Autumn in Noyelles

Ce matin, premier jour de l’automne, la brume noyait ma prairie alors j’ai lacé mes baskets et filé au terril de Noyelles-sous-Lens dont je devinais les promesses, une heure avant le lever du soleil. Sur le chemin de halage dépourvu d’éclairage public, j’avais l’impression de courir dans un paysage abstrait, je ne voyais pas où je posais les pieds, je distinguais juste les masses sombres des arbres à ma gauche et du canal de la Souchez à ma droite, et j’entendais  les chants et cris des oiseaux d’eau avec une netteté d’autant plus dolby surround.

De loin en loin, des lampadaires dans les rues en amont morcelaient l’espace plus qu’ils ne le révélaient.

J’ai tenté le flash avec des résultats très intéressants dont voici le plus lisible.

Sans, ça donnait ça.

J’entendais aussi parfois le grésillement typique des lignes électriques et devinais les pylônes bien avant de les voir.

Rencontres du troisième type a été un moment intense de ma course à pied ce matin.

Puis le jour (soleil) a commencé à se lever de sorte que j’ai pu distinguer la silhouette de mes amis.

Depuis la passerelle,

le canal n’était encore qu’une promesse floue.

Vers les bois ça restait assez sombre,

sauf dans les trouées qui offraient une vue sur l’eau

et ce jusqu’à l’étang du Brochet,

étang qui ce matin s’étendait, semblait-il, à l’infini.

Et là-haut, au sommet du terril 94,

Caspar David Friedrich aurait carrément pris son pied (chaussures de rando recommandées).

Comme on le devine, je n’ai croisé personne aujourd’hui, mes congénères étant apparemment (et à mon enchantement) solubles dans la brume.

Au retour, je suis passée voir mes amis : ceux des lapins qui ont survécu à un premier dimanche sous les tirs des enflures à fusil (qu’ils crèvent dans leurs gilets oranges et d’atroces souffrances), Dinah, Danny et Carrie – cette oie de mon cœur dont voici l’étang ce matin

Et vers chez Danny, j’ai particulièrement aimé cette vue. C’était ma première course à pied de l’automne 2020 sans mon amour qui est dans les bouchons parisiens, pauvre chou.

 

In every dream home a nightmare

J’aimerais dire que je ne comprends pas pourquoi l’asso qui gère l’un de mes terrils préférés a décidé de faucher si tôt les prairies où s’alimentent les chevreuils, hélas j’ai immédiatement compris qu’il s’agissait d’un cadeau fait par les prétendus amoureux de la nature au lobby des crevures puisque cette initiative allait contraindre les cervidés à migrer vers les zones voisines, où la chasse est autorisée. J’ai compris que nous n’avions aucun allié, les autres mammifères et moi. Je suis allée courir dans la zone en question, une enfilade de pâtures et de champs sertie dans des bois bruissants de mille vies animales, tant de beauté faisait presque mal et j’ai vu  un chevreuil sortir d’une zone piégée – soit les coulisses de tout apparent paradis bucolique : une salle de torture légale, de tradition française.

Il m’a regardée en marquant un temps d’arrêt avant de bondir dans un champ dont les épis s’élevaient bien au-dessus de ma tête et certes un sac à merde en gilet orange n’y mettrait pas un pied mais les chiens qu’il a dressés pour en faire des collabos s’y glisseront sans peine. J’ai rêvé que les chevreuils s’organisaient pour encercler les ordures (je ne parle pas des chiens) avant qu’elles ne les encerclent et pour les défoncer à coups de sabots. Rêver, parfois, c’est tout ce qui reste.

Appel

Dimanche, la chasse sera ouverte et un million de grosses raclures dégueulasses tireront sur des innocents. C’est exactement comme si une troupe de mercenaires se mettait à massacrer des civils pour le plaisir, dans l’indifférence du monde entier. J’aimerais rencontrer des individus que ce genre d’abjection rend aussi malades que moi, des individus qui n’ont pas la paresse intellectuelle de croire aux arguments de ces pauvres merdes en camouflage et avec lesquels je pourrais imaginer des modes de résistance. Si vous êtes de cette trempe, merci de me contacter.

