Pas des touristes

Nous l’avions déjà fait il y a deux ans, comme je le racontais ici, et nous l’avons refait : nous avons écrit une pièce de théâtre en cinq jours. Cette fois, notre thème était particulièrement sexy : la mobilité. Ce qui ne nous a pas empêchés de rire aux éclats, ces neuf phénomènes et moi. Ils vont me manquer, comme après chacun de nos ateliers…

Thérèse, Paulette, Gigi, Christine, Jacques, Didier, Bernard, Barbara et Hélène, prêts pour la suite (dès lundi): l’atelier de théâtre.

Une rencontre scolaire

Avez-vous un travail à côté de l’écriture ? me demande-t-on souvent. La plupart du temps, je me contente de répondre que je n’en ai pas le temps, dans la mesure où j’écris toute la journée, chaque jour, week-end inclus le plus souvent, mais quand la question m’est posée par un-e élève, je développe un peu : J’accepte ce que l’on appelle des activités annexes, j’anime de temps en temps des ateliers d’écriture, je réponds à des commandes, je rencontre des classes comme la vôtre – je suis payée pour être ici. Aucun, assez curieusement, ne m’a jamais demandé si j’aimais faire ça, être là, avec eux. Ils ne se doutent pas que dans toutes les classes de toutes les régions de France où j’interviens, on me pose les mêmes questions avec la même fierté, d’ailleurs bien légitime, d’avoir bien préparé la rencontre. Ces rencontres sont celles de mes activités annexes qui m’angoissent le plus – au point que, chaque fois, je commence à souffrir d’insomnie et de nausées une semaine avant le départ. Petit tour des questions les plus fréquentes, illustré de photos souvenirs de rencontres, glanées sur les blogs de CDI et festivals.

– Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir écrivain ?

– Petite, déjà, je n’aimais pas le monde dans lequel nous vivons, alors je m’en suis fabriqué un autre, parallèle. Il n’est pas forcément plus lumineux ni plus juste que le nôtre, mais c’est moi qui décide de tout ce qui s’y passe, de ce qui peut y entrer ou pas. La fiction est un incroyable espace de liberté, le seul où l’on puisse exercer une maîtrise presque totale sur tous les éléments à disposition.

– Où trouvez-vous l’inspiration ?

– Je n’emploie pas le mot inspiration, il véhicule l’idée d’un souffle mystique qui soudain habiterait l’artiste et qui parfois l’abandonnerait. Ce que l’on appelle communément ainsi, me semble-t-il, c’est un désir qui s’exprime à travers l’inconscient. En ce qui me concerne, je puise la matière de mes textes dans l’observation. Si je suis un réceptacle, ce n’est pas celui d’illuminations en provenance de sphères éthérées mais de l’ordinaire. J’en recoupe d’infinitésimales bribes de manière à les mettre en relief et à en exprimer une saveur particulière. Je suis émerveillée par les petites choses que la plupart des gens oublient de voir tant elles leur semblent familières : pour anodines qu’elles puissent paraître, elles composent la texture même de la vie. Ou, plutôt qu’un réceptacle, je suis un filtre, car tout ce qui traverse mon expérience terrestre est susceptible d’être recyclé dans mes textes, plutôt que simplement reproduit. Je découpe le réel à ma convenance, selon les besoins de ma fiction. J’ai connu des gens qui retranchaient des visages sur les photos – cette violence faite au réel est une forme de fiction : l’on veut se souvenir d’un moment mais le rejouer sans celui ou celle dont aujourd’hui l’on voudrait nier l’existence tout entière. Mon approche du réel par le biais de l’écriture consiste en un mélange d’attention et d’intuition assorti à un certain sens du cadrage.

 

– D’où vous vient l’idée d’un roman ?

– Un roman ne provient jamais d’une seule idée mais d’un faisceau d’obsessions, certaines fondamentales, tenaces, et d’autres plus récentes, peut-être éphémères – des lubies, les emportements d’un moment. Un roman est un accident qui se produit à la confluence de lignes ténues et d’autres profondément marquées.

– Comment créez-vous vos personnages ?

