Exotisme du bassin minier

Voici Arum dracunculus, plante vivace herbacée à racine tubéreuse de la famille des Araceae, également appelée Serpentaire commune, Gouet serpentaire ou Petit dragon. Il s’agit d’une espèce originaire des pays méditerranéens (Albanie, Crète, Turquie) qui s’est naturalisée en Italie, dans le sud de la France et, apparemment, dans le bassin minier du Pas-de-Calais.

Et maintenant, voici des orchidées de terril – très précisément de Noyelles-sous-Lens :

(Vous appelez ça comment, vous ?)

Et un dromadaire.

(Devant le terril 101 d’Hénin-Beaumont.)

Très tôt (2)

Quelques ciels de 6h du matin, pris depuis différents terrils.

Avant-hier, alors que la chaleur s’accompagnait d’un pic de pollution à l’ozone et aux particules.

Hier à Fouquières, alors que retentissait le premier grondement de tonnerre ; on aperçoit le sommet du terril d’Harnes par-dessus la végétation.

Et ce matin – où l’on devine que la fraicheur est enfin de retour.

Mes faons du jour, qui bondissent dans la prairie à 5h49 : six secondes de grâce.

Très tôt

Le soleil se lève à 5h37, ces jours-ci ; il faut donc y être à 5h37. C’est l’heure où les chevreuils et leurs faons se nourrissent dans les prairies. C’est aussi une bonne heure pour voir des lumières folles, ne croiser aucun Homo Sapiens et entendre les arbres grincer sous les pattes des oiseaux.

En faisant pipi, on peut regarder la silhouette des terrils signaux se découper à l’horizon nébuleux.

Hier, j’ai vu 5 faons, 2 lièvres et des dizaines de lapins.

Ce matin, un faon, un chevreuil et une théorie de lapins. Toujours pas de renard, alors que j’en ai croisé deux, deux matins de suite, il y a quelques semaines ; j’avais cru voir dans cette récurrence une promesse de régularité, mais c’était juste de la chance. Je pensais à la régularité, tout à l’heure, en courant dans les bois que la lumière ne pénétrait pas encore, ce qui est assez effrayant, et je me suis dit que si j’étais philosophe, j’écrirais un livre sur les (divers) dangers de la régularité. (Je le ferai peut-être, même si je en suis pas philosophe – j’ajoute cette idée à ma liste de projets, ça en fait 7 et je sens que je vais avoir envie d’essayer de les mélanger, je fais souvent ce genre de choses : l’île du Dr Moreau.) Ensuite, j’ai pris la décision difficile d’aller courir ailleurs pendant quelques jours, pour garantir aux autres mammifères une paix royale et ne pas laisser s’installer dans ma vie une trop grande régularité – autre que le réveil à 4h45.

En attendant, quelques bonds de mon faon du jour :

Tôt (3)

Ce matin, j’ai vu une quarantaine de lapins, autant de canards, un lièvre qui bondissait très haut par-dessus les herbacées, un faon avec lequel j’ai passé quelques minutes, un adulte chevreuil ou chevrette et une poignée de moutons.

Tout comme moi, le faon était importuné par les mouches. Ma présence, en revanche, ne semblait pas le déranger. Parfois, il relevait la tête vers moi, puis recommençait à brouter.

Ce qui l’a contrarié, ce sont les aboiements de ses congénères – les chevreuils aboient mais, faut-il le préciser ? leur aboiement ne ressemble pas tellement à celui d’un chien, il est plus rauque, un peu éraillé.

Mon jeune ami (dont on constate qu’il n’a pas de queue – ça confirme qu’il s’agit d’un faon de chevreuil et de chevrette et non de cerf et de biche) a esquissé quelques sauts d’une grâce inimitable et je l’ai abandonné pour tenter de voir l’adulte qui aboyait non loin. Tout ça se passait ici,

(photo prise quelques minutes plus tard)

mais là où je me trouvais, ça ressemblait plutôt à ça – en moins flou :

J’ai cru avoir trouvé l’adulte que j’avais entendu(e) mais j’ai vite compris que je me trompais car, tandis que nous nous regardions droit dans les yeux, immobiles de part et d’autres d’une végétation impénétrable, les aboiements se poursuivaient. Je n’ai jamais réussi à voir qui criait ainsi. Des brames longs et profonds me parvenaient également, assez proches : il y aurait donc aussi des cerfs et des biches dans les parages.

