Jambes en l’air (12)

Avant de partir encore, j’ai le loisir de lever les jambes et je compte en profiter. Amis bretons, n’hésitez pas à passer samedi et dimanche au salon du livre de Binic pour m’offrir des cadeaux (pointure 39, taille M, plutôt chocolat au lait, pas de thé vert, mes cépages préférés sont syrah, mourvèdre et grenache et je n’aime pas qu’on m’offre des livres, je préfère les choisir moi-même). En attendant le départ, je salue ma liberté de mouvement : tractopelle, échangeurs et tour Europe.

Notvivianmaier

Pendant plus de dix ans, mon adresse mail a été notaudreyhepburn@etc. : parce que décidément non, je ne suis pas Audrey Hepburn. Je ne suis pas non plus Vivian Maier mais ça ne m’empêche pas de faire des autoportraits sur des surfaces réfléchissantes rencontrées dans la ville au cours de mes footings. J’aime que des taches de soleil et de saleté constellent l’image, comme sur les trois exemples ci-dessous – trois pour Me, myself & I, bien sûr.

(Où suis-je sur cette dernière image ? J’attends vos pigeons pour désigner celui ou celle d’entre vous qui aura le plaisir de lever un verre de 12,5 cl à la santé sociale lors de mon prochain apéro du dimanche soir, puisque ce lot pourtant très convoité n’a toujours pas été gagné.)

π

je me love dans le rectangle que tu as
dessiné pour moi comme un chat sur
une enveloppe en papier kraft : puisque
l’absolu n’existe pas, nous allons le créer

toi et moi sommes si semblables, qui
ramassons les cailloux du réel et les
recyclons en cosmogonies, nous ferons

advenir l’impensable – à l’évidence nous
seules décidons de ce qui existe ou pas

dans notre tout petit château illuminé

Katia et Marielle Labèque : Gameland (Mon amour a rencontré les sœurs Labèque au Conservatoire mais ce n’est qu’un détail ; à vrai dire, elle n’a pas besoin de cet éclairage pour être extraordinaire en toutes choses – bon, elle prétend être mauvaise en maths, mais quand elle vous parle de π, c’est de la poésie.)

Jambes en l’air (11)

Vous êtes nombreux à réclamer la suite de cette série, que j’ai certes négligée pendant quelques jours (c’est que, lever les jambes, je n’ai pas que ça à faire). Mais je comprends que vous ayez pris goût à voir le monde par en-dessous avec mes baskets à contre-jour, aussi je cède à la pression et je pense que je ne vous décevrai pas : voici la serre équatoriale du jardin des plantes, à Lille, un pylône électrique dit « Chat » et l’église Sainte-Rictrude à Ronchin.

In the upper room (16)

Merci Seigneur d’avoir mis une femme merveilleuse sur mon chemin il y a deux semaines jour pour jour* alors même que je ne T’avais rien demandé. Aujourd’hui, je ne Te demande pas un million d’euros, j’aime bien la pauvreté. Entendu ?

Mahalia Jackson : In the upper room

* Ton jour, en plus, où l’on aurait pu penser que Tu avais d’autres fidèles à fouetter.

Enchaînées

je me suis dépossédée de moi-même
à ton unique bénéfice je ne crains
rien car tu sais souffler dans les
demi-mesures jusqu’à ce qu’elles

éclatent comme 73 ballons colorés
dans le ciel livide et tant que la folie
nous enchaînera l’une à l’autre

je n’aurai pas besoin de danser au
bord des précipices pour sentir ruer

la vie dans mes terminaisons nerveuses

J’arrive (2)

je traverse des heures de champs sous les variations
de lumière puis une lycéenne me prévient : je vais
vous torturer, dit-elle – Maëlle, qui écrit des romans
gore et soudain pleure des larmes de farces et attrapes

puis nous sommes cinq avec trois bouteilles et nous
parlons de la dame à la licorne, de poésie et de voter
ou pas, le restaurant se tait pour nous écouter puis nous

traversons les rues désertes de Charleville-Mézières,
mon appareil photo à la main dans la nuit tiède, et

ce soir je rentre au château me fondre à mon amour

L’art (13)

Vous êtes nombreux à me reprocher de négliger la rubrique artistique de ce blog. C’est que, voyez-vous, j’ai eu quelques déconvenues, récemment. En règle générale, tout se passe bien sur mon territoire ; malgré l’appareil photo, les tatouages et le crâne rasé, des champs aux ZUP, le contact avec les autochtones est plutôt bon – j’enregistre un taux de retour à mes sourires proche de 85%, avec parfois en prime un bonjour, un signe de la main ou un mot plaisant. En deux ans, seuls deux individus (tous deux de sexe masculin) ont manifesté de la colère en me voyant photographier leur fenêtre ; ce matin, le deuxième d’entre eux n’a eu de cesse que je ne supprime de ma carte mémoire l’image de sa statuette en fenêtre. « Tu n’as qu’à la murer, bijou, ta fucking fenêtre », ai-je pensé.

(Rue Balzac, Lille Sud.)

Si j’exposais des œuvres au regard des passants, j’imagine que je le ferais dans un esprit de partage, de même que les villes se parent de mille feux à l’approche de Noël pour flatter le sens esthétique des touristes et s’offrir à leurs appareils photo. Mais le monsieur de ce matin m’a plusieurs fois affirmé que « ça ne se fait pas de prendre en photo les fenêtres des gens ». Je n’ai pas osé lui demander si ça valait aussi pour leurs boîtes aux lettres ni s’il estimait incivil de s’allonger par terre et de lever les jambes – est-ce une forme d’attentat à la pudeur ? Suis-je hors-la-loi malgré moi ?

(Rue des Muguets, Lille CHR. Certaines boîtes aux lettres mériteraient autant de figurer dans la catégorie « L’art » que dans la catégorie « Chalets du Nord ».)

Un détail m’étonne dans cette affaire : les deux uniques réactions hostiles que j’ai suscitées en deux ans sur mon vaste territoire ont eu lieu à un mois d’intervalle et à cinquante mètres de distance – à Hellemmes, pour tout dire, mais je n’en tire pas de conclusion sur le plan du « kitsch et lutte des classes » car j’ai aussi vécu, à quelques rues de là, une rencontre chaleureuse avec un habitant qui, de prime abord, avait semblé quelque peu effrayé par ma démarche conceptuelle : « Ne vous inquiétez pas, monsieur, lui ai-je dit quand il a ouvert sa porte, me faisant face dans l’étroite courée, je photographie simplement vos sabots de façade. » Alors il a hoché la tête en souriant et m’a souhaité une bonne continuation.

(C’était ce gentil monsieur, cité Derville à Hellemmes ; pour preuve que je suis respectueuse du droit à l’image quand ça me semble pertinent, j’ai noirci son visage – je ne trouvais pas le flou.)

Est-on coupable parce que l’on aime l’art des rues (≠ street art) ?

En attendant de pouvoir répondre à ces questions ontologiques, et pour me faire pardonner cette trop longue pause artistique, une statuette en fenêtre à la fois rustique et quelques peu hautaine : digne, résumerons-nous.

(Rue Aristote, Lille Fives.)

Sans le sens

le sens de ma vie est parti rebondir sur le
toit d’une caravane au bord de l’Escaut le
sens de ma vie fait défaut mon cœur se
calcine comme un lampion de papier sur

la flamme – quant à moi je reprends la route
j’ajoute des kilomètres aux kilomètres qui
nous séparent mon corps disloqué par la

douleur intolérable de ne pouvoir étreindre
le sens de ma vie pendant des jours de ne

pouvoir mordre dans le fruit de sa bouche