Des fantômes

Parfois, en vue immersive, on croise des fantômes ; non pas des gens qui sont dans la terre comme je le relatais ici en début d’année à Rennes mais des apparitions furtives d’entités du passé. Ce matin, je me promène à Harnes tout en discutant au téléphone avec mon amour (je fais plein de choses en parlant au téléphone et souvent, quand j’ai fini le ménage, je me promène en vue immersive, de sorte que j’émaille la discussion d’exclamations au sujet de Chalets ou autres Splendeurs & Merveilles que je rencontre au fil de ma souris filaire – i.e. sans pile) quand soudain je tombe sur des châteaux d’eau jumeaux.

Je n’avais jamais vu ça auparavant, des châteaux d’eau jumeaux, mais je ne me réjouis pas trop vite parce que je sais que parfois le service de cartographie en ligne est sujet au glitch, comme ci-dessous dans le village de Fayet (02) :

(Complètement sinoque…)

Je continue donc d’avancer avant de me laisser aller à l’allégresse,

encore un peu,  

un clic de plus et

me voici face à une médiathèque flambant neuve. Jamais je ne verrai de mes propres yeux ces beaux monstres de foire en béton dont le service en question a gardé la trace (une trace datant, comme je l’ai lu ensuite, de 2011). Alors je suis un peu mélancolique, comme souvent quand je croise des fantômes dans un petit courant d’air froid.

Ciels (encore)

ce matin les constellations se dessinent nettement
comme s’il n’y avait pas de nuages là-haut
ni de brume sur le canal
et soudain je revois mon amour tendre la main vers le ciel
ici même un autre jour
non pas très tôt mais au crépuscule
et me demander si c’est bien l’étoile du berger, là
son autre main est dans la mienne comme un oiseau fragile
tout dans cet instant me suggère
la confiance qu’elle a en moi et je me promets que
je dédierai ma vie à la mériter

Aviaire (3)

Aujourd’hui, sur l’insistance de Carrie, je consacre une série de photos à mes amies les oies, qui vivent des heures très sombres sous la menace de H5N8. Je l’ai prévenue qu’il n’y aurait pas qu’elle dans cette série mais à ma surprise, elle ne s’en est pas offusquée : il faut de l’ombre pour qu’on apprécie la lumière, m’a-t-elle dit. Voici donc, dans un premier temps, des oies de Faches-Thumesnil, Ploegsteert et Rotterdam.

– C’est bon, maintenant, dit Carrie : fiat lux ! Le truc vraiment crétin, c’est que tu aies mis en ligne hier ta meilleure photo de moi. Celle où je danse.
– Je pensais que ça te ferait plaisir.
– Essaie de ne pas trop penser, à l’avenir : pose-moi les questions. Montre-moi sous mon meilleur jour, tiens, avec Ricah.
– Ok.
J’essaie de ne pas trop la contrarier. La voici donc avec son indéfectible amie Ricah, nageant innocemment sur son étang.

Ce genre de scène ne dure jamais très longtemps. Si Carrie est extrêmement patiente avec les pêcheurs, promeneurs, chiens et enfants, elle ne supporte pas que je m’attarde trop à la contempler : très vite, elle fonce sur moi, qu’elle soit sur l’eau ou dans l’herbe, en poussant des cris perçants.

Ça réjouissait beaucoup mon amour jusqu’au jour où, comme on le devine ci-dessous, Carrie a commencé à lui infliger le même traitement qu’à moi. On a vu alors mon amour battre son record de vitesse à vélo – elle devait son précédent record à un petit chien qui l’avait poursuivie en pleine campagne, près d’Estevelle, il faisait chaud ce jour-là et je roulais indolemment quand elle m’a dépassée à une vitesse que je ne lui avais jamais connue, et ce petit chien pas plus grand que mon pied bondissait derrière elle.

Carrie vient de me reprendre : « On n’est pas là pour parler de cette insolente », me dit-elle (elle trouve que mon amour ne lui témoigne pas assez de déférence). « Je veux une photo en noir et blanc, moi aussi, un truc qui me magnifie ». Voici :

Carrie est charismatique, une véritable meneuse ; elle ne comprend pas que je ne l’aie pas encore précisé ici, et à vrai dire moi non plus. Nous l’avons constaté : quand Carrie traverse le parc, c’est bien souvent flanquée de Ricah mais aussi de tout ce que l’étang compte de canards, poules d’eau et foulques. C’est une parade joyeusement cacophonique et s’il se trouve des humains dans les parages, ils s’arrêtent pour les regarder passer en riant avec admiration. Je ne dispose pas de photos qui en atteste mais je me rattraperai prochainement. « Tu n’as qu’à mettre une mini série de moi », me dit-elle à présent.

