Des fantômes

Parfois, en vue immersive, on croise des fantômes ; non pas des gens qui sont dans la terre comme je le relatais ici en début d’année à Rennes mais des apparitions furtives d’entités du passé. Ce matin, je me promène à Harnes tout en discutant au téléphone avec mon amour (je fais plein de choses en parlant au téléphone et souvent, quand j’ai fini le ménage, je me promène en vue immersive, de sorte que j’émaille la discussion d’exclamations au sujet de Chalets ou autres Splendeurs & Merveilles que je rencontre au fil de ma souris filaire – i.e. sans pile) quand soudain je tombe sur des châteaux d’eau jumeaux.

Je n’avais jamais vu ça auparavant, des châteaux d’eau jumeaux, mais je ne me réjouis pas trop vite parce que je sais que parfois le service de cartographie en ligne est sujet au glitch, comme ci-dessous dans le village de Fayet (02) :

(Complètement sinoque…)

Je continue donc d’avancer avant de me laisser aller à l’allégresse,

encore un peu,  

un clic de plus et

me voici face à une médiathèque flambant neuve. Jamais je ne verrai de mes propres yeux ces beaux monstres de foire en béton dont le service en question a gardé la trace (une trace datant, comme je l’ai lu ensuite, de 2011). Alors je suis un peu mélancolique, comme souvent quand je croise des fantômes dans un petit courant d’air froid.

Reconversion

J’aime décidément recenser : les créatrices sonores de par le monde, bien sûr, mais aussi les Chalets du Nord. J’ai enfin eu l’idée de les inscrire sur un plan, lorsque j’ai entamé un nouveau manuscrit qui est une espèce d’atlas à ma manière, avec des critères dont l’universalité, quoique indéniable, n’est pas forcément reconnue. Je me sers donc des outils mis à notre disposition par le world wide web pour signaler par une étoile toutes les boîtes aux lettres en forme de chalet que je croise et celles que je me rappelle avoir croisées. Il en manque forcément un certain nombre, ma mémoire n’étant pas infaillible, mais désormais je promets d’être vigilante et de reporter sans tarder mes ‘prises’ du jour. Un aperçu en tout petit – trop petit hélas pour pouvoir vérifier cette loi (que l’on devrait appeler Loi de Chiarello, soit dit sans vanité, car je doute que quiconque l’ait énoncée avant moi) selon laquelle le Chalet appelle le Chalet car, à cette échelle, les étoiles se superposent dans les rues où l’émulation est particulièrement forte.

J’ai développé un instinct pour les Chalets. Exemple : tout à l’heure, alors que je plaçais ma dernière trouvaille dans une rue de Sallaumines, je me suis dit Tiens, je serais surprise qu’il n’y ait pas de Chalet du Nord dans ce petit quartier de Loison où il a l’air de faire bon vivre. Je m’y suis promenée en vue immersive et il ne m’a pas fallu trente secondes pour que PAF

Je ne vais pas jouer la fausse modestie, je suis assez fière de ce talent dont je m’avance à supputer qu’il ne doit pas courir les rues. Alors j’ai décidé de l’exploiter. Je ne vais pas me lancer dans la commercialisation de faux mages bio en circuit court comme je l’avais envisagé depuis l’acquisition de Désiré (mon mixeur) mais plutôt dans le démarchage. Je serais bien incapable de construire des Chalets du Nord, même aussi simples que celui-ci, mais si je pouvais m’associer avec un(e) menuisier(e), je me chargerais de proposer les services de mon entreprise au porte-à-porte. Je saurais où aller frapper, je ne perdrais pas de temps ni d’énergie à me faire claquer des portes au nez. Dans le seul secteur du chalet ci-dessus, j’ai trouvé trois clients potentiels dans une aire de 0,025 km². Jugez par vous-mêmes.

