C.I.O.

Dans une autre vie, je veux faire ça. Quand je regarde ce genre de vidéo (comme quand j’assistais à des répétitions dans le loft de Meredith Monk – et même si, là, il ne s’agissait pas d’improvisation), je me dis que j’aurais dû consulter un.e conseiller.e d’orientation, au lycée. Si je faisais le métier de ces femmes, je ne serais pas misanthrope.

(De gauche à droite, Jean-Carla Rodea, Anaïs Maviel, Charmaine Lee, Amirtha Kidambi, Kristin Slipp et Émilie Lesbros.)

Je crois que je serais comme Anaïs Maviel et Charmaine Lee, parfois j’aurais envie de rire, quand soudain j’aurais conscience que c’est fantastique d’être là en train de faire ça, incroyable que ce soit mon mode de vie. Et un peu comme Amirtha Kidambi dans la mesure où ce serait moi qui dirais aux copines, « Et si on improvisait une pièce vocale de 34′ qui s’appellerait Not A Police State ? »

Des rêves

Cette nuit, j’ai rêvé que je répondais à quelqu’un, « ce serait comme cartographier un paysage nocturne » et je me suis demandé si je tenais là une piste de nouveau projet. Hier, j’ai retrouvé dans mon dossier CASSE (ce dossier où je vais récupérer des petites pièces selon les besoins de mon travail en cours) des poèmes que j’avais écrits en 2017 et 2018 et deux d’entre eux, qui racontaient des rêves, m’ont beaucoup amusée. Le premier (qui ne devait pas beaucoup m’amuser quand je l’ai fait) :

dans mon rêve tu découpais le sol de la ville
avec ses raccords de bitume et ses anfractuosités
en carrés dont la longueur des côtés devait être
un multiple de 13

ensuite un rat me poursuivait dans la rue
il portait un costume de la Saint-Patrick
et je me rappelle t’avoir dit qu’il était aussi gros
qu’un kangourou

puis un ami cher m’annonçait que pendant 13 mois
il ne verrait que trois personnes parmi lesquelles
l’une de celles qui se font un loisir de me haïr
et pas moi

(Sur Internet, les livres sans images n’existent pas aussi voici une photo de moi prise à l’époque où j’ai écrit ces poèmes – pourquoi pas ?)

un extrait du second :

cette nuit j’ai rêvé que je buvais un verre avec
Isabelle Bonat-Luciani et Nathalie Kuperman
nous avions tellement de choses à nous raconter
que nous nous envoyions des sms tout en
parlant – je ne me souviens pas de quoi

Le truc le plus drôle est que j’ai relu ces poèmes en cherchant quelque chose que je souhaitais envoyer à ladite IBL et que, peu après, elle m’envoyait un sms.

Mon manuscrit en cours / 17 héroïnes

J’y travaille depuis le 17 juillet. Il s’agit d’un texte que je proposerai peut-être sous pseudo – ou peut-être pas, peut-être avais-je juste besoin de penser que je le ferais pour libérer mon écriture sans me soucier de la suite. Quelques-unes de mes héroïnes musicales m’accompagnent dans l’écriture et dans la vie qui l’entoure (non pas cette fois des musiciennes expérimentales mais des musiciennes de l’autre champ qui m’aimante – celui-ci depuis l’adolescence – à savoir celui du jazz et de ses dérivés proches et moins proches), certaines y sont mentionnées. L’une d’elle y tient même un rôle capital ; c’est elle, ma super héroïne :

Ah oui, j’ai décidé de ne pas indiquer qui sont ces grandes dames. La première personne qui reconnaît chacune et trouve le moyen de me faire parvenir son bulletin réponse gagnera une compilation maison de leurs musiques. Et maintenant, si l’on considère que le génie existe, en voici assurément un :

Et d’autres amies encore :

Alors elle, elle est proprement hallucinante, elle fait tout, joue de tous les instruments, enregistre ses pistes sur un matos sans prétention (c’est le moins qu’on puisse dire) et le résultat, dépourvu d’artifice, frappe au ventre très fort.

