Gypaètes & Cie

Je ne sais pas si beaucoup d’internautes auront passé autant de temps que moi sur le site du Parc national des Pyrénées, ses administrateur.rice.s mis.e.s à part. Non que mon roman s’y déroule, les lieux – pour une fois – n’y étant ni nommés ni situés, mais un ours en est l’un des protagonistes et les Pyrénées sont le seul territoire français où l’on en trouve aujourd’hui, aussi j’ai adopté pour décor, faune et flore, par souci de vraisemblance et par commodité, ceux de cette chaîne montagneuse. Je vais souvent vérifier une info sur un animal, une fleur ou un milieu naturel pour éviter de faire fleurir en mai l’aster qui s’ouvre en août, ou de faire gambader un bouquetin à 700 mètres d’altitude. Et chaque fois que je vais sur le site du PNdesP, je souris et le nez me pique d’émotion quand je vois ce gros plan du gypaète barbu – je ferais moins ma mièvre si j’en croisais un vrai, avec son envergure de trois mètres et son bec de killer.

de la chance

Alors que je travaille sur mon manuscrit sauvage et apprends que ma Suite du sanglier pour chevrotements et chaussettes roses sera publiée au printemps prochain (plus d’infos à venir), je tombe sur des articles qui me font rire aux éclats :

« La probabilité de croiser un sanglier lors d’une balade en forêt est infime, voire inexistante. (…) Leçon 1 : si vous avez la chance d’observer un sanglier en forêt, savourez le moment car c’est extrêmement rare. » (Le Républicain Lorrain, 2017)

« S’il vous arrivait de rencontrer un sanglier lors d’une promenade en forêt et qu’il vous attaque, dites­-vous alors que la chance vous a quitté définitivement. » (Le Journal du Centre, 2018)

Or ma fracassante rencontre avec un sanglier dans la forêt de Bord, le 12 janvier dernier, a précédé d’une heure à peine la vision sublime et inoubliable d’une harde entière dévalant un vallon et a aussi ouvert de manière flamboyante l’une des plus belles années de ma vie. Donc je suppose que ces deux phrases sont également vraies, si l’on fait fi du définitivement – et à ceci près que la première ne concerne sans doute pas les hominidés teubés qui courent à l’aube dans la brume, comme c’était mon cas.

(le lieu de la rencontre musclée, pris en photo avec mon téléphone quelques secondes avant la rencontre musclée + quelques minutes après un pipi nature décomplexé en plein habitat des autres)

nous ?

Oh, tu dis nous. Non, je n’ai rien contre le nous – j’en ai quelques-uns, que je chéris. Mais quand tu me prends en complicité, quand tu m’inclus d’autorité dans ce nous qui porte tes engagements, par lequel tu me rallies à tes causes, de quel nous veux-tu parler, au juste ?

Est-ce nous les artistes lesbiennes antispécistes, véganes, viscéralement écolos du bassin minier des Hauts-de-France nées dans les années 1970 qui n’avons ni enfant ni véhicule motorisé, nous levons à l’aube, sommes allergiques aux rhétoriques, aux dogmatismes et aux réseaux sociaux, explorons inlassablement l’arrière-monde, prisons le mouvement et les musiques expérimentales et estimons que le suprématisme humain est la barbarie suprême ? Pourquoi pas, même si c’est vraiment très réducteur.

Non, ce n’est pas ce que tu entends par nous ? Mais alors…

Oh, ça. Mais tu sais, j’ai fui un monde où on me disait chaque matin Salut, j’exsude Michaux, Barthes et Bashung, ça va ? ce n’est pas pour faire allégeance à d’autres figures dites incontournables. Je n’ai pas davantage besoin de maîtresses que de maîtres à penser, d’héroïnes que de héros, d’inspiratrices que de prescripteurs. Merci mais je vais plutôt continuer de chercher les invendues de la culture, d’inventer ma propre langue et ma propre pensée – tant pis si personne ne m’entend. Je vais rester moi dans mes nous hétéroclites, protéiformes et insaisissables.

