retour au spot de lapins

Dimanche dernier, j’écoutais un album qui ne sortira pas tout de suite, par un groupe dont personne n’a encore entendu le nom – il comporte notamment un V comme Valentina – puis Polycrisis.Yes! de Jessica Sligter, et je cueillais plein de cerises au parc de la Glissoire (Avion) tandis que les lignes d’un roman à écrire s’assemblaient dans mon esprit et j’ai décidé de rentrer par le spot de lapins, qui m’a sauvé la vie pendant le premier confinement et où, depuis – ingrate – je ne mets plus très souvent les pieds. J’y suis retournée ce soir, sans musique parce que j’en ai trop écouté aujourd’hui – Valentina m’a donné son code pour télécharger des albums sur les différents labels du Café Oto, elle n’écoute pas de musique digitale et elle avait 44 points sur son abonnement (1 point = 1 album), autant dire que je suis encore plus folle que dans une épicerie vegan (j’emploie le présent parce que je me suis pour l’instant contentée d’en choisir onze, Viridian Ensemble, Sharon Gal, Claire Rousay, Ecka Mordecai, OLAibi, Phew, Audrey Chen & Kaffe Matthews, Cara Tolmie, Maggie Nicols, The Mermaid Café, Kajsa Lindgren, et je n’ai même pas fini de faire mon tri dans les catalogues de Tokuroku et d’Otoroku – même si je les avais déjà bien épluchés avant cette baguette magique offerte par mon amoureuse). Une fois au spot de lapins, j’ai mangé trop de cerises et de prunes. Dans les deux cas, l’offre était trop belle pour ma gourmandise naturelle. Les lapins faisaient une fête, je crois que je les ai dérangés. J’ai sélectionné 7 photos de ces deux promenades. D’abord, des Mal assis là, puis diverses choses – dont fruits et lapins.

le salon le plus court

– Votre table, c’est celle-ci, me dit le monsieur de la médiathèque : celle qui est vide.
Je regarde la grande table ; sur sa belle nappe rouge, il n’y a en effet qu’une assiette en carton pleine de bonbons et ma photo sur un présentoir – je pense vaguement que je serai redondante quand j’irai m’asseoir derrière.
– D’accord, je dis. Mais pourquoi est-elle vide ?
– Vous n’avez pas apporté vos livres ?
– Euh, non, d’habitude c’est la librairie associée qui s’en charge.
– Ah. Nous, ça nous semblait évident que vous alliez les apporter.
– L’idée ne m’aurait pas traversé l’esprit, je n’apporte jamais mes livres moi-même. Je n’ai pas de stock, de toute façon, je ne suis pas éditrice, ni libraire.
– Tous les autres auteurs ont apporté leurs livres.
Ce qui est indubitable et me laisse perplexe. J’ai failli annuler ma venue parce que je me sens surmenée mais j’ai pensé aux libraires qui (je n’en ai pas douté un instant) avaient pris la peine de commander mes livres et je me suis dit Allez, c’est ton dernier gros effort de l’année, sois correcte, sois professionnelle et attentionnée envers tes hôte.sse.s + les libraires. Et donc je suis là, bras ballants, et je regarde les auteurs qui ont apporté leurs livres. Je répète que ça ne m’est jamais arrivé puis je quitte le salon et je reprends la route sur mon vélo – qui aura été un très gentil vélo et n’aura pas crevé une seule fois en quelque 70 km, c’est déjà ça. Je ne prends pas de photos sur le chemin du retour parce qu’il pleuvine mais j’en ai pris à l’aller, en voici quelques-unes.

La nouvelle passerelle d’Harnes.

Les coulisses de la Z.I. d’Hénin-Dourges vues depuis le chemin de halage récemment rouvert, en face de la plateforme multimodale.

Nouveau ! Sur une passerelle branlante de Noyelles-Godault, on peut désormais mal s’asseoir pour contempler le bras mort du canal, long rectangle d’eau stagnante entre des hauts murs de béton, étrangement apprécié des hérons.

Cette passerelle sur le bras mort est sise à proximité de la coopérative agricole à l’abandon qui jouxte le pont ferroviaire entre les gares de Dourges et d’Hénin-Beaumont.