Alors, qu’est-ce que vous en dites ? Ça manque de Chalets, non ? Quand on a déjà un puits et/ou un moulin d’ornement (et ça vaut pour les pompes à bras, sabots en grès, statuettes, etc.), on est mûr pour le Chalet du Nord. Une étude de marché serait superfétatoire. Outre qu’un tel commerce serait un moyen plus sûr que l’écriture de remplir la gamelle de Vénus, je vendrais rien moins que du bonheur : proposer des Chalets aux habitants de ces maisons, ce serait les accompagner dans une forme d’accomplissement. Même le promeneur y gagnerait – personnellement, je trouve tristes les rues sans Chalets du Nord. Vous savez combien j’aime la Cité des Cheminots, mais je suis prête à parier que les villes d’Avion et de Méricourt ont offert une boîte aux lettres homologuée (un cube en métal vert, beige ou bordeaux) à chacun de ses foyers ; résultat : épistolairement parlant, on meurt d’ennui. Bref, j’ai trouvé ma voie. JMJ, c’est décidément un bon dimanche…

Perverse

Je suis désolée, Monsieur l’agent, en plus on dirait que vous veniez de les cirer. J’ai l’estomac fragile, ces temps-ci.

Non, il ne s’agit pas de ça, c’est juste que. Dites, vous permettez que je m’étende un instant ?

En fait, j’ai des poussées d’anxiété dès que je mets les pieds dehors. Ce n’est pas que ma peur du virus ait muté mais cet État policier qui s’installe tranquillement dans notre quotidien – sans offense, Monsieur l’agent – je ne sais pas, ça me donne l’impression d’être l’ennemie. Je me sens en infraction, quoi que je fasse ; quand je vais chez mon caviste, bien qu’il soit considéré comme un commerce essentiel, je me sens en faute.

Avec ?

Ah oui, attestation et modération. Bien sûr, Monsieur l’agent. Mais l’exemple était mal choisi : même quand je rentre d’une consultation médicale, j’ai la sensation de resquiller. Je me dis, Tu es sûre que le médecin n’aurait pas pu prendre ta tension en visio ? Et puis après tout, à quoi bon prendre la tension ?  Le médecin me dit qu’elle est beaucoup trop basse mais quand je lui demande ce qu’on peut y faire, il me répond « Rien ». Et il a beau être là, tout ce qu’il fait c’est hausser les épaules en 3D. « Vous reposer », il me dit.

Exactement, Monsieur l’agent : le monde entier semble me crier, « Reste chez toi ». Dommage, parce que j’ai toujours considéré le mouvement comme le sens même de la vie.

Vous avez sans doute raison, Monsieur l’agent. Une perverse capricieuse et irresponsable.

(Cette danse en short date de février 2018 ; elle a été exécutée en bordure d’un champ entre Wattignie et Loos et si je n’y mets pas plus de bras c’est parce qu’il y en a un qui tient l’appareil photo dans l’ombre du reste.)

/3 : Se faire lumière

Mon amie Sophie m’a dit un soir, en arrivant chez moi pour l’apéro (ça remonte à ma vie lilloise), « Tu fais une machine à cette heure-ci ? »

C’était SØS Gunver Ryberg.

Mon amie Claire, lors de notre dernière belote, dans la lumière tamisée de mon salon car dehors il faisait nuit, s’est étonnée : « Quelqu’un tond la pelouse ? »

C’était Hilde Marie Holsen.

Mon amour est plus prudente : quand une motocrotte passe dans la rue ou qu’un voisin taille sa haie, elle me demande toujours si c’est dans la musique.

Aujourd’hui, je me demande quelle musique envoyer à mon amie Hélène. Je pensais à Geyser I d’Annabelle Playe mais, me rappelant les anecdotes précédentes, je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai peur que vers les 8’30, elle appelle les pompiers.