Vous ne voyez pas de qui je veux parler, sur la photo ci-dessus ? Eh bien, vous n’êtes pas tout à fait au point pour vous faire des ami(e)s dans les bois et les prairies… Sur l’agrandissement ci-dessous, peut-être ? (Mon regard n’est pas assez affûté ni ma photo assez nette pour me permettre de déterminer si l’individu a des bois, et donc s’il s’agit d’un mâle ou d’une femelle.)

Par la suite, je me suis égarée pendant une demi-heure. J’ai commencé à éprouver quelque chose comme de la peur une fois que j’ai perdu tout repère visuel dans le faisceau de chemins plus ou moins broussailleux qui innervent les bois – peur de tomber sur des chasseurs, peur que les aboiements du chevreuil n’aient voulu nous avertir d’un danger. Puis j’ai débouché près d’une pâture où paissaient des moutons, en compagnie de lapins, et compris que j’étais du côté de Vimy. J’ai tourné sur moi-même pour remettre le nord, le sud, l’est et l’ouest à leur place dans ma perception de l’espace et quand j’ai finalement regagné le sommet du terril, là où il culmine à 119 m, il n’était pas encore 7h du matin.

Tôt (2)

Quand mon amour n’est pas auprès de moi, je mets mon réveil à 5h pour être dans la nature quand le jour se lève et courir dans les éclats d’or que les feuillages découpent sur les sentiers, dans les bois, le long des prairies ondoyantes.

La nature est tendre, ses couleurs mélancoliques, ses parfums à la fois subtils et profonds, ses sons mystérieux et purs ; tôt le matin, aucune présence humaine sinon la mienne ne gâche la plénitude de la nature – et j’en ressens un peu de honte mais encore plus de gratitude, même si je vois bien que les lapins me fuient. Au bord du ruisseau, je découvre qu’ils s’entendent bien avec les poules d’eau et cette pensée me rend joyeuse – jusqu’à ce qu’ils se jettent tous dans les fourrés à mon approche, alors je suis embarrassée. Je fais le moins de bruit possible, cours sur la pointe des pieds la plupart du temps, pour ne pas trop déranger.

Un faon traverse le chemin sur lequel je cours, à deux mètres de moi, il surgit des herbacées plus hautes que lui et disparaît aussi vite derrière une haie touffue hérissée de ronces. Je me demande si c’est le petit de la biche (à moins que ce ne soit une chevrette) que j’ai vue jeudi dernier (le gabarit me laisse penser qu’il s’agit plutôt de chevreuils et chevrettes mais j’ai plusieurs fois entendu des cris qui avaient tout du brame, or j’apprends que le chevreuil aboie ; pour savoir à qui j’ai affaire, il faudra que je tâche, lors de notre prochaine rencontre, de regarder discrètement les fesses du cervidé pour voir si l’on y trouve ce que l’on appelle un miroir blanc, soit une tache érectile – en forme de cœur pour les filles, tiens donc). Ensuite, le faon est quelque part sur l’image ci-dessous.

Dans les paysages profus qu’embrasse mon regard au fil des kilomètres se trouvent d’autres mammifères que moi mais je ne les vois pas. Les bois et les prairies bruissent de présences furtives et de loin en loin on peut entendre des cris et des chants plus gracieux que ceux de mon espèce – mais il faut pour cela y plonger très tôt, avant l’arrivée des joggeurs fluo, des familles avec leurs gamins braillards et des bandes de potes qui font des feux sous les bouleaux. Le paradis n’est pas un seulement lieu, c’est aussi un moment, c’est un lieu à un moment – le paradis est éphémère ; par chance, il est cyclique. C’est les bras de mon amour, une semaine sur deux, et les lueurs de l’aube l’autre semaine, avant 7h du matin.

Martinet

Hier soir, j’écoute à la radio la rediffusion des Grands entretiens d’Éliane Radigue avec François Bonnet. Quand ils parlent, je pose mon livre, et le reprends pendant les plages musicales. Je ne suis, faut-il le rappeler ? une puriste de rien.

(Éliane Radigue à l’œuvre. Je ne sais pas de qui  est la photo.)

