Sirène

J’étais à cet endroit précis, ce matin, je courais au soleil en écoutant Buhrstone de Sarah Davachi, quand j’ai eu envie de rencontrer le grand amour.

Comme si ça existait. Comme si c’était dans mes cordes. Comme si je n’avais pas un manuscrit à finir, un chat très accaparant et un poltergeist facétieux. Mais quand même, ai-je pensé, je me blottirais bien dans des bras, là, des bras de confiance, des bras qui resteraient… Je pesais le pour et le contre quand je me suis retrouvée coincée le long d’une voie ferrée sur un chemin boueux. Par curiosité, j’avais quitté les chemins balisés, autorisés, depuis plusieurs minutes déjà. Plutôt que de revenir sur mes pas, j’ai traversé la voie et enjambé la rambarde pour accéder au quai, fuyant ce qui s’avérait être à la fois un cul-de-sac et un bas-côté. J’ai dit ok, je vois.

Dans les corons, j’ai admiré une statue de sirène cuivrée, horizontale, je n’ai pas pu la prendre en photo à cause des molosses qui se jetaient sur les grillages à mon passage. J’aurais bien fait une capture d’écran sur le service de cartographie en ligne, mais la vue immersive date de juillet 2018 et la maison qu’orne aujourd’hui cette œuvre remarquable était encore en travaux. Il s’agit donc d’une toute jeune sirène. Cuivrée.

L’ambition

Nous avons étudié dans L’art : collection privées du Nord quelques sculptures remarquables de la métropole lilloise. Je n’ai jamais prétendu à l’exhaustivité, ce n’est pas mon propos, mais il manque à mon échantillon un véritable incontournable de l’art paysager : la charrette hippomobile. Il y en a une à Emmerin que je ne me lassais d’admirer au cours de mes footings mais que je n’ai jamais osé prendre en photo – j’avais peur de ne pas savoir rendre honneur à sa démesure et, surtout, peur d’être poursuivie par ses propriétaires ou par leur chien,  mais je m’aperçois a posteriori que c’était très pleutre de ma part. Voici un aperçu de l’œuvre, en vue immersive sur le service de cartographie en ligne :

(Un seul cheval pour trois enfants – exploitation animale très forte.)

Pourquoi, vous demandez-vous, ai-je attendu de quitter la métropole lilloise pour vous la dévoiler ? Tout simplement parce que je lui ai trouvé de sérieuses rivales dans le bassin minier, notamment à Loison-sous-Lens et à Noyelles-sous-Lens :

(Ici, cheval seul avec garçon pensif – exploitation animale moyenne.)

(Deux chevaux avec moustachu bourru – exploitation animale modérée.)

Détail de cette dernière pièce – photo prise par mes soins, cette fois, en l’absence de chien et de voisins à leur fenêtre :

Notez que ces charrettes transportent toutes des plantes. Ce sont des bacs à fleurs considérables. Que n’ai-je un jardinet à l’avant de ma maison ? Tant d’ambition artistique m’émule (de trait), c’est d’ailleurs pourquoi j’ai décidé aujourd’hui de vous dévoiler ces merveilles méconnues de notre patrimoine.

Porosité

Ce matin, j’ai sillonné en courant le quartier Nord-Ouest de Lens, composé de « cités minières implantées en patchwork, sans lien entre elles ni avec le reste de la ville », pour citer tandem+ – architecture plus urbanisme. Hier, j’avais découvert la fosse 12-14 de nuit, et (mon imaginaire étant ce qu’il est) je m’étais sentie à Brooklyn dans les années 1970. Ce matin, en pleine lumière, l’effet était certes assez différent mais je continue de penser qu’il faut profiter de cette atmosphère apocalyptique avant d’imminents travaux ayant pour objectifs « recomposition du parcellaire en lanières et réinterprétation contemporaine de la trame pavillonnaire », ainsi bien sûr que la nécessaire rénovation d’un habitat qui, pour reprendre l’euphémisme des urbanistes, « manque de confort » – mais pas forcément d’amour, à en croire certaines maisons murées.