Marie-Jo et Monique

Depuis longtemps, chaque fois que je passais dans une certaine rue de Grenay, je contemplais deux jardins dont les décorations me semblaient relever de l’art brut. Dans le cadre de ma collaboration avec un compositeur lillois (+ un poète + un ensemble vocal, etc.), j’ai osé contacter les habitant.e.s des maisons concernées ; j’ai trouvé leur numéro dans les pages blanches et rendez-vous a été pris pour le lendemain (c’était avant-hier) chez Marie-Jo, avec sa voisine Monique, puisque ces deux artistes sont des femmes – dans la page que L’Inventaire général du patrimoine culturel consacre aux Jardins étonnants en Nord-Pas-de-Calais, on ne trouve strictement que des hommes.

J’ai donc eu l’occasion de discuter des techniques et inspirations de ces dames mais aussi de leur vie et de leur vision du bassin minier. Mini extrait :

J’ai été très bien accueillie, comme on peut le voir ci-dessous – Marie-Jo me montrait ses œuvres d’intérieur.

J’ai aussi rencontré en elles de sacrés personnages : écoutons Marie-Jo écourter une discussion téléphonique indésirable.

J’ai passé deux heures avec ces dames et je ne me suis vraiment pas ennuyée… J’ai aussi pris beaucoup de plaisir à tirer un long poème de cette conversation et maintenant j’ai un peu le trac : que vont-elles en penser ? La réponse la semaine prochaine, quand je leur en apporterai une impression, rendrai sa crème cicatrisante magique à Marie-Jo (qui a eu pitié de mon coude marqué par une chute fracassante tandis que je courais à Londres au bord d’un canal) et recevrai l’arbre à perles qu’elle a commencé pour moi.

/ 3 : Munificence & Pompe (6)

Faut-il préciser que les formats rectangulaires sont de Valentina et le carré de mon fait ? La dernière photo est ma préférée à ce jour de tous les M&P ; elle a été prise depuis l’étage du bus, par la vitre arrière. L’esthétique de cette photo correspond parfaitement à ce que nous avons envie de fabriquer ensemble avec de la musique, des mots et des images. Manifeste à venir d’ici la fin de l’année.

des vacances efficaces

Cette semaine, Valentina et moi avons profité de nos vacances pour préparer un événement dont je parlerai bientôt – nous sommes en train de finaliser le programme – et pour imaginer ensemble un objet hybride que nous espérons pouvoir présenter au public à cette occasion, si les délais de fabrication le permettent. Je trépigne de hâte – en attendant, j’ai encore pas mal de travail. J’ai aussi l’honneur d’avoir pris quelques photos d’elle pour la presse et j’en suis d’autant plus fière qu’elles lui plaisent et qu’elle s’y reconnaît. Les deux dernières ne serviront sans doute pas beaucoup mais sont parmi mes préférées.

La vacance poétique de la Perle #1

J’ai fini ce matin le texte que je suis venue écrire dans le Morvan, plus précisément à la Perle, dans des conditions d’hébergement amusantes à savoir dans un dortoir (ça faisait trente ans que je n’avais pas fait ça), dans une ferme en travaux qui n’a pas l’électricité à tous les étages (on accède au premier par une échelle), à la lisière d’une forêt pleine de sangliers. J’y suis jusqu’à lundi matin en compagnie des poète.sse.s Anna Serra, maîtresse des lieux, Marion Renauld et Cédric Lerible, qui sont des amours. Hier, avec Marion, Cédric et un ami voisin de la Perle (Evan, 10 ans bientôt 11), nous avons marché dans la forêt pendant plus de deux heures jusqu’à un ermitage très mystérieux et de ce que les gens d’ici appellent apparemment le carré des sangliers, nous sommes passés auprès de souilles mais je suis restée digne et je me suis même éloignée un bref moment de mes camarades pour faire un pipi nature. J’ai regretté de ne voir aucun sanglier parce qu’avec eux, je n’aurais pas eu peur et je serais désormais réconciliée avec l’idée d’aller en forêt. Une autre fois… Vous pouvez découvrir le texte et les photos Ici bientôt, fruits de ma résidence, sur une page de ce blog dans le menu ci-contre ou en cliquant ici. En attendant voici, 7 photos de la promenade en forêt. L’entrée,

