Resink

Ça faisait un an ce matin. Un an que j’avais pris la photo de la jeune athlète que l’on peut voir dans mon expo Ligne 18 et qui figurait dans L’Humanité du 25 avril dernier. La fleur de thé se trouvait-elle au parc ce matin pour fêter l’événement, et pour que je lui remette enfin son exemplaire de L’Huma (un peu fatigué de voyager depuis des mois dans ma sacoche de vélo) ?

Eh non.

Je profite de l’occasion pour vous dire que cette page de journal est à l’origine de mon roman à paraître en janvier aux éditions de l’Olivier (quel teaser !), roman que j’appelle affectueusement Le Sel et dont je suis en train d’écrire la suite (Le Sel 2, en somme) ou plus exactement le négatif (Le sucre, donc), avec la même ferveur. Autrement dit, considérez qu’après ces quelques jours de disponibilité, je suis de nouveau en résidence. Merci de votre compréhension, jamais démentie. See you later, alligators!

L’été dans l’arrière-monde (2)

Les festivals de l’été, les châteaux de la Loire, les volcans d’Auvergne, etc. : fait*, refait, surfait. Et surtout, surpeuplé. En ce qui me concerne, j’ai décidé de visiter les zones et parcs d’activité des Hauts-de-France, cet été, quand je ne file pas vers le bassin minier. Je ne suis pas bousculée par les flâneurs. Après l’Épinette, je vous présente son voisin (on peut gagner l’un depuis l’autre à travers champs, à pied, à vélo ou en tracteur), le parc d’activités de Templemars, qui depuis 1974 rayonne au cœur du Mélantois. Aujourd’hui, il héberge rien moins que 80 entreprises. Bravo, le parc de Templemars ! Notez qu’il est plus fréquenté que l’Épinette – par les camions, entendons-nous bien, l’on n’y trouve pas encore de rosalies, le tourisme étant à ses premiers babils dans ce type de secteur (c’est d’ailleurs une autre excellente idée que je souffle ici aux investisseurs qui sommeillent en vous : rosalies, pédalos sur bassins de rétention et glaces à l’italienne y font à ce jour défaut).

Bon, cet été, il est vrai que les bassins sont en rétention de nothing mais c’est juste une mauvaise année : globalement, tout va bien, ne soyez donc pas si alarmistes avec vos histoires de réchauffement climatique, le pédalo a de l’avenir.

Vous noterez, outre mon attrait récent pour le format 16:9, la manière harmonieuse dont se fondent la campagne et la zone industrielle dans cette image prise le 26 juillet à l’entrée officielle du site : l’on n’aperçoit pas l’autoroute qui gronde à 775 mètres de là, mais un bosquet rectangulaire de peupliers plantés géométriquement (et peuplé de lièvres), comme on en voit souvent au bord des routes, et plus près, des champs et des meules de foin attestant que ces derniers n’ont pas qu’une vocation ornementale. Vous voyez que tout va bien ? Doucement… Baissez cette pancarte, cette banderole. Si on vous écoutait, on n’entreprendrait plus rien.

Ici, ce que vous me permettrez d’appeler affectueusement la raquette du bout du monde – j’ai pénétré dans le parc d’activités de ce côté, à savoir par les champs (+ bosquets de peuplier, j’avais des lièvres à saluer) : à ce point, je n’étais qu’à 257 mètres de l’A1, quel frisson…

Quand vous vous vous enfoncez dans les champs (par le chemin pavé face à la ferme ci-dessous), vous pouvez atteindre ces deux zones fascinantes, PAT et sa rue de l’Épinoy à gauche et l’Épinette à droite. C’est tout l’avantage de l’arrière-monde. Vous avez à la fois la civilisation à portée de main, dans ce qu’elle a de plus glorieux, et des oiseaux si légers qu’ils peuvent se percher sur des épis de blé. N’est-ce pas le paradis, quand vous pouvez en toute quiétude (ne me parlez pas du grondement de l’autoroute, on voit que vous n’avez pas d’acouphène) choisir entre Hygena et Castorama, des fèves fraîches dans votre sac en tissu cousu main ?

