Promesse de NPR

Ce matin, je suis enfin retournée courir sur l’un de mes terrils fétiches, celui où, l’été dernier, je regardais les chevreuils prendre leur petit-déjeuner. Comment as-tu pu te priver de ça pendant un mois ? ai-je pensé en y pénétrant, assaillie de parfums végétaux enivrants. Je courais depuis un moment déjà, heureuse de retrouver quelques-uns de mes chemins préférés, quand je suis tombée sur un chantier géant. Il y avait encore, il y a quelques semaines, un escalier en schiste avec des nez de marche en bois ; il faisait parfaitement son office mais il va être remplacé – par quoi, grands dieux ? un escalator ? un escalier à led pour les noctambules ? Je suis passée outre les filets d’interdiction pour mesurer l’ampleur de la catastrophe et elle dépasse mes pires cauchemars. Des arbres ont été abattus pour faire place à un belvédère au milieu duquel on a laissé un arbre unique, cerclé d’une barrière en bois, un arbre en cage et privé des siens pour l’agrément des promeneurs. Des amoureux de la nature assis dans leur bureau de connards doivent être en train de préparer l’infographie dégueulasse qui bientôt achèvera de défigurer le paysage, selon cette mode sur mesure pour une civilisation dégénérée qui ne trouverait pas son cul avec ses deux mains sans un tuto, un GPS et la promesse de likes, une civilisation qui a besoin de notices grandeur nature et d’une signalétique aussi moche et plus encombrante qu’une pochette de Pom’potes vide. Alors j’ai décidé d’accrocher sur ce belvédère, un jour prochain – dans le plus grand respect des aménagements créés pour que l’humain devienne le centre de cette Znieff (zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique) et la domine avec ses bouteilles en plastique, son fluo et ses enfants braillards – ma propre signalétique :

Si la note en bas de page est trop petite pour que vous puissiez la lire, elle dit ceci : « * Ainsi que le triton crêté, l’alyte accoucheur, la couleuvre à collier, le crapaud calamite, le lézard des murailles, la Thècle du bouleau, l’argus brun, l’hespérie de la houque, l’azuré des nerpruns, le conocéphale des roseaux, le grillon d’Italie, le grillon des bois, etc., etc. »

Sur ce terril, nous ne sommes pas chez nous, il est l’habitat de tous les animaux que je viens de citer, et de bien d’autres ; l’habitat, aussi, d’une végétation foisonnante, étonnante et variée. Nous y sommes tout juste des parasites, plus ou moins respectueux et discrets. Ce lieu tendre et sauvage va devenir un parc d’attractions de plus, où personne n’aura la paix. Je vomis l’espèce dominante, autocentrée, destructrice, qui vient planter ses petits rondins et dérouler son petit grillage partout pour déterminer qui a le droit d’aller où – bien sûr, un bureaucrate m’expliquerait avec sa rhétorique verte très tendance que justement, tout ce merdier protège les autres espèces. Hypocrites, manipulateurs, fumiers. Vous ne pourrez donc jamais laisser un paradis tranquille ?

NPR 15 des terminaisons nerveuses

Aujourd’hui, je ne suis pas allée sur mon petit chemin, malgré de nombreuses pulsions. J’ai couru ailleurs, marché ailleurs. Je n’ai pas mis un pied dans ma jardinerie non plus. Ni dans la cité des cheminots. C’était un jeûne, une petite violence pour mon propre bien. Comme j’avais envie de m’essayer à des nouveaux processus réversibles en impro, je suis sortie avec tout mon matériel dans le sac à dos, c’est-à-dire ceci :

Je suis allée là, où j’avais donné rendez-vous à mes amies. Il faisait 26° à l’ombre et ma peau grésillait.

En route, je me suis arrêtée pour écrire ceci, de l’écriture cursive un peu enfantine que j’adopte toujours pour mes NPR à la main. C’était à un endroit où mon compteur Geiger de souvenirs s’affolait. Mes amies étaient au bout du chemin, quelque part, bientôt. Cate parlait de Miami. Je pouvais le faire.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est NPR-15.jpg.

