/ 3 : Dead teddies

Ils avaient été le gros lot, ils avaient souri de toute leur peluche colorée d’avoir été choisis au stand de tir, ils avaient occupé une place et demie sur la banquette arrière au retour de la fête foraine et les voici aujourd’hui reniés, avilis, humiliés, volumineux témoins de l’humaine inconstance dans des paysages ruinés par l’humaine permanence.

/ 3 : Vous ici

Au début de l’été, j’ai fait du ménage sur ce blog, supprimé pas mal de choses et réagencé légèrement ce que je conservais ; j’ai aussi remis de vieilles séries en ligne sous une forme nouvelle et aujourd’hui j’inaugure une nouvelle rubrique intitulée / 3 (ce n’est pas un code ou symbole de sms ni rien de ce genre, juste un bon vieux « par trois »). J’y célébrerai en triptyques la vertigineuse splendeur du trivial, du détail et du vide exact. Notre premier trio ne déparerait pas les séries consacrées à la faune et à la flore dans la rubrique Kitsch & lutte des classes et je suppose que lors d’un prochain remaniement ils entreront dans ce type d’inventaire, non plus consacré à la métropole lilloise mais au bassin minier du Pas-de-Calais.

(Photos prises à Liévin, Méricourt et Annay-sous-Lens – la troisième en lumière artificielle à 6h12 du matin, d’où son flou, que vous voudrez bien considérer avec indulgence ; je la remplacerai à l’occasion.)

Retour au Triangle (?)

Le programme de la saison 2020-21 du Triangle est déjà en ligne. Je n’ai passé à Rennes que 4 semaines sur les 10 prévues dans le cadre de ma résidence mais j’y retournerai pour une rencontre unique au mois de décembre, si le contexte sanitaire le permet. J’aurai le grand plaisir d’échanger avec l’excellente Léa Rault, chorégraphe et danseuse (entre autres) que j’ai eu le temps et le plaisir de rencontrer lors de cette résidence en pointillés. Plus de détails sur la rencontre du 8 décembre ici.

Une rencontre scolaire

Avez-vous un travail à côté de l’écriture ? me demande-t-on souvent. La plupart du temps, je me contente de répondre que je n’en ai pas le temps, dans la mesure où j’écris toute la journée, chaque jour, week-end inclus le plus souvent, mais quand la question m’est posée par un-e élève, je développe un peu : J’accepte ce que l’on appelle des activités annexes, j’anime de temps en temps des ateliers d’écriture, je réponds à des commandes, je rencontre des classes comme la vôtre – je suis payée pour être ici. Aucun, assez curieusement, ne m’a jamais demandé si j’aimais faire ça, être là, avec eux. Ils ne se doutent pas que dans toutes les classes de toutes les régions de France où j’interviens, on me pose les mêmes questions avec la même fierté, d’ailleurs bien légitime, d’avoir bien préparé la rencontre. Ces rencontres sont celles de mes activités annexes qui m’angoissent le plus – au point que, chaque fois, je commence à souffrir d’insomnie et de nausées une semaine avant le départ. Petit tour des questions les plus fréquentes, illustré de photos souvenirs de rencontres, glanées sur les blogs de CDI et festivals.

– Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir écrivain ?

– Petite, déjà, je n’aimais pas le monde dans lequel nous vivons, alors je m’en suis fabriqué un autre, parallèle. Il n’est pas forcément plus lumineux ni plus juste que le nôtre, mais c’est moi qui décide de tout ce qui s’y passe, de ce qui peut y entrer ou pas. La fiction est un incroyable espace de liberté, le seul où l’on puisse exercer une maîtrise presque totale sur tous les éléments à disposition.

– Où trouvez-vous l’inspiration ?