/ 3 : Vous ici (2)

L’autre jour j’ai eu la visite surprise d’une perruche, que l’on voit ci-dessous sur une branche de Carol-Anne. Puis dans une rue de Lens, en rentrant de chez le caviste (où je n’avais participé à aucune forme de dégustation), j’ai sursauté en croisant un autre individu vert – par chance il n’y avait pas de témoin. Enfin, mon amour et moi avons rencontré un lapin noir dans le mini-golf à l’abandon que je vous présentais ici l’année dernière et que vous retrouverez bientôt dans ma chanson de geste puisque chanson de geste il y aura, je le confirme : j’ai signé le contrat d’édition cette semaine et j’en suis toute folle de joie.*

* Vous êtes nombreux à me demander ce qu’est une chanson de geste. Eh bien c’est un poème épique de l’époque médiévale, si vous préférez, qui relate les hauts faits de héros valeureux. La Chanson de Roland, par exemple, en est une – extrait :

« CLXIX

Halt sunt li pui e mult halt les arbres.
Quatre perruns i ad luisant de marbre.
Sur l’erbe verte li quens Rollant se pasmet.
Uns Sarrazins tute veie l’esguardet,
Si se feinst mort, si gist entre les altres.
Del sanc luat sun cors e sun visage.
Met sei en piez e de curre s’astet.
Bels fut e forz e de grant vasselage ;
Par sun orgoill cumencet mortel rage.
Rollant saisit e sun cors e ses armes
E dist un mot : « Vencut est li niés Carles !
Iceste espee porterai en Arabe. »
En cet tirer li quens s’aperçut alques. »

Vous me voyez bien dans le registre héroïque et la célébration des racines de la littérature française, non ? Je ne vous décevrai pas.

Pas des touristes

Nous l’avions déjà fait il y a deux ans, comme je le racontais ici, et nous l’avons refait : nous avons écrit une pièce de théâtre en cinq jours. Cette fois, notre thème était particulièrement sexy : la mobilité. Ce qui ne nous a pas empêchés de rire aux éclats, ces neuf phénomènes et moi. Ils vont me manquer, comme après chacun de nos ateliers…

Thérèse, Paulette, Gigi, Christine, Jacques, Didier, Bernard, Barbara et Hélène, prêts pour la suite (dès lundi): l’atelier de théâtre.

/ 3 : Munificence

Nous avons mangé nos premières cerises de l’année à Méricourt, c’était le 6 juin, ensuite nous nous sommes arrêtées à chaque cerisier sur les véloroutes, les chemins de halage et les terrils pour comparer les variétés ; après les cerises, nous avons attaqué les mûres, puis les mirabelles, puis les poires et les pommes, et le sureau pour les confitures. Tout l’été nous n’avons eu qu’à tendre le bras au fil de nos promenades pour prendre notre goûter, nous avons fait la cueillette avec des sacs en papier, des boîtes en plastique, des sacs en tissu. Nous avons fait des confitures et des crumbles. Nous déplorons cependant le manque de framboises.

(Sur des terrils de Grenay, Hénin-Beaumont et Fouquières.)

/ 3 : Ma prairie mellifère

Dans mon journal de confinement, à JC+46, je montrais cette étape quelque peu désespérante de mon entreprise de terrassement. C’était l’époque où ma voisine me disait, « Tu n’en viendras jamais à bout ».

Désormais, elle me remercie régulièrement pour le parfum de ma prairie mellifère, qui parvient jusque chez elle. Les abeilles, bourdons et papillons sont heureux ici, comme je l’avais rêvé. Chaque jour, de nouvelles surprises éclosent. Quant au potager, il m’a donné quantité de tomates tout l’été. Chaque semaine, je passe des heures les mains dans la terre et ça a plus de sens à mes yeux que toutes les choses auxquelles on est censé aspirer mais qui ne me concernent plus le moins du monde. Je rentre toujours sale et crevée de mon jardin, puis je dors bien.

/ 3 : La modernité (1)

Oui, (1), parce que la modernité se décline à l’infini dans le bassin minier. J’espère que jamais ces détails délicieusement rétro ne cèderont la place au design aseptisé des grandes villes, j’espère que nous ferons toujours bloc plouc contre l’uniformisation déprimante du paysage – qui est un reflet encore plus déprimant de ce qu’est en train de devenir le monde. Ce matin je me suis emportée en apprenant que le fils de mon amour était obligé par son école d’archi de s’inscrire sur un réseau social pour être informé de tout ce qui concerne ses études ; le jour où on sera obligé de passer par Amazon pour s’alimenter, j’espère que j’aurai atteint l’autosuffisance grâce à mon petit potager.

(Libercourt, Bully-les-Mines, Grenay.)