plus loin les dernières traces de la civilisation

avant la sauvagerie

et un ermitage bien fondu dans la végétation

nous étions quelque part au-delà de ces champs et pâtures

puis nous sommes rentré.e.s à Montigny-Saint-Barthélémy vers 20h (heure du dîner pour les animaux sauvages) par le mignon petit pont au-dessus du Serein et de ses nénuphars.

la veille

de mon départ pour dix jours à La Perle, ferme de la poésie pulsée sise dans un village de 85 habitants (sangliers non inclus) du Morvan, et quelques heures avant le début de la pluie, j’ai couru ici et là pour dire au revoir à mon territoire.

Il y a dans l’image ci-dessous de nombreux lapins. Ils retiennent leur souffle, les yeux arrondis, déguisés en vipérine.

En contemplant le paysage depuis ce belvédère d’Avion, j’ai eu un élan mélancolique à l’idée que 1. je ne suis pas allée à Pinchonvalles (dont on devine la colline à droite dans l’image suivante) depuis le 1er janvier (quand j’ai brûlé un soleil en carton imbibé de parfum Eternity un peu avant l’aube, tranquille au milieu des sangliers – leur présence y étant avérée), 2. je n’ai pas encore emprunté l’EV5 jusqu’à la forêt d’Olhain cet été. Les sangliers ne sont pas seuls en cause, je n’en ai surtout pas eu le temps. Dans 17 jours, j’irai saluer mes amis chevreuils d’ici et là. En attendant, j’ai beaucoup de choses à vivre, poésie de terrain, amour et qui sait quelles aventures encore.

Puis je prendrai de nouveau la route sur Mon Bolide aux pneus délicats, des rustines dans ma sacoche.

Au retour de ma course à pied, j’ai consulté mes sites favoris pour voir quelles étaient les nouveautés dans le joyeux petit monde de la musique expérimentale et, sur l’un de mes très préférés, je suis tombée sur mon amoureuse – ça arrive parfois. L’article est très élogieux : « It’s remarkable », lit-on dans le dernier paragraphe. Eh oui, les gars.

L.A.

En attendant l’heure (Valentina pensait que ça ne pouvait pas être aussi précis mais moi, je savais que ça le serait), nous avons détaillé le jury. Nous avons vu qu’il était essentiellement composé de directeurs d’institutions aussi énormes que le MoMA et nous avons compris. Puis l’heure est venue et nous avons constaté qu’il valait mieux avoir eu le prix Goncourt pour être sélectionné.e par la Villa Albertine (ce qui n’est pas sans rappeler l’adage selon lequel on ne prête qu’aux riches, à moins qu’il n’existe un gène du projet vendeur/institutionnel, dont je ne nierai pas qu’il ne m’est pas échu et je ne m’en plains pas) et, maintenant que j’ai vu quel.le.s étaient les cinq écrivain.e.s choisi.e.s (sur 80 artistes, toutes disciplines confondues), je ris d’avoir pu imaginer qu’une autrice lensoise qui n’a pas écrit de best seller aurait pu bénéficier du programme avec un projet portant sur des créatrices sonores pour la plupart underground, genre l’ombre parle à l’ombre, ce n’est pas vraiment l’esprit de la maison – plutôt scintillant. J’avais dit à ma chérie, Si je suis prise, j’appelle mes parents et mes amis pour boire du champagne ; si je ne suis pas prise, je vais assister au coucher du soleil depuis le sommet d’un terril.

