94

Enfin, nous avons de nouveau le droit de monter sur ce tas de schistes, de grès et d’autres déchets miniers, dit terril n°94,

alors je le fais, je monte par là, c’est sec sec sec ça s’éboule, il faut courir pour ne pas glisser en arrière, j’arrive à mi-pente hors d’haleine

sur un chemin de mamelons arborés, infréquenté – du moins  n’y ai-je jamais vu quiconque mais

sans doute ce cœur de pierres noires n’est-il pas l’œuvre des extraterrestres. Ensuite je monte encore, et encore,

et là-haut découvre qu’il n’y a plus de lac – et que ce n’était vraiment pas un lac très profond, à l’avenir je dirai flaque.

En contrebas, sur l’autoroute, les véhicules de nouveau innombrables brassent l’air et pétrissent tout à la fois la pollution et le virus pour que la deuxième vague soit rapide et cinglante. Dans les TER, les gens s’assoient, bien que les sièges soient couverts d’une espèce de moquette râpée ; ils s’assoient aussi dans les salles d’attente de dermatos où, même hors crise sanitaire, je ne poserais pas une fesse sur une chaise, et j’espère que ce traitement sera efficace parce que j’aimerais, si possible, ne pas devoir revenir à Lille avant longtemps. Je rentre à vélo, quarante kilomètres avec un masque parce que les gens se promènent nombreux sur les chemins de halage avec des enfants et des chiens. De retour chez moi, ma voisine Peggy et ses filles adolescentes font un bruit de fête foraine dans leur jardin. Elles me disent que j’aurais mieux fait de me trouver une maison à la campagne et qu’elles ne vont pas s’arrêter de vivre pour mon obsession du bruit – il est hélas des gens qui ne se sentent pleinement vivants que de manière extrêmement sonore, et ce sont rarement des mélomanes. Je ferme les fenêtres. J’essaie d’oublier les trois corps vautrés dépoitraillés sur des chaises longues à quelques mètres de mon bureau, rôtis de désœuvrement, bercés par de la mauvaise variété à un volume de kermesse, et je me dis que je ne devrais pas tant m’acharner sur les gens qui ont besoin d’être utiles (et dont mes voisines ne font assurément pas partie) : après tout , ils ne me font pas de mal.

Des enclos

Le couple mixte que j’évoquais fréquemment dans mon journal de confinement continue de tourner en orbite autour du lycée, deux fois par jour. Peut-être est-il tombé amoureux de son enclos, ce serait une forme du syndrome de Stockholm, ou peut-être est-il encore plus en retrait du monde que je ne le suis et ne sait-il pas que nous avons de nouveau le droit d’accéder à la nature – pas à toute la nature, certes, mais certains paradis nous consolent de cette restriction absurde. Ainsi puis-je de nouveau emprunter le chemin de halage qui mène de Pont-à-Vendin à Haubourdin ; à une dizaine de kilomètres de chez moi, il passe entre le canal de la Deûle et les étangs de Meurchin. Hier, toute cette beauté m’a rendue terriblement mélancolique parce que mon amour ne la contemplait pas avec moi.

Je nous imaginais sur une de ces barques, dérivant lentement au milieu des poules d’eau et des cygnes, quand une bataille de foulques macroules m’a laissée perplexe. Trois petites racailles foulques qui se tombaient dessus à ailes raccourcies dans des gerbes d’éclaboussures.

Plus tard, Mon Bolide et moi roulions à Vendin-le-Vieil quand une église, au bout d’une rue perpendiculaire, a attiré notre attention. Nous avons pu la contourner et constater que ce n’était pas une église mais une habitation.

Quelques mètres plus loin, nous étions dans un cul-de-sac champêtre. Au loin, le terril d’Harnes, reconnaissable à sa bosse – c’est ce que l’on appelle un terril signal, parce qu’on peut le voir à 15 km.

Là, j’ai discuté un peu avec un cheval dépressif. Je n’avais jamais vu un cheval si triste. J’ai bien failli pleurer avec lui. Je lui ai dit que j’étais désolée : mes congénères sont si monstrueusement nombrilistes et spécistes que l’expérience du confinement ne leur fait même pas prendre conscience de la cruauté extrême que ça représente, d’enfermer des animaux d’autres espèces dans des espaces étriqués qu’ils n’ont pas choisis, non pas deux mois mais toute leur vie. Non, cette idée qui m’est une torture morale intense ne rend pas mes congénères fous, ni simplement compatissants, pas même les amis des animaux – qui, pour la plupart, montent dessus et/ou les mangent, certes, mais disent quand même les aimer.