– Au CP, j’avais un ami imaginaire. Mes parents ont mis des mois à s’en rendre compte. Moi, je ne m’en souviens pas, ils me l’ont raconté. Je ne sais donc pas comment je l’ai construit, à l’époque, mais je suis sûre qu’il était là pour emplir une fonction précise. Les personnages ont une fonction avant de développer ce que l’on pourrait appeler une personnalité. Je vous ai dit qu’un roman naissait à la convergence de diverses lignes thématiques, de divers motifs. Au départ, les personnages sont des concepts qui doivent servir ce projet. Mais bien sûr, ces bonhommes-bâtons doivent s’étoffer, s’incarner. Il doivent être crédibles, ce qui signifie qu’ils finissent toujours par se dérober à notre volonté. Parfois, on aimerait faire d’eux les dépositaires de nos causes, de nos colères, de nos peines, on aimerait tout miser sur eux, faire d’eux nos porte-parole, dans l’urgence de ce que nous, les metteurs en scène de leur expérience, avons envie de brandir. Mais ce n’est plus possible, parce que les personnages ont déjà acquis une cohérence et que nos nouvelles velléités ne sont pas compatibles avec ce que nous avons fait d’eux. Ils sont devenus indépendants de nous. Non pas autonomes, ce n’est pas un processus magique, mais affranchis de nos caprices.

– Est-ce que certains de vos livres sont traduits dans d’autres langues ?

– À ce jour, un seul, en italien. J’ai parfois rêvé d’écrire en anglais, mais j’en serais incapable. Il faut une familiarité incroyable avec une langue pour y créer la sienne propre. Chaque jour, je consulte mon dictionnaire en ligne des dizaines de fois pour vérifier le sens exact de mots pourtant usuels. Je peux les employer de manière approximative à l’oral, ça ne me dérange pas, mais dans mes textes je veux être sûre de mon choix. Pas uniquement pour transcrire ma pensée avec précision, j’aime aussi m’aventurer dans des champs lexicaux qui n’appartiennent pas traditionnellement à la littérature, ou extraire certains mots des expressions toutes faites où le langage ordinaire tend à les figer. Aujourd’hui, je peux dire que je ne suis pas très à l’aise avec la langue française. Rien ne me vient mécaniquement, je m’emmêle les prépositions, comme en anglais – ou peut-être un peu moins, disons que c’est comme si j’avais appris le français en LV1 et l’anglais en LV2, mais que je n’avais pas de langue maternelle. Plus j’écris, pire c’est, rien ne me semble plus naturel, rien ne s’enchaîne avec fluidité, chaque tournure de phrase et chaque mot semblent étranges et je me demande ce que je suis censée en faire. À force de triturer la langue et de questionner ses mécanismes, j’oublie parfois ces expressions toutes faites, je les écorche.

– Est-ce que vous relisez parfois vos livres ?

– Quand l’un de mes livres paraît, je l’ai déjà lu cinquante, cent fois, si l’on additionne tous les stades de l’écriture et des corrections. C’est bien assez. S’il m’arrive de devoir y chercher des extraits pour préparer une lecture publique, je suis bien obligée de le feuilleter et de m’attarder sur certains de ses passages, mais je sors souvent de l’exercice avec une impression désagréable. Même d’un roman paru récemment, deux ou trois ans plus tôt, je me dis que je ne l’écrirais plus de la même manière aujourd’hui.

– Est-ce qu’il vous est arrivé d’abandonner un texte en cours ?

– Plus d’une fois, d’ailleurs souvent à un stade très avancé de l’écriture puisque je ne renonce pas facilement. Mais je range ces textes inachevés dans un dossier où je peux retrouver très facilement tel ou tel élément que je souhaiterais insérer ; c’est ce qui m’aide à laisser de côté sans trop de regrets des phrases, des paragraphes, parfois des pages entières que j’ai écrites avec l’impression de toucher à une forme de grâce. J’envisage toujours que ces unités plus ou moins grandes pourront me servir un jour et qu’elles trouveront dans leur nouvel environnement un espace qui leur conviendra mieux.

– Est-ce qu’il vous arrive d’avoir envie de faire autre chose ?