Je finis de relire The First Person and Other Stories d’Ali Smith. Dans la nouvelle éponyme, j’apprends incidemment des choses sur le martinet noir, des choses qui ne m’avaient pas tant marquée lors de ma première lecture, il y a moins d’un an :

« You’re looking at the sky. I follow your gaze and see you’re watching the flight of the summer swifts; they’re just back from the south.
Is it them that are the birds that sleep on the wing? you say.
Yes, I say.
Wow, you say. And never land on the ground? And keep flying, and have to do their nests up high so they won’t touch the ground, and have to keep the momentum going?
Yes, I say.
Imagine, you say.  Like a song that never ended, like a constant ever-evolving music, like you’d just keep going with it, even when you’re asleep. »

La musique que le personnage décrit, a constant ever-evolving music, pourrait être une pièce d’Éliane Radigue, disons  L’Île Resonantel’une des rares œuvres musicales que je cite dans le manuscrit dont j’ai posé le point final ce soir (à savoir un roman de fantômes ayant pour cadre le quartier du Blosne, à Rennes).

(C’est la septième fois que je poste ce morceau ici , je sais.)

Je lis un article sur le martinet noir et apprends qu’il peut voler jusqu’à neuf mois sans se poser.

Ce matin, je cours au terril de Noyelles dès 6h30 dans l’espoir d’apercevoir un renard. Non. Mais des dizaines de lapins m’entourent et des lapereaux s’attardent près de moi ; je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont la proie des renards et j’essaie de ne pas pleurer.

Cependant, la brume s’attarde sur l’étang.

J’escalade le terril par des pentes convexes en constant éboulement, selon ma nouvelle habitude. Je n’aime pas les aménagements, la facilité ; en toutes choses, je préfère le hors-piste – puis j’ai les mains noires, les bras et les jambes déchirés par les ronces. De là-haut, on voit le paysage lentement émerger de la brume. Le château d’eau de Fouquières, la masse boisée de son terril, le château d’eau de Montigny-en-Gohelle, le terril Sainte-Henriette d’Hénin-Beaumont.

Je me tiens au bord du précipice dans le silence bruissant du matin et, plus je zoome, plus le paysage révèle de strates – on dirait une peinture.

Je traverse le plateau pour me tenir sur le bord opposé afin de faire la photo ci-dessous, quand j’entends des sifflements autour de moi et sens des corps filer à quelques centimètres de ma peau. Un véritable raid aérien. Ils sont nombreux et je ne suis rien de plus qu’un arbre à leurs yeux, je le sens. Je ris toute seule, comme si on me chatouillait la plante des pieds.

Ils sont si rapides que j’ai du mal à éviter les flous ; parmi une vingtaine de photos ratées, je trouve ceci – pas trop mal.

Mon premier martinet noir (≠ hirondelle).

Tôt

Le covid-19 a disparu, hop, dispersé par le vent, alors le monde reprend sa course folle, sans souci ni masque. Je me lève dès potron-minet pour sortir avant les foules et je profite de la réouverture des parcs. J’apprécie notamment celle de ce petit parc qu’est le 11/19, vu ici depuis la cité de la fosse 11 – on voit les terrils jumeaux mais aussi, tout à droite, le sommet du chevalement et la tour de concentration.

Je redécouvre, après deux mois de privation, le bonheur de dévaler en courant le 74A

avec l’impression de plonger dans les champs.

Le sommet à 7h30 du matin : peu fréquenté.

Et à Noyelles-sous-Lens, à la même heure, ce matin,

des lapins en pagaille s’égaillent sur les pentes du terril et au bord de la rivière, plongent dans les roseaux de l’étang, où atterrit un héron, quand soudain – mais de cela, je n’ai pas d’image – un renard traverse le chemin, à quelques pas de moi, flamboyant, et file tête basse vers la pâture de Dinah en contrebas.

Alors je me rappelle qu’après-demain, la chasse anticipée sera ouverte pour les psychopathes qui auraient envie de tuer un chevreuil, un sanglier ou un renard, par exemple. Une astuce que je leur souffle pour pimenter leur loisir (sponsorisé par leur petit copain le président-banquier clientéliste) : tirer sur un animal qui n’a pas la possibilité de répliquer, c’est en-dessous d’eux, je pense que ces grands chasseurs chevronnés s’amuseraient plus s’ils se traquaient entre eux, à l’approche ou à l’affût, et se tiraient dessus. Ce ne serait pas fun fun fun, ça ? (Merci aux survivants de ramasser les cadavres de leurs camarades, la nature n’est pas une poubelle.)

Mais oublions ces sacs à merde et revenons aux beautés simples de la vie sans eux.

Presque le paradis

Le premier pique-nique de l’année avec le grand amour, au bord du précipice, avec en contrebas les champs et les bois, les pâtures où paissent et paressent les vaches, et bien sûr la vue sur Vimy – ce serait le paradis si de loin en loin l’on n’entendait une détonation caractéristique.