Dans le registre abandonné, cette maison de Courcelles-lès-Lens m’a semblé un peu mélancolique et ce n’est pas parce que je l’étais, je ne l’étais pas, on peut être surmenée mais joyeuse, et ce n’est pas parce que j’écoutais de la musique mélancolique : je n’ai pas écouté de musique du tout sur la route aujourd’hui, seulement le vent et les oiseaux d’eau, et je n’ai même pas chanté. J’ai eu la force de pédaler 70 km mais pas d’écouter de la musique. (En rentrant, cependant, j’ai écouté le nouvel album de Félicia Atkinson, il est magnifique et surprenant, je crois que c’est mon préféré d’elle.)

Il y a des années, peut-être dix ans, j’ai écrit un poème qui évoquait le château d’eau bilboquet bleu de Douai, que j’avais découvert depuis le train Lille-Arras. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’il n’a pas changé ; il a quelque peu décliné – mais ça lui va très bien, je trouve.

Et à Sin-le-Noble, j’ai appris que l’art de rond-point pouvait encore me surprendre : une 2CV sortant d’une coquille d’œuf, il fallait y penser.

23

Le 23 juin c’est mon jour off, mon jour sans prison, sans atelier, sans salon du livre. Je m’offre une virée à vélo de 51 km, crève dès le huitième kilomètre, et une seconde fois au quarantième. Je ne lâche pas la patate. La deuxième fois, je suis sale, ma peau ruisselle de la boue et de la graisse de vélo mais je ne dis pas beaucoup de gros mots, je reste patiente, je répète les gestes qu’il faut, repère le trou dans la chambre à air à l’oreille (faute d’une bassine d’eau), pose la rustine, trouve le coupable, pourtant bien caché – vendredi dernier, une épine de je ne sais quel arbre a troué le pneu comme un clou et maintenant toutes sortes de débris tranchants se fichent dans cette minuscule fissure. Aujourd’hui, c’est lui ; si je l’avais découvert plus tôt, peut-être que je n’aurais pas dû démonter mon pneu deux fois. Il a fait au moins trente-trois kilomètres avec moi, il a vu Pont-à-Vendin, Vendin-le-Vieil, Wingles, Douvrin, Haisnes, Auchy, Violaines, Cuinchy, La Bassée, Salomé, Hantay, Billy-Berclau, Bauvin, Meurchin et beaucoup de Splendeurs & Merveilles. S’il lui a fallu du temps pour crever la première chambre à air, il a peut-être même vu Loison, Harnes et Annay (Jock-a-mo fee na nay). 17 villes et villages, le 23 juin. En voici 11 photos.

C’est malgré tout une promenade formidable. Je me fais des copains humains, ce qui est très rare, d’habitude ce sont plutôt des oiseaux d’eau. Je me perds dans le Flot de Wingles et rencontre un monsieur fluorescent sur la piste de motocross interdite au public, nous trouvons une sortie (schiste, pentes, bosses, marais, bois), et comme nous discutons un peu, je lui pose ma question rituelle : Il y a des sangliers, par ici ? Il n’en a jamais vu, me dit-il, or il vient depuis trente ans. Mais plus loin, je vois une souille. C’est une souille, je suis catégorique, une flaque de boue un peu séchée de sorte que l’on peut y distinguer très nettement des traces de sabots, moi j’appelle ça une souille. Je ne prends pas de photo parce que je n’ai pas la bravoure de m’attarder mais maintenant je le regrette parce que j’aimerais avoir une photo à étudier longuement. Il ne faut pas croire que je prends des photos uniquement pour illustrer ce blog, je passe du temps à les observer, je m’en sers pour reconstituer ma mémoire, questionner mes impressions, approfondir mon analyse des topographies. Vérifier les souilles. Le deuxième monsieur a une moustache brosse et une cagette ficelée au porte-bagage de son vélo ; c’est moi qui lui indique sa route et lui montre comment passer une chicane en dansant avec le vélo dressé sur la roue arrière, entre deux crevaisons. Je me fais aussi trois potes à Meurchin, pendant ma pause rustine au bord du canal. Je vois bien vu que les ASVP, qui passent à ce moment-là, sont frustrés de ne pas pouvoir se joindre à la fête. Entre deux, je vois ceci : un jalon vert connu comme la Fernsehturm sur un cavalier de 4 km.