« Et profite de ta réclusion pour fabriquer un char à mon effigie comme celui d’Hergnies ». Eh bien, il ne me reste qu’à me mettre au travail…

J+1 an

Il y a un an jour pour jour, je déménageais de Lille à Lens, avec l’aide des cinq amis que j’ai conservés de ma longue vie lilloise (27 ans, tout de même) et de mes parents ; le soir, j’envoyais à mon amour, qui n’était plus et pas encore de nouveau mon amour, un message disant Il ne manquait que toi. Peu après, je mettais en ligne des photos de brume sur mon nouveau territoire et elle m’écrivait que, si je continuais à poster de si belles images, elle allait finir par débarquer chez moi ; le lendemain je l’ai défiée de le faire, dans ce message pseudo privé. Et elle l’a fait, presque promptement, et ma vie est devenue un enchantement. Je suis aujourd’hui une femme fiancée malgré mes nombreuses prises de parole contre le mariage, pas si anciennes.

(Mon amour au sommet du terril 83.)

L’année dernière, je racontais ici les premiers jours de ma nouvelle vie. Puis je présentais mes deux premiers amis du cru, Dinah et Danny. J’ai vu ce dernier presque tous les jours au long de cette année, y compris pendant les confinements puisqu’il vit à moins d’un kilomètre de chez moi. Puis j’ai rencontré Carrie, mon amie l’oie, que je ne présente plus.

J’ai aussi rencontré des humains que j’aime beaucoup. Ma nouvelle tatoueuse est antispéciste et nos visions du monde se rejoignent bien souvent. Au terme d’une longue discussion masquée, je lui ai dit que je ne savais même pas à quoi elle ressemblait, alors elle m’a montré une photo d’elle sur son téléphone. Cette scène était une belle allégorie de notre époque. Une autre humaine que j’ai rencontrée ici et que j’aime beaucoup est une de mes randonneuses du mardi matin, qui est à elle seule une carte subjective du territoire. Parfois elle me fournit un erratum, accuse sa mémoire d’en avoir rajouté la semaine précédente, alors je lui dis que si ses créations mentales ont plus de magie que le réel, tant pis pour lui, je choisis mon camp.

(Ici, la cartographe imaginaire me montre une baie de symphorine.)

Lille ne m’a jamais manqué. Parfois, j’ai envie de m’offrir une petite virée à Villeneuve-d’Ascq : un jour, sans doute.

Aviaire (2)

Les cygnes sont sujets à la grippe H5N8 (même si Homo Sapiens n’en parle pas parce qu’il ne les mange pas et ne les élève pas en batterie), aussi je poursuis mon hommage par une série qui leur est consacrée. Je n’ai pas hâte de me lancer dans ma série sur les oies parce que Carrie est de tempérament jaloux (et quelque peu narcissique), or je compte (contre son avis) ne pas choisir que des photos d’elle et de sa petite racaille chérie de Ricah. J’y viendrai pourtant très bientôt. Pour l’instant, donc, voici des cygnes

célibataires

en couple

en famille (les photos, prises alors que je courais, donc avec mon téléphone et des doigts moites guère assurés, sont de très mauvaise qualité)

gonflable (celui-ci vit à Londres)

et hippies, dans la célèbre communauté de l’étang du Brochet à Noyelles-sous-Lens.

Tombeau du Chicago blues

J’ai conscience qu’en dévoilant les coordonnées de l’authentique tombeau du Chicago blues, je vais ouvrir la brèche pour un tourisme de mélomanes. Certes je n’aime pas la foule mais j’aime les mélomanes, alors allons-y. Il se situe exactement ici : 50°25’36.2″N 2°50’52.6″E, à savoir rue Fernand Léger, à Sallaumines. Soit à 350 mètres à vol d’oiseau du parc Guimier qui est le cadre de ma chanson de geste à paraître, dont il se trouve qu’elle établit précisément un parallèle entre le bassin minier du Pas-de-Calais et les États-Unis (bon, certes plutôt leur sud que Chicago, mais quand même, il me semble tenir là un CQFD de haut vol). Si Matana Roberts, Jamila Woods, Angel Bat Dawid ou je ne sais quelle autre de mes héroïnes chicagoannes de naissance et/ou d’élection souhaite venir enquêter sur cette stèle, qu’elle n’hésite pas à passer prendre un café chez moi, c’est à 853 mètres.

