Mon premier texte

Ma grand-mère Denise me l’a donné alors que j’avais déjà publié un certain nombre de livres. Je l’ai cherché tout à l’heure pour clore un chapitre de mon requiem. Il m’amuse de penser que je suis toujours cette petite fille, qui aime les gentils animaux et les accents circonflexes.

Transcription : d’aborre on fête la soiré pare des chansson et de la music est de tré belle isstoirre an volonté c’est t’une vrai fête de janti come au parady il y a même des oiseau est des joli papillon des biche tout des janti animeau comesa c’est ma méiure fête que j’ai vi un rêsstoran des jeu de toute sorte d’afêre

La confiance

6h45, je viens de saluer Carrie sur son étang et me dirige vers le terril de Noyelles quand je vois un lièvre blessé sur le chemin, à 1,50 m de la route. Un lièvre si petit que je le prends d’abord pour un lapin. Il est étendu sur le flanc, les pattes étirées ; il n’a pas de plaie ouverte, pas de sang dans les poils. Je n’ose pas l’approcher parce qu’il a peur de moi, dès que j’esquisse un pas vers lui je peux voir le pelage clair de son ventre palpiter beaucoup trop fort, ses yeux s’écarquiller, ses pattes creuser le sol du chemin dans sa tentative désespérée de fuir. Je me tiens à distance tandis que je cherche de l’aide, appelle des numéros et tombe sur des répondeurs, il est si tôt. Je décide d’amener le lièvre chez moi en attendant 8h30 et l’ouverture de la clinique vétérinaire voisine, j’ôte ma fine écharpe de tissu pour l’envelopper dedans mais il devient fou, émet une espèce de sifflement déchirant ; je renonce à le porter pendant 3,5 km alors qu’il est au bord de la crise cardiaque et qu’il a peut-être un organe endommagé. Je pleure beaucoup, ce qui ne sert à rien, appelle des proches qui ne peuvent rien faire pour nous. Je me demande pourquoi moi, pourquoi maintenant ? Passé ce bref moment de panique égocentrique, je parviens à joindre la vétérinaire de garde, qui m’envoie vers les pompiers, les pompiers disent que ce n’est pas de leur ressort mais me demandent où se trouve le lièvre, je cours jusqu’à une plaque de rue, je dis rue Georges Rainguez à Noyelles-sous-Lens, près du pont, vous voyez ? Pas du tout, Madame. Ce n’est pas de notre ressort, me répète-t-on, désolé, voyez avec le centre communal. Au centre communal, on me répond car il est maintenant 7h, mais on me répond avec réticence – Que voulez-vous qu’on fasse ? Et moi, dis-je, je suis censée le regarder crever sur un bas-côté ? On me demande une adresse alors je m’emporte : Pourquoi vous dire où il se trouve si vous ne pouvez rien faire ? Je vais venir, me dit la voix, soudain plus conciliante, je serai là dans un quart d’heure. Je remercie treize fois. J’attends près du lièvre ; je me pose juste à côté de lui et lui parle d’une voix si douce qu’il finit par s’apaiser, les yeux moins mobiles et ses pattes cessent de ruer dans les cailloux du chemin. C’est seulement alors que je comprends ma méprise : ce serait vraiment un grand lapin. Et puis, si près de lui, je vois la forme de ses oreilles, de son museau, de ses pattes. Ce doit être un tout jeune lièvre, un enfant. Je lui dis que tout ira bien, accroche-toi, bébé, n’aie pas peur, on va te soigner puis tu retourneras dans la nature raconter à tes amis ta grande aventure chez les humains. J’essaie d’y croire quand l’employé dépose avec précaution dans un cageot le lièvre qui de nouveau siffle et rue ; j’acquiesce avec espoir quand il me dit qu’il va confier mon protégé à une association. En l’attendant, je m’étais promis de ne pas quitter le lièvre tant que je ne verrais pas de mes propres yeux des gens compétents le prendre en charge mais je ne peux pas m’imposer dans l’utilitaire de ce monsieur qui par ailleurs ne me semble pas dénué de compassion – il me dit que les gens roulent trop vite, ici, que je dois avoir froid, il caresse délicatement le flanc du lièvre avant de le poser dans le cageot puis à l’arrière de sa camionnette, d’ailleurs je n’ai pas d’autre choix que de lui accorder le bénéfice du doute, à défaut d’une confiance dont je suis devenue incapable – quelques jours après avoir constaté que même les gens qui disent vous aimer vous lâchent quand vous avez désespérément besoin de soutien, comment puis-je en toute sérénité confier un lièvre blessé à un homme qui pourrait aussi bien être un chasseur ? Mais que puis-je faire d’autre ? Sinon répéter treize fois merci – et c’est comme dire au lièvre que tout ira bien.