Des gens vivent dans l’ancienne gare de Douvrin, sise (c’est logique) au bord du cavalier. Je ne suis pas jalouse parce qu’il n’y a plus de trains qui passent de toute façon mais sans doute des fêtes sauvages certains soirs avec des gens qui brisent des Kro menu sur le cavalier parce que c’est amusant – cette semaine, j’ai rencontré un détenu auteur de ce que j’appelle dans Terrils tout partout des terrils Délivrance ; je le sais parce qu’il a lu Terrils tout partout et que ça lui a rappelé « les conneries qu’il faisait avec ses copains » sur les terrils du Valenciennois, comme mettre le feu à des choses et s’enfuir en riant.

D’autres choses que j’ai vues


Cependant, au-dessus de la coopérative agricole et de la passerelle en bois qui s’effrite, le monde moderne se rappelle à nous – les foulques macroules et moi.

Ce n’est pas fini

Nous avons fait connaissance ici, tout à l’heure, avec le monstre de la Souchez. Je ne l’ai pas seulement filmé, j’ai pris des photos, qui s’avèrent aussi édifiantes que les vidéos. Notamment celle-ci, parce qu’on voit bien qu’il s’agit d’un long individu sinueux avec des écailles + non pas un aileron comme je l’ai d’abord cru (et décrit à la dame au sweat-shirt rose) mais plutôt une nageoire caudale. Je précise que la longueur totale de la chose, pour autant que j’aie pu en juger, est de deux ou trois mètres. Ce billet sera classé dans la rubrique Splendeurs & Merveilles ; où Merveille, « Événement ou chose qui cause un vif étonnement par son caractère étrange et extraordinaire » (CNRTL). Les splendeurs suivent.

Avant de rencontrer le monstre, à la faveur d’un pipi nature en marge du chemin de halage – près du chemin du Brûle, à Harnes, si vous voulez tout savoir -, j’ai vu un faucon.

Je lui ai demandé de faire le faucon pour moi, il a soupiré puis

C’est assez faucon pour Madame ? il m’a demandé. Ensuite, j’ai croisé quelques dizaines de lapins et lapereaux.

Il y avait des opérations en cours sur la plateforme multimodale, la grue de Delta 3 déchargeait Carina.

Face à la scène, une famille de canards indifférente.

Il faut vraiment que je sois amoureuse pour aller retrouver Valentina à Paris alors que c’est autour de chez moi que tout se passe.

tac-tachy

Mes amies m’envoient des mails, des sms, des photos, des cœurs, des bisous depuis le Marché de la poésie. J’aimerais être avec elles bien sûr mais pas telle que je suis : sans le sable dans la tête et les yeux qui veulent sortir, sans la tachycardie, les lames de rasoir sous la peau et les faiblesses dans les jambes. Ce matin, j’ai cependant obéi aux injonctions de ces dernières, après une nuit d’impatiences dans tous les creux du corps, assez puissantes pour mettre en échec la mélatonine surdosée que mon amoureuse m’a rapportée de Californie et qui fait normalement la félicité des insomniaques (j’ai tout juste dormi le temps de rêver que mon Joe Chat bien-aimé, disparu en janvier 2017, ressuscitait dans une cour d’école et que je le serrais très fort dans mes bras et couvrais sa petite tête noire et blanche de baisers malgré une teigne si féroce qu’elle lui causait une énorme pelade). Après cette seconde nuit atroce où je me serais arraché la peau avec les ongles (sans doute est-ce la sensation qui a suggéré l’image de la pelade à mon inconscient), j’ai décidé de faire ce que je rêvais de faire quand je me trouvais dans le TER Lille-Lens, avant-hier, au retour de Barcelone. Je connaissais un segment du premier chemin que j’ai souhaité emprunter ce matin mais la plus grande partie en était condamnée jusqu’à très récemment ; on peut désormais gagner Dourges depuis Courrières par la rive ouest, où de longs travaux ont enfin abouti.

Il reste bien une grille d’interdiction, mais on peut la contourner en faisant un mini crochet par la zone industrielle.

Avant les travaux, on ne pouvait longer la rive ouest qu’à partir de cette brèche extrêmement confidentielle dans la Z.I., qu’il m’avait fallu un certain temps pour trouver après avoir, à mon habitude, exploré l’arrière-monde, ses bandes de pelouse sans issue, ses blocs de béton fibré, ses entrepôts vibrants comme d’énormes frigos.