* Je ne sais pas s’il s’agit d’un régionalisme comme « faire ses cheveux » (qui par chez moi signifie « se coiffer ») ou d’une expression répandue dans l’ensemble du pays (comme « gros teubé ») mais j’entends souvent le verbe faire suivi de COD tels que ceux évoqués ici, ce qui me fait toujours rêver : « Cet été, on a fait les Gorges du Verdon » – alors j’imagine mes interlocuteurs armés d’une masse et d’un burin et j’admire leur courage.

Sink

C’était il y a un an. C’était le 1er août mais un mercredi, un sourire est tombé dans mon cerveau, où il n’a cessé de s’épanouir comme une fleur de thé : il a soulevé des souvenirs, fait naître des projets, m’a accompagnée dans l’assainissement de ma vie. Quand je pense à cette année passée en sa discrète compagnie, j’entends Tea Break for Juliet, composé par Catherine Kontz pour la soprano Juliet Fraser et qui me semble aussi un hommage à Three Voices (for Joan La Barbara) de Morton Feldman (que Fraser a d’ailleurs interprété – Hat Hut Records, 2016). Et Sudan Archives (Brittney Parks), qui dans Sink chante I know you came to change my life. Sink mais doucement, comme une fleur de thé. Qui que soit son émettrice, c’était vraiment un sourire de compétition, merci.

Amours d’été dans l’arrière-monde

Comme je n’ai pas le droit de faire du sport pendant 10 jours à cause de mon nouveau tatouage (du chiendent sur le bras droit), je me promène à vélo. Ce matin, vous n’étiez pas nombreux à me gâcher le paysage au long des 35 km d’espaces essentiellement interstitiels que j’ai parcourus entre Templemars et Annoeullin – je m’étais inquiétée à tort, pensant que des familles de vacanciers allaient envahir les chemins ruraux broussailleux qui longent les voies ferrées, les zones industrielles et les cours d’eau croupie, mais sans doute étaient-elles occupées à gonfler des piscines de jardin. Quand j’étais partie de chez moi, mon intention était seulement de chercher dans le vrai monde une inconnue que j’avais aperçue hier sur Google Maps street view (c’était ma première rencontre virtuelle), quoiqu’en espérant échouer dans ma quête pour qu’elle m’occupe plus longtemps (quête > son objet, d’ailleurs rêverie > réalité, en l’occurrence fantasme > petite amie, engagement, injonctions et autres emmerdements).

Là, c’est la mystérieuse inconnue. Je suis très sensible au gracieux mouvement de son bras droit et à la légère inclinaison de sa tête vers l’épaule gauche, mais ce qui m’a le plus séduite en elle, c’est qu’elle se dirige sans chien vers l’arrière-monde.

Là, c’est moi qui en fais autant, au même endroit.

Mon Bolide (mon vélo de ville rose princesse) couine sur les pavés puis sur la terre desséchée des chemins, les orties cinglent mes mollets, les lapins et les oiseaux fuient devant moi comme si j’étais un incendie, puis que vois-je ? Un trou de grillage vers un autre paysage.

Mon Bolide et moi escaladons le talus que l’on devine à gauche sur la photo ci-dessous et nous voici dans la ZI ou ZAC (selon les panneaux) de l’Épinette, la plus modeste des deux zones industrielles de Seclin, où nous faisons sensation auprès des trois êtres humains que nous croisons, et que nous feignons de ne pas voir bien qu’ils conduisent des véhicules de plusieurs tonnes.

Votre espace vous y attend. Vous pourriez y fabriquer des semelles, par exemple, ça sert toujours. Ou des bouchons, des pinces. Je ne sais pas, moi, vous n’avez qu’à faire une étude de marché.

Puis nous gagnons la campagne et nous dirigeons vers Annoeullin, Mon Bolide et moi,

parce que je soupçonne (sans bases empiriques très stables mais interprétation > vérité) qu’y habite une joggeuse frôlée récemment sur un chemin de halage et dont je ne connais pas le visage mais seulement (et très vaguement) l’omoplate droite (largement suffisant). Elle courait ici même (je veux dire, sur la photo ci-dessous) le vendredi 12 juillet à 17h07 et j’ai filé très vite sans me retourner pour m’assurer un amour d’été sans matière.

Ce matin, elle n’y est pas, aussi je retourne vite dans les champs et les bois (par moments, l’on pourrait presque parler de bocage) ; ils exhalent un souffle frais qui ressemble au bonheur.