– Je change suffisamment d’univers d’un livre à l’autre pour ne pas avoir l’impression de faire toujours la même chose. Par ailleurs, je souhaite sortir le plus possible de la solitude et de la position assise supposés propres à mon activité. J’associe de plus en plus le mouvement à l’écriture, et je rêve de collaborations telles qu’on en trouve tant dans la musique.

– Dans un roman, qu’est-ce que vous préférez écrire ?

– J’aime toujours beaucoup la toute première page. Parfois, il s’avère qu’elle ne reste pas la première page, qu’elle disparaît ou qu’elle est déplacée plus loin, mais quand je l’écris, j’ai conscience de poser les bases de ce qui fera la texture et la saveur du texte, son acoustique, sa lumière, sa tonalité. Quand je l’ai terminée, relue plusieurs fois tout en la modifiant, la polissant, je devine si j’aurai envie d’y revenir ou pas, et je peux presque déjà sentir si je pourrai aller jusqu’au bout du roman. Le lendemain, quand je m’apprête à relire la page, j’ai dans le ventre quelque chose qui tient à la fois de la délectation et de la peur.

– Écrivez-vous sur papier ou sur ordinateur ?

– Je prends des notes dans un carnet, j’y écris des formes brèves, des poèmes ou des instantanés que peut-être j’incorporerai plus tard dans un texte long. Quand je travaille sur un chantier romanesque, l’ordinateur me permet à la fois une vue globale et un contrôle des différentes pièces qui s’y insèrent : je peux passer l’ensemble en revue et m’attarder sur un passage qui n’y est pas bien fondu ou qui me semble nécessiter des finitions. Le copier-coller sauve de l’indéchiffrable quand on modifie beaucoup. Un carnet ne peut contenir un texte modulable à l’infini.

– Quel message voulez-vous faire passer dans vos romans ?

– Je n’écris pas le genre de livres qui portent un message. Il n’y a pas de moralité à la fin. Ce n’est pas initiatique, ni didactique. Toutefois, je pense qu’en filigrane de toutes mes fictions, quels que soient leur univers et leur sujet, je laisse entrevoir d’autres manières d’être au monde que celles imposées par les schémas dominants. J’incite mes lecteurs à casser la petite case qui leur a été impartie dès avant la naissance, dessinée par les déterminismes de classe, de genre, de géographie, à inventer ce qu’ils désirent être sans laisser quiconque en décider à leur place. Je les invite à refuser le conditionnement. Il y a de la place dans les marges, et l’on y est plus à l’aise que dans les cadres préfabriqués, chargés comme des casiers de ruche. Au lycée, je souffrais de me sentir différente, décalée, je ne comprenais pas que cette différence pouvait devenir une force et que, du moins, elle présente une forme de beauté. Parfois, un livre m’aidait à me sentir un peu moins seule, ou une musique, un film ; j’ai appris à considérer les œuvres comme de potentielles amies. J’espère que des jeunes gens aussi inadaptés que je l’ai été se sentent moins seuls, un moment, en lisant les livres que je leur destine.

– Avez-vous des rituels d’écriture ?

– Je glane des images et des idées en courant. Souvent, je rentre de ma course à pied la tête pleine de brouillons. Ensuite, je m’installe à mon ordinateur, je choisis une musique instrumentale qui correspond à l’atmosphère du texte que je me propose d’écrire. La plupart du temps, mon chat dort sur mes genoux. Je me fais un thé de temps en temps et, pendant que l’eau chauffe et que le thé infuse, je fais le point sur ce que je viens d’écrire et sur ce que je vais aborder en regagnant mon bureau.

– Comment savez-vous qu’un roman est terminé ?

– C’est comme quand vous vous réveillez d’un rêve, ou d’un cauchemar. Il vous faut parfois quelques secondes pour distinguer le rêve de la réalité. Comme le rêve, la fiction s’interrompt parfois avant la résolution, alors c’est ce que l’on appelle une fin ouverte. Parfois, elle s’arrête au moment où elle forme un Ouroboros.