C’est à la fois frustrant de ne pas passer sous la grue de déchargement de la plateforme multimodale et exaltant de la voir depuis l’autre côté. C’est tout de même beaucoup moins lapineux à l’ouest. Mais on peut cueillir plein de cerises. Il faut faire des choix.

Le chemin que je rêvais d’emprunter à vélo, quand j’étais dans le TER jeudi soir, est perpendiculaire à celui-ci – celui-ci étant l’ourlet de la voie ferrée sur laquelle je glissais alors.

J’ai donc fait ça, et je n’ai pas pris de photos parce que je me suis soudain trouvée au milieu d’un décor dont n’importe quel être un tant soit peu initié aux richesses de la nature se serait attendu à voir surgir un suidé. J’avais déjà roulé une vingtaine de kilomètres, le covid voulait me faire payer un péage pour me laisser aborder les 25 suivants et la perspective de sangliers s’est jointe à lui pour m’offrir une double tachycardie. Mais finalement, je me suis retrouvée au pied du terril d’Évin-Malmaison sans avoir essuyé de charge. On n’est jamais venue ici, je me suis dit – je me parle souvent au on quand je suis en exploration. Tu es sûre ? je me suis demandé (parfois le tu s’en mêle) car soudain, une topographie m’est apparue comme familière : Ce n’est pas ici qu’on a traité un chasseur de gros tas de merde, l’hiver dernier ? j’ai ajouté.

Ah, tu as peut-être raison, j’ai répondu, ce bayou me dit quelque chose. (J’en reviens parfois au je, en toute simplicité). Si un sanglier avait déboulé, je n’aurais pas osé sauter dans ce marais parce que soudain, il me semblait très vraisemblable que des alligators y vivaient – même si je n’ai vu que des poules d’eau.

Après ces 45 km finis à la rame, j’ai réussi à dormir deux heures, dehors le soleil était quasi espagnol et à Paris mes amies faisaient des selfies en laissant la place pour que je puisse coller ma tête à côté des leurs. <3<3<3

Mai,

c’est bientôt fini. On dit En mai fais ce qu’il te plaît ; moi, ce qui me plaît, c’est de mettre des gants fourrés (100% vegan) pour faire du vélo à 5h30, à trois jours de juin. Ce matin, j’ai parcouru 60 km, bien plus à la campagne que sur la route de Bruay, jeudi qui était férié. J’ai vu des dizaines de lièvres, de faisans et même un chevreuil, à l’entrée d’Annequin – c’était un mâle, il n’était pas ravi de me voir surgir et a bondi dans les bois en aboyant. Voici quelques ami.e.s qui, ielles, ont accepté de poser pour moi.

D’abord un lièvre de Vendin-le-Vieil

un faisan d’Annequin et ses petits

un canard de barbarie domicilié à Beuvry

sa voisine foulque macroule, qui s’est fait un nid de princesse

des enfants foulques sur le canal d’Aire

des grenouilles à Hantay (j’en ai sélectionné trois, de couleurs différentes, parmi toutes celles qui ont accepté de poser, j’espère ne vexer personne)

Je n’ai pas vu que des animaux, j’ai aussi vu de beaux paysages, bois, marais, champs, prairies, et même un sous-marin (encore lui) dans le lointain, depuis Cuinchy

j’ai vu des choses attendrissantes (j’évoquais déjà ici la précédente édition de cette expo qui se tient à Auchy-les-Mines)

et enfin, j’ai vu des choses amusantes, comme ce goût du faste (appelons-le K&LC) partagé par deux voisins, à Beuvry : ils ont exactement la même maison, la même voiture et les mêmes palmiers ; j’aurais aimé les voir, eux

J’ai relevé de nombreux Chalets miniers, notamment à Festubert – où il n’y a pas un seul magasin de farces et attrapes et où la boulangerie était fermée (j’en ai donc testé une de La Bassée, excellente).

Toupet

Voici le terril 58, dit Lavoir de Mazingarbe Ouest ; l’un des plus fascinants et – je trouve – l’un des plus beaux.

Ici, vu depuis le terril 58A dit Lavoir de Mazingarbe Est ; on voit bien sa forme spécifique de sous-marin, due à ce que j’appelle son toupet (à droite). Les deux se situent à Grenay. Ce matin, j’ai eu envie d’aller voir où en étaient les cerises, là-haut, je me suis rappelé en avoir cueilli des kilos en juin, il y a deux ans.