Si j’ai décidé d’inclure dans ma sélection la demoiselle ci-dessous, c’est surtout pour son (sublime) dernier opus, paru le mois dernier, un EP avec lequel j’ai une histoire particulière parce qu’elle y retrouve l’une des batteuses les plus inouïes que je connaisse et qu’elle avait employée sur scène par le passé – je les ai vues en concert à Cambridge, il y a deux ans, la batteuse était sidérante et quand je lui ai demandé si elle avait d’autres formations, elle en a cité une dont j’avais justement un album (expérimental, en l’occurrence).

Elle, je l’ai connue par le biais d’un featuring sur le premier LP de la super-héroïne n°1 là-haut.

Elle, sa musique est un onguent comme peut l’être aussi celle de Tirzah (la Tirzah du LP plutôt que des EP), qui ne figure pas dans cette petite galerie (on la voit assez dans Le sel de tes yeux).

 

Pas des touristes

Nous l’avions déjà fait il y a deux ans, comme je le racontais ici, et nous l’avons refait : nous avons écrit une pièce de théâtre en cinq jours. Cette fois, notre thème était particulièrement sexy : la mobilité. Ce qui ne nous a pas empêchés de rire aux éclats, ces neuf phénomènes et moi. Ils vont me manquer, comme après chacun de nos ateliers…

Thérèse, Paulette, Gigi, Christine, Jacques, Didier, Bernard, Barbara et Hélène, prêts pour la suite (dès lundi): l’atelier de théâtre.

Une rencontre scolaire

Avez-vous un travail à côté de l’écriture ? me demande-t-on souvent. La plupart du temps, je me contente de répondre que je n’en ai pas le temps, dans la mesure où j’écris toute la journée, chaque jour, week-end inclus le plus souvent, mais quand la question m’est posée par un-e élève, je développe un peu : J’accepte ce que l’on appelle des activités annexes, j’anime de temps en temps des ateliers d’écriture, je réponds à des commandes, je rencontre des classes comme la vôtre – je suis payée pour être ici. Aucun, assez curieusement, ne m’a jamais demandé si j’aimais faire ça, être là, avec eux. Ils ne se doutent pas que dans toutes les classes de toutes les régions de France où j’interviens, on me pose les mêmes questions avec la même fierté, d’ailleurs bien légitime, d’avoir bien préparé la rencontre. Ces rencontres sont celles de mes activités annexes qui m’angoissent le plus – au point que, chaque fois, je commence à souffrir d’insomnie et de nausées une semaine avant le départ. Petit tour des questions les plus fréquentes, illustré de photos souvenirs de rencontres, glanées sur les blogs de CDI et festivals.

– Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir écrivain ?

– Petite, déjà, je n’aimais pas le monde dans lequel nous vivons, alors je m’en suis fabriqué un autre, parallèle. Il n’est pas forcément plus lumineux ni plus juste que le nôtre, mais c’est moi qui décide de tout ce qui s’y passe, de ce qui peut y entrer ou pas. La fiction est un incroyable espace de liberté, le seul où l’on puisse exercer une maîtrise presque totale sur tous les éléments à disposition.

– Où trouvez-vous l’inspiration ?

– Je n’emploie pas le mot inspiration, il véhicule l’idée d’un souffle mystique qui soudain habiterait l’artiste et qui parfois l’abandonnerait. Ce que l’on appelle communément ainsi, me semble-t-il, c’est un désir qui s’exprime à travers l’inconscient. En ce qui me concerne, je puise la matière de mes textes dans l’observation. Si je suis un réceptacle, ce n’est pas celui d’illuminations en provenance de sphères éthérées mais de l’ordinaire. J’en recoupe d’infinitésimales bribes de manière à les mettre en relief et à en exprimer une saveur particulière. Je suis émerveillée par les petites choses que la plupart des gens oublient de voir tant elles leur semblent familières : pour anodines qu’elles puissent paraître, elles composent la texture même de la vie. Ou, plutôt qu’un réceptacle, je suis un filtre, car tout ce qui traverse mon expérience terrestre est susceptible d’être recyclé dans mes textes, plutôt que simplement reproduit. Je découpe le réel à ma convenance, selon les besoins de ma fiction. J’ai connu des gens qui retranchaient des visages sur les photos – cette violence faite au réel est une forme de fiction : l’on veut se souvenir d’un moment mais le rejouer sans celui ou celle dont aujourd’hui l’on voudrait nier l’existence tout entière. Mon approche du réel par le biais de l’écriture consiste en un mélange d’attention et d’intuition assorti à un certain sens du cadrage.

