Du soleil (2)

Comme l’année dernière, nous avons promené un soleil en carton pour accueillir les promesses de la nouvelle année. Nous l’avons brandi sur les terrils de Noyelles, Fouquières et Pinchonvalles – cette fois c’était un beau soleil que nous avions fabriqué ensemble et le ciel était d’un bleu intense. Nous avons rendu visite à nos amis Danny, Carrie et Ricah, qui se joignent à nous pour vous souhaiter une année aussi lumineuse et bleue qu’un 1er janvier dans le bassin minier.

/3 : Tempête

Dans les rues, ce matin : zéro humain. Sur les chemins de halage : zéro humain. Au terril de Noyelles : zéro humain. J’ai joué à être un arbre entre trois eaux (l’étang, le canal et la pluie), laissé le vent rugir dans mes branches nues. Il s’enroulait autour de moi, me mordait la tête, me secouait. J’ai pris quelques photos, il a ricané ; il savait déjà qu’elles seraient toutes floues.

/3 : Bourdon

je serais un enfant et je me réveillerais d’un long
cauchemar, quelque chose caresserait doucement ma tête
encore souple et des yeux silencieux verraient au fond de moi,
me comprenant au-delà de ce que les mots peuvent dire.
le monde dans lequel je me réveillerais

ne serait pas celui que nous connaissons
mais un bourdon parcouru de lentes et graves oscillations
ou ce serait une lumière complexe, nébuleuse et iridescente
ou bien ce serait le monde que nous connaissons mais
moi, je serais un oiseau granivore et sauvage

Autres mœurs

Les dernières années de mon acte lillois, je comptais et mesurais tout compulsivement, comme si des chiffres avaient le pouvoir d’instiller un sens dans une vie qui n’en avait plus. Je notais le nombre de kilomètres que j’avais courus chaque jour, chaque semaine, chaque mois et chaque année – il était entendu que la courbe devait être ascendante (je suis passée au fil des années de 60 à 80 km de course à pied par semaine, avec une brève période à 100, chiffre contre lequel mon corps a proféré des menaces persuasives).

J’en étais arrivée à m’imposer des pénitences, les jours poussifs (ce qui n’est pas sans évoquer le principe de la communion, quand on cochait des péchés dans une liste plus inventive que celle des attestations de sortie dérogatoires et que, pour s’en laver avant de gober la chip molle dite corps du Christ, on devait réciter trois Notre Père et deux Je vous salue Marie – soit une posologie à ma connaissance immuable) : si je n’avais couru que 13 kilomètres, il fallait que je fasse 17 km de vélo pour compenser. Au moins.

Quand j’ai vidé ma maison pour venir vivre à Lens, j’ai jeté les calendriers dans lesquels étaient consignées mes performances – et jusqu’à présent, je n’ai jamais regretté de ne pouvoir vérifier que j’avais bien couru mes 20 km le 7 mars 2017, tout va bien. J’ai décidé qu’ici, je serais une femme libre et que je cesserais de quantifier chaque élément de mon quotidien.

C’est ce que je fais, quand un confinement crétin ne m’oblige pas à mesurer le périmètre et la durée de mes déplacements, à les indiquer scrupuleusement sur les autorisations de sortie que je me signe à moi-même.

Ces dernières semaines, si je relevais les kilomètres parcourus quotidiennement par mes jambes, sur semelles ou deux roues, j’exploserais à coup sûr tous les records de ma vie : je fais le plein de mouvement, d’espace et de nature, jusqu’à mes dernières limites musculaires. J’espère ainsi ne pas avoir trop de regrets quand je serai de nouveau emprisonnée pour rembourser à l’urgence sanitaire le Joyeux Noël laïc fêté en clusters par les chers citoyens de Vive la République.

(Autoportraits réalisés entre 2016 et 2018, de Verlinghem à Wattignies.)

Noël profane et Noël sacré

Sur le fil qui sépare Loison-sous-Lens de Vendin-le-Vieil. Pour ceux qui suivent un peu, ce billet fait écho au torride Amour profane et amour sacré du 21 octobre à Noyelles-sous-Lens. Ici, nous avons affaire à un(e) artiste qui a pris le temps de concevoir la crèche, ainsi que le traîneau, les rennes et (original !) le petit train du père Noël, de rassembler des matériaux de récupération, caisses, planches, palettes, etc. pour leur fabrication, avant de découper, assembler, peindre et mettre en scène tout ce petit monde. Vous ne verrez rien la nuit car l’installation n’est pas nucléaire friendly, certes, mais je me permets d’attribuer mon prix d’honneur 2020 à cette maison minière de Noël.

