Quelques nombres premiers – par coïncidence

Ce soir, je m’aperçois que mon répertoire in progress de créatrices sonores compte 1123 noms, d’Inga Margrete Aas (Norvège) à Yatta Zoker (USA, originaire de Sierra Leone) et qu’il me reste 47 biographies à constituer – avant d’étudier une énième fois la musique des 353 femmes (certaines dont par ailleurs j’adore le travail) que j’ai laissées de côté parce qu’elles ne me semblaient pas correspondre à un assez grand nombre de mes critères. YATTA ne serait pas la dernière de la liste si je n’avais pas estimé que la Polonaise Agata Zubel est un peu trop académique – mais qui sait si je ne changerai pas d’avis dans les semaines ou les mois qui viennent ?

(Yatta Zoker. Photo de Richard R. Ross.)

Certaines femmes ont réussi à conserver le mystère le plus total autour de leur véritable identité, parmi lesquelles l’excellente sanitary (t)issues et mon héroïne Me, Claudius, dont un morceau pourrait servir de bande originale au manuscrit que je viens de terminer. Ce morceau est une blague et n’est absolument pas représentatif de son travail mais le concept me fait mourir de rire : il s’appelle Benson & Hedges, comme les cigarettes – pour les non-anglicistes nuls en musique noire américaine, George Benson est un musicien et chanteur de jazz / funk, particulièrement connu pour un morceau écrit par Quincy Jones, Give Me the Night, et le mot hedges signifie haies.

 

Un jeudi

Cet après-midi, j’ai fini la première mouture de mon nouveau manuscrit. Je suis allée courir avant de me sentir vide et il s’est passé un certain nombre de choses : au deuxième kilomètre, j’avais tracé les (très) grandes lignes de mon futur roman (Sel + 2, donc) ; au neuvième, une vieille copine oie, Carrie, m’a sauvagement attaquée. Elle a couru vers moi, le cou tendu comme une lance (c’était assez craquant), et m’a martelé les baskets et les mollets à coups de bec ; parfois elle s’arrêtait mais, vexée de me voir me tortiller de rire, elle revenait à la charge. Je ne sais pas ce qu’elle me reproche ; je la vois plusieurs fois par semaine depuis des mois et nous avons toujours été en bons termes – je ne nie pas que nous ayons parfois eu des mots, mais jamais nous n’en étions venues au bec. Là, c’est elle au mois de juillet (oui, ça chauffait un peu, ce jour-là, mais rien de bien grave) :

Plus loin, Danny s’est avancé vers moi d’un pas enjoué. Je me suis excusée de ne pas avoir de carottes sur moi et soudain j’ai compris ce qu’il voulait me montrer : quatre pétillantes poulettes sont arrivées aujourd’hui dans son enclos ! Je lui ai promis qu’on fêterait ça très vite (il m’a chargée de la playlist, des légumes et des confettis).

Porosité

Ce matin, j’ai sillonné en courant le quartier Nord-Ouest de Lens, composé de « cités minières implantées en patchwork, sans lien entre elles ni avec le reste de la ville », pour citer tandem+ – architecture plus urbanisme. Hier, j’avais découvert la fosse 12-14 de nuit, et (mon imaginaire étant ce qu’il est) je m’étais sentie à Brooklyn dans les années 1970. Ce matin, en pleine lumière, l’effet était certes assez différent mais je continue de penser qu’il faut profiter de cette atmosphère apocalyptique avant d’imminents travaux ayant pour objectifs « recomposition du parcellaire en lanières et réinterprétation contemporaine de la trame pavillonnaire », ainsi bien sûr que la nécessaire rénovation d’un habitat qui, pour reprendre l’euphémisme des urbanistes, « manque de confort » – mais pas forcément d’amour, à en croire certaines maisons murées.

Certaines villes sont des palimpsestes, d’autres des patchworks, et ici l’on ressent de manière très nette les coutures entre des unités urbaines plus ou moins grandes, des superblocks que sont les divers types de corons et les cités-jardins (fosse 14) aux étonnants carrés de maisons ouvrières d’époques et de formats différents, des rosaces que présentent les cités de cheminots, enchâssées entre voies ferrées (naturellement) et voies rapides (leurs courbes s’y prêtent) aux lotissements plus ou moins cossus qui se sont construits par vagues, des années soixante à nos jours, jusqu’au point culminant de Lens, son impressionnante Grande Résidence (un peu moins de 50 hectares), dédale de tours, barres et pavillons posés sur le socle d’une dalle commerçante considérable et (fait plutôt rare) active. (Tout cela, j’en ai conscience, méritera(it) au minimum un National Geo…)

