Saturday Night Fever (43)

Je parcours de longs chemins tortueux dans l’arrière-monde de l’industrie musicale pour découvrir certaines des musiques parmi les plus obscures que je sacrifie à vos samedis soir. Parfois, il n’en existe aucune trace discographique. La plupart du temps, il me serait très difficile de retrouver l’adresse à laquelle m’a finalement menée ma quête si je ne la notais pas tout de suite. Cette rubrique n’a pas seulement pour vocation de vous faire danser, elle me sert aussi à ranger mes trouvailles pour pouvoir venir les écouter quand ça me chante (chacun sa manière d’utiliser les outils technologiques à notre disposition, que voulez-vous ? en toutes choses j’aime les techniques de jeu étendues).

Pour commencer, un album complet de Giulia Loli, aka Mutamassik, multi-instrumentiste : le livret dit, « All instruments (Drumkit, Cello, Re’q, Egyptian Tabla, Douf, Mazhar, Doumbek, Sagat, Keyboard, Accordion, Acoustic Guitar, Electric Sander, Vocal Choir, Turntables, SP-1200, Alesis HR-16, Akai S3000) & tracks performed, produced, written, mixed & engineered by Mutamassik ». Rien que ça. Elle est en photo ci-dessous avec une partie de son matériel et cet irrésistible air pas commode dont elle ne se départit quasiment jamais (je n’ai pas trouvé de qui était la photo, désolée).

Mutamassik : That Which Death Cannot Destroy

Aïsha Devi : O.M.A.

Lizzy Carey & Alice Eldridge (performance)

Jlin : Unknown Tongues

Poulomi Desai (performance)

Eartheater : Irisiri

Group A : Deadly 16

De la douceur

À Ronchin, il y a un EHPAD qui s’appelle La douceur de vivre. J’aimerais rencontrer l’individu qui a trouvé ce nom, je sautillerais en cercle autour de lui en lui lançant de tout petits cailloux et ça l’agacerait tellement qu’il finirait par me pousser, alors j’aurais un bon prétexte pour le gifler très simplement.
(Pochoir vu dans le quartier Vauban ; je ne connais pas son auteur – désolée.)

Le vide exact (25) : Vraiment très vide

J’observe que la plupart des gens sont morts dans leur sommeil, je ne sais pas depuis combien de temps mais je les regarde conduire leur automobile, parler d’un vêtement, accrocher un drapeau à leur fenêtre, déplacer une poussette sans regarder dedans, poser un morceau d’animal en barquette de polystyrène dans un panier en plastique rouge et ça n’a pas l’air de faire mal. Je suis morte d’une mort violente, cette année, sans vouloir paraître présomptueuse – après tout, je n’aurai rien accompli, comme tout le monde, ce qui est déjà pas mal et plutôt esthétique (encore que la douleur m’ait accompagnée en tout temps et en tout lieu, au point que respirer m’était le plus souvent difficile quand je faisais la vaisselle, prenais le train ou rebouchais un stylo). Maintenant que l’engourdissement de mon bras gauche a gagné du terrain et annexé le cœur, je tâche d’être un zombie opiniâtre ; mais quand on me demande en plus d’être concernée, j’ai du mal à ne pas devenir grossière. J’écris des messages d’injures et je les détruis au lieu de les envoyer. Je suis encore polie.

(Photos prises à Lompret, Ronchin et Lesquin – cette grille se dresse au bord d’un champ ; elle interdit l’accès à un tunnel creusé dans un talus d’autoroute et dont on ne voit pas le fond.)

Le vide exact (24) : Ombre et lumière

Si je souhaite parfois si ardemment changer de vie, c’est pour pouvoir me réinventer sans que le regard de mon entourage me ramène constamment à une caricature périmée de moi-même, une définition aussi dépassée que celle de l’hystérie (je dis ça au hasard). Dans la solitude bénie de mes courses à pied, j’aime questionner mes vieilles créances et il arrive que je me prenne de passion pour ce qu’hier encore je méprisais. Ainsi de la lumière qui écrase les photos ; certes, les ombres ont un effet déplorable sur certains détails, je ne reviens pas là-dessus, mais parfois aussi, sur des vues d’ensemble, le partage de l’ombre et de la lumière fait un petit théâtre qui me comble de joie. Il m’en faut peu (joie ≠ bonheur) et ça fait du bien, un peu de joie dans le vide exact.

