En voilà un

Je relis Hors-bord de Renata Adler ; j’ai corné certaines pages lors de ma première lecture et j’en corne d’autres cette fois. Un jour, peut-être, aurai-je l’envie et le temps de relire toutes les pages que j’ai cornées de tous les livres que je possède, et essaierai-je de me rappeler pourquoi ces pages : qu’y avais-je trouvé ? Je me suis parfaitement rappelé les différentes raisons pour lesquelles j’ai corné celle-ci quand je l’ai relue hier soir.

Requiem strikes back

Mes amis, j’ai repris mon requiem. Je l’ai démembré, désossé, plié en tous sens, considérablement élagué avant de le poursuivre (ce que je fais d’une leste foulée digitale) mais surtout, j’ai trouvé le sens de l’écrire, ce qui devrait me garantir de pouvoir le finir un jour. Il montre comment un enchaînement de circonstances et d’observations peut amener un être humain (ici, en l’occurrence, moi) à se détacher presque totalement de la société humaine, de ses critères et de ses enjeux.

(Joan Didion par Julian Wasser.)

En exergue de mon prochain roman, qui devrait (si tout va bien) paraître à l’Olivier au printemps 2018, l’on trouvera cette citation de Joan Didion, tirée de son recueil L’Amérique, et qui conviendrait tout aussi parfaitement pour le requiem :

« Je veux que vous compreniez exactement à qui vous avez affaire : vous avez affaire à une femme qui depuis quelque temps se sent radicalement étrangère à la plupart des idées qui paraissent intéresser les autres. Vous avez affaire à une femme qui, quelque part en cours de route, a égaré le peu de foi qu’elle avait jamais eu dans le contrat social, dans le principe de progrès, dans le grand dessein de l’aventure humaine. »

Pesez bien ces mots : « radicalement étrangère à la plupart des idées qui paraissent intéresser les autres ». Je partage ce sentiment depuis des années, chaque jour un peu plus, et la semaine que je viens de vivre m’a presque amenée à renoncer le plus radicalement possible (pour reprendre l’adverbe de Joan Didion) à cette illusion collective qui n’opère plus sur moi dans aucun domaine de la vie. D’où, fatalement, un requiem.

43

Demain, j’aurai 43 ans ; c’est un nombre premier, aussi ai-je tendance à miser beaucoup sur lui, du moins à le trouver de bon augure. Je vais rassembler mes forces et mettre à profit son symbole pour enrayer la spirale qui depuis un an m’entraîne vers le fond. Pour commencer, j’ai retrouvé aujourd’hui mon rythme d’écriture hémorragique, qui me faisait défaut depuis quelque temps. Je veux croire que c’est un bon signe. Je veux croire à ma propre et imminente rédemption. Demain, venez fêter cet espoir avec moi dans le meilleur bar du monde. Venez avec des cadeaux légers, si possible peu encombrants (je serai à vélo), vérifiez bien que vos TUC sont vegan, et surtout, venez vêtus, je ne voudrais pas que ça finisse mal, car, comme vous le savez,

(Ancienne station de la NSA, Teufelsberg, Berlin.)

Captain Beefheart : Party of Special Things To Do

Pas DJ

Vous êtes nombreux à me réclamer un nouveau DJ set. Il est vrai que je ne vous en ai pas régalés depuis le 19 août. Hélas, mes chers, je suis actuellement dans l’incapacité d’écouter de la musique. Même en courant, j’éteins très vite pour écouter bruisser le monde, ce monde dont je ne veux plus mais que je ne quitte pas parce qu’il s’y trouve quelques personnes qui me manqueraient même si je n’existais pas. Pour l’heure, tout ce que je peux à peu près tolérer ressemble à du Oren Ambarchi. En voici un morceau, en acompte ; je serai bientôt de retour, promis, et nous danserons de nouveau dans la lumière.

Oren Ambarchi : Stars Aligned, Webs Spun

Des Espagnols

à mesure que les molécules se répandent
dans mon sang
la douleur s’assourdit un peu
non plus tranchante mais contondante
alors tout en moi ralentit et se fait
silencieux
je pourrais m’asseoir et
devenir simple réceptacle
des éléments indifférents
dans des endroits où je n’existe
pour personne où je serais
vide et calme et muette
mais que je suspende à peine mon pas
et son absence m’égorge
car tout ce qui réjouit mon œil
n’existe qu’à moitié sans son œil à elle
c’est pourquoi rien ne peut arrêter
l’éperdu mouvement de mes jambes

(Lac des Espagnols, Villeneuve-d’Ascq.)

In the kitchen (13)

Vierge Marie aux moufles lasers et au doux cœur, toi qui écrases les serpents de tes pieds nus, viens-moi en aide. Si tu sais aussi extraire le venin avec les dents, ça m’arrangerait bien parce qu’en fait, pour tout te dire, la morsure est déjà faite – enfin, je ne veux pas sembler trop gourmande mais comme c’est aussi mon anniversaire dans deux jours, je me disais que peut-être tu accepterais une double requête : écrasement + extraction. Merci, bisous.

(Rue Alsace Lorraine, Saint-André-lez-Lille.)

Quasi yogi

peut-être à New York deviendrai-je
quelqu’un avec qui je pourrai envisager de vivre
encore un peu alors je trompe le temps
jusqu’à l’heure de prendre l’avion
je peux le faire puisqu’il n’y a dans le cerveau
aucun récepteur sensoriel spécifique dévolu
au temps

je peux écouter cinq disques
– les autres m’éviscèrent –
j’écoute aussi beaucoup le silence
qui n’existe pas

je m’explique à voix haute
le programme de la journée
plusieurs fois par jour – dans les soupirs –
pour me montrer qu’il n’y a pas de trous
dans lesquels
(ce ne sont que des soupirs)
je pourrais sombrer