– Je n’emploie pas le mot inspiration, il véhicule l’idée d’un souffle mystique qui soudain habiterait l’artiste et qui parfois l’abandonnerait. Ce que l’on appelle communément ainsi, me semble-t-il, c’est un désir qui s’exprime à travers l’inconscient. En ce qui me concerne, je puise la matière de mes textes dans l’observation. Si je suis un réceptacle, ce n’est pas celui d’illuminations en provenance de sphères éthérées mais de l’ordinaire. J’en recoupe d’infinitésimales bribes de manière à les mettre en relief et à en exprimer une saveur particulière. Je suis émerveillée par les petites choses que la plupart des gens oublient de voir tant elles leur semblent familières : pour anodines qu’elles puissent paraître, elles composent la texture même de la vie. Ou, plutôt qu’un réceptacle, je suis un filtre, car tout ce qui traverse mon expérience terrestre est susceptible d’être recyclé dans mes textes, plutôt que simplement reproduit. Je découpe le réel à ma convenance, selon les besoins de ma fiction. J’ai connu des gens qui retranchaient des visages sur les photos – cette violence faite au réel est une forme de fiction : l’on veut se souvenir d’un moment mais le rejouer sans celui ou celle dont aujourd’hui l’on voudrait nier l’existence tout entière. Mon approche du réel par le biais de l’écriture consiste en un mélange d’attention et d’intuition assorti à un certain sens du cadrage.

 

– D’où vous vient l’idée d’un roman ?

– Un roman ne provient jamais d’une seule idée mais d’un faisceau d’obsessions, certaines fondamentales, tenaces, et d’autres plus récentes, peut-être éphémères – des lubies, les emportements d’un moment. Un roman est un accident qui se produit à la confluence de lignes ténues et d’autres profondément marquées.

– Comment créez-vous vos personnages ?

– Au CP, j’avais un ami imaginaire. Mes parents ont mis des mois à s’en rendre compte. Moi, je ne m’en souviens pas, ils me l’ont raconté. Je ne sais donc pas comment je l’ai construit, à l’époque, mais je suis sûre qu’il était là pour emplir une fonction précise. Les personnages ont une fonction avant de développer ce que l’on pourrait appeler une personnalité. Je vous ai dit qu’un roman naissait à la convergence de diverses lignes thématiques, de divers motifs. Au départ, les personnages sont des concepts qui doivent servir ce projet. Mais bien sûr, ces bonhommes-bâtons doivent s’étoffer, s’incarner. Il doivent être crédibles, ce qui signifie qu’ils finissent toujours par se dérober à notre volonté. Parfois, on aimerait faire d’eux les dépositaires de nos causes, de nos colères, de nos peines, on aimerait tout miser sur eux, faire d’eux nos porte-parole, dans l’urgence de ce que nous, les metteurs en scène de leur expérience, avons envie de brandir. Mais ce n’est plus possible, parce que les personnages ont déjà acquis une cohérence et que nos nouvelles velléités ne sont pas compatibles avec ce que nous avons fait d’eux. Ils sont devenus indépendants de nous. Non pas autonomes, ce n’est pas un processus magique, mais affranchis de nos caprices.

– Est-ce que certains de vos livres sont traduits dans d’autres langues ?

– À ce jour, un seul, en italien. J’ai parfois rêvé d’écrire en anglais, mais j’en serais incapable. Il faut une familiarité incroyable avec une langue pour y créer la sienne propre. Chaque jour, je consulte mon dictionnaire en ligne des dizaines de fois pour vérifier le sens exact de mots pourtant usuels. Je peux les employer de manière approximative à l’oral, ça ne me dérange pas, mais dans mes textes je veux être sûre de mon choix. Pas uniquement pour transcrire ma pensée avec précision, j’aime aussi m’aventurer dans des champs lexicaux qui n’appartiennent pas traditionnellement à la littérature, ou extraire certains mots des expressions toutes faites où le langage ordinaire tend à les figer. Aujourd’hui, je peux dire que je ne suis pas très à l’aise avec la langue française. Rien ne me vient mécaniquement, je m’emmêle les prépositions, comme en anglais – ou peut-être un peu moins, disons que c’est comme si j’avais appris le français en LV1 et l’anglais en LV2, mais que je n’avais pas de langue maternelle. Plus j’écris, pire c’est, rien ne me semble plus naturel, rien ne s’enchaîne avec fluidité, chaque tournure de phrase et chaque mot semblent étranges et je me demande ce que je suis censée en faire. À force de triturer la langue et de questionner ses mécanismes, j’oublie parfois ces expressions toutes faites, je les écorche.

– Est-ce que vous relisez parfois vos livres ?