 

– D’où vous vient l’idée d’un roman ?

– Un roman ne provient jamais d’une seule idée mais d’un faisceau d’obsessions, certaines fondamentales, tenaces, et d’autres plus récentes, peut-être éphémères – des lubies, les emportements d’un moment. Un roman est un accident qui se produit à la confluence de lignes ténues et d’autres profondément marquées.

– Comment créez-vous vos personnages ?

– Au CP, j’avais un ami imaginaire. Mes parents ont mis des mois à s’en rendre compte. Moi, je ne m’en souviens pas, ils me l’ont raconté. Je ne sais donc pas comment je l’ai construit, à l’époque, mais je suis sûre qu’il était là pour emplir une fonction précise. Les personnages ont une fonction avant de développer ce que l’on pourrait appeler une personnalité. Je vous ai dit qu’un roman naissait à la convergence de diverses lignes thématiques, de divers motifs. Au départ, les personnages sont des concepts qui doivent servir ce projet. Mais bien sûr, ces bonhommes-bâtons doivent s’étoffer, s’incarner. Il doivent être crédibles, ce qui signifie qu’ils finissent toujours par se dérober à notre volonté. Parfois, on aimerait faire d’eux les dépositaires de nos causes, de nos colères, de nos peines, on aimerait tout miser sur eux, faire d’eux nos porte-parole, dans l’urgence de ce que nous, les metteurs en scène de leur expérience, avons envie de brandir. Mais ce n’est plus possible, parce que les personnages ont déjà acquis une cohérence et que nos nouvelles velléités ne sont pas compatibles avec ce que nous avons fait d’eux. Ils sont devenus indépendants de nous. Non pas autonomes, ce n’est pas un processus magique, mais affranchis de nos caprices.

– Est-ce que certains de vos livres sont traduits dans d’autres langues ?

– À ce jour, un seul, en italien. J’ai parfois rêvé d’écrire en anglais, mais j’en serais incapable. Il faut une familiarité incroyable avec une langue pour y créer la sienne propre. Chaque jour, je consulte mon dictionnaire en ligne des dizaines de fois pour vérifier le sens exact de mots pourtant usuels. Je peux les employer de manière approximative à l’oral, ça ne me dérange pas, mais dans mes textes je veux être sûre de mon choix. Pas uniquement pour transcrire ma pensée avec précision, j’aime aussi m’aventurer dans des champs lexicaux qui n’appartiennent pas traditionnellement à la littérature, ou extraire certains mots des expressions toutes faites où le langage ordinaire tend à les figer. Aujourd’hui, je peux dire que je ne suis pas très à l’aise avec la langue française. Rien ne me vient mécaniquement, je m’emmêle les prépositions, comme en anglais – ou peut-être un peu moins, disons que c’est comme si j’avais appris le français en LV1 et l’anglais en LV2, mais que je n’avais pas de langue maternelle. Plus j’écris, pire c’est, rien ne me semble plus naturel, rien ne s’enchaîne avec fluidité, chaque tournure de phrase et chaque mot semblent étranges et je me demande ce que je suis censée en faire. À force de triturer la langue et de questionner ses mécanismes, j’oublie parfois ces expressions toutes faites, je les écorche.

– Est-ce que vous relisez parfois vos livres ?

