Sink

C’était il y a un an. C’était le 1er août mais un mercredi, un sourire est tombé dans mon cerveau, où il n’a cessé de s’épanouir comme une fleur de thé : il a soulevé des souvenirs, fait naître des projets, m’a accompagnée dans l’assainissement de ma vie. Quand je pense à cette année passée en sa discrète compagnie, j’entends Tea Break for Juliet, composé par Catherine Kontz pour la soprano Juliet Fraser et qui me semble aussi un hommage à Three Voices (for Joan La Barbara) de Morton Feldman (que Fraser a d’ailleurs interprété – Hat Hut Records, 2016). Et Sudan Archives (Brittney Parks), qui dans Sink chante I know you came to change my life. Sink mais doucement, comme une fleur de thé. Qui que soit son émettrice, c’était vraiment un sourire de compétition, merci.

Du coup voilà

du coup je quitte Lille donc voilà
du coup je quitte Lille voilà sa densité de population vouée à l’ascension frénétique voilà ses conséquentes circulation et pollution voilà ses cénacles suffisants et ses commères donc voilà
du coup j’ai hâte hâte hâte donc voilà
du coup je serai Lensoise parce que voilà j’aime beaucoup la ville qui a nom Annay mais elle est imprononçable d’ailleurs qui souhaiterait être d’Annay ? du coup voilà je ne vivrai pas à Annay qui fait ahaner voilà ni en Annay qui convoque Iko Iko jusqu’à l’usure voilà ni ne cèderai à l’usage grotesque (du coup bien plus horripilant que comme si que, malgré que et après que + subjonctif additionnés donc voilà) de la préposition sur suivie d’un nom de lieu et du coup ne vivrai pas surannée donc voilà
du coup Lens donc voilà
du coup merci au revoir et voilà

Encore une coïncidence

Vous vous rappelez forcément le rêve que j’ai fait la nuit du 12 au 13 septembre 2019. Non ? Vous devriez stimuler un peu votre mémoire, si vous me permettez. Pour la première nuit de mes 44 ans, mon inconscient m’a offert une aventure avec Jenny Hval, ça vous revient ? Dans mon rêve, je l’accompagnais au long d’un véritable parcours initiatique jusqu’à ce que nous parvenions au bord de l’eau dans une magnifique lumière automnale et que ça devienne une histoire d’amour. Je m’en souviens précisément parce que ce rêve a eu un impact sur ma lettre à une jeune athlète. Or l’on apprend aujourd’hui que le prochain album de Jenny Hval, The Practice of Love, paraîtra le 13 septembre 2020. Et que Félicia Atkinson est invitée sur cet album – je trépigne d’entendre cette collaboration (le nouvel album de la géniale Félicia, je le précise, vient tout juste de paraître – très exactement avant-hier, sous le titre