Et pour finir, un court métrage réalisé et interprété en 2014 par des jeunes gens de Dinan, d’après mon roman pour ados Holden, mon frère (L’école des loisirs) :

Court métrage réalisé par les élèves du collège Roger Vercel de Dinan au cours des ateliers initiation à la vidéo organisés par La Médiathèque de Dinan. Libre adaptation du roman jeunesse de Fanny Chiarello « Holden mon frère » Un projet à l’initiative de Laure Tourenne. Intervenants vidéo : Ronan Grassat & David Brunet. Elèves participants , classe de 4ème de Mme Pinto : Laurie Babouchkine, Côme Bellet, Mathieu Renaux, Chloé Lafont, Klervi Harang, Killian Larose, Lucas Laune, Quentin Prieur.

De la constance

Cette semaine, je compulse les albums de famille que mes parents ont accepté de me confier et je m’aperçois que je ne me suis pas réinventée depuis la plus tendre enfance (ça ne va pas me simplifier le monde d’après).

Ci-dessous, un extrait de ma Lettre à une jeune athlète dont je ne ferai jamais rien (je pense) :

« Certaines photos d’enfance semblent contenir en germe tout ce que nous allons devenir. Pour que tu comprennes précisément ce que j’entends par là, voici un exemple qui te fournira un indice de pertinence. Si je devais te donner un aperçu de la manière dont je ressens mon inscription dans le monde, je te montrerais cette photo dont chaque détail révèle quelque chose qui m’est essentiel.

Regarde, je suis dans le manège ; j’ai voulu monter dans le manège. Je suis seule. Mon menton tremble et mon regard supplie ou accuse (difficile à dire, et cette ambiguïté a son importance, comme chaque autre détail) cependant que ma main tient fermement le volant du véhicule, immatriculé 62, d’une couleur indéfinissable (ce genre de couleur au sujet de laquelle on se chamaille, les uns y voyant du bleu, d’autres du vert). Il porte l’inscription Excursions : pas Mickey Mouse, pas Sapeurs pompiers, non, Excursions, ce mot suranné qui étymologiquement signifie « course au dehors » – le programme d’une vie. Note bien que je suis assise du mauvais côté de la voiture, passagère tâchant de maîtriser sa trajectoire à l’extérieur de la courbe.

Tenir entre mes mains des photos qui me révèleraient de toi autant que cela est une perspective à la fois effrayante et exaltante. »

Aujourd’hui, j’ai commencé à scanner des photos tirées des albums de mes parents ; retrouver les décors et les protagonistes de cette enfance si joyeuse est une expérience étrange. Je n’ai oublié aucun carrelage, aucun objet, aucun meuble, aucune robe de mes grands-mères, aucune coupe de cheveux de ma mère, aucune moustache de mon père. J’ai aussi trouvé quelques clichés qui trahissent la constance de mon caractère.

On voit d’abord qu’à trois mois, déjà, je suis l’amie des animaux.

J’ai aussi un clown qui n’est pas sans évoquer celui d’un film qui deviendra l’un de mes films cultes, Poltergeist (1982).

Mais je ne risque pas d’être happée par la neige d’une télévision comme l’est Carol-Anne dans le film de Tobe Hooper car, déjà, je les préfère éteintes.

Mes problèmes de communication, on le constate ici, ne sont pas récents.

Je trouve ma vocation à l’âge de 2 ans. (« Tu en auras noirci, des carnets », remarquait ma grand-mère Denise, il y a une quinzaine d’années, avant d’ajouter, « Si tu as ton bonheur comme ça… »)

Je suis aussi une contemplative et une amoureuse de la nature. (J’adore cette photo, ses couleurs ; si je sortais un disque, elle en ferait sans doute la pochette ; ce serait un disque expérimental avec sans doute un peu de violoncelle.)

Je sais dès le plus jeune âge que je ne veux pas être mère. Je maltraite toutes les poupées que l’on persiste à m’offrir pour tenter de m’attendrir et celle qui se trouve dans ce landau a l’air de me désespérer, ou de me dégoûter.

Je suis de toute façon ce que l’on appelle gracieusement un garçon manqué – je préfère le terme tomboy, peut-être à cause de Princess Nokia et de Céline Sciamma.