J’étais incapable d’apporter à ce petit être sans défense les soins dont il avait besoin, or pour rien au monde je ne l’aurais abandonné aux crocs de ses prédateurs ou à l’indifférence, voire à la cruauté des passants qui n’allaient pas tarder. Seule, j’étais totalement impuissante. Aujourd’hui, peut-être ai-je sauvé un lièvre ou peut-être ne reverra-t-il jamais les siens ni ne sentira plus le soleil réchauffer l’atmosphère au bord du ruisseau. Je vais devoir vivre avec cette incertitude.

/ 3 : Chaussons

plus je suis fatiguée moins je sens que je cours
c’est facile et pendant un peu plus d’une heure
malgré le givre qui mordille, je n’ai pas froid
tandis qu’à la maison si, assise j’ai froid dedans
et faim de nouveau quand la nausée bâille alors

j’ai fait des chaussons avec les pommes que ma
nouvelle éditrice m’a apportées mardi ce sont
mes premiers chaussons aux pommes de la vie
diminuée, les gestes sont revenus spontanément
et je n’ai pas pleuré parce que je n’ai plus d’eau
dedans, ni chaleur ni eau ni parfois rien du tout :
il arrive que la douleur reste collée hors de vue
– une chaussette dans un tambour de machine –

et quand elle revient, le sang fouette l’intérieur
de mon crâne, aussi abrasif que du sable pulsé
par pression et grand débit d’air et la tête tourne
– ainsi, quand j’ai décollé du mobilier urbain
les affichettes de Dame Sam a disparu et que
sur les photos elle me dardait son regard vert
impérial. ce matin alors que je courais dans la
nuit scintillante je lui ai dit Mon bébé, envoie
-moi une étoile filante et j’ai imaginé son regard
vert cligner nonchalamment bien sûr car cette
petite chipie chat n’en a jamais fait qu’à sa tête

Dans le nez

Il y a dix jours, j’écrivais à une amie que parfois, la vie est un coup de batte dans le nez. Je ne me doutais pas que, les jours suivants, je serais frappée par une double perte. Cette nuit, tandis que j’écoute le vacarme de mon corps, le hurlement de mes acouphènes et la reprise maladroite de Nisennenmondai qui se joue dans mon système sanguin (mon cœur se prend pour la batteuse, Sayaka Himeno, dans le segment de Fan compris entre 23’33 et 25’43), je fais ce constat que, plus on est endurant aux coups de batte, moins on trouve d’enthousiasme à miser sur le nez (disons qu’on aborde la suite en le tenant à deux mains, ce qui gâche un peu l’instant – il y a déjà le masque, bordel). C’est d’une logique assez ironique.

Cette semaine, deux voitures se sont amusées à foncer sur moi, m’évitant in extremis tandis que par les vitres ouvertes me parvenaient les rires éructés par un bouquet choisi de nos congénères. La première fois, c’était à Wingles, lundi après-midi et j’ai pleuré, sangloté là entre un champ et un bois ; le lendemain, à Lens, un peu inquiète qu’il s’agisse d’une nouvelle mode ou (pas mieux) d’un signe, j’ai décidé que ça ne voulait rien dire du tout, même s’il reste blessant d’être vue comme un cochonnet.

(photo prise à Lille avant la démolition de la barre Marcel Bertrand)

J’ai choisi de regarder l’autre face de l’espèce. La concierge du lycée, la factrice et un vieil homme du quartier se sont investis dans la recherche de Dame Sam ; il y a eu trois fausses alertes, en début de semaine (« Non, elle ne porte pas de collier à grelot ») mais je suis reconnaissante à ces inconnus. L’empathie qu’ils m’ont témoignée a été un précieux réconfort : il n’y a donc pas que des monstres de froideur sur cette foutue planète.

Signes

Cette nuit, je n’ai pas dormi. Vers quatre heures, j’ai entendu des pas dans l’escalier. Je n’ai pas envisagé un instant que quelqu’un se soit introduit dans la maison, ce qui aurait nécessité un certain fracas et, pour cette raison même, mon cœur a été saisi, mon cœur qui depuis trois jours bat de manière expérimentale. Il a fallu plusieurs minutes pour qu’il retrouve un rythme à peu près plausible.