Des courbes

Je prépare une nouvelle expo de photos et de textes sur les Splendeurs & Merveilles du bassin minier. Je vous donnerai plus de précisions dès que possible mais je peux déjà vous dire que j’y travaille dans l’esprit très 16:9 flamboyant qui est ma nouvelle approche du territoire, après les carrés noirs et blancs de Ligne 18.

Aviaire (1)

Alors que la grippe aviaire frappe de nouveau mes amis à plumes, « La filière du foie gras ne cache pas son inquiétude », pour citer Le Monde – qu’elle coule et ne se relève jamais, qu’elle s’auto-gave à en exploser. Je ne m’inquiète pas pour cette lucrative barbarie made in France mais pour les innocents exposés au virus dans leurs canaux, leurs rivières, leurs étangs. Moi qui assistais avec une joie chaque fois renouvelée au passage si musical d’oies sauvages dans le ciel d’ici, je ne pourrai plus les regarder sans mélancolie. J’ai décidé de rendre hommage à mes amis en danger par de modestes séries. Pour commencer, quelques-unes de mes meilleures photos de cannes, canetons et canards so far.

en familleen voldont mini série 1dans l’eaudont mini série 2 et un canard de Rotterdam 

Un chat un chat

Pour oublier un instant les multiples horreurs qui émaillent l’actualité, voici une belle histoire et des photos de chats (prises entre 2005 et 2007, sauf mention).

En octobre 2004, je rentrais du cinéma quand j’ai croisé une chatte très sale et qui puait ; ce n’était manifestement pas sa première nuit à la belle étoile. Elle m’a suivie chez moi, 113 rue Brûle-Maison à Lille, et s’y est installée en princesse avec un dédain ostensible pour les autres chats présents. Je l’ai appelée Sam ; elle a exigé d’être anoblie ; ce fut donc Dame Sam. Elle a pué pendant trois semaines, se dandinant avec désinvolture entre le jardin, les gamelles et le canapé. Puis elle s’est abandonnée à ma tendresse et à celle de Joe.

(Ici, Dame Sam avec feu Joe, qui nous manque chaque jour depuis bientôt 5 ans.)

De mon côté, j’ai appelé la LPA de Lille et, grâce au tatouage dans son oreille droite, obtenu le nom et l’adresse de l’humaine qui l’avait adoptée un an plus tôt ; quand je me suis présentée à cette adresse, il n’y avait plus personne. Je n’ai pas retrouvé la trace de l’humaine et, si elle a cherché DS, la LPA ne m’en a pas prévenue. J’y ai vu un signe du destin : DS et moi étions faites l’une pour l’autre.

(Mon entourage s’accorde pour dire que nous avons le même caractère.)

J’ai vécu pendant près de 17 ans avec ce petit être autoritaire sans que ni la LPA ni aucun vétérinaire me signale jamais que je devrais faire une démarche d’adoption. Inutile de préciser que je n’ai pas beaucoup d’affection pour les adjectifs possessifs appliqués à des êtres vivants – si vous m’entendez parfois parler de mon chat, ce n’est certainement pas parce que je m’en estime propriétaire, c’est juste affectueux.

(En fait, je vis chez Dame Sam et elle me laisse disposer gracieusement de ses possessions. Le jour où j’ai pris cette photo, j’ai sans doute utilisé un autre sac puisqu’elle avait besoin de celui-ci.)

Mais la veille du confinement discriminatoire, j’avais rendez-vous dans un dispensaire de la SPA où, pour la première fois, on m’a réclamé sa carte d’identification. Sans cette carte, je ne pouvais pas faire soigner celle qui pendant 17 ans a dormi sur mes genoux, mon dos, mes jambes ou mon ventre (selon ma position), celle que, tout ce temps, j’ai servie avec empressement et à qui j’ai attribué une multitude de surnoms parmi lesquels le plus usité reste cocotte chat, celle dont j’ai mordillé les oreilles et embrassé le petit nez vieux rose et le ventre crème et le sommet de la tête des dizaines de fois par jour.