– Quand l’un de mes livres paraît, je l’ai déjà lu cinquante, cent fois, si l’on additionne tous les stades de l’écriture et des corrections. C’est bien assez. S’il m’arrive de devoir y chercher des extraits pour préparer une lecture publique, je suis bien obligée de le feuilleter et de m’attarder sur certains de ses passages, mais je sors souvent de l’exercice avec une impression désagréable. Même d’un roman paru récemment, deux ou trois ans plus tôt, je me dis que je ne l’écrirais plus de la même manière aujourd’hui.

– Est-ce qu’il vous est arrivé d’abandonner un texte en cours ?

– Plus d’une fois, d’ailleurs souvent à un stade très avancé de l’écriture puisque je ne renonce pas facilement. Mais je range ces textes inachevés dans un dossier où je peux retrouver très facilement tel ou tel élément que je souhaiterais insérer ; c’est ce qui m’aide à laisser de côté sans trop de regrets des phrases, des paragraphes, parfois des pages entières que j’ai écrites avec l’impression de toucher à une forme de grâce. J’envisage toujours que ces unités plus ou moins grandes pourront me servir un jour et qu’elles trouveront dans leur nouvel environnement un espace qui leur conviendra mieux.

– Est-ce qu’il vous arrive d’avoir envie de faire autre chose ?

– Je change suffisamment d’univers d’un livre à l’autre pour ne pas avoir l’impression de faire toujours la même chose. Par ailleurs, je souhaite sortir le plus possible de la solitude et de la position assise supposés propres à mon activité. J’associe de plus en plus le mouvement à l’écriture, et je rêve de collaborations telles qu’on en trouve tant dans la musique.

– Dans un roman, qu’est-ce que vous préférez écrire ?

– J’aime toujours beaucoup la toute première page. Parfois, il s’avère qu’elle ne reste pas la première page, qu’elle disparaît ou qu’elle est déplacée plus loin, mais quand je l’écris, j’ai conscience de poser les bases de ce qui fera la texture et la saveur du texte, son acoustique, sa lumière, sa tonalité. Quand je l’ai terminée, relue plusieurs fois tout en la modifiant, la polissant, je devine si j’aurai envie d’y revenir ou pas, et je peux presque déjà sentir si je pourrai aller jusqu’au bout du roman. Le lendemain, quand je m’apprête à relire la page, j’ai dans le ventre quelque chose qui tient à la fois de la délectation et de la peur.

– Écrivez-vous sur papier ou sur ordinateur ?

– Je prends des notes dans un carnet, j’y écris des formes brèves, des poèmes ou des instantanés que peut-être j’incorporerai plus tard dans un texte long. Quand je travaille sur un chantier romanesque, l’ordinateur me permet à la fois une vue globale et un contrôle des différentes pièces qui s’y insèrent : je peux passer l’ensemble en revue et m’attarder sur un passage qui n’y est pas bien fondu ou qui me semble nécessiter des finitions. Le copier-coller sauve de l’indéchiffrable quand on modifie beaucoup. Un carnet ne peut contenir un texte modulable à l’infini.

– Quel message voulez-vous faire passer dans vos romans ?

– Je n’écris pas le genre de livres qui portent un message. Il n’y a pas de moralité à la fin. Ce n’est pas initiatique, ni didactique. Toutefois, je pense qu’en filigrane de toutes mes fictions, quels que soient leur univers et leur sujet, je laisse entrevoir d’autres manières d’être au monde que celles imposées par les schémas dominants. J’incite mes lecteurs à casser la petite case qui leur a été impartie dès avant la naissance, dessinée par les déterminismes de classe, de genre, de géographie, à inventer ce qu’ils désirent être sans laisser quiconque en décider à leur place. Je les invite à refuser le conditionnement. Il y a de la place dans les marges, et l’on y est plus à l’aise que dans les cadres préfabriqués, chargés comme des casiers de ruche. Au lycée, je souffrais de me sentir différente, décalée, je ne comprenais pas que cette différence pouvait devenir une force et que, du moins, elle présente une forme de beauté. Parfois, un livre m’aidait à me sentir un peu moins seule, ou une musique, un film ; j’ai appris à considérer les œuvres comme de potentielles amies. J’espère que des jeunes gens aussi inadaptés que je l’ai été se sentent moins seuls, un moment, en lisant les livres que je leur destine.