(Ici avec mes cousins et grands complices d’enfance, Jérôme et Valérie.)

(Là avec mes copains de maternelle, Grégory et Samuel.)

On s’aperçoit rapidement que je ne suis pas toujours commode. (Qui se douterait que, 40 ans plus tard, mon amour m’appellerait Amy, contraction d’Aimable et de Fanny ?)

J’entretiens Mon Bolide avec amour.

Je me fais des cabanes avec trois fois rien : un tancarville, une natte en rabane, deux torchons, quelques pinces à linge. Ici, je suis entourée de mes merveilleuses grands-mères, Denise et Lucette.

J’adopte très jeune cette manière bien à moi de positionner les pieds, qui aujourd’hui encore fait rire mes amis, et je suis une mélomane précoce.

Ici, je parie que j’écoute Porque te vas de Jeanette, dont je suis fan (j’adore Cria Cuervos – Carlo Saura, 1976.)

En toutes choses, je suis sérieuse. Même sous les flashes, je ne me départis pas de la solennité requise par la communion privée (les Upper Rooms & Kitchens viendront plus tard). Je suis juste derrière la fille aux cheveux bouclés qui regarde l’objectif.

Ce qui ne signifie pas que je boude le feu des projecteurs et le devant de la scène, même si, sur cette photo, par un mouvement qu’il n’est pas compliqué de deviner, je suis au fond, en Joséphine – nous dansons ici sur Le bal masqué de la Compagnie Créole, n’est-ce pas l’archétype de la kermesse ?

Islands

Je mentirais si je prétendais avoir toujours tenu l’humanité en piètre estime. Il y a quelques personnes qui ne m’ont jamais déçue et, à mes yeux, ces perles rares rachètent le reste de l’espèce. Il y a aussi toutes les personnes dont j’aime la musique. Parfois, je m’aperçois que certaines d’entre elles se sont croisées, alors je regrette presque d’être aussi sauvage parce que si je ne l’étais pas, j’aurais peut-être réussi à me faire un nom et à les approcher pour être de l’histoire, moi aussi – ou peut-être pas, qui sait ?

(Haley Fohr – aka Circuit des Yeux, aka Jackie Lynn – et Jenny Hval, évidemment. Je ne sais pas de qui est cette photo.)

Ce qui m’émeut le plus, c’est d’apprendre que certaines artistes sonores dont j’aime les univers distincts ont collaboré. Par exemple, quand  j’ai découvert que Maria w Horn, Ellen Arkbro et Kali Malone avaient un groupe ensemble, Hästköttskandalen (ça veut dire « scandale de la viande de cheval » en suédois), ça m’a rendue quasiment hystérique et j’ai acheté leur disque et je l’adore, mais ensuite je me suis dit que moi, jamais je ne ferais partie de rien de tel (c’est mon côté Frankie Addams).

Parfois, je pense à mes tentatives de collectif, qui se sont soldées par le même bilan catastrophique et la même inflammation de ma misanthropie. Ce qui ne m’empêche pas de soupirer comme une héroïne racinienne à la simple idée du collectif Eget Værelse (ça veut dire Une chambre à soi en danois).

(Selvhenter, l’un des groupes émanant du collectif Eget Værelse, dans son local de répétition à Copenhague. De gauche à droite, Jaleh Negari, Sonja LaBianca, Maria Diekmann, l’incroyable Anja Jacobsen et Maria Bertel. Photo d’Emil Hartvi.)

Un extrait de ma Lettre à une jeune athlète (dont je ne ferai jamais rien, évidemment) :

« Pour illustrer ce que j’entends par désir, je vais te parler de celui que la photo ci-dessous a ravivé en moi récemment.

(Photo(s) de Shirley O’Loughlin & Masayuki Shioda.)