Autrement dit, ma nouvelle ville est une juxtaposition d’ensembles résidentiels, d’époques et de styles différents. J’adore. Parfois, on reste un peu interloqué (j’adore aussi) : pourquoi trouve-t-on ici une rue de grandes maisons en bois d’inspiration américaine ? par exemple. Alors on cherche des renseignements sur ladite rue, mais on ne trouve rien, et on se dit que c’est aussi bien comme ça : ce que la connaissance perd, l’imagination le gagne, et on sait de quel côté penche mon cœur.

L’un des objectifs du plan d’urbanisme en cours est de « coudre le quartier à la ville > le rendre poreux et qualifier son approche ». Je pensais à ça, ce matin en courant, avec la défiance que vous me connaissez face aux initiatives qui gomment les particularismes les plus charmants (à savoir atypiques, voire biscornus) des villes, et j’y pense de nouveau, ce soir, sous un angle tout à fait différent : je m’aperçois que c’est la méthode que j’emploie pour travailler mon manuscrit en cours. Je trouve des biais pour rendre possible une réelle porosité entre les différents éléments que je souhaite assembler. Je m’en suis rendu compte après avoir trouvé puis éprouvé un fil ad hoc pour lier/coudre diverses scènes de ma narration ayant pour cadre une enclave résidentielle. N’est-ce pas une formidable manière de clore un dimanche studieux dans la bonne ville de Lens ?

Bullshit job 2

En période de déménagement, on est amené à côtoyer pas mal de touc-people (votre conseiller en jargon d’entreprise) puis on reçoit 17 mails et SMS demandant de les évaluer. Les touc-people sont des gens qui travaillent sur ordinateur, tablette ou téléphone, et dont le tic consiste à ponctuer leurs phrases de tac et de touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc) avec de temps en temps un hop qui indique une avancée particulièrement satisfaisante. C’est à en devenir épileptique, tac. J’y vois une manière de signifier qu’ils avancent, même si on a l’impression qu’il ne se passe rien. Ils expliquent invariablement que c’est un nouveau logiciel, et plus ce dernier mouline, plus ils ont de temps pour louer ses avantages par rapport à l’ancien logiciel, quand ils ne commentent pas l’évolution des services depuis l’époque du papier (le mot les fait généralement s’esclaffer, jusqu’au moment où l’on s’étonne qu’ils impriment l’intégralité du document généré par le logiciel).

Comme tout cela prend beaucoup de temps et que l’on est bras ballants de part et d’autre d’un écran qui les absorbe et dont on préfère ne pas les divertir pour ne pas ralentir encore la démarche en cours, ils tâchent de meubler le silence et de tromper notre ennui, or ils ne peuvent se permettre de parler sans discontinuer parce que la maîtrise du nouveau logiciel requiert malgré tout une certaine concentration. Aussi, pour indiquer qu’ils progressent dans le protocole, ils disent touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc), tac, et hop quand ils ont passé une étape importante vers la résolution.

Le soir, de retour chez eux, sans doute se préparent-ils un petit apéritif : touc touc touc ils versent les cacahuètes dans une coupelle, tac débouchent une bonne bouteille, et hop posent le tout sur un plateau. La belle vie.

Des chiffres

A – Performances de Polty :

Cette semaine, mon poltergeist ne déplace pas les objets mais les multiplie. Des articles de quincaillerie apparaissent chaque jour dans ma penderie, de préférence sous les chemises ; à ce jour, j’en ai trouvé six, que je conserve dans le tiroir de ma table de chevet. J’envisagerais bien l’ouverture d’un commerce mais

1. Je préfère réserver mon temps à l’écriture ;
2. Polty changera peut-être de mode opératoire la semaine prochaine et

(En revanche, il déplace la photo que j’ai choisie pour le représenter ; j’aurais préféré qu’elle ne coupe pas une phrase mais à ce bras de fer, il gagne assurément.)

je ne serais pas en mesure de payer des fournisseurs ;
3. Le commerce, à Lens, ce n’est pas facile, ces derniers temps, je suis d’ailleurs assez inquiète (pour Dinah, Danny, B-ob-by mais aussi) pour la

B – Santé du monde économique

de ma ville d’adoption. Cet après-midi, j’ai fait le tour du centre pour voir si le vendredi noir battait son plein : non. Quand je suis rentrée de cette virée purement sociologique, je me sentais presque coupable de ne pas avoir consommé. Je ne pense pas acheter un jour un costume, un CD de variété française ou un porte-jarretelle chez Un(e) ou Un(e)tel(le), mais j’aime bien l’idée qu’il reste des enseignes non franchisées en si grand nombre dans cette ville et je ne suis pas venue pour assister, désemparée, à leur chute.