Donc j’ai grimpé, grimpé, grimpé.

On ne dirait pas, comme ça, quand on regarde 58 de loin, qu’il a une bonne cinquantaine d’hectares de superficie, parce que son profil effilé tend précisément à masquer sa véritable forme – ici en vue satellite (c’est celui de gauche) ; vu du ciel, le toupet caractéristique (au nord) a l’air minuscule : un détail. Les oiseaux n’ont pas la même perception que moi de ce tas.

Quand on atteint le toupet, cela dit, il s’avère effectivement minuscule.

La vue de là-haut est plutôt impressionnante. Ici, face au 11/19.

Je n’avais jamais grimpé seule sur ce terril, et jamais le matin ; j’avais un peu peur parce que c’est un terril Délivrance (cf. ma Typologie des terrils) et aussi parce que le silence, à cette heure du jour (i.e. en l’absence de quads, motos et fusils), bruisse de toutes les vies dont le tas est l’habitat. Je suis tombée nez à nez avec un renard (voir photo floue ci-dessous), pas de ceux que l’on croise à Londres et qui cohabitent avec les humains mais un farouche, qui a sursauté si fort que j’ai sursauté aussi. Et j’ai commencé à me demander pourquoi il n’y aurait pas de sangliers dans le coin, et à repérer des arbres auxquels grimper si jamais.

Pour ce qui est des cerises, je dirais encore deux ou trois semaines.

Des majorettes en vrai

D’abord j’ai cru qu’il se passait quelque chose de grave et que je n’étais pas au courant – pour tout dire, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une alerte nucléaire. Si peu de circulation et tant de magasins fermés un jeudi à 11h30. Ce n’est pas comme si je pensais à Jésus tous les jours alors si personne ne me prévient… Je me disais que c’était une drôle d’idée d’organiser la journée d’ouverture de Vacances à Gardincour un jeudi – pour celles et ceux qui ne sont pas d’ici, Gardincour est une destination très prisée dans le bassin minier quand on est fauché : gardin (jardin)-cour – mais je me disais que la Cité des Électriciens savait ce qu’elle faisait, après tout il y avait du monde pour ma lecture, un samedi après-midi ensoleillé, je n’y avais pas cru une seconde. J’ai affronté les dénivelés + le vent furieux en face pendant 25 km, avec une pause pique-nique sur le terril d’Hersin-Coupigny, je m’étais préparé de délicieux sandwiches vegan. Si je n’étais pas vegan, je n’aurais rien préparé du tout et je n’aurais pas pu m’alimenter parce que, sur ma route, tous les commerces fêtaient l’Ascension de J-C, même la super boulangerie d’Hersin. Le véganisme est le salut, pour qui en douterait encore.

En chemin, j’ai emprunté quelques anciens cavaliers miniers

trop confidentiels pour être pollués par la signalétique vue cette semaine à Noyelles.

Je suis passée au pied de nombreux terrils : j’ai frôlé le 11-19 à Loos, le sous-marin de Grenay, le petit tas foisonnant de Barlin dans sa nuée de papillons, les terrils d’Haillicourt, d’abord celui que ses vignes ont rendu célèbre et sur lequel vit un troupeau de chèvres, que l’on devine sur la photo pas très nette ci-dessous

(ici le même vu depuis Bruay-la-Buissière) ;

les terrils jumeaux des Falandes et du Pays à Part, toujours à Haillicourt ;

le terril 10 de Bruay-la-Buissière, super chou.

J’ai visité les nouvelles expos de la Cité des Électriciens et une fois encore admiré leur qualité mais aussi leur esprit : elles sont à la fois drôles et tendres, émouvantes, contemporaines, mêlent volontiers création artistique et objets du quotidien – dans la partie dédiée au thème des vacances, des cartes postales et dessins des années 50 à la gloire de la Napoule, des serviettes de bain, des photos. J’ai été particulièrement saisie par une toile que l’on aurait vraiment dite de Dufy (je tâcherai de savoir à qui on la doit et d’en obtenir une photo moins pourrie que la mienne) mais aussi, tout bêtement, par ce numéro historique de La Voix du Nord annonçant la fermeture du dernier puits de mine en 1990 – pour preuve que je suis vraiment d’ici : je doute que les visiteurs lillois aient trouvé cette une un tant soit peu poignante.