– Avez-vous des rituels d’écriture ?

– Je glane des images et des idées en courant. Souvent, je rentre de ma course à pied la tête pleine de brouillons. Ensuite, je m’installe à mon ordinateur, je choisis une musique instrumentale qui correspond à l’atmosphère du texte que je me propose d’écrire. La plupart du temps, mon chat dort sur mes genoux. Je me fais un thé de temps en temps et, pendant que l’eau chauffe et que le thé infuse, je fais le point sur ce que je viens d’écrire et sur ce que je vais aborder en regagnant mon bureau.

– Comment savez-vous qu’un roman est terminé ?

– C’est comme quand vous vous réveillez d’un rêve, ou d’un cauchemar. Il vous faut parfois quelques secondes pour distinguer le rêve de la réalité. Comme le rêve, la fiction s’interrompt parfois avant la résolution, alors c’est ce que l’on appelle une fin ouverte. Parfois, elle s’arrête au moment où elle forme un Ouroboros.

Et pour finir, un court métrage réalisé et interprété en 2014 par des jeunes gens de Dinan, d’après mon roman pour ados Holden, mon frère (L’école des loisirs) :

Court métrage réalisé par les élèves du collège Roger Vercel de Dinan au cours des ateliers initiation à la vidéo organisés par La Médiathèque de Dinan. Libre adaptation du roman jeunesse de Fanny Chiarello « Holden mon frère » Un projet à l’initiative de Laure Tourenne. Intervenants vidéo : Ronan Grassat & David Brunet. Elèves participants , classe de 4ème de Mme Pinto : Laurie Babouchkine, Côme Bellet, Mathieu Renaux, Chloé Lafont, Klervi Harang, Killian Larose, Lucas Laune, Quentin Prieur.

De la constance

Cette semaine, je compulse les albums de famille que mes parents ont accepté de me confier et je m’aperçois que je ne me suis pas réinventée depuis la plus tendre enfance (ça ne va pas me simplifier le monde d’après).

Ci-dessous, un extrait de ma Lettre à une jeune athlète dont je ne ferai jamais rien (je pense) :

« Certaines photos d’enfance semblent contenir en germe tout ce que nous allons devenir. Pour que tu comprennes précisément ce que j’entends par là, voici un exemple qui te fournira un indice de pertinence. Si je devais te donner un aperçu de la manière dont je ressens mon inscription dans le monde, je te montrerais cette photo dont chaque détail révèle quelque chose qui m’est essentiel.

Regarde, je suis dans le manège ; j’ai voulu monter dans le manège. Je suis seule. Mon menton tremble et mon regard supplie ou accuse (difficile à dire, et cette ambiguïté a son importance, comme chaque autre détail) cependant que ma main tient fermement le volant du véhicule, immatriculé 62, d’une couleur indéfinissable (ce genre de couleur au sujet de laquelle on se chamaille, les uns y voyant du bleu, d’autres du vert). Il porte l’inscription Excursions : pas Mickey Mouse, pas Sapeurs pompiers, non, Excursions, ce mot suranné qui étymologiquement signifie « course au dehors » – le programme d’une vie. Note bien que je suis assise du mauvais côté de la voiture, passagère tâchant de maîtriser sa trajectoire à l’extérieur de la courbe.

Tenir entre mes mains des photos qui me révèleraient de toi autant que cela est une perspective à la fois effrayante et exaltante. »

Aujourd’hui, j’ai commencé à scanner des photos tirées des albums de mes parents ; retrouver les décors et les protagonistes de cette enfance si joyeuse est une expérience étrange. Je n’ai oublié aucun carrelage, aucun objet, aucun meuble, aucune robe de mes grands-mères, aucune coupe de cheveux de ma mère, aucune moustache de mon père. J’ai aussi trouvé quelques clichés qui trahissent la constance de mon caractère.