(« Menteuse », dit Polty, « ce panneau se trouve à Sallaumines ». Hum. J’avoue, comme disent les jeunes.)

En vérité, il ne s’agit pas du monde économique, mais de personnes, d’institutions qui existaient déjà il y a trente ans, avant mon départ, et plus généralement des vestiges d’une civilisation antérieure (le 20ème siècle <3).

Il conviendrait maintenant que j’aborde le sujet délicat de

C – Ma propre rentabilité :

(Très drôle, Polty, merci.)

1. Aujourd’hui, j’ai atteint la page 227 de mon répertoire de créatrices sonores ; c’est un nombre premier, ça se fête. J’ai 1029 noms, un peu plus des 997 que je m’étais fixés, mais le tri va être compliqué, sachant que j’en ai déjà laissé 328 de côté, avec parfois beaucoup de peine. J’envisage de m’assouplir. Je l’envisage seulement – ça risque d’être sans fin : chaque semaine, une artiste répondant à tous mes critères de sélection se révèle, et ma liste ne fonctionne pas à l’ancienneté ;

(Ici, Johann Merrich, l’une des artistes dont j’ai travaillé la bio cette semaine – je ne les aborde pas dans l’ordre alphabétique, ça va bien, je ne suis pas payée. Par ailleurs, je ne sais pas de qui est la photo, vous m’en voyez désolée. « Lamentable », bâille Polty.)

2. J’ai eu envie d’écrire un requiem pour un pigeon mort qui était posé sur un muret dans une rue assez passante, perpendiculaire à la mienne ; j’y réfléchis (une chanson de geste en 2019, un requiem en 2020, ça me semble cohérent, merci de bien vouloir croire à mon potentiel commercial) ;
3. Cette semaine, j’ai supprimé 30 pages de mon roman sur les lotissements et en ai ajouté un peu moins. Mais j’ai trouvé le système (« Le bon gond », me souffle Polty), ça devrait bien se passer : j’ai démonté l’ensemble, il ne reste qu’à le remonter autrement (« Comme un placard en kit dont on aurait monté les portes à l’envers en essayant d’y insérer les tiroirs d’une commode avec des gonds inadéquats », s’amuse Polty), puis à finir. Tranquille – même si les sixièmes de Lumbres trouvent que j’écris trop lentement.

(Une photo prise cette semaine et qui s’insérera(it) parfaitement dans mon manuscrit.)

Pas sun

Le dernier mercredi de ma vie lilloise, mon empreinte écologique est fragmentée dans des cartons, j’ai dépassé la page 100 de mon manuscrit en cours d’écriture et la rue ci-dessous danse sur la musique aquatique de Robertina Šebjanič, devinez où – une seule proposition par pigeon, merci. Rien à gagner (tous les possibles lots sont dans des cartons). Un indice : ce n’est pas à Sun City, Arizona.

Le presse-ail

Le dernier mardi matin de ma vie lilloise, j’ai emmené Anna (Meredith) dans notre champ (avec son dernier album Fibs, qui est une suite de Varmints très réussie bien qu’elle réserve peu de surprises), en hommage à nos mémorables matins de l’hiver 2017 et du printemps 2018.

(Ici, en avril 2018, Anna, Karen (Gwyer) et moi jouons à Elizabeth (Bernholz) dans ledit champ pour amuser les lièvres.)

Par coïncidence, alors que paraissait Fibs, la semaine dernière, j’ai croisé la jeune femme dont le prénom commence par un S et que, à la même époque, j’appelais ici le sosie d’Anna. Les plus fidèles se souviendront que j’ai brièvement été sous son charme, non pas en raison de cette ressemblance plutôt flatteuse mais parce qu’elle m’a dit souhaiter que son urne funéraire serve de géocache dans un jeu de piste. On comprendra que ça m’ait fait fondre.

(Ici, en février 2017, je danse avec Dame Sam et Dancing Chicken au son de R-Type*, une tuerie d’Anna.)