Et le calme est tel que l’on entend grésiller l’électricité dans les lignes à haute tension et que l’on voit la lune, de sorte que je finis par oublier mes amours d’été désincarnées pour savourer le bruissant ici et maintenant. Om shanti !

Oui, on est bien, au cœur de rien, dans le secret des lapins et des lieux qui n’existent pour aucun œil humain (ou presque),

au point que l’on oublierait les dangers qui guettent les êtres vivants, au paradis de l’arrière-monde comme ailleurs, n’étaient quelques panneaux à ne pas confondre avec le drapeau confédéré.

Du coup voilà

du coup je quitte Lille donc voilà
du coup je quitte Lille voilà sa densité de population vouée à l’ascension frénétique voilà ses conséquentes circulation et pollution voilà ses cénacles suffisants et ses commères donc voilà
du coup j’ai hâte hâte hâte donc voilà
du coup je serai Lensoise parce que voilà j’aime beaucoup la ville qui a nom Annay mais elle est imprononçable d’ailleurs qui souhaiterait être d’Annay ? du coup voilà je ne vivrai pas à Annay qui fait ahaner voilà ni en Annay qui convoque Iko Iko jusqu’à l’usure voilà ni ne cèderai à l’usage grotesque (du coup bien plus horripilant que comme si que, malgré que et après que + subjonctif additionnés donc voilà) de la préposition sur suivie d’un nom de lieu et du coup ne vivrai pas surannée donc voilà
du coup Lens donc voilà
du coup merci au revoir et voilà

Encore une coïncidence

Vous vous rappelez forcément le rêve que j’ai fait la nuit du 12 au 13 septembre 2019. Non ? Vous devriez stimuler un peu votre mémoire, si vous me permettez. Pour la première nuit de mes 44 ans, mon inconscient m’a offert une aventure avec Jenny Hval, ça vous revient ? Dans mon rêve, je l’accompagnais au long d’un véritable parcours initiatique jusqu’à ce que nous parvenions au bord de l’eau dans une magnifique lumière automnale et que ça devienne une histoire d’amour. Je m’en souviens précisément parce que ce rêve a eu un impact sur ma lettre à une jeune athlète. Or l’on apprend aujourd’hui que le prochain album de Jenny Hval, The Practice of Love, paraîtra le 13 septembre 2020. Et que Félicia Atkinson est invitée sur cet album – je trépigne d’entendre cette collaboration (le nouvel album de la géniale Félicia, je le précise, vient tout juste de paraître – très exactement avant-hier, sous le titre The Flower and the Vessel). Cette année encore, Jenny me fait donc un cadeau d’anniversaire. Quand j’ai lu sur le site de Wire le titre « Jenny Hval shares lead single from new album », avant même d’en savoir plus, un cri m’a échappé, qui a dû laisser supposer à mes voisins que j’avais rompu mon vœu de célibat. The Practice of Love, quoi.

(Jenny Hval par Lasse Marhaug.)

(Félicia Atkinson mais on ne sait pas par qui – désolée.)

Je précise que mon répertoire de 997 femmes formidables avance bien. La sélection est faite, j’ai réussi à laisser de côté 300 noms pour m’en tenir à ma contrainte. Maintenant, je prépare un petit paragraphe sur chacune. Plus que 919… C’est très long parce que je m’en occupe seulement au cours de micro-pauses dans mes journées de travail.

L’appel de la montagne : un chalet d’Argentine

Hier soir, Dame Sam et moi, épuisées par notre semaine, nous sommes vautrées en tas devant Abrir puertas y ventanas (Trois sœurs en français insipide), film de la cinéaste suisse-argentine Milagros Mumenthaler. Quelle ne fut pas notre joie quand nous avons découvert qu’il s’ouvre sur l’image d’une maison sise à Buenos Aires et dont la boîte aux lettres n’est autre qu’un Chalet du Nord, points d’exclamation. Nous avions déjà trouvé la trace de ce kitsch (& lutte des classes) dans le cinéma américain des années 1970, ainsi que je l’exposais dans L’appel de la montagne : chalets de Californie et si nombre de pays dont nous découvrons les réalisatrices, du Pérou à l’Islande, nous ont pour l’instant déçues en stricte matière de chalets, nous restons vigilantes. Nous remercions l’Argentine de nous y encourager. Vous noterez que le Chalet apparaît généralement (quand il apparaît) dès le générique ; il faudra nous pencher sur cette question lors de notre prochain séminaire.