– Quand l’un de mes livres paraît, je l’ai déjà lu cinquante, cent fois, si l’on additionne tous les stades de l’écriture et des corrections. C’est bien assez. S’il m’arrive de devoir y chercher des extraits pour préparer une lecture publique, je suis bien obligée de le feuilleter et de m’attarder sur certains de ses passages, mais je sors souvent de l’exercice avec une impression désagréable. Même d’un roman paru récemment, deux ou trois ans plus tôt, je me dis que je ne l’écrirais plus de la même manière aujourd’hui.

– Est-ce qu’il vous est arrivé d’abandonner un texte en cours ?

– Plus d’une fois, d’ailleurs souvent à un stade très avancé de l’écriture puisque je ne renonce pas facilement. Mais je range ces textes inachevés dans un dossier où je peux retrouver très facilement tel ou tel élément que je souhaiterais insérer ; c’est ce qui m’aide à laisser de côté sans trop de regrets des phrases, des paragraphes, parfois des pages entières que j’ai écrites avec l’impression de toucher à une forme de grâce. J’envisage toujours que ces unités plus ou moins grandes pourront me servir un jour et qu’elles trouveront dans leur nouvel environnement un espace qui leur conviendra mieux.

– Est-ce qu’il vous arrive d’avoir envie de faire autre chose ?

– Je change suffisamment d’univers d’un livre à l’autre pour ne pas avoir l’impression de faire toujours la même chose. Par ailleurs, je souhaite sortir le plus possible de la solitude et de la position assise supposés propres à mon activité. J’associe de plus en plus le mouvement à l’écriture, et je rêve de collaborations telles qu’on en trouve tant dans la musique.

– Dans un roman, qu’est-ce que vous préférez écrire ?

– J’aime toujours beaucoup la toute première page. Parfois, il s’avère qu’elle ne reste pas la première page, qu’elle disparaît ou qu’elle est déplacée plus loin, mais quand je l’écris, j’ai conscience de poser les bases de ce qui fera la texture et la saveur du texte, son acoustique, sa lumière, sa tonalité. Quand je l’ai terminée, relue plusieurs fois tout en la modifiant, la polissant, je devine si j’aurai envie d’y revenir ou pas, et je peux presque déjà sentir si je pourrai aller jusqu’au bout du roman. Le lendemain, quand je m’apprête à relire la page, j’ai dans le ventre quelque chose qui tient à la fois de la délectation et de la peur.

– Écrivez-vous sur papier ou sur ordinateur ?

– Je prends des notes dans un carnet, j’y écris des formes brèves, des poèmes ou des instantanés que peut-être j’incorporerai plus tard dans un texte long. Quand je travaille sur un chantier romanesque, l’ordinateur me permet à la fois une vue globale et un contrôle des différentes pièces qui s’y insèrent : je peux passer l’ensemble en revue et m’attarder sur un passage qui n’y est pas bien fondu ou qui me semble nécessiter des finitions. Le copier-coller sauve de l’indéchiffrable quand on modifie beaucoup. Un carnet ne peut contenir un texte modulable à l’infini.

– Quel message voulez-vous faire passer dans vos romans ?

– Je n’écris pas le genre de livres qui portent un message. Il n’y a pas de moralité à la fin. Ce n’est pas initiatique, ni didactique. Toutefois, je pense qu’en filigrane de toutes mes fictions, quels que soient leur univers et leur sujet, je laisse entrevoir d’autres manières d’être au monde que celles imposées par les schémas dominants. J’incite mes lecteurs à casser la petite case qui leur a été impartie dès avant la naissance, dessinée par les déterminismes de classe, de genre, de géographie, à inventer ce qu’ils désirent être sans laisser quiconque en décider à leur place. Je les invite à refuser le conditionnement. Il y a de la place dans les marges, et l’on y est plus à l’aise que dans les cadres préfabriqués, chargés comme des casiers de ruche. Au lycée, je souffrais de me sentir différente, décalée, je ne comprenais pas que cette différence pouvait devenir une force et que, du moins, elle présente une forme de beauté. Parfois, un livre m’aidait à me sentir un peu moins seule, ou une musique, un film ; j’ai appris à considérer les œuvres comme de potentielles amies. J’espère que des jeunes gens aussi inadaptés que je l’ai été se sentent moins seuls, un moment, en lisant les livres que je leur destine.

– Avez-vous des rituels d’écriture ?