Après que j’ai punaisé cette impro face à une friche pleine de lièvres, je me suis postée de l’autre côté de la route si peu fréquentée pour prendre des photos. Deux gamins passaient sur un seul vélo, lentement et en sinuant. Ils ont crié ouistiti 17 fois pendant que je prenais mes photos puis je ne les ai plus entendus parce que je suis partie dans le petit bois que l’on devine en arrière-plan.

NPR 14 du monde libre

Sur mon chemin, mon enclos filiforme, la loi ne s’applique pas. La nuit, des fêtes effrayantes y ont lieu, dont on découvre les traces le lendemain. Très tôt le matin, quand je suis la seule humaine sur son bitume craqué par les racines (au point que je peux, alléluia, y courir sans masque), des petits mammifères et des oiseaux y bondissent, grignotent et pépient gaiement (ce matin, les coqs des alentours étaient très en forme, leurs chants se relayaient toutes les 3 à 5 secondes et m’ont suivie pendant trois kilomètres sans discontinuer). Le jour, je suis strictement la seule personne à y porter le masque. Si j’en crois la longévité des objets brûlés et arbres abattus par la tempête, je dirais que des employés municipaux y passent une fois par mois pour voir ce qui s’y passe.

Ce midi, j’ai collé le NPR ci-dessus (l’air était trop humide pour le scotch ce matin) en remplacement du grand chien blanc puis je suis remontée sur mon vélo et 50 mètres plus loin, j’ai croisé un joggeur force jaune si fluorescent que j’en conserve encore le phosphène.

Je sais, je ne vais pas pouvoir passer le reste de mes jours à renouveler des NPR sur ce chemin. Permettez que je me remette de la violence que j’ai subie et qui a éclaboussé chaque site que j’aime dans un rayon supérieur à celui dans lequel je suis actuellement autorisée à circuler – ce type de violence si retorse que l’on est constamment obligé de se dire, Non, quelqu’un qui a voulu te briser ne peut pas te manquer, tu te trompes. Je n’ai encore désinfecté qu’un périmètre minime, en l’investissant d’autre chose, en raclant, grattant, ponçant ma mémoire. La plupart des lieux me donnent encore l’impression de tomber dans un puits. Je les reconquerrai.

Magie facile

Je suis allée rechercher ce poème de 2017, ce matin, après avoir délayé sous la douche une mélopée de récriminations contre la médiocrité du sort. Tu es un super bateau-mouche, me disait récemment mon Antique. Et tant mieux, au fond : je ne supporte pas la passivité alors autant être celle qui tient le gouvernail – j’aurais plutôt dit les rames, comme ça, spontanément. Mais merde, un soupçon, juste un soupçon de magie facile, était-ce trop demander ?

« toute ma vie j’ai rêvé qu’une femme
m’attende quelque part inopinément
et qu’elle rie fière de sa surprise, là
sur le quai d’une gare, sur le parcours
de ma promenade ou au fond d’un bar
mais ça n’est jamais arrivé non jamais
une femme n’a déployé un ersatz de
magie facile pour moi qui en rêvais
tant, ça ne semblait pourtant pas un
fantasme exorbitant mais c’est ainsi
et j’ai passé l’âge de ce rêve à présent »

Je devais faire une crise de la quarantaine quand j’ai écrit ce truc. J’étais très jeune en fait et j’imagine que je le serai toujours. J’arrêterai de rêver quand je serai morte. De ramer aussi, je suppose.

Photo prise à Croix, près du canal de Roubaix.