(Photos prises à Wattignies, Marcq-en-Baroeul et Lompret.)

L’art (50) à presque la campagne

De Lambersart à Brooklyn en passant par Ronchin, le commerce use volontiers de Mickeys maison pour attirer le client. Cela peut également arriver à presque la campagne, comme je l’ai découvert ce matin à Lompret. Deux nuances de taille : 1. à presque la campagne, l’on reste prudent et l’on invente son Mickey pour ne pas risquer les foudres de lointains ayants droit et 2. l’on vend des êtres vivants (pas d’enfants humains, a priori, mais les enfants de nombreuses autres espèces – mon rapport à presque la campagne reste compliqué).

Heureusement, l’on n’y vend pas que des animaux. Fruits, légumes et Paris Match rassembleront brièvement spécistes et antispécistes.

Parfois, l’on est juste poétique, à presque la campagne, et l’on expose l’art (de type loisirs créatifs) à même le bitume, juste pour émouvoir celui qui passe et qui sait voir – comme ci-dessous, à Pérenchies. J’aurais dû voler cette œuvre (j’y pense un peu tard), en ceindre mon T-shirt à mot d’ordre végétarien et courir ainsi comme touchée par la grâce, enrubannée d’étoiles bleues et jaunes + une argentée entre les nombreuses chapelles et niches de saints qui émaillent presque la campagne au nord-ouest de la métropole lilloise.

Presque la plénitude

Aujourd’hui, je peux dire que je sais comment rejoindre Noyelle-les-Seclin depuis Houplin-Ancoisne en ne traversant que des champs et des bois. Je suis donc un peu plus heureuse qu’hier. Pendant que je courais, ce matin, je l’étais même pleinement, comme c’est souvent le cas quand je cours à presque la campagne, mais ça finit toujours par retomber : je suis alors en descente, comme disent ceux qui usent de drogues. Mais l’on ne peut pas courir soixante kilomètres par jour alors je laisse descendre et j’attends demain pour suivre, confiante, reconnaissante, le nouveau caprice de mes pieds. Ce matin, j’en ai vu encore, des choses merveilleuses. Voici quelques images éparses, prises sur un segment de mon parcours que mes pieds foulaient pour la première fois.

L’étrangeté (1)

la nuit bourdonnait sous nos pieds secs
– un ciel scintillant de roche granitique –
tandis que le souvenir du sable tirait sur
la voûte plantaire et que les orteils comme
des petits singes cherchaient un semblant de
fraîcheur sur les barreaux de sa balustrade

dans le bruissement des ombres en contrebas
les oiseaux dardaient en silence un prélude
à de plus profonds crépuscules

cependant nos discussions dansaient
avec les chauves-souris et les heures
filaient parfaites presque car si
nous ne parlions pas tout à fait la même
langue les nuances venaient d’instinct
– nos discussions semblables à celles que
l’on peut lire chez Carson McCullers
plus subtiles qu’absconses

mais pour cela il fallait d’abord que
je me laisse basculer en arrière à la
manière d’une scaphandrière jusqu’à
ne plus sentir le dessus du dessous
alors seulement j’échappais à la peur
et je goûtais le délicieux poison de

son étrangeté

Mal assis, là (45) : Pas si mal

J’habite au cœur du stupéfiant business local, et ce n’est pas une mince affaire quand on sait que Lille a été soupçonnée cette année (à tort ou à raison, je l’ignore) d’être la principale plaque tournante de la drogue en Europe. La plupart du temps, les très jeunes messieurs qui en font ici commerce se tiennent debout, acculés aux appuis de fenêtre ou groupés autour des poubelles pour pouvoir s’y accouder ; là, ils sifflent des Caprisun dont ils lâchent ensuite indolemment les pochettes vides sur les trottoirs ou les capots des voitures. Un matin, la semaine dernière, je pars courir quand, au coin de la place, je découvre ce petit fauteuil ; je fais une photo, bien évidemment. Hélas , de retour chez moi, deux heures plus tard, je me rends compte qu’elle est floue. Je me dis que c’est dommage, que ç’aurait pu être une bonne photo.