À la fin des années 1970, à Londres, Ana da Silva co-fondait le groupe The Raincoats, qui jouait un post-punk policé à l’instrumentation riche et aux arrangements sophistiqués ; à la même époque, au Japon, Phew faisait partie du groupe avant-punk Aunt Sally, dont les sonorités n’étaient pas sans évoquer la no wave new-yorkaise, également son exacte contemporaine. J’aime follement l’album Island qui les réunit cette année, de même que la photo de promo, la beauté rugueuse de ces femmes et le pansement sur la main d’Ana da Silva. L’envie que traduit leur disque est-elle née de leur racine commune, ce punk dont les préfixes post– et avant– pourraient passer aux yeux des néophytes pour antinomiques alors qu’ils se partagent le même strapontin sur le spectre musical ? Je l’ai envisagé, mais leurs racines punk, c’était il y a quarante ans. Aujourd’hui, Ana da Silva se fait plutôt rare et son travail solo reste très mélodique et propre, tandis que Phew est une artiste prolifique sur la scène expérimentale et multiplie les projets, collaborations et aventures sonores parfois très bruitistes, parfois minimalistes. Parce que leur association, en neuf titres où le drone grumeleux et le bruit l’emportent sur la tentation mélodique, présente à mes yeux un mystère, il suscite en moi, en écho, et bien que ma nature éminemment solitaire le condamne sans doute à rester inassouvi, le désir de collaborer un jour avec une autre artiste. »

Quand j’y réfléchis, je me dis que mon sentiment, quand j’observe ces alliances à mes yeux scintillantes, a plus à voir avec la nostalgie (dans le sens de « Regret mélancolique d’une chose, d’un état, d’une existence que l’on n’a pas eu(e) ou pas connu(e) », pour reprendre la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales) qu’avec un quelconque projet que j’aurais pu ourdir un jour. Bref, si j’avais été quelqu’un d’autre, j’aurais bien aimé rencontrer Jenny Hval, par exemple, et collaborer avec elle, ou bien avec Félicia Atkinson, ou Bérangère Maximin. Mais je suis moi et je suis heureuse quand un âne court auprès de moi ou qu’une oie me picore les pieds, c’est très bien aussi.

Blosne du soir

Comme je ne suis toujours pas prête à vous montrer mon Blosne (ni Bréguigny ni la Poterie), voici trois photos génériques prises ce soir en tournant sur moi-même et qui ressemblent à ce que je ressens. La bande son est signée Cucina Povera (Maria Rossi, artiste finlandaise établie en Écosse), l’un de mes derniers grands coups de foudre musicaux.

Ma résidence au Triangle (1)

Le neuvième jour de ma résidence au Triangle de Rennes s’achève sans que j’en aie posté une seule photo mais ce n’est pas parce que je n’ai rien à montrer ou que je passe un sale moment, c’est parce que le Blosne est un magnifique monstre dont on voudrait donner à voir chaque recoin sous tous les angles : 269 hectares d’ébahissement urbanistique et architectural (ça vaut aussi pour les quartiers limitrophes, la Poterie, Bréquigny, et pour la commune Saint-Jacques-de-la-Lande). J’adore. Pendant ces neuf jours, j’ai bien travaillé, inlassablement écumé le territoire en courant et en marchant avec mon appareil photo, et joui sans entrave du trésor qui se présentait à moi. Aujourd’hui, j’ai pu livrer à mon interlocutrice du Triangle un synopsis à peu près complet du texte que je vais écrire ici, tous les rouages s’étant agencés comme par magie dans la matinée, alors que je courais en quête de décors où situer mon action alors encore embryonnaire. J’ai trouvé les lieux et tout le reste dans la foulée – littéralement : courir est décidément un outil de travail à part entière. Je ne me sens pas encore capable de sélectionner quelques photos du quartier parmi les 250 que j’ai déjà prises alors je vais me contenter de vous présenter 1. la maison (le Triangle), 2. un ami (Ricky) et 3. une plaque dont la vue m’a fait vaciller quand je l’ai enfin trouvée, au cours d’une marche de 3h30, vendredi dernier ; cette photo-là illustrerait à la perfection le texte que je vais dès demain commencer à écrire.

(Le Triangle est un bâtiment trop grand et trop complexe pour que j’en propose plus qu’un détail aujourd’hui.)

(Dans les parcs du Blosne et de Saint-Jacques, on croise des écureuils férus de voltige – ici, mon pote Ricky dans le parc des Hautes-Ourmes.)

(Le Blosne était à l’origine un ruisseau, dont on trouve encore des segments visibles.)