(Ce que l’on peut contempler en mangeant un avocat, des carottes, des olives et du pain aux graines de courge.)

On pourrait être si bien, là, au sommet de Pinchonvalles, qu’on se construirait volontiers une cabane – ci-dessous, photo prise à mon insu par mon amour alors que je fais des repérages pour de menus aménagements.

Autour de notre tipi,

et

et puis

mais il y a aussi

pour ne pas oublier qu’il n’y a pas de paradis possible dans les lieux accessibles à l’espèce humaine.

Les reines de la jungle

À Lens, 95% des gens ne portent pas de masque. Ce matin, nous avons vu un jeune homme éternuer bruyamment dans sa main, puis deux dames discuter à moins d’un mètre l’une de l’autre, le masque sur le menton pour mieux s’entendre. Nous évitons donc la ville et profitons de la nature qui nous est de nouveau accessible. Ce matin, si nous étions dans les rues de Lens, c’était pour aller acheter un tire-tique à la pharmacie, mon amour en ayant attiré deux (comme je les comprends) lors d’une de nos récentes promenades – Vous êtes allée dans un bois ou une forêt ? a demandé la pharmacienne. – Oui. – C’était quand ? – Hier, avant-hier, tous les jours en fait.

Il y a eu le terril de Pinchonvalles,

(mon amour évite de trébucher dans les ronces)

celui de Noyelles,

(mon amour essaie de ne pas être emportée par une rafale de vent)

celui des Garennes

(mon amour n’a pas peur de plonger la main dans les brèches à fumerolles)

et la forêt domaniale de Vimy

(mais pas sur les chemins aménagés, bien sûr, nous sommes des aventurières…)

Pinchonvalles est décidément mon site préféré à ce jour. On y oublie le reste du monde, quand on s’y promène avec l’amour de sa vie dans une lumière tendre.

Il s’agit d’une zone naturelle d’intérêt écologique, floristique et faunistique, qui occupe 90 hectares  ; le site est très peu dégradé puisque relativement peu fréquenté. Ici, le pavot cornu, ou pavot jaune des sables, une espèce de coquelicot jaune :

Une grenouille plus petite qu’une feuille d’arbre, sauf quand elle saute et que ses pattes s’étirent, plutôt impressionnantes.

On a, depuis le sommet de Pinchonvalles, une vue magnifique sur la forêt de Vimy et son mémorial canadien.

Le terril de Noyelles est un bonheur, lui aussi, surtout aux heures où les lapins bondissent en tous sens, et surtout au printemps, quand les pentes noires révèlent des splendeurs colorées.

Aux Garennes aussi, nous sommes subjuguées par la variété des essences végétales, par la profusion de couleurs – et de lapins.

J’aime particulièrement le silène enflé.

Depuis le mémorial de Vimy, le 11/19 et, plus discrète, la colline boisée de Pinchonvalles.

Nous quittons les chemins balisés, trop fréquentés. Je rappelle à mon amour les consignes au cas où nous aurions affaire à un sanglier mais nous n’en croisons pas.

En revanche, nous entendons des coups de feu quand nous parvenons à l’orée. Je rappelle que la chasse est officiellement fermée, mais qu’est-ce qui pourrait bien arrêter une raclure de bidet capable de tirer sur un animal ?

Plus tard, alors que nous avons regagné la forêt, nous nous apercevons que nous sommes suivies. Le type a clairement l’air d’un psychopathe et nous pressons le pas, les ronces et les orties cinglent mes mollets nus.

J’ai honte d’exposer mon amour à des sangliers, des chasseurs et des psychopathes et suis soulagée que nous sortions indemnes de l’expérience – à quelques coupures (moi) et tiques (mon amour) près. Parfois je soupçonne la nature de ne pas nous rendre l’amour que nous lui portons.

Nuisibles et grenouilles

Il y a des grenouilles en grand nombre ce matin, autour de cette île pleine de lapins – ce serait presque le paradis, n’étaient des groupes de joyeux promeneurs, qui s’interpellent d’une voix forte et rient aux éclats, et l’on serait en droit de se demander pourquoi ils se réunissent dans la nature, de si bon matin : ils font fuir les animaux. Ils ne doivent même pas imaginer qu’il y en a tant, par ici, d’ailleurs ils ne regardent rien autour d’eux puisqu’ils sont si pleins de leurs interactions. Je ne supporte plus les gens.

Quand ils s’éloignent, avec leur tintamarre sans grâce, la nature reprend sa joyeuse mélodie.

(Grenouilles enregistrées ce matin.)