Certaines villes sont des palimpsestes, d’autres des patchworks, et ici l’on ressent de manière très nette les coutures entre des unités urbaines plus ou moins grandes, des superblocks que sont les divers types de corons et les cités-jardins (fosse 14) aux étonnants carrés de maisons ouvrières d’époques et de formats différents, des rosaces que présentent les cités de cheminots, enchâssées entre voies ferrées (naturellement) et voies rapides (leurs courbes s’y prêtent) aux lotissements plus ou moins cossus qui se sont construits par vagues, des années soixante à nos jours, jusqu’au point culminant de Lens, son impressionnante Grande Résidence (un peu moins de 50 hectares), dédale de tours, barres et pavillons posés sur le socle d’une dalle commerçante considérable et (fait plutôt rare) active. (Tout cela, j’en ai conscience, méritera(it) au minimum un National Geo…)

Autrement dit, ma nouvelle ville est une juxtaposition d’ensembles résidentiels, d’époques et de styles différents. J’adore. Parfois, on reste un peu interloqué (j’adore aussi) : pourquoi trouve-t-on ici une rue de grandes maisons en bois d’inspiration américaine ? par exemple. Alors on cherche des renseignements sur ladite rue, mais on ne trouve rien, et on se dit que c’est aussi bien comme ça : ce que la connaissance perd, l’imagination le gagne, et on sait de quel côté penche mon cœur.

L’un des objectifs du plan d’urbanisme en cours est de « coudre le quartier à la ville > le rendre poreux et qualifier son approche ». Je pensais à ça, ce matin en courant, avec la défiance que vous me connaissez face aux initiatives qui gomment les particularismes les plus charmants (à savoir atypiques, voire biscornus) des villes, et j’y pense de nouveau, ce soir, sous un angle tout à fait différent : je m’aperçois que c’est la méthode que j’emploie pour travailler mon manuscrit en cours. Je trouve des biais pour rendre possible une réelle porosité entre les différents éléments que je souhaite assembler. Je m’en suis rendu compte après avoir trouvé puis éprouvé un fil ad hoc pour lier/coudre diverses scènes de ma narration ayant pour cadre une enclave résidentielle. N’est-ce pas une formidable manière de clore un dimanche studieux dans la bonne ville de Lens ?

Message privé

Pour M., qui me dit que si je poste encore une photo comme celles du précédent billet, elle débarque de sa capitale.

Je t’attends à la gare de Lens demain dès potron-minet.

Toujours pas trace de Dinah près de sa maison – peut-être est-ce sa résidence secondaire.

Ce matin, j’avais dans les oreilles le Nisennenmondai parfait pour la circonstance. La brume mordait les mollets, je trouvais ça très agréable jusqu’à ce que je voie Danny pétrifié dans sa pâture. Tu as des plaisirs bourgeois, m’a-t-il dit. Puis il est rentré dans sa cabane en grommelant, Bonne douche. J’irai lui donner une carotte pour essayer de l’attendrir.

Mais

Ce matin encore, la lumière était émouvante comme elle devait l’être le premier matin du monde,

les couleurs* variaient d’une minute à l’autre,

les oiseaux étaient partout (j’ai même vu un héron se poser au milieu des marais),

et la nature s’est lentement dévêtue de son voile brumeux cependant que

Clarice Jensen** jouait ses sublimes Drone Studies, et de nouveau je me suis sentie un peu trop bienheureuse dans mon havre de paix post-minier,

jusqu’à ce que je regagne la ville, où l’air s’est avéré si pollué qu’on aurait pu le tasser dans le poing pour faire une bataille de boules de particules fines.

* Non retouchées sur ces photos.

** Cette Clarice même dont je dis dans A happy woman qu’en général, elle ne sourit pas. Le 8 octobre 2017, quand je l’ai abordée dans une rue de New York parce que j’avais deviné qu’elle aussi se rendait chez Meredith Monk (facile, elle portait un étui de violoncelle), puis lors des diverses répétitions où j’ai jugé un peu sévèrement son attitude hautaine, j’ignorais qu’elle allait un jour sortir cet album solo qui m’émerveillerait (j’aime moins les précédents), qu’elle rejoindrait mon répertoire de formidables créatrices sonores et que je me sentirais honorée d’avoir un jour pris un ascenseur avec elle. Quand on crée de tels trésors, on a le droit de snober les humbles mortelles en chemise à fleurs.