(Et là, D.C. et moi dansons au bord du canal après que le sosie d’Anna m’a envoyé un sms – c’est l’époque où nous courons avec un appareil photo et son béni retardateur, ce qui précipitera son déclin.)

Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait fait de plus fou pour quelqu’un, le sosie d’Anna m’a dit avoir traversé nuitamment la France en voiture pour aller secourir un ami déprimé ; si elle m’avait renvoyé la question, j’aurais pu lui répondre que j’avais acheté un presse-ail. J’avais décidé de me mettre à la cuisine au cas où elle, le sosie d’Anna, viendrait un jour déjeuner chez moi – ce qui ne s’est jamais produit.

Ces vingt-sept années lilloises n’auront pas révélé mes talents culinaires. La dernière personne pour qui j’ai préparé des choses comestibles plus ou moins régulièrement (certes jamais rien de très élaboré mais c’était du bio et je veillais à ses protéines végétales, c’était déjà bien gentil), m’a appelée un jour et m’a dit, Je me suis cuisiné une courgette ce midi, ça fait du bien de manger un vrai truc.

L’anecdote a beaucoup de succès autour de moi, j’espère qu’elle vous amuse autant qu’elle a réjoui mes amis ; il faut bien que ma calamiteuse vie sentimentale serve à quelque chose et, puisque ce n’est pas à mon épanouissement, autant que ce soit à votre divertissement.

1409

Le mille quatre cent neuvième et dernier week-end de ma vie lilloise – mon acte II – touche à son fin. L’acte III débutera samedi prochain. Que souhaites-tu faire de ce dernier dimanche ? aurais-je pu me demander si j’avais eu besoin d’y réfléchir, mais mon instinct a guidé Mon Bolide sans tergiverser à travers mes quartiers préférés de Villeneuve-d’Ascq, en finissant par la Cousinerie et les Marchenelles, puis entre champs et bosquets dans un silence presque parfait, jusqu’à Hem, Roubaix, Croix, ensuite de quoi nous avons dévalé le Grand Boulevard qui a été l’une de mes premières amours topographiques dans la métropole lilloise – au début des années 2000 c’était une passion, d’ailleurs certains d’entre vous ont dû connaître la carte postale ci-dessous, que j’ai publiée en 2005 sur mon blog alors intitulé Rien n’arrête nos esprits (et dont est tiré mon recueil Je respire discrètement par le nez, où l’on trouvait également les aventures de Dancing Chicken et de Sean Mondino, mais surtout la série à succès Avec Marie-Eustache et nos amis) :

Aujourd’hui, ce serait plutôt

Mais mon dernier coup de cœur dans la métropole lilloise, c’est ce lotissement de la Cousinerie qu’enrobe la rue de la Cimaise et où l’on trouve, entre autres éblouissements, ces trésors de géométrie :

Ici, même les arbres sont au cordeau

sauf celui auquel je m’identifie

Il n’y a pas que des allées pavillonnaires mais aussi de petites résidences et, naturellement, les chemins de traverse qui font le sel des lotissements.

J’adore aussi la vue qu’offre ce Beaucoup Fun du quartier Flers Bourg.

Et le ciel était poignant, à la fois mélancolique et lumineux : parfait pour ce dernier dimanche de l’acte II. Qu’il en soit remercié.

Un peu de glitch pour Halloween

Je viens de découvrir que, dans un village de l’Aisne, un lotissement (de type Llewellyn Park plus que Levittown – toutes proportions gardées) détraque complètement les appareils en vue immersive du service de cartographie en ligne. Un véritable poltergeist. Je sais ce que vous allez me dire : vous allez me dire que, plus vraisemblablement, lesdits appareils avaient un problème quand le véhicule a traversé ce lotissement, c’est ça ? Ne soyez pas si prosaïques, je vous prie, ou alors soyez-le en silence et laissez-moi croire à des théories un peu plus paranormales. De toute façon, j’irai enquêter, un jour prochain (c’est pour mon roman). En attendant, quelques exemples de glitch immersif à Vendin-le-Vieil et à Noyelles-sous-Lens. Je n’ai touché à rien, je le jure, j’ai juste découpé des carrés dans mes captures d’écran. N’est-ce pas magnifique ? En musique expérimentale, le glitch est devenu un élément de composition à part entière, au même titre que le field recording ou le drone ; c’est plutôt intéressant. C’est à vrai dire l’une des choses les plus fascinantes en matière de technologie : les failles. Le chaos. L’invasion des arcs lumineux. Quelque chose d’un peu hanté, quand même, merde alors.