Ce matin, je suis partie courir à 5h59. Mon corps était si léger que je le déplaçais sans effort, c’était comme passer un chiffon sur les routes. Il n’y avait personne, nulle part personne, j’aurais pu croire qu’une apocalypse silencieuse avait eu lieu pendant la nuit si, de loin en loin, je n’avais vu passer un bus vide. Puis j’ai emprunté un chemin arboré à l’écart de toute habitation et dépourvu d’éclairage. Je n’entendais pas un bruit, hors celui de mes semelles, ce qui me donnait une sensation étrange, mais soudain j’ai perçu un bruissement à ma droite. Il venait des arbres mais le son avait plus à voir avec le grésillement de l’électricité, or il n’y avait pas plus de pylône à proximité que de vent. Le son courait auprès de moi et, comme pendant la nuit, j’ai ressenti une peur profonde, puis la peur s’est dissipée. Le son m’a suivie pendant plusieurs centaines de mètres tandis que je fixais avec perplexité les branches nues et immobiles dont il semblait provenir. Quand j’ai tourné la tête dans l’axe du chemin, j’ai vu dans le ciel dégagé, où les constellations se dessinaient nettement, une étoile filante. Le grésillement s’est tu dans les arbres et les oiseaux ont entamé une foisonnante polyphonie.

Alors j’ai compris. C’était elle, elle qui me disait les mots de Beverly Glenn-Copeland (la reprise de Lafawndah m’est venue spontanément comme si quelqu’un – je sais bien qui – avait appuyé sur play dans ma tête),

Don’t despair
Tomorrow may bring love

Non, ma bonne étoile, je ne désespère pas. Relisant les paroles du morceau, de retour chez moi, je ne suis pas surprise d’y trouver cette phrase, à laquelle je n’avais jamais prêté attention : So you go to the window in search of a sign.

Photos prises à Brooklyn, Lille et Lezennes.

Supernova

Dans le train, ces musiques pour me relier à DS Vénus, les paysages familiers comme des lames dans le ventre et un poème pour mon requiem, gribouillé dans le carnet que m’ont offert mes merveilleuses amies.

Kaja Draksler Octet, Danas, Jučer, Sutra

Mica Levi, Rose

Venus ex Machina (Nontokozo F. Sihwa), Avril

pour survivre il faut
épuiser le corps jusqu’à ce que
les terminaisons nerveuses aient
le bouilli de spaghettis mous
épuiser le corps jusqu’à ce que
le cerveau hébété se laisse
aller à la distraction même si
ça ne peut durer qu’un instant
car dès lors que l’on se surprend
à respirer l’air se fige dans les
poumons gelés alors il faut attendre
que l’esprit à notre insu
de nouveau daigne s’égarer
ainsi l’émission de jazz à la radio
me parvient depuis le salon
tandis que je plonge dans la casserole
les légumes que je viens d’éplucher
dehors la nuit commence à tomber
je passe la main sur mon tablier
saupoudré d’amidon brillant
quand soudain je m’aperçois
que la souffrance s’était suspendue
entre deux spasmes comme une bête
douleur menstruelle
et qu’un moment ainsi baignée
de sensations familières j’ai pu faire
comme si la féline et l’humaine qui
me faisaient une vie doucement heureuse
étaient toujours dans la pièce d’à-côté
– hélas je ne peux savourer cette
illusion car à peine la conscience
s’écarquille-t-elle que déjà la douleur
explose en supernova dans mes viscères
et je me rappelle que je cuisine
des légumes qui allaient se perdre
avant de les congeler pour le jour
où mon corps enfin réparé
acceptera de s’alimenter

Le bateau-mouche

Nos plus vieilles amies étaient auprès de moi hier pour passer le cap de cette première semaine sans toi. Elles m’appellent le bateau-mouche. C’est mon nouveau surnom. Elles disent que c’est agréable de se reposer sur moi, comme de s’asseoir dans un bateau-mouche et de se laisser guider : selon notre nouveau rituel, je leur donne rendez-vous à un point précis, où il n’y a rien, juste un parking ; je leur envoie des coordonnées GPS et je les rejoins en train (ce faisant j’écoute les musiques de Mica Levi, Kaja Draksler et Venus ex Machina que j’ai choisies pour être en communion avec toi) et je leur fais découvrir des choses qui ne ressemblent à rien de ce qu’elles connaissent. Je leur fais escalader ou descendre des pentes plus ou moins favorables dans des sites dépourvus de tout aménagement pour les promeneurs. Elles n’ont peur de rien (juste un peu de certaines fumerolles particulièrement spectaculaires), c’est agréable d’être leur bateau-mouche.