Trop

Parfois, dans ma nouvelle vie, je me sens presque coupable. Par exemple, je cours, la musique et les paysages rivalisent de beauté (à vrai dire, je redécouvre la musique au sein des paysages, ils aiguisent mes sens et m’amènent à percevoir des nuances très subtiles qui m’avaient échappé, même dans certains morceaux que j’avais écoutés des dizaines de fois) et soudain je me dis, Vraiment, tu abuses. Puis je me rappelle que ce n’est pas ma faute, que toute cette beauté ne sort pas de mon imagination. Alors ? Je ne vais tout de même pas la bouder. Ce matin, brume et soleil se télescopent quand Rosa Maria Sarri (aka MonoLogue) joue The Sea From the Trees-A2 dans mon casque, et puis quoi encore ?

Des bris de glace autour des flaques et des ornières gelées, des poches de brume près des déclivités.

Les oiseaux en fin de rave contemplent le château d’eau flouté, nous sourions en silence. Nous sommes très calmes, ce matin, presque recueillis. Il n’y a que nous, ici, sur le chemin de halage

puis sur le terril, et dans les marais,

au point que l’on oublierait le reste, n’étaient quelques vestiges de la civilisation.

Bullshit job 2

En période de déménagement, on est amené à côtoyer pas mal de touc-people (votre conseiller en jargon d’entreprise) puis on reçoit 17 mails et SMS demandant de les évaluer. Les touc-people sont des gens qui travaillent sur ordinateur, tablette ou téléphone, et dont le tic consiste à ponctuer leurs phrases de tac et de touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc) avec de temps en temps un hop qui indique une avancée particulièrement satisfaisante. C’est à en devenir épileptique, tac. J’y vois une manière de signifier qu’ils avancent, même si on a l’impression qu’il ne se passe rien. Ils expliquent invariablement que c’est un nouveau logiciel, et plus ce dernier mouline, plus ils ont de temps pour louer ses avantages par rapport à l’ancien logiciel, quand ils ne commentent pas l’évolution des services depuis l’époque du papier (le mot les fait généralement s’esclaffer, jusqu’au moment où l’on s’étonne qu’ils impriment l’intégralité du document généré par le logiciel).

Comme tout cela prend beaucoup de temps et que l’on est bras ballants de part et d’autre d’un écran qui les absorbe et dont on préfère ne pas les divertir pour ne pas ralentir encore la démarche en cours, ils tâchent de meubler le silence et de tromper notre ennui, or ils ne peuvent se permettre de parler sans discontinuer parce que la maîtrise du nouveau logiciel requiert malgré tout une certaine concentration. Aussi, pour indiquer qu’ils progressent dans le protocole, ils disent touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc), tac, et hop quand ils ont passé une étape importante vers la résolution.

Le soir, de retour chez eux, sans doute se préparent-ils un petit apéritif : touc touc touc ils versent les cacahuètes dans une coupelle, tac débouchent une bonne bouteille, et hop posent le tout sur un plateau. La belle vie.

Le centre du monde

Tout a commencé quand je réfléchissais avec mes amies à un moyen de kidnapper Danny. Dame Sam est montée se coucher sous ma couette sans s’essuyer les pattes. Je suis toujours célibataire, aussi n’ai-je pas fait de réflexion déplaisante quand je l’ai rejointe. Nous n’en avons pas reparlé au petit déjeuner, ce matin. Plus tard, alors qu’elle somnolait sur mes genoux que nous réfléchissions à un problème de narration, mon notre attention a été attirée par le plus petit oiseau hors colibri que j’aie vu de ma vie ; il était là, juste derrière la fenêtre de mon notre bureau, si délicat, si gracieux que je l’ai pris en photo.

J’avais les larmes aux yeux, de reconnaissance, d’émotion, de… « Niaiserie », a décrété Dame Sam. Il n’y a pas de place pour la colère dans ma nouvelle vie, et j’y tiens beaucoup. Quitte à exécuter les requêtes narcissiques de Dame Sam.