Je suis allée sur le 11/19 pour voir le cher astre glisser derrière les terrils de Grenay. Les crépuscules d’ici valent bien ceux de L.A., voilà ce que je me suis dit quand je suis arrivée sur le terril tabulaire, mais il n’y avait rien d’amer dans cette pensée puisque de toute façon, Albertine or not, je serai en Californie en janvier prochain avec Valentina. Eh bien, m’a-t-elle dit quand nous avons vu la liste des heureux reçus, nous allons pouvoir nous organiser, maintenant. Parfois, je me demande comment quoi que ce soit pourrait m’ébranler tant qu’elle est auprès de moi et en quelques mots écarte tout ce qui pourrait me blesser, transforme mes échecs en lumière et leur dénie le statut d’échec.

Au sommet de 74A, le plus haut terril d’Europe, il y avait hier soir 9 personnes, 4 gamins discrets + 3 ados bruyants + 2 jeunes adultes qui fumaient un joint en silence sur une serviette de plage. Soit 1 individu/m². J’ai cessé d’imaginer comment je bondirais où et à quel moment si jamais un sanglier, etc. Ici, homo sapiens dominait, avec sa fumée âcre et sa musique commerciale nasillée par un téléphone. Je ne me suis donc pas attardée mais me suis contentée de prendre deux ou trois photos.

Il me suffisait de descendre un peu pour tout voir sans interférence humaine ni pensées suidées.

J’entendais seulement les cloches des chèvres qui vivent désormais sur le flanc du 74 voisin et que la faible luminosité (ainsi que mon incompétence technique) ne m’ont pas permis de photographier décemment. C’est flou, je sais.

Je me suis rappelé pourquoi je préfère le lever du soleil à son coucher, outre que l’énergie d’un début et celle d’une fin n’ont pas grand chose à voir. La fréquentation des lieux n’est assurément pas la même. Zéro pouce opposable à 5 ou même 6h, 18 à 22h.

Mais il est facile de se tenir à distance de 18 pouces opposables sur un site de 90 hectares alors je ne me plains pas, c’était un très chouette coucher de soleil.

Vroum

Après avoir choisi la personne qui sait comment faire aller le pays, nous devons aujourd’hui voter pour les gens à même d’assurer notre épanouissement au sein de la circonscription. Aucun.e de ces messieurs-dames hélas n’aborde sinon de très loin et très mollement les questions qui me semblent cruciales dans la vie de la circonscription n°3 du Pas-de-Calais + dans la Nation connue sous les couleurs bleu-blanc-rouge + au-delà de Vive la République Vive la France. Ces gens me rappellent un peu les enfants qui font des bruits entre les lèvres et tournent un volant invisible entre leurs mains pour faire semblant qu’ils conduisent une voiture. Vroum, disent les gens qui pensent savoir comment nous épanouir. Gens est un mot masculin et féminin à la fois ; on peut dire les gentilles gens qui veulent notre bonheur. Mais on ne peut pas dire les douces individues parce que individu est un substantif masculin, tout comme membre, qui par ailleurs ne figure pas dans mon top 100 personnel des plus beaux mots de la langue française, pourtant je lis de plus en plus souvent, y compris dans des textes littéraires, une individue, une membre ; les seuls mots que je pouvais encore qualifier sans ajouter « .e » vont devenir de nouveaux défis lancés à la pureté de mon féminisme, or je dois avouer que ça me fatigue un peu, alors je propose quelque chose : Eh, les copines, on ne leur laisserait pas deux ou trois mots ? (je veux dire, aux garçons). Caca, par exemple, ça vous ennuie si ça reste masculin ? Je sais que c’est la nature et que ce n’est pas sale, je dirais même que ça contribue pleinement au bonheur et au sentiment de liberté que l’on peut éprouver au sein de son corps, de sa circonscription, etc. mais il faut savoir partager. Aussi, ce matin, je vote pour que caca reste au masculin. Allez, vroum : A voté.