Ces photos ont été prises sur quatre terrils d’Hénin-Beaumont. Nous avons découvert des installations un peu inquiétantes qui ne s’y trouvaient pas l’été dernier, ainsi que d’impressionnantes fumerolles sur un sommet que je croyais ne jamais pouvoir atteindre car des grilles en empêchent habituellement l’accès. On trouve à Hénin-Beaumont quelques-uns des terrils les plus fascinants que je connaisse (et je commence à en connaître un certain nombre).

Une histoire vraie

Mon requiem avance à une vitesse un peu vertigineuse ; il enfle de tout ce que répand mon cœur déchiqueté. C’est un roman qui n’en a pas l’air, très fragmenté mais au dispositif serré : un goutte à goutte en fin de perfusion. On y trouve plusieurs poèmes écrits en 2017 mais pas celui ci-dessous, que par ailleurs j’aime toujours beaucoup. Dame Sam l’aimait bien aussi (ce sont des choses que je devinais au mouvement de ses oreilles quand je lisais à voix haute). Il est tiré d’une histoire vraie.

quelle image voulez-vous avoir de vous-même
si vous laissez cet homme vous traiter ainsi ?
voilà ce que j’ai dit
à ma gynécologue
l’autre jour quand elle pleurait
puis elle a retiré le spéculum
elle a dit que j’avais raison
et qu’elle allait quitter ce salaud
puis j’ai payé 57 euros et
je suis remontée sur mon vélo
puis j’ai mangé des miettes à même
le sol et j’ai dit merci
aux doigts qui les égrenaient
j’ai l’impression
que ça m’a coûté très cher
est-ce que c’est remboursé ?

Photo prise dans l’arrière-monde ronchinois en cette même année 2017.

ce monde est un peu moins le mien

Le soleil n’est qu’orgueil, nombrilisme et mépris. Il est obtus, il avance impassible, indifférent à ceux qu’il laisse derrière lui. J’aurais préféré qu’il pleuve, le jour où tu es allée fermer les yeux loin de mes bras, j’aurais préféré que ce soit le déluge et qu’il n’y ait rien à voir. Ce matin, les lapins fêtaient la fermeture de la chasse et, moi qui avais tant attendu de pouvoir le faire avec eux, j’en étais incapable à cause du vide que ton départ a laissé dans mon ventre. Chaque fois que je perds un être qui m’est essentiel, ce monde est un peu moins le mien, même quand il me sort le grand jeu comme il l’a fait tout à l’heure. Ma DS Vénus ne verra plus jamais la lumière du matin emplir notre maison. Ce monde est un peu moins le mien.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est sans-DS-7-1024x576.jpg.

Un requiem

Parce que je viens de perdre une partie de moi, l’une des personnes que j’aime le plus au monde, et qu’il me semble d’autant plus difficile et vain de poursuivre mes chantiers d’écriture en cours, j’ai décidé de reprendre mon requiem, commencé en 2017 et plusieurs fois remanié sous diverses formes. Hier, j’ai trouvé ce que je souhaitais en faire, et je vais le faire pour ma petite disparue bien-aimée. Un extrait de la première mouture :

« Je suis recroquevillée dans ma tête tandis que mon corps reste assis sous mon chat, mon unique chat depuis la mort de Joe, il y a six mois. Je caresse mon unique chat, Dame Sam, avec intensité, agrippant parfois sa fourrure entre mes doigts, je lui mordille les oreilles mais elle ne proteste pas. Elle ne comprend pas mon langage, ni celui de ma bouche ni celui de mon corps, me darde un regard d’un vert transparent que je ne comprends pas davantage, pourtant je pourrais dire à cet instant que je me sens plus en phase avec elle qu’avec quiconque. Nous sommes accrochées l’une à l’autre sur la chaise en bois dont le dossier se déboîte chaque semaine (ses barreaux tombent alors comme des mikados et je les replace patiemment car il faut du courage face à l’éternel retour du même, cette absurdité fondamentale de l’existence) et nous ne nous rassurons pas de leurres mais nous regardons longuement dans les yeux avec perplexité. Un jour, nous serons séparées pour toujours, aussi fort que nous nous soyons accrochées l’une à l’autre en silence. »

Ce jour semble être venu, un mois avant son anniversaire ; elle aurait eu 19 ans. Avant-hier, Vénus, nom d’usage Dame Sam, ma cocotte chat, ma croûtesse aux coussinets nus, mon alter ego m’a quittée. Le monde est vide. J’espère que tu ne regrettes pas de m’avoir suivie dans la rue, ce soir d’octobre 2004, mon bébé, j’espère t’avoir donné autant de bonheur que tu m’en as donné. Embrasse Joe, là où tu vas, je vous rejoins bientôt.

Dame Sam et moi en 2017.