– C’est qui ?
– Hein ?
– Le centre du monde.
– Euh. Dame Sam ?
– Bonne fille. Ici, je suis Al Pacino, tu vois ? Et là, De Niro, right? Et là ?
– Je ne sais pas… Marlon Brando ?
– C’est qu’elle a une bonne vue. Précise bien que c’est sans Photoshop.

Des chiffres

A – Performances de Polty :

Cette semaine, mon poltergeist ne déplace pas les objets mais les multiplie. Des articles de quincaillerie apparaissent chaque jour dans ma penderie, de préférence sous les chemises ; à ce jour, j’en ai trouvé six, que je conserve dans le tiroir de ma table de chevet. J’envisagerais bien l’ouverture d’un commerce mais

1. Je préfère réserver mon temps à l’écriture ;
2. Polty changera peut-être de mode opératoire la semaine prochaine et

(En revanche, il déplace la photo que j’ai choisie pour le représenter ; j’aurais préféré qu’elle ne coupe pas une phrase mais à ce bras de fer, il gagne assurément.)

je ne serais pas en mesure de payer des fournisseurs ;
3. Le commerce, à Lens, ce n’est pas facile, ces derniers temps, je suis d’ailleurs assez inquiète (pour Dinah, Danny, B-ob-by mais aussi) pour la

B – Santé du monde économique

de ma ville d’adoption. Cet après-midi, j’ai fait le tour du centre pour voir si le vendredi noir battait son plein : non. Quand je suis rentrée de cette virée purement sociologique, je me sentais presque coupable de ne pas avoir consommé. Je ne pense pas acheter un jour un costume, un CD de variété française ou un porte-jarretelle chez Un(e) ou Un(e)tel(le), mais j’aime bien l’idée qu’il reste des enseignes non franchisées en si grand nombre dans cette ville et je ne suis pas venue pour assister, désemparée, à leur chute.

(« Menteuse », dit Polty, « ce panneau se trouve à Sallaumines ». Hum. J’avoue, comme disent les jeunes.)

En vérité, il ne s’agit pas du monde économique, mais de personnes, d’institutions qui existaient déjà il y a trente ans, avant mon départ, et plus généralement des vestiges d’une civilisation antérieure (le 20ème siècle <3).

Il conviendrait maintenant que j’aborde le sujet délicat de

C – Ma propre rentabilité :

(Très drôle, Polty, merci.)

1. Aujourd’hui, j’ai atteint la page 227 de mon répertoire de créatrices sonores ; c’est un nombre premier, ça se fête. J’ai 1029 noms, un peu plus des 997 que je m’étais fixés, mais le tri va être compliqué, sachant que j’en ai déjà laissé 328 de côté, avec parfois beaucoup de peine. J’envisage de m’assouplir. Je l’envisage seulement – ça risque d’être sans fin : chaque semaine, une artiste répondant à tous mes critères de sélection se révèle, et ma liste ne fonctionne pas à l’ancienneté ;

(Ici, Johann Merrich, l’une des artistes dont j’ai travaillé la bio cette semaine – je ne les aborde pas dans l’ordre alphabétique, ça va bien, je ne suis pas payée. Par ailleurs, je ne sais pas de qui est la photo, vous m’en voyez désolée. « Lamentable », bâille Polty.)

2. J’ai eu envie d’écrire un requiem pour un pigeon mort qui était posé sur un muret dans une rue assez passante, perpendiculaire à la mienne ; j’y réfléchis (une chanson de geste en 2019, un requiem en 2020, ça me semble cohérent, merci de bien vouloir croire à mon potentiel commercial) ;
3. Cette semaine, j’ai supprimé 30 pages de mon roman sur les lotissements et en ai ajouté un peu moins. Mais j’ai trouvé le système (« Le bon gond », me souffle Polty), ça devrait bien se passer : j’ai démonté l’ensemble, il ne reste qu’à le remonter autrement (« Comme un placard en kit dont on aurait monté les portes à l’envers en essayant d’y insérer les tiroirs d’une commode avec des gonds inadéquats », s’amuse Polty), puis à finir. Tranquille – même si les sixièmes de Lumbres trouvent que j’écris trop lentement.

(Une photo prise cette semaine et qui s’insérera(it) parfaitement dans mon manuscrit.)