(Mini Tiger et moi avons aussi déménagé 7 fois ensemble.)

Je me suis rendue chez un vétérinaire afin d’obtenir le duplicata bidule (jamais je n’ai su retenir un nom de formulaire) qui me permettrait de revendiquer la propriété de ce petit être intraitable, ce qui soudain devenait non seulement nécessaire mais urgent. La vétérinaire a d’abord refusé de me le fournir parce que le site Internet de l’I-cad (l’organisme qui gère le fichier National d’identification des c***ivores domestiques) indiquait encore que le détenteur de ce chat était la LPA de Lille.

(Pendant 17 ans, DS n’a pas spécialement cherché à fuir – alors même qu’elle avait su, en 2004, profiter du déménagement de son ex humaine pour filer.)

Après avoir fouillé ses archives, le responsable de la LPA, que j’ai contacté, a retrouvé la trace de l’adoption, qui a eu lieu en 2003 mais n’a jamais été enregistrée. Le fautif a tenté de joindre l’humaine (semi-)officielle de DS, comme je l’avais fait 17 ans plus tôt, mais flûte alors, son numéro de téléphone n’était plus attribué. Il m’a cependant dit ne rien pouvoir faire pour me permettre d’obtenir un certificat d’identification, au prétexte que j’aurais pu avoir volé la veille celle qui à ses yeux n’était guère qu’EMV407.

(Dame Sam en 2014.)

J’ai insulté l’hypocrite irresponsable et procédurier comme il se doit. La secrétaire du dispensaire m’a dit que j’avais bien fait : « C’est un con, m’a-t-elle dit, moi j’appelle un chat un chat ». Après avoir à plusieurs reprises consulté le dispensaire, la vétérinaire et le refuge de Lens-Liévin, j’ai enfin rencontré à l’I-cad une conseillère qui m’a dit : « Et le chat, dans tout ça ? » Alors j’ai su que j’avais trouvé notre sauveuse. Elle a réussi à convaincre la vétérinaire de me fournir le formulaire dont j’aurais besoin une demi-heure plus tard pour la consultation, au terme d’une haletante course contre la montre.

(De 2005 à 2007, les chats ont particulièrement apprécié le chauffage par le sol dans notre résidence de Lambersart – résidence à laquelle je rends hommage dans Le zeppelin et surtout dans Je respire discrètement par le nez.)

Au dispensaire, tout le monde était si gentil et si doux que j’ai oublié la bataille qui pendant deux jours m’avait obligée à passer plus de coups de fil que je n’en passe ordinairement en un mois. Le véto qui a ausculté DS a confirmé mon diagnostic, à cette différence qu’il n’a pas employé le mot sénilité : « Ce sont les acquis de l’âge », a-t-il dit. Et il m’a prescrit les vasodilatateurs et les petits calmants qui, je l’espère, permettront au chou chat de retrouver le sommeil (ce qui par la même occasion me rendrait le mien).

Mais surtout. J’ai obtenu la fiche signalétique de Dame Sam. Je sais désormais qu’elle est née le 1er octobre 2002 et j’ai mis des jours à me remettre de son premier nom, qui révèle tant de choses. Avant que je ne la recueille, Dame Sam n’était pas qu’une pauvre baronne : elle était Vénus. Rien moins.

(Cette photo de 2019, déjà vue ici, prouve la pertinence de ce prénom.)

THAT’S ALL, FOLKS!

L’automne à Pinchonvalles

Il y a la splendeur composite du sol, la lumière vaporeuse, le parfum de l’humus. Puis il y a des coups de feu tout proches et trois petits chevreuils traversent la prairie, terrifiés. Je voudrais leur dire de rester ici, en hauteur ; qu’ici, personne n’a le droit de venir les traquer puisque la chasse est interdite sur le terril même et uniquement autorisée en contrebas. Mais je soupçonne que ce type de règles ne pèse pas lourd aux yeux de furoncles capables de tirer sur des êtres si nobles, si gracieux, si touchants aussi avec leur beau petit cul blanc lapinesque.