Parmi les fascinantes archives photographiques, j’ai notamment apprécié celles du bien nommé Jean-Philippe Charbonnier, notamment celle-ci (j’adore les scènes de films et les photos montrant des femmes qui étendent du linge dans le vent – c’est assez spécifique, je sais).

Celle-ci, aussi, plus ancienne et qui illustre une question qui sera forcément évoquée au Biglemoi le 17 juin lors de ma rencontre avec Yannick Kujawa, celle de la répression ultra violente des mouvements sociaux dans les cités minières. Les cités étaient sous la garde de matons et des grilles permettaient de les fermer en cas de soulèvement : un habitat prison. On trouve des documents très intéressants à ce sujet dans les archives de l’Ina.

Et puis le défilé s’est mis en route, sans une minute de retard, géants de tout partout et bleus de travail, fanfare et…

majorettes car oui, le Pas-de-Calais sera toujours une terre de majorettes – comme le stipulent les statuts d’un club (je ne sais plus lequel, j’ai épluché les statuts de tous les clubs de majorettes et de twirling bâton du département pour écrire mon poème). Ici, le club d’Auchel. Il y a même, vous le voyez, un majoret (lâche pas la patate, poussin).

Encore un excellent moment à la Cité des Électriciens, je suis vraiment très fan – et l’équipe est adorable. Allez-y…

L’usager

Il faut se lever très tôt désormais pour voir le soleil se lever dans la nature. Il faut partir à 5h et se méfier des quelques voitures qui circulent dans des états peu flatteurs, le pneu crissant et les essuie-glaces dans le pot d’échappement au retour de fêtes que l’on devine glorieuses. En chemin, on peut repérer sans difficulté les zones où la veille ont eu lieu des pique-niques, aucun détritus n’ayant été déplacé à la fin des festivités. Mais le spectacle qui suit ferait tout oublier, du moins pour un moment et si l’on fait abstraction des pêcheurs qui cuvent encore dans leurs tentes au milieu des graminées – brume sur l’étang et premières lueurs du soleil dans les nuages que griffent les traces de kérosène, cacophonie des oiseaux d’eau.

Partout, des fleurs aux parfums mélancoliques.

Les pavots cornus commencent à éclore.

Tout sur le tas 94 serait d’une grande beauté si des rubans plastifiés ne ponctuaient le paysage, séquelles d’un trail pour des individus apparemment dotés d’un si piètre sens de l’orientation qu’il leur faut un de ces repères agressifs – jaunes – tous les dix mètres pour ne pas basculer par-dessus bord (le terril 94 n’étant pas de ceux où l’on se perd, il n’y a qu’un chemin par étage). On reviendrait bien avec des ciseaux et un sac poubelle – je n’ai pas mentionné les bouteilles d’eau de 50 cl qui jonchent le sol car un sportif sans le sens de l’orientation a aussi soif – puis on se ravise : il ne faut pas donner de mauvaises habitudes aux gens qui organisent ce genre de machins. Mais que peut-on attendre d’un organisateur dont le seul souci est de satisfaire son usager – ici, le sportif ahanant moulé dans le fluo ?

Les gens qui organisent des choses pour leur usager se fichent de tout ce qui n’est pas l’usager. Hier j’ai assisté à une pièce de théâtre semi-déambulatoire qui abordait précisément les rapports entre nature et pétrole, ça se passait dans la cour d’une école ; dans le public, on pouvait identifier à leur tenue (aux deux sens du terme) les spectateurs qui venaient de Lille et ceux d’ici, du moins ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller au spectacle. Une mère appelait son gamin, Mario, Mario, très fort pour s’assurer que Mario (et avec lui la centaine d’autres individus présents, comédiens inclus) l’entende malgré le fort volume général du spectacle. La directrice du lieu n’est pas intervenue. Quand je lui en ai fait la remarque, elle m’a répondu qu’il fallait bien que ces publics (appelons-les l’usager) voient quelques pièces pour comprendre comment ça se passait. L’idée que peut-être ce même public comprendrait plus vite et saccagerait moins de pièces s’il était éduqué préalablement ne lui a pas effleuré l’esprit. Les compagnies de théâtre, comme les arbres en fleurs des terrils, sont ainsi sacrifiés sur l’autel de l’usager. Qui ne comprend pas vite. Comme le disait la pièce d’hier, On est tous foutus.