Mais moi, j’adore ces morceaux. J’adore, ils me procurent un sentiment de plénitude, expriment les plus fines de mes terminaisons nerveuses. Dans Geyser I, par exemple, vers 10’30, mon corps devient lumière. Quand ça s’arrête, tout semble pesant et trivial. Alors j’écoute Jana Irmert, Geneva Skeen, Phew, Rojin Sharafi, Lea Bertucci, Clarice Jensen, Maja S. K. Ratkje ou une autre des 1381 créatrices sonores inouïes de mon répertoire (qui n’en finit pas de s’étoffer).

Ciels (encore)

ce matin les constellations se dessinent nettement
comme s’il n’y avait pas de nuages là-haut
ni de brume sur le canal
et soudain je revois mon amour tendre la main vers le ciel
ici même un autre jour
non pas très tôt mais au crépuscule
et me demander si c’est bien l’étoile du berger, là
son autre main est dans la mienne comme un oiseau fragile
tout dans cet instant me suggère
la confiance qu’elle a en moi et je me promets que
je dédierai ma vie à la mériter

Faits divers

Parfois il se passe des choses terribles dans les villes de mes lubies. Outre l’antre du psychopathe que j’ai trouvé sur un terril d’Avion le 14 avril et dont je parle ici, des repérages en vue immersive peuvent amener à des découvertes assez terrifiantes :

Et ça se passe rue de la Bastille.

/3 : Confins de cheminots

J’ai toujours plusieurs lubies en cours – musicales, topographiques et autres. Les villes que je ressasse le plus depuis quelques semaines sont assurément Méricourt et Avion, qu’il est parfois difficile de démêler, notamment dans la cité des Cheminots déjà évoquée il y a un an presque jour pour jour dans le billet Rosaces et flying teapots.

(En gris clair, Cheminots d’Avion ; en gris foncé, Cheminots de Méricourt.)

Je pourrais aborder ces villes par bien des aspects dans un National Géo digne de ce nom mais ce sera pour plus tard puisque, comme tant de télétravailleurs, je n’ai plus le temps de m’alimenter (rires enregistrés) ; non, je plaisante, en vérité c’est tout juste si je trouve le temps de travailler depuis que j’ai un dossier à remplir pour l’administration française (un éclat de rire solitaire et précoce, assez bref) alors que je n’ai pas de secrétaire (rires fournis, applaudissements).  Alors je vais me contenter pour l’instant d’un trio de véhicules abandonnés aux confins des Cheminots, le premier sur le terril dit (par mon amour et moi) du psychopathe, les suivants près des deux ponts de la rue des Fusillés à Méricourt (le premier surplombant les voies désaffectées qui sont les extrémités mortes du technicentre SNCF, le second la véloroute du bassin minier en direction d’Hénin-Beaumont).

Aviaire (3)

Aujourd’hui, sur l’insistance de Carrie, je consacre une série de photos à mes amies les oies, qui vivent des heures très sombres sous la menace de H5N8. Je l’ai prévenue qu’il n’y aurait pas qu’elle dans cette série mais à ma surprise, elle ne s’en est pas offusquée : il faut de l’ombre pour qu’on apprécie la lumière, m’a-t-elle dit. Voici donc, dans un premier temps, des oies de Faches-Thumesnil, Ploegsteert et Rotterdam.

– C’est bon, maintenant, dit Carrie : fiat lux ! Le truc vraiment crétin, c’est que tu aies mis en ligne hier ta meilleure photo de moi. Celle où je danse.
– Je pensais que ça te ferait plaisir.
– Essaie de ne pas trop penser, à l’avenir : pose-moi les questions. Montre-moi sous mon meilleur jour, tiens, avec Ricah.
– Ok.
J’essaie de ne pas trop la contrarier. La voici donc avec son indéfectible amie Ricah, nageant innocemment sur son étang.

Ce genre de scène ne dure jamais très longtemps. Si Carrie est extrêmement patiente avec les pêcheurs, promeneurs, chiens et enfants, elle ne supporte pas que je m’attarde trop à la contempler : très vite, elle fonce sur moi, qu’elle soit sur l’eau ou dans l’herbe, en poussant des cris perçants.