 

Comme dans les livres d’art, un détail :

I <3 nucléaire

Jésus ne réclame pas que le sacrifice d’oiseaux et de sapins pour son anniversaire, il lui faut aussi de la lumière, beaucoup de lumière. Tant de lumière que l’appareil photo de mon téléphone en bave, c’est pourquoi je ne vous infligerai pas un reportage exhaustif sur Joyeux Noël dans le bassin minier mais une modeste sélection de généreuses mises en place.

Rappelons d’abord que le Joyeux Noël est historiquement une institution de l’hétérocratie : papa bonhomme de neige, maman bonne femme de neige et bébé de neige vous font coucou.

(Coucou ! Coucou ! Coucou !)

Ci-dessous, un astucieux recyclage du patrimoine minier : le chariot de cet effrayant père Noël n’est autre qu’une berline (dans le bassin minier, les berlines servent bien souvent de bacs à fleurs dans les jardins privés et publics ; chez les voisins de la jeune athlète, ci-dessous, la berline trouve son usage en toute saison).

L’angle que j’ai choisi pour la prise de vue suivante ne vous permet pas d’apprécier à sa juste valeur la profusion du dispositif – surtout si l’on considère l’exiguïté de l’espace d’exposition – mais on y aperçoit ce que je pense être une nouveauté de ce Noël 2020, très répandue par ici : la projection de dessins sur pignon (des flocons et pères Noël mais aussi parfois des Mickeys, car pourquoi ne pas additionner les motifs de pure joie ?) qui tournent, sans pour autant être animés, comme dans un kaléidoscope.

Demain, pour le jour J, mon grand gagnant du plus beau jardin de Noël 2020, à la fois écolo, religieux et artistique. Restez branchés !

Rester

Novembre. Je demande à une vendeuse du Bon Coin si je peux passer chez elle plutôt que de payer des frais de port – toute occasion de faire 30 km de vélo étant bonne à prendre. Elle me répond « Bien sûr, si vous pouvez vous déplacer. Je reste derrière Ikea ». Je cligne des yeux devant mon écran. C’est tout de même un drôle d’endroit pour se donner rendez-vous, derrière Ikea. Très arrière-monde. Puis l’acception familière du verbe rester, au sens d’habiter, me revient. Je ne l’avais pas croisée depuis des décennies et soudain je la trouve émouvante. Ces derniers temps, quand les gens ne m’exaspèrent pas, ils m’émeuvent. Je grince, rugis et pleurniche.

En attendant un reportage photo sur le quartier d’aspect villageois sis derrière Ikea et qui a nom Beaumont, quelques photos prises sur la route (Avion, Méricourt, Rouvroy, Drocourt, Hénin-Beaumont), soit un chemin d’arrière-mondes.

Sortir

Mes cher(e)s, mes millions d’ami(e)s,

Dans quelques jours, mon espèce infecte fêtera en toute laïcité l’anniversaire de son Sauveur et, pour ce faire, par je ne sais quel lien de cause à effet, mangera des kilos de foie gras, sans une pensée pour ce qu’aura été votre destin – vous aurez dès l’enfance vécu agglutiné(e)s dans des camps de la mort, terrifié(e)s, torturé(e)s sans relâche (mais dans des conditions d’hygiène strictes, selon des méthodes homologuées) puis froidement assassiné(e)s. Vous n’aurez eu aucune chance d’évasion. Aux yeux des humains, vous n’êtes pas des êtres vivants mais une matière première.

J’ai honte de faire partie de cette espèce, je veux sortir (d’autant qu’elle ne m’aura guère prodigué que déception, trahison, cruauté, mépris, violence, culpabilisation et incompréhension), hélas je n’ai pas les compétences pour me greffer à une autre : si je vivais parmi ceux de vos congénères qui ont la chance de connaître la liberté, je mourrais en quelques semaines de froid, de faim et de maladie (sans mentionner les chasseurs – qu’ils crèvent) car l’être humain est de constitution débile.

Bien sûr, dans quelques siècles, mon espèce aura été décimée par les fruits de son arrogance, frappée par des fléaux qu’elle aura générés avec la certitude béate de sa suprématie, mais je crains qu’elle ne vous laisse pas un monde très habitable. Elle est trop orgueilleuse pour ne pas détruire ce qu’elle ne peut emporter avec elle. Mon espèce, voyez-vous, verse de l’eau de javel sur la nourriture que ne peut absorber sa panse immonde ; c’est tout elle.

Vous dire pardon en son nom serait vain. Je classe ce billet dans la rubrique « Journal de confinement » parce que je me sens, plus que jamais, enfermée, bâillonnée, ligotée dans cette civilisation que je vomis. Je veux sortir. Mais je veux garder la musique, la lumière de l’aube, le parfum de l’humus, mon amour tout contre moi et le rire de mes rares amis – toutes choses que vous n’aurez jamais eu la chance de connaître. Je veux sortir mais je ne sais pas comment.