Et un extrait de ma B.O. de cette première session – la musique sophistiquée de Julia Holter a souvent accompagné mes extases topographiques, à la nuit tombée ou dans le soleil suraigu du matin :

Frrll

Ce matin, j’ai chopé un gravillon dans la valvule mitrale, ça faisait une plaie comme une bouche de poisson rouge et toutes les musiques, joyeuses ou tristes, risquaient de l’infecter, sauf celle de Tirzah. Alors j’ai couru avec la courte intégrale de la jeune Londonienne en boucle dans mon casque et très vite mon cœur a été comme neuf, limite gominé, alors les gens dans la rue ont commencé à me dire bonjour et à me sourire avec les dents comme si j’étais une bonne surprise – parce que moi-même, je m’en suis rendu compte, je souriais : un véritable tourniquet d’arrosage. Et je ramassais tous ces sourires comme des points de vie dans un jeu vidéo des années 80 (les seuls que j’aie jamais connus), et chaque fois ça faisait frrll-frrll.

(Une copine cygne, Kira, s’exerce aux jambes en l’air pour partager ma joie. Ce n’est pas gagné.)

Une jeune fille en blouson rouge ne souriait pas du tout, elle faisait du longboard avec un air revêche et un gros chien blanc qui était son seul ami ; j’ai couru un peu à leur côté avant de virer vers la Grande Résidence. Ils ont bientôt disparu à ma vue et mon cerveau s’est mis à mouliner. Roman à suivre*.

(L’idée de roman m’est venue ici, à la lisière de la Grande Résidence – la ZUP de Lens, comme on dit.)

* Mais pas tout de suite : j’ai d’abord promis à Polty d’écrire sa biographie. Puisqu’il est question d’ielle, une commission d’incrédules s’est réunie chez moi hier soir pour examiner la preuve de son existence apportée dans le billet ci-dessous et, après avoir observé, détaillé, commenté un agrandissement de l’image, elle est parvenue (quoique de mauvaise grâce) à la conclusion suivante : il y a bien un visage derrière la fenêtre. Cependant, elle n’admet toujours pas l’existence de Polty, pour preuve que l’on peut se prétendre rationnel sans être cohérent.

Quelques nombres premiers – par coïncidence

Ce soir, je m’aperçois que mon répertoire in progress de créatrices sonores compte 1123 noms, d’Inga Margrete Aas (Norvège) à Yatta Zoker (USA, originaire de Sierra Leone) et qu’il me reste 47 biographies à constituer – avant d’étudier une énième fois la musique des 353 femmes (certaines dont par ailleurs j’adore le travail) que j’ai laissées de côté parce qu’elles ne me semblaient pas correspondre à un assez grand nombre de mes critères. YATTA ne serait pas la dernière de la liste si je n’avais pas estimé que la Polonaise Agata Zubel est un peu trop académique – mais qui sait si je ne changerai pas d’avis dans les semaines ou les mois qui viennent ?

(Yatta Zoker. Photo de Richard R. Ross.)

Certaines femmes ont réussi à conserver le mystère le plus total autour de leur véritable identité, parmi lesquelles l’excellente sanitary (t)issues et mon héroïne Me, Claudius, dont un morceau pourrait servir de bande originale au manuscrit que je viens de terminer. Ce morceau est une blague et n’est absolument pas représentatif de son travail mais le concept me fait mourir de rire : il s’appelle Benson & Hedges, comme les cigarettes – pour les non-anglicistes nuls en musique noire américaine, George Benson est un musicien et chanteur de jazz / funk, particulièrement connu pour un morceau écrit par Quincy Jones, Give Me the Night, et le mot hedges signifie haies.