On voit d’abord qu’à trois mois, déjà, je suis l’amie des animaux.

J’ai aussi un clown qui n’est pas sans évoquer celui d’un film qui deviendra l’un de mes films cultes, Poltergeist (1982).

Mais je ne risque pas d’être happée par la neige d’une télévision comme l’est Carol-Anne dans le film de Tobe Hooper car, déjà, je les préfère éteintes.

Mes problèmes de communication, on le constate ici, ne sont pas récents.

Je trouve ma vocation à l’âge de 2 ans. (« Tu en auras noirci, des carnets », remarquait ma grand-mère Denise, il y a une quinzaine d’années, avant d’ajouter, « Si tu as ton bonheur comme ça… »)

Je suis aussi une contemplative et une amoureuse de la nature. (J’adore cette photo, ses couleurs ; si je sortais un disque, elle en ferait sans doute la pochette ; ce serait un disque expérimental avec sans doute un peu de violoncelle.)

Je sais dès le plus jeune âge que je ne veux pas être mère. Je maltraite toutes les poupées que l’on persiste à m’offrir pour tenter de m’attendrir et celle qui se trouve dans ce landau a l’air de me désespérer, ou de me dégoûter.

Je suis de toute façon ce que l’on appelle gracieusement un garçon manqué – je préfère le terme tomboy, peut-être à cause de Princess Nokia et de Céline Sciamma.

(Ici avec mes cousins et grands complices d’enfance, Jérôme et Valérie.)

(Là avec mes copains de maternelle, Grégory et Samuel.)

On s’aperçoit rapidement que je ne suis pas toujours commode. (Qui se douterait que, 40 ans plus tard, on m’appellerait Amy, contraction d’Aimable et de Fanny ?)

J’entretiens Mon Bolide avec amour.

Je me fais des cabanes avec trois fois rien : un tancarville, une natte en rabane, deux torchons, quelques pinces à linge. Ici, je suis entourée de mes merveilleuses grands-mères, Denise et Lucette.

J’adopte très jeune cette manière bien à moi de positionner les pieds, qui aujourd’hui encore fait rire mes amis, et je suis une mélomane précoce.

Ici, je parie que j’écoute Porque te vas de Jeanette, dont je suis fan (j’adore Cria Cuervos – Carlo Saura, 1976.)

En toutes choses, je suis sérieuse. Même sous les flashes, je ne me départis pas de la solennité requise par la communion privée (les Upper Rooms & Kitchens viendront plus tard). Je suis juste derrière la fille aux cheveux bouclés qui regarde l’objectif.

Ce qui ne signifie pas que je boude le feu des projecteurs et le devant de la scène, même si, sur cette photo, par un mouvement qu’il n’est pas compliqué de deviner, je suis au fond, en Joséphine – nous dansons ici sur Le bal masqué de la Compagnie Créole, n’est-ce pas l’archétype de la kermesse ?

Islands

Je mentirais si je prétendais avoir toujours tenu l’humanité en piètre estime. Il y a quelques personnes qui ne m’ont jamais déçue et, à mes yeux, ces perles rares rachètent le reste de l’espèce. Il y a aussi toutes les personnes dont j’aime la musique. Parfois, je m’aperçois que certaines d’entre elles se sont croisées, alors je regrette presque d’être aussi sauvage parce que si je ne l’étais pas, j’aurais peut-être réussi à me faire un nom et à les approcher pour être de l’histoire, moi aussi – ou peut-être pas, qui sait ?

(Haley Fohr – aka Circuit des Yeux, aka Jackie Lynn – et Jenny Hval, évidemment. Je ne sais pas de qui est cette photo.)

Ce qui m’émeut le plus, c’est d’apprendre que certaines artistes sonores dont j’aime les univers distincts ont collaboré. Par exemple, quand  j’ai découvert que Maria w Horn, Ellen Arkbro et Kali Malone avaient un groupe ensemble, Hästköttskandalen (ça veut dire « scandale de la viande de cheval » en suédois), ça m’a rendue quasiment hystérique et j’ai acheté leur disque et je l’adore, mais ensuite je me suis dit que moi, jamais je ne ferais partie de rien de tel (c’est mon côté Frankie Addams).