– Je glane des images et des idées en courant. Souvent, je rentre de ma course à pied la tête pleine de brouillons. Ensuite, je m’installe à mon ordinateur, je choisis une musique instrumentale qui correspond à l’atmosphère du texte que je me propose d’écrire. La plupart du temps, mon chat dort sur mes genoux. Je me fais un thé de temps en temps et, pendant que l’eau chauffe et que le thé infuse, je fais le point sur ce que je viens d’écrire et sur ce que je vais aborder en regagnant mon bureau.

– Comment savez-vous qu’un roman est terminé ?

– C’est comme quand vous vous réveillez d’un rêve, ou d’un cauchemar. Il vous faut parfois quelques secondes pour distinguer le rêve de la réalité. Comme le rêve, la fiction s’interrompt parfois avant la résolution, alors c’est ce que l’on appelle une fin ouverte. Parfois, elle s’arrête au moment où elle forme un Ouroboros.

Et pour finir, un court métrage réalisé et interprété en 2014 par des jeunes gens de Dinan, d’après mon roman pour ados Holden, mon frère (L’école des loisirs) :

Court métrage réalisé par les élèves du collège Roger Vercel de Dinan au cours des ateliers initiation à la vidéo organisés par La Médiathèque de Dinan. Libre adaptation du roman jeunesse de Fanny Chiarello « Holden mon frère » Un projet à l’initiative de Laure Tourenne. Intervenants vidéo : Ronan Grassat & David Brunet. Elèves participants , classe de 4ème de Mme Pinto : Laurie Babouchkine, Côme Bellet, Mathieu Renaux, Chloé Lafont, Klervi Harang, Killian Larose, Lucas Laune, Quentin Prieur.

Exotisme du bassin minier

Voici Arum dracunculus, plante vivace herbacée à racine tubéreuse de la famille des Araceae, également appelée Serpentaire commune, Gouet serpentaire ou Petit dragon. Il s’agit d’une espèce originaire des pays méditerranéens (Albanie, Crète, Turquie) qui s’est naturalisée en Italie, dans le sud de la France et, apparemment, dans le bassin minier du Pas-de-Calais.

Et maintenant, voici des orchidées de terril – très précisément de Noyelles-sous-Lens :

(Vous appelez ça comment, vous ?)

Et un dromadaire.

(Devant le terril 101 d’Hénin-Beaumont.)

Très tôt (2)

Quelques ciels de 6h du matin, pris depuis différents terrils.

Avant-hier, alors que la chaleur s’accompagnait d’un pic de pollution à l’ozone et aux particules.

Hier à Fouquières, alors que retentissait le premier grondement de tonnerre ; on aperçoit le sommet du terril d’Harnes par-dessus la végétation.

Et ce matin – où l’on devine que la fraicheur est enfin de retour.

Mes faons du jour, qui bondissent dans la prairie à 5h49 : six secondes de grâce.

Très tôt

Le soleil se lève à 5h37, ces jours-ci ; il faut donc y être à 5h37. C’est l’heure où les chevreuils et leurs faons se nourrissent dans les prairies. C’est aussi une bonne heure pour voir des lumières folles, ne croiser aucun Homo Sapiens et entendre les arbres grincer sous les pattes des oiseaux.

En faisant pipi, on peut regarder la silhouette des terrils signaux se découper à l’horizon nébuleux.

Hier, j’ai vu 5 faons, 2 lièvres et des dizaines de lapins.

Ce matin, un faon, un chevreuil et une théorie de lapins. Toujours pas de renard, alors que j’en ai croisé deux, deux matins de suite, il y a quelques semaines ; j’avais cru voir dans cette récurrence une promesse de régularité, mais c’était juste de la chance. Je pensais à la régularité, tout à l’heure, en courant dans les bois que la lumière ne pénétrait pas encore, ce qui est assez effrayant, et je me suis dit que si j’étais philosophe, j’écrirais un livre sur les (divers) dangers de la régularité. (Je le ferai peut-être, même si je en suis pas philosophe – j’ajoute cette idée à ma liste de projets, ça en fait 7 et je sens que je vais avoir envie d’essayer de les mélanger, je fais souvent ce genre de choses : l’île du Dr Moreau.) Ensuite, j’ai pris la décision difficile d’aller courir ailleurs pendant quelques jours, pour garantir aux autres mammifères une paix royale et ne pas laisser s’installer dans ma vie une trop grande régularité – autre que le réveil à 4h45.