Mot d’excuse

J’ai une fois de plus accumulé des semaines (voire des mois) de retard dans mes échanges par mails, veuillez m’en excuser. Je finis de préparer mon roman (≠ lettre) dédié à la jeune athlète, qui paraîtra en janvier aux éditions de L’Olivier (j’en dirai plus bientôt). Je finis aussi de retoucher ma chanson de geste dédiée à la même et poursuis un texte sur le corps. Tout ça me prend beaucoup de temps, de même que mes incessantes virées dans le bassin minier, mi-vélo mi-train, en quête de la maison idéale. Et puis, avouons-le, à force de côtoyer plus d’animaux que d’humains, je suis devenue aussi sauvage qu’un lapereau ou un grèbe huppé. Alors je ne sais pas, moi… Disons que je suis encore en résidence, disons que c’est une très, très longue résidence. Désolée. Bisous.

Votez

pour votre piste préférée de ce mini-golf sis à disons Pont-à-Meurchin (il est véritablement traversé par la limite entre les villes de Pont-à-Vendin et de Meurchin). Soit il s’agit d’un golf à 17 trous soit mon esprit est trop plié à la logique des nombres premiers pour que mon regard ait perçu le dix-huitième. Clôture des votes dans une semaine, à savoir le samedi 29 juin à 11h03. Méfiez-vous par ailleurs des mini-golfs : depuis que je me suis documentée sur ce noble sport, Le Bon Coin me suggère d’en acheter un chaque fois que je consulte les annonces immobilières, c’est-à-dire très souvent (je me casse dans le bassin minier – si ça ne tenait qu’à moi, je serais gone sur l’avant-jour, comme disent les Cajuns), et il est vrai que c’est tentant mais le prix (comptez entre 5 et 20 000 euros) décourage l’achat impulsif.

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Une chute

Ma permanence poétique m’amène ces jours-ci à délaisser la course à pied pour le vélo, de sorte que ces quelques lignes écrites un jour pair n’ont pas leur place dans mon texte. Voici donc ce qu’il convient d’appeler une chute – les photos, en revanche, ont bien été prises dans le cadre de la permanence, en l’occurrence dans le bassin minier.

 

ce matin dans l’arrière-monde un inconnu me dit bon courage
alors même que mon corps sécrète un feu d’artifices biologique
je ne souffre pas je n’ai pas un air de souffrance
même si j’ai croisé dans les bois un groupe dont les exclamations
gilets fluorescents et bâtons de marche nordique
faisaient peur aux lapins alors je n’ai pas dit bonjour

(Le marcheur du terril d’Harnes-Annay – jock-a-mo fee na-né.)

peut-être le monsieur dit-il bon courage
parce que la simple idée de courir le fatigue lui
mais moi rien ne me rend plus heureuse que de courir
sinon mes road trips vers le sud juchée sur Mon Bolide
mon vélo rose qui grince et couine et frotte
moi l’expérience que j’aime au monde c’est le mouvement
et d’autres non mais je ne m’en mêle pas je ne dis rien du tout
à ceux qui ont un rendez-vous galant je ne dis pas
bon courage au prétexte que ça me fatiguerait
moi de faire tout le badinage et la performance sexuelle
requis par les rendez-vous galants
ou aux couples qui se doivent une disponibilité du corps et de l’esprit
s’ils ont leur bonheur comme ça je ne leur dis pas bon courage
ni aux parents qui crient Pas sur la route Nathan mets ton pull

(Une joggeuse dans le parc de la jeune athlète, Sallaumines.)

ou peut-être le monsieur est-il simplement de ceux qui disent bon courage
de ceux qui par exemple aux caissières disent merci bon courage
comme si elles rêvaient d’un bullshit job plus challenging dans un open space
ces messieurs vont de par le vaste monde en dispensant des bon courage
comme si les autres vies que la leur étaient des punitions
mais je grogne merci parce que déteste m’arrêter quand je cours
même pour expliquer au monsieur où il peut se le mettre
son courage

(Fuck you sur le chemin de halage à Bauvin.)