Ça réjouissait beaucoup mon amour jusqu’au jour où, comme on le devine ci-dessous, Carrie a commencé à lui infliger le même traitement qu’à moi. On a vu alors mon amour battre son record de vitesse à vélo – elle devait son précédent record à un petit chien qui l’avait poursuivie en pleine campagne, près d’Estevelle, il faisait chaud ce jour-là et je roulais indolemment quand elle m’a dépassée à une vitesse que je ne lui avais jamais connue, et ce petit chien pas plus grand que mon pied bondissait derrière elle.

Carrie vient de me reprendre : « On n’est pas là pour parler de cette insolente », me dit-elle (elle trouve que mon amour ne lui témoigne pas assez de déférence). « Je veux une photo en noir et blanc, moi aussi, un truc qui me magnifie ». Voici :

Carrie est charismatique, une véritable meneuse ; elle ne comprend pas que je ne l’aie pas encore précisé ici, et à vrai dire moi non plus. Nous l’avons constaté : quand Carrie traverse le parc, c’est bien souvent flanquée de Ricah mais aussi de tout ce que l’étang compte de canards, poules d’eau et foulques. C’est une parade joyeusement cacophonique et s’il se trouve des humains dans les parages, ils s’arrêtent pour les regarder passer en riant avec admiration. Je ne dispose pas de photos qui en atteste mais je me rattraperai prochainement. « Tu n’as qu’à mettre une mini série de moi », me dit-elle à présent.

« Et profite de ta réclusion pour fabriquer un char à mon effigie comme celui d’Hergnies ». Eh bien, il ne me reste qu’à me mettre au travail…

J+1 an

Il y a un an jour pour jour, je déménageais de Lille à Lens, avec l’aide des cinq amis que j’ai conservés de ma longue vie lilloise (27 ans, tout de même) et de mes parents ; le soir, j’envoyais à mon amour, qui n’était plus et pas encore de nouveau mon amour, un message disant Il ne manquait que toi. Peu après, je mettais en ligne des photos de brume sur mon nouveau territoire et elle m’écrivait que, si je continuais à poster de si belles images, elle allait finir par débarquer chez moi ; le lendemain je l’ai défiée de le faire, dans ce message pseudo privé. Et elle l’a fait, presque promptement, et ma vie est devenue un enchantement. Je suis aujourd’hui une femme fiancée malgré mes nombreuses prises de parole contre le mariage, pas si anciennes.

(Mon amour au sommet du terril 83.)

L’année dernière, je racontais ici les premiers jours de ma nouvelle vie. Puis je présentais mes deux premiers amis du cru, Dinah et Danny. J’ai vu ce dernier presque tous les jours au long de cette année, y compris pendant les confinements puisqu’il vit à moins d’un kilomètre de chez moi. Puis j’ai rencontré Carrie, mon amie l’oie, que je ne présente plus.

J’ai aussi rencontré des humains que j’aime beaucoup. Ma nouvelle tatoueuse est antispéciste et nos visions du monde se rejoignent bien souvent. Au terme d’une longue discussion masquée, je lui ai dit que je ne savais même pas à quoi elle ressemblait, alors elle m’a montré une photo d’elle sur son téléphone. Cette scène était une belle allégorie de notre époque. Une autre humaine que j’ai rencontrée ici et que j’aime beaucoup est une de mes randonneuses du mardi matin, qui est à elle seule une carte subjective du territoire. Parfois elle me fournit un erratum, accuse sa mémoire d’en avoir rajouté la semaine précédente, alors je lui dis que si ses créations mentales ont plus de magie que le réel, tant pis pour lui, je choisis mon camp.

(Ici, la cartographe imaginaire me montre une baie de symphorine.)

Lille ne m’a jamais manqué. Parfois, j’ai envie de m’offrir une petite virée à Villeneuve-d’Ascq : un jour, sans doute.