Parfois, je pense à mes tentatives de collectif, qui se sont soldées par le même bilan catastrophique et la même inflammation de ma misanthropie. Ce qui ne m’empêche pas de soupirer comme une héroïne racinienne à la simple idée du collectif Eget Værelse (ça veut dire Une chambre à soi en danois).

(Selvhenter, l’un des groupes émanant du collectif Eget Værelse, dans son local de répétition à Copenhague. De gauche à droite, Jaleh Negari, Sonja LaBianca, Maria Diekmann, l’incroyable Anja Jacobsen et Maria Bertel. Photo d’Emil Hartvi.)

Un extrait de ma Lettre à une jeune athlète (dont je ne ferai jamais rien, évidemment) :

« Pour illustrer ce que j’entends par désir, je vais te parler de celui que la photo ci-dessous a ravivé en moi récemment.

(Photo(s) de Shirley O’Loughlin & Masayuki Shioda.)

À la fin des années 1970, à Londres, Ana da Silva co-fondait le groupe The Raincoats, qui jouait un post-punk policé à l’instrumentation riche et aux arrangements sophistiqués ; à la même époque, au Japon, Phew faisait partie du groupe avant-punk Aunt Sally, dont les sonorités n’étaient pas sans évoquer la no wave new-yorkaise, également son exacte contemporaine. J’aime follement l’album Island qui les réunit cette année, de même que la photo de promo, la beauté rugueuse de ces femmes et le pansement sur la main d’Ana da Silva. L’envie que traduit leur disque est-elle née de leur racine commune, ce punk dont les préfixes post– et avant– pourraient passer aux yeux des néophytes pour antinomiques alors qu’ils se partagent le même strapontin sur le spectre musical ? Je l’ai envisagé, mais leurs racines punk, c’était il y a quarante ans. Aujourd’hui, Ana da Silva se fait plutôt rare et son travail solo reste très mélodique et propre, tandis que Phew est une artiste prolifique sur la scène expérimentale et multiplie les projets, collaborations et aventures sonores parfois très bruitistes, parfois minimalistes. Parce que leur association, en neuf titres où le drone grumeleux et le bruit l’emportent sur la tentation mélodique, présente à mes yeux un mystère, il suscite en moi, en écho, et bien que ma nature éminemment solitaire le condamne sans doute à rester inassouvi, le désir de collaborer un jour avec une autre artiste. »

Quand j’y réfléchis, je me dis que mon sentiment, quand j’observe ces alliances à mes yeux scintillantes, a plus à voir avec la nostalgie (dans le sens de « Regret mélancolique d’une chose, d’un état, d’une existence que l’on n’a pas eu(e) ou pas connu(e) », pour reprendre la définition du Centre national de ressources textuelles et lexicales) qu’avec un quelconque projet que j’aurais pu ourdir un jour. Bref, si j’avais été quelqu’un d’autre, j’aurais bien aimé rencontrer Jenny Hval, par exemple, et collaborer avec elle, ou bien avec Félicia Atkinson, ou Bérangère Maximin. Mais je suis moi et je suis heureuse quand un âne court auprès de moi ou qu’une oie me picore les pieds, c’est très bien aussi.

Blosne du soir

Comme je ne suis toujours pas prête à vous montrer mon Blosne (ni Bréguigny ni la Poterie), voici trois photos génériques prises ce soir en tournant sur moi-même et qui ressemblent à ce que je ressens. La bande son est signée Cucina Povera (Maria Rossi, artiste finlandaise établie en Écosse), l’un de mes derniers grands coups de foudre musicaux.