En attendant, quelques bonds de mon faon du jour :

Tôt (3)

Ce matin, j’ai vu une quarantaine de lapins, autant de canards, un lièvre qui bondissait très haut par-dessus les herbacées, un faon avec lequel j’ai passé quelques minutes, un adulte chevreuil ou chevrette et une poignée de moutons.

Tout comme moi, le faon était importuné par les mouches. Ma présence, en revanche, ne semblait pas le déranger. Parfois, il relevait la tête vers moi, puis recommençait à brouter.

Ce qui l’a contrarié, ce sont les aboiements de ses congénères – les chevreuils aboient mais, faut-il le préciser ? leur aboiement ne ressemble pas tellement à celui d’un chien, il est plus rauque, un peu éraillé.

Mon jeune ami (dont on constate qu’il n’a pas de queue – ça confirme qu’il s’agit d’un faon de chevreuil et de chevrette et non de cerf et de biche) a esquissé quelques sauts d’une grâce inimitable et je l’ai abandonné pour tenter de voir l’adulte qui aboyait non loin. Tout ça se passait ici.

(photo prise quelques minutes plus tard)

J’ai cru avoir trouvé l’adulte que j’avais entendu(e) mais j’ai vite compris que je me trompais car, tandis que nous nous regardions droit dans les yeux, immobiles de part et d’autres d’une végétation impénétrable, les aboiements se poursuivaient. Je n’ai jamais réussi à voir qui criait ainsi. Des brames longs et profonds me parvenaient également, assez proches : il y aurait donc aussi des cerfs et des biches dans les parages.

Vous ne voyez pas de qui je veux parler, sur la photo ci-dessus ? Eh bien, vous n’êtes pas tout à fait au point pour vous faire des ami(e)s dans les bois et les prairies… Sur l’agrandissement ci-dessous, peut-être ? (Mon regard n’est pas assez affûté ni ma photo assez nette pour me permettre de déterminer si l’individu a des bois, et donc s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle.)

Par la suite, je me suis égarée pendant une demi-heure. J’ai commencé à éprouver quelque chose comme de la peur une fois que j’ai perdu tout repère visuel dans le faisceau de chemins plus ou moins broussailleux qui innervent les bois – peur de tomber sur des chasseurs, peur que les aboiements du chevreuil n’aient voulu nous avertir d’un danger. Puis j’ai débouché près d’une pâture où paissaient des moutons, en compagnie de lapins, et compris que j’étais du côté de Vimy. J’ai tourné sur moi-même pour remettre le nord, le sud, l’est et l’ouest à leur place dans ma perception de l’espace et quand j’ai finalement regagné le sommet du terril, là où il culmine à 119 m, il n’était pas encore 7h du matin.

Tôt (2)

Tous les matins, je mets mon réveil à 5h pour être dans la nature quand le jour se lève et courir dans les éclats d’or que les feuillages découpent sur les sentiers, dans les bois, le long des prairies ondoyantes.

La nature est tendre, ses couleurs mélancoliques, ses parfums à la fois subtils et profonds, ses sons mystérieux et purs ; tôt le matin, aucune présence humaine sinon la mienne ne gâche la plénitude de la nature – et j’en ressens un peu de honte mais encore plus de gratitude, même si je vois bien que les lapins me fuient. Au bord du ruisseau, je découvre qu’ils s’entendent bien avec les poules d’eau et cette pensée me rend joyeuse – jusqu’à ce qu’ils se jettent tous dans les fourrés à mon approche, alors je suis embarrassée. Je fais le moins de bruit possible, cours sur la pointe des pieds la plupart du temps, pour ne pas trop déranger.

Un faon traverse le chemin sur lequel je cours, à deux mètres de moi, il surgit des herbacées plus hautes que lui et disparaît aussi vite derrière une haie touffue hérissée de ronces. Je me demande si c’est le petit de la biche (à moins que ce ne soit une chevrette) que j’ai vue jeudi dernier (le gabarit me laisse penser qu’il s’agit plutôt de chevreuils et chevrettes mais j’ai plusieurs fois entendu des cris qui avaient tout du brame, or j’apprends que le chevreuil aboie ; pour savoir à qui j’ai affaire, il faudra que je tâche, lors de notre prochaine rencontre, de regarder discrètement les fesses du cervidé pour voir si l’on y trouve ce que l’on appelle un miroir blanc, soit une tache érectile – en forme de cœur pour les filles, tiens donc). Ensuite, le faon est quelque part sur l’image ci-dessous.

