage même, toujours très cerné, où le sourire est plus rare qu’une éclipse. Sa démarche est traînante, la tête basse, et accentue l’impression d’accablement qui le caractérise. »

(see what I mean?)

Et une chute de Je respire discrètement par le nez :

« 25 juin 2006
Aujourd’hui, dans la grande allée du bois, j’ai croisé ma concierge en civil. Je ne l’avais jamais vue qu’en blouse auparavant : même le week-end, en blouse bleue à fleurs avec des collants et un bandage autour de la cheville. Je n’ai jamais aperçu ce qu’elle portait en-dessous ; à quoi ressemblait son style vestimentaire. Elle pouvait aussi bien être nue sous cette blouse pour la différence que ça faisait. Alors de la surprendre comme ça en civil cet après-midi dans la grande allée du bois, c’était comme de lui découvrir une vie clandestine : elle mangeait une énorme glace sur son vélo de luxe (quand elle me voit accrocher Gaspard, elle me dit toujours : Le mien, il se ferait voler tout de suite, même avec des U), elle portait un pantalon noir et un T-shirt bleu, et Monsieur n’était nulle part en vue – Monsieur, j’en apercevrais quelques minutes plus tard la blouse grise glissant à sa lente habitude dans les couloirs de la résidence. Un instant, j’ai même envisagé que le petit garçon qui courait au bord de l’allée était leur petit-fils. Mais il ne faut pas abuser. »

(c’était souvent très joyeux, aussi)

Je me remémorais ce matin ces deux années, qui ont été parmi les plus mémorables de ma vie lilloise (avec 1999 assurément), je regardais les milliers de photos que j’ai prises à l’époque, de et depuis mon appartement, ainsi qu’au bois (qui était mon jardin), et j’ai retrouvé ce montage de ciels tels qu’encadrés par la baie vitrée qui a littéralement vu basculer ma vie, il y a treize ans, avant le coma que je décris dans L’éternité n’est pas si longue (à l’époque, c’était encore le bed & breakfast Chez Joe & Dame Sam* : oui, j’ai été deux fois concierge d’un bed & breakfast, ces 27 dernières années , je n’en suis morte qu’une fois, pas deux). Tous les jours, en 2006 et 2007, je prenais une ou plusieurs photos de ce ciel fou.

Je prenais aussi des photos de Harold, le héron dont je parle beaucoup dans Je respire discrètement par le nez, et qui est de retour dans le roman que je suis en train d’écrire – il y est question de lotissements et d’une jeune fille si belle, si laiteuse et si lente que Harold pose la tête sur son épaule. Ci-dessous, Harold en 2007**.

Je prenais déjà des tas de photos d’oiseaux d’eau. Mes deux photos de canards les plus réussies datent de cette époque et d’il y a deux ans :

(2007)

(2017)

* Pourquoi le bed & breakfast s’appelait-il Chez Joe & Dame Sam ? Parce qu’il était tenu (s’il est permis d’employer ce mot) par mes maîtres d’alors, dont le (fabuleux) élément masculin (un formidable castrat, il chantait Barbara Strozzi avec un timbre proche de celui de Maria Cristina Kiehr), Joe, nous a quittées, Dame Sam et moi,  en janvier 2018, après dix-sept ans de vie commune.

(Dame Sam et Joe en 2007)

** Apophénie ? Ma meilleure amie, à qui je n’ai pas annoncé le retour de Harold dans ma vie mon œuvre, m’appelle depuis une aire d’autoroute alors que je viens de poster ce billet, pour me dire qu’elle a vu plein de hérons et un chamois noir depuis son départ de Prénovel, ce matin (elle affirme depuis une dizaine d’années y avoir vu un koala, oui, parfaitement, dans le Haut Jura ; personne ne l’a jamais crue).