Ma résidence au Triangle (1)

Le neuvième jour de ma résidence au Triangle de Rennes s’achève sans que j’en aie posté une seule photo mais ce n’est pas parce que je n’ai rien à montrer ou que je passe un sale moment, c’est parce que le Blosne est un magnifique monstre dont on voudrait donner à voir chaque recoin sous tous les angles : 269 hectares d’ébahissement urbanistique et architectural (ça vaut aussi pour les quartiers limitrophes, la Poterie, Bréquigny, et pour la commune Saint-Jacques-de-la-Lande). J’adore. Pendant ces neuf jours, j’ai bien travaillé, inlassablement écumé le territoire en courant et en marchant avec mon appareil photo, et joui sans entrave du trésor qui se présentait à moi. Aujourd’hui, j’ai pu livrer à mon interlocutrice du Triangle un synopsis à peu près complet du texte que je vais écrire ici, tous les rouages s’étant agencés comme par magie dans la matinée, alors que je courais en quête de décors où situer mon action alors encore embryonnaire. J’ai trouvé les lieux et tout le reste dans la foulée – littéralement : courir est décidément un outil de travail à part entière. Je ne me sens pas encore capable de sélectionner quelques photos du quartier parmi les 250 que j’ai déjà prises alors je vais me contenter de vous présenter 1. la maison (le Triangle), 2. un ami (Ricky) et 3. une plaque dont la vue m’a fait vaciller quand je l’ai enfin trouvée, au cours d’une marche de 3h30, vendredi dernier ; cette photo-là illustrerait à la perfection le texte que je vais dès demain commencer à écrire.

(Le Triangle est un bâtiment trop grand et trop complexe pour que j’en propose plus qu’un détail aujourd’hui.)

(Dans les parcs du Blosne et de Saint-Jacques, on croise des écureuils férus de voltige – ici, mon pote Ricky dans le parc des Hautes-Ourmes.)

(Le Blosne était à l’origine un ruisseau, dont on trouve encore des segments visibles.)

Et un extrait de ma B.O. de cette première session – la musique sophistiquée de Julia Holter a souvent accompagné mes extases topographiques, à la nuit tombée ou dans le soleil suraigu du matin :

Frrll

Ce matin, j’ai chopé un gravillon dans la valvule mitrale, ça faisait une plaie comme une bouche de poisson rouge et toutes les musiques, joyeuses ou tristes, risquaient de l’infecter, sauf celle de Tirzah. Alors j’ai couru avec la courte intégrale de la jeune Londonienne en boucle dans mon casque et très vite mon cœur a été comme neuf, limite gominé, alors les gens dans la rue ont commencé à me dire bonjour et à me sourire avec les dents comme si j’étais une bonne surprise – parce que moi-même, je m’en suis rendu compte, je souriais : un véritable tourniquet d’arrosage. Et je ramassais tous ces sourires comme des points de vie dans un jeu vidéo des années 80 (les seuls que j’aie jamais connus), et chaque fois ça faisait frrll-frrll.

(Une copine cygne, Kira, s’exerce aux jambes en l’air pour partager ma joie. Ce n’est pas gagné.)

Une jeune fille en blouson rouge ne souriait pas du tout, elle faisait du longboard avec un air revêche et un gros chien blanc qui était son seul ami ; j’ai couru un peu à leur côté avant de virer vers la Grande Résidence. Ils ont bientôt disparu à ma vue et mon cerveau s’est mis à mouliner. Roman à suivre*.

(L’idée de roman m’est venue ici, à la lisière de la Grande Résidence – la ZUP de Lens, comme on dit.)

* Mais pas tout de suite : j’ai d’abord promis à Polty d’écrire sa biographie. Puisqu’il est question d’ielle, une commission d’incrédules s’est réunie chez moi hier soir pour examiner la preuve de son existence apportée dans le billet ci-dessous et, après avoir observé, détaillé, commenté un agrandissement de l’image, elle est parvenue (quoique de mauvaise grâce) à la conclusion suivante : il y a bien un visage derrière la fenêtre. Cependant, elle n’admet toujours pas l’existence de Polty, pour preuve que l’on peut se prétendre rationnel sans être cohérent.