Un kilomètre plus loin, un cheval heureux m’a au moins tiré un sourire.

Quant à mon cher Pinchonvalles, il est toujours interdit – on voit ici sa longue forme boisée depuis le terril des Garennes, où les lapins s’égaillaient par dizaines, tôt ce matin, avant le passage des premiers chiens. Je pense que ce sont des lapins heureux, quand la chasse est fermée. (Que ces raclures de chasseurs aillent crever.)

En fumée

Hier, aux Garennes, mon amour a vu ses premières fumerolles de terril. Je lui ai dit de poser la main sur le sol, il était très chaud et, tout autour, les brins d’herbe étaient perlés de gouttelettes. Puis elle a tendu la main dans la vapeur inodore. En la regardant s’émerveiller, j’étais fière comme si j’avais découvert des vestiges archéologiques et lui en avais réservé la primeur. Ce matin, elle a regagné sa vie parisienne. J’ai oublié comment on vit sans elle, comment on marche sans tenir sa main, ce qui donne envie de commencer une journée quand son visage n’est pas la première vision au réveil, comment on explique son absence aux lapins, ce qu’on mord quand on n’a pas les lobes de ses oreilles à disposition, j’ai tout oublié. Dame Sam et moi pleurons, blotties l’une contre l’autre.

(Fumerolle des Garennes – c’est plus impressionnant sur fond noir mais plus étonnant dans la verdure.)

13-05

Hier, jour nombre premier, sept mois après la signature du compromis, j’ai enfin dit adieu à ma maison de Lille – adieu à Lille. Nous étions cinq individus masqués dans le grand bureau de l’étude, mon amour auprès de moi tandis que je coupais le dernier lien qui m’arrimait encore malgré moi à cette ancienne vie. Le notaire était un homme extrêmement pointilleux , pourtant il employait la préposition sur suivie des noms de ville (usage pompeux, moche et ridicule contre lequel je m’insurge depuis son apparition, il y a une quinzaine d’années), ce qui m’a laissé penser que la cause de la préposition à était définitivement perdue. Ma meilleure amie s’est moqué de moi : C’est une sentimentale, a-t-elle ironisé quand j’ai dit que non, ça ne m’avait rien fait de voir cette maison pour la dernière fois. Puis elle m’a demandé, dubitative, si j’étais parfois émue de passer devant un endroit où j’avais autrefois vécu et il me semble qu’elle a répondu en même temps que moi : Lambersart. Mon appartement au deuxième étage sur parking, 34 bis, avenue du Colysée, où j’ai vécu de 2005 à 2007 avec Joe et Dame Sam, où j’ai écrit la première version du Zeppelin, où je suis morte et ressuscitée, etc.

Le soir, mon amour et moi avons retrouvé quelques lieux de ma nouvelle vie et quelques-uns de mes amis d’ici, cependant que j’étais en proie – l’effet Lille, sans doute – à des convulsions de misanthropie.

Nous avons vu mon Danny, bien sûr – petit trot en duo de part et d’autre du fil blanc, lancer de carotte, salut, etc.

Mais aussi, pour la première fois depuis le 21 mars, ma danseuse étoile préférée, Carrie, qui m’avait beaucoup manqué.

Et canards, poules d’eau, foulques, cygnes, lapins,

arbres gothiques,

mais toujours pas de Dinah – je ne mentionne même pas la poulette de Danny, que je suis résignée à ne jamais revoir.

Mon autre (très) bonne nouvelle du jour : la parution de ma chanson de geste n’est pas annulée pour cause de coronavirus mais seulement reportée de quelques mois. JMJ, quel soulagement !

Par la fenêtre de mon bureau

des ciels paradoxaux

de soleil crépusculaire

et de lune dans le bleu

mais toujours, avec des oiseaux

Là, entre deux sessions de ma résidence à Rennes, je travaille simultanément sur deux commandes, l’une pour le Triangle et l’autre pour une maison d’édition avec laquelle je n’avais pas encore eu l’occasion de collaborer, mais je ne vous en dis pas plus pour le moment. La musique ? Des drones, des notes tenues, des drones, des sine waves, des drones, des boucles, des drones.