Quand je reviens au coin de la place dans l’espoir de pouvoir la refaire, c’est trop tard : l’un des dealers de la place s’est emparé du siège. Désormais (cela dure maintenant depuis plusieurs jours), il s’y installe confortablement dès qu’il prend son service : très chic. Si je suis aujourd’hui en mesure de vous proposer une vision nette du précieux fauteuil, c’est bien parce que ces jeunes gens ne sont pas aussi matinaux que moi.

Entre temps, le jour de la photo floue, une autre scène colorée s’offre à moi et je décide immédiatement que ce billet sera le premier Mal assis, là en couleurs (quelle révolution, décidément !)

Des tours

C’est aujourd’hui la dernière occasion de voir l’exposition Habitarium à la Condition Publique de Roubaix. J’ai sautillé de joie en retrouvant des modèles réduits de quelques tours que j’aime tout particulièrement, à savoir les tours Europe de Mons-en-Baroeul et les tours Aillaud de Nanterre. Si ma vie était à refaire, je pense que j’aimerais être urbaniste (dans le genre Mike Davis, attention) – ou musicologue (dans le genre Alex Ross, pas moins – décidément je serais très ambitieuse, dans une autre vie, alors que je ne l’ai jamais été dans la mienne et alors même que je regarde l’ambition comme un truc vain et quasiment obscène).

(Les tours Europe, couvertes de Lego lors d’un atelier mené avec leurs habitants.)

(Les vraies, prises en 2015, quand je suis tombée littéralement amoureuse d’elles, comme je l’expliquais ici.)

(Deux tours Aillaud – après le passage de Godzilla, vraisemblablement.)

(Photo prise en 2015 également ; j’avais fait le voyage spécialement pour les rencontrer.)

In the kitchen (23) : Le vide exact (23)*

Notre Dame de Bon Convoi pouponne à l’angle des rues de Roubaix et du Congo, à Mouvaux. Si j’étais une vierge marie, je préfèrerais, à choisir, être de bon convoi que de bonne mort, enfin je pense. Aujourd’hui, je vous aime comme Jésus lui-même vous a aimés (j’emploie le passé comme on le fait à Villeneuve-d’Ascq, c’est le choix d’un moment t) parce que vous êtes partis si vite si nombreux, et c’est comme ça que je vous préfère : loin – ou en chemin, avec les gamins qui hurlent sur la banquette arrière. Les villes sont en vacance de vous, les villes respirent et nous vous remercions, vous êtes formidables ailleurs.

Ce matin je suis partie moins tôt que je ne l’aurais souhaité, j’avais mis le réveil à 6h plutôt qu’à 5h30 à cause du samedi soir où j’avais voulu oublier qui je suis et quand je me suis levée la tête me tournait encore du samedi soir mais si j’avais attendu qu’elle se soit stabilisée il aurait fait trop chaud et je préfère encore courir avec la tête qui tourne qu’avec la tête étouffée de chaleur comme sous un oreiller. Pendant un long moment je n’ai croisé que de très vieilles personnes, d’abord une très vieille dame à vélo, nous avons cheminé côte à côte pendant une dizaine de minutes parce qu’elle ne pédalait pas très vite et quand je l’ai perçue du coin de l’œil au tout début j’ai cru que c’était un personnage de David Lynch, plutôt un canard qu’un lapin, parce qu’elle portait une longue visière, et elle convoyait deux bouteilles d’eau dans un sac plastique sur son porte-bagage ; le sac est tombé au milieu de l’avenue Beethoven qui est si large et habituellement toujours engorgée mais aujourd’hui par chance vous étiez tous partis. La deuxième personne que j’ai croisée était un très vieux monsieur qui convoyait un grand canevas, des chevaux couraient sur le canevas et le monsieur claudiquait parce qu’il était très vieux et qu’il transportait un canevas. Quant à moi, je convoyais ma tête et mon bras gauche, qui est engourdi depuis six mois (le choix qui se présente à moi est de changer de médecin ou d’oublier mon bras et d’attendre au milieu de mes possessions – modestes et néanmoins surnuméraires – qu’il m’entraîne dans la tombe, j’hésite encore).

Détail en couleurs de NDDBC et des reflets sur sa cage :

* Je goûte d’autant plus cette coïncidence que 23 est mon nombre premier de prédilection. C’est mon jour de chance : que vais-je en faire ?