 

Un jeudi

Cet après-midi, j’ai fini la première mouture de mon nouveau manuscrit. Je suis allée courir avant de me sentir vide et il s’est passé un certain nombre de choses : au deuxième kilomètre, j’avais tracé les (très) grandes lignes de mon futur roman (Sel + 2, donc) ; au neuvième, une vieille copine oie, Carrie, m’a sauvagement attaquée. Elle a couru vers moi, le cou tendu comme une lance (c’était assez craquant), et m’a martelé les baskets et les mollets à coups de bec ; parfois elle s’arrêtait mais, vexée de me voir me tortiller de rire, elle revenait à la charge. Je ne sais pas ce qu’elle me reproche ; je la vois plusieurs fois par semaine depuis des mois et nous avons toujours été en bons termes – je ne nie pas que nous ayons parfois eu des mots, mais jamais nous n’en étions venues au bec. Là, c’est elle au mois de juillet (oui, ça chauffait un peu, ce jour-là, mais rien de bien grave) :

Plus loin, Danny s’est avancé vers moi d’un pas enjoué. Je me suis excusée de ne pas avoir de carottes sur moi et soudain j’ai compris ce qu’il voulait me montrer : quatre pétillantes poulettes sont arrivées aujourd’hui dans son enclos ! Je lui ai promis qu’on fêterait ça très vite (il m’a chargée de la playlist, des légumes et des confettis).

Porosité

Ce matin, j’ai sillonné en courant le quartier Nord-Ouest de Lens, composé de « cités minières implantées en patchwork, sans lien entre elles ni avec le reste de la ville », pour citer tandem+ – architecture plus urbanisme. Hier, j’avais découvert la fosse 12-14 de nuit, et (mon imaginaire étant ce qu’il est) je m’étais sentie à Brooklyn dans les années 1970. Ce matin, en pleine lumière, l’effet était certes assez différent mais je continue de penser qu’il faut profiter de cette atmosphère apocalyptique avant d’imminents travaux ayant pour objectifs « recomposition du parcellaire en lanières et réinterprétation contemporaine de la trame pavillonnaire », ainsi bien sûr que la nécessaire rénovation d’un habitat qui, pour reprendre l’euphémisme des urbanistes, « manque de confort » – mais pas forcément d’amour, à en croire certaines maisons murées.

Certaines villes sont des palimpsestes, d’autres des patchworks, et ici l’on ressent de manière très nette les coutures entre des unités urbaines plus ou moins grandes, des superblocks que sont les divers types de corons et les cités-jardins (fosse 14) aux étonnants carrés de maisons ouvrières d’époques et de formats différents, des rosaces que présentent les cités de cheminots, enchâssées entre voies ferrées (naturellement) et voies rapides (leurs courbes s’y prêtent) aux lotissements plus ou moins cossus qui se sont construits par vagues, des années soixante à nos jours, jusqu’au point culminant de Lens, son impressionnante Grande Résidence (un peu moins de 50 hectares), dédale de tours, barres et pavillons posés sur le socle d’une dalle commerçante considérable et (fait plutôt rare) active. (Tout cela, j’en ai conscience, méritera(it) au minimum un National Geo…)

Autrement dit, ma nouvelle ville est une juxtaposition d’ensembles résidentiels, d’époques et de styles différents. J’adore. Parfois, on reste un peu interloqué (j’adore aussi) : pourquoi trouve-t-on ici une rue de grandes maisons en bois d’inspiration américaine ? par exemple. Alors on cherche des renseignements sur ladite rue, mais on ne trouve rien, et on se dit que c’est aussi bien comme ça : ce que la connaissance perd, l’imagination le gagne, et on sait de quel côté penche mon cœur.

L’un des objectifs du plan d’urbanisme en cours est de « coudre le quartier à la ville > le rendre poreux et qualifier son approche ». Je pensais à ça, ce matin en courant, avec la défiance que vous me connaissez face aux initiatives qui gomment les particularismes les plus charmants (à savoir atypiques, voire biscornus) des villes, et j’y pense de nouveau, ce soir, sous un angle tout à fait différent : je m’aperçois que c’est la méthode que j’emploie pour travailler mon manuscrit en cours. Je trouve des biais pour rendre possible une réelle porosité entre les différents éléments que je souhaite assembler. Je m’en suis rendu compte après avoir trouvé puis éprouvé un fil ad hoc pour lier/coudre diverses scènes de ma narration ayant pour cadre une enclave résidentielle. N’est-ce pas une formidable manière de clore un dimanche studieux dans la bonne ville de Lens ?