Dans les paysages profus qu’embrasse mon regard au fil des kilomètres se trouvent d’autres mammifères que moi mais je ne les vois pas. Les bois et les prairies bruissent de présences furtives et de loin en loin on peut entendre des cris et des chants plus gracieux que ceux de mon espèce – mais il faut pour cela y plonger très tôt, avant l’arrivée des joggeurs fluo, des familles avec leurs gamins braillards et des bandes de potes qui font des feux sous les bouleaux. Le paradis n’est pas un seulement lieu, c’est aussi un moment, c’est un lieu à un moment – le paradis est éphémère ; par chance, il est cyclique. C’est les bras de mon amour, une semaine sur deux, et les lueurs de l’aube l’autre semaine, avant 7h du matin.

Martinet

Hier soir, j’écoute à la radio la rediffusion des Grands entretiens d’Éliane Radigue avec François Bonnet. Quand ils parlent, je pose mon livre, et le reprends pendant les plages musicales. Je ne suis, faut-il le rappeler ? une puriste de rien.

(Éliane Radigue à l’œuvre. Je ne sais pas de qui  est la photo.)

Je finis de relire The First Person and Other Stories d’Ali Smith. Dans la nouvelle éponyme, j’apprends incidemment des choses sur le martinet noir, des choses qui ne m’avaient pas tant marquée lors de ma première lecture, il y a moins d’un an :

« You’re looking at the sky. I follow your gaze and see you’re watching the flight of the summer swifts; they’re just back from the south.
Is it them that are the birds that sleep on the wing? you say.
Yes, I say.
Wow, you say. And never land on the ground? And keep flying, and have to do their nests up high so they won’t touch the ground, and have to keep the momentum going?
Yes, I say.
Imagine, you say.  Like a song that never ended, like a constant ever-evolving music, like you’d just keep going with it, even when you’re asleep. »

La musique que le personnage décrit, a constant ever-evolving music, pourrait être une pièce d’Éliane Radigue, disons  L’Île Resonantel’une des rares œuvres musicales que je cite dans le manuscrit dont j’ai posé le point final ce soir (à savoir un roman de fantômes ayant pour cadre le quartier du Blosne, à Rennes).

(C’est la septième fois que je poste ce morceau ici , je sais.)

Je lis un article sur le martinet noir et apprends qu’il peut voler jusqu’à neuf mois sans se poser.

Ce matin, je cours au terril de Noyelles dès 6h30 dans l’espoir d’apercevoir un renard. Non. Mais des dizaines de lapins m’entourent et des lapereaux s’attardent près de moi ; je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont la proie des renards et j’essaie de ne pas pleurer.

Cependant, la brume s’attarde sur l’étang.

J’escalade le terril par des pentes convexes en constant éboulement, selon ma nouvelle habitude. Je n’aime pas les aménagements, la facilité ; en toutes choses, je préfère le hors-piste – puis j’ai les mains noires, les bras et les jambes déchirés par les ronces. De là-haut, on voit le paysage lentement émerger de la brume. Le château d’eau de Fouquières, la masse boisée de son terril, le château d’eau de Montigny-en-Gohelle, le terril Sainte-Henriette d’Hénin-Beaumont.

Je me tiens au bord du précipice dans le silence bruissant du matin et, plus je zoome, plus le paysage révèle de strates – on dirait une peinture.

Je traverse le plateau pour me tenir sur le bord opposé afin de faire la photo ci-dessous, quand j’entends des sifflements autour de moi et sens des corps filer à quelques centimètres de ma peau. Un véritable raid aérien. Ils sont nombreux et je ne suis rien de plus qu’un arbre à leurs yeux, je le sens. Je ris toute seule, comme si on me chatouillait la plante des pieds.

Ils sont si rapides que j’ai du mal à éviter les flous ; parmi une vingtaine de photos ratées, je trouve ceci – pas trop mal.

Mon premier martinet noir (≠ hirondelle).