Démo

Ce week-end, j’ai enregistré une démo d’émission sur ce que j’appelle les aventurières sonores. Je vais maintenant l’envoyer à des radios locales en espérant que le concept, pas spécialement vendeur, plaise à l’une d’entre elles. Non, je ne veux pas faire un podcast, laissez-moi tranquille : je suis trop vieille et déconnectée pour ce genre de machin, d’ailleurs je me vois mal promouvoir un podcast sans être sur aucun réseau social et la simple idée de m’y inscrire me donne des haut-le-cœur. Et puis j’aime tellement l’idée de m’installer devant un micro dans un petit studio vitré, de regarder quelqu’un qui porte un gros casque me donner des indications en quelques gestes ; pour l’avoir vécu plus d’une fois en tant qu’invitée, de Campus à France Musique, je sais que c’est le genre de truc que je pourrais aimer. Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’ai commencé ma série par un thème accrocheur, la joie, et ma playlist ne fait carrément pas mal aux oreilles :

Meredith Monk – Double Fiesta
Anna Meredith – R-Type
People Like Us – Happy Lost Songs
Bérangère Maximin – Si ce n’est toi
Ytamo – Hamon
Kaitlyn Aurelia Smith – Sundry
Cucina Povera – Pölytön nurkka
Fatima Miranda – Desasosiego
Shitney – Compressed Tightly Together, Forced to Vibrate as Mean
Jennifer Walton – Throat Doxx

D’ailleurs, pour fêter ce lundi, dansons un peu avec Shitney (Maria Faust, Qarin Wikström, Katrine Amsler) :

NPR 13 des objets morts

Grâce au changement d’heure, il est à nouveau possible de voir la nuit du dehors en ces temps de couvre-feu – et aussi d’accrocher en toute sérénité de nouveaux processus réversibles requérant tabouret (je ne sais pas vraiment ce que j’aurais dit si des policiers m’avaient demandé où j’allais de si bon matin avec un tabouret arrimé au porte-bagages de mon vélo). Aujourd’hui, les ventricules pas mieux ont laissé place à ceci

ça dit

le dépôt d’objets morts
est plutôt déconseillé
sur ce petit chemin
qui sent la noisette

Je me demande combien de personnes relèveront le clin d’œil à la chanson de Mireille, et combien l’auront ensuite dans la tête pendant des heures, voire des jours. Qui sait si, dans une semaine, ils ne me maudiront pas ou ne décideront pas d’aller marcher ailleurs ? (Mais ça n’irait pas non plus, ils diraient à leur ami chien, qui se dirigerait spontanément vers ce petit chemin, Non, Georg Wilhelm Friedrich, pas aujourd’hui : j’ai une indigestion de noisettes, et automatiquement, l’aiguille se poserait dans le sillon de leur 45-tours intérieur et ce serait reparti, Ce petit chemin qui sent la noise-e-tte / Ce petit chemin n’a ni queue ni tê-ê-te, etc.)

Désolée.

Puis il y a ceux qui ne connaissent pas la chanson et qui vont chercher (en vain, je le crains) des noisetiers sur le chemin.

NPR 13 de jour :

NPR 12 du dancing

Ce matin, j’ai assuré la maintenance de mes NPR : j’ai décroché mon panneau dit des ventricules pas mieux pour réparer le cadre de bambou endommagé par l’averse de giboulées qui est tombée entre ma course à pied de 6h et ma tournée des NPR à vélo de 8h30. J’ai décidé que j’en profiterais pour remplacer le texte, mes ventricules vont mieux. J’ai d’ailleurs jeté le NPR de désinfection, qui était en fin de carrière, et récupéré sa ficelle pour un accrochage futur.

Des détritus et gravats gisent nombreux en contrebas de mon chemin ; souvent, les cavaliers sont surélevés, ce sont des espèces de talus étroits qui serpentent à perte de vue. Presque des digues ou des levées, en fait. Je précise, pour qui douterait encore de ma conscience, que je n’ai pas laissé ce nouveau processus réversible dans l’arbre où je l’ai photographié : il est bien mieux sur un bon vieux poteau (dont je finirai de toute façon par aller le décrocher).

Je l’ai pris en photo sous ces arbres

et à côté de celui-ci, qui traînait en pyjama de mousse.