≠ faire

Dans mon acte 3, les rares jours où le stress me suffoque, il me suffit de passer le seuil de ma porte et de courir quelques kilomètres pour atteindre l’un des sommets du paradis noir que je me suis choisi. Là-haut, la force de la tempête est décuplée, il est d’abord difficile de respirer mais une fois que l’on y parvient on peut rire, danser, chanter, hurler, dévaler des pentes, les bras étendus, bondir sur les bosses et glisser dans les crevasses, on peut presque voler, le tout sans autre témoin que des amis oiseaux compatissants. Après, ça va mieux. Aujourd’hui, vue des terrils d’Harnes-Annay (jockomo feena nay) et d’Estevelles depuis celui de Noyelles-sous-Lens.

Là, on dirait que rien de ce que les humains ont inventé n’existe plus, on oublie qu’on est perché sur une montagne créée par les muscles de mineurs aujourd’hui disparus, on se rappelle seulement qu’on va mourir et que rien au monde n’est plus important que de regarder les saisons passer, les plantes pousser, les pierres s’éroder, les oiseaux se rassembler en nuées tournoyantes, et on rêve de revenir un jour sous forme d’un fantôme dont personne n’attendrait rien pour pouvoir contempler ces merveilles ordinaires sans être harcelé par des organismes barbares aux acronymes barbares ni par des congénères soucieux de ce que l’on produit. J’emmerde la productivité, je la lacère, je la broie, je la brûle, je la piétine, je la noie, je l’ensevelis. Le bonheur, c’est d’être là (≠ faire). C’est ça : être, sans rien à faire.

Du LSD

Je pars deux semaines en résidence et, à mon retour, qu’est-ce que je découvre ? Que si je ne suis pas là, tout le monde fait n’importe quoi, à la Gouniche* : mon pauvre Danny est démuni face aux ravages des stupéfiants sur ses poulettes (il n’est qu’à voir leurs pupilles pour deviner la nature de la came),

plus loin, d’autres poules (dont une petite nouvelle au look excentrique) ont succombé à des substances guère plus recommandables – de même, semble-t-il

que ces anges de jardin rue de la Liberté (liberté façon hippie, let the sunshine in, si vous voyez ce que je veux dire).

Quant à Carol Anne, elle danse comme une perdue avec le vent, qui rugit dans ses épines comme un océan. Moi, j’ai du travail, beaucoup, beaucoup de travail. Bien trop pour avoir le loisir de mettre bon ordre à tout ceci.

* En français dans le texte.

Garennes

Après un très agréable dimanche après-midi à la Garenne-Colombes, j’ai couru hier à l’assaut du terril n°80 dit des Garennes, à Éleu-dit-Leauwette : un terril sauvage, silencieux, bordé par la rivière de la Souchez,

un de ces terrils qui fument encore par endroits, par des espèces de minuscules branchies, et quand j’ai posé la main sur le sol, il était chaud.

J’avais arrêté la musique, pour n’écouter que le chant des oiseaux. Ma solitude aurait été parfaite, n’eussent été quelques coups de feu dans le lointain (mais c’est bientôt fini : dans un mois et un jour, les individus sains d’esprit – dont lapins, canards, etc. – pourront être en sécurité dans la nature).

Autochromes

Ce matin, mon territoire d’élection m’a fait le grand jeu pour m’accueillir au retour du Blosne. Danny a essayé d’articuler quelque chose et il se balançait d’avant en arrière comme s’il voulait sauter par-dessus le fil qui délimite son enclos et se blottir dans mes bras ; Carrie ne m’a pas attaquée à coups de bec ; les cygnes, canards, poules d’eau, foulques macroules et grèbes huppés ont multiplié les tentatives de jambes en l’air. J’ai rassuré tout le monde : certes, je suis tombée sous le charme du Blosne (et de Bréquigny, j’adore Bréquigny) mais c’est vous que j’ai choisis. Les graminées ont agité leurs cheveux dans la brume. Quoi de plus merveilleux qu’un amour honoré de retour ?

Un au revoir

Demain, je quitte le vaisseau fantôme pour entamer ma résidence au Triangle de Rennes. J’abandonne Dame Sam et tous nos amis. Ma Carrie chérie m’en veut tout particulièrement, au point de se montrer agressive ce matin. Je l’ai filmée quand elle a chargé, son adorable petit corps potelé ballotant de droite et de gauche tandis qu’elle courait vers moi, le cou tendu, le bec acéré, l’œil plein d’un légitime reproche. Je rentre très vite, lui ai-je promis, mais elle ne m’a pas crue et m’a mordu les baskets et les mollets. Quelques film stills de la vidéo :

Vous allez me manquer, mes amis à poils et à plumes (Polty vient avec moi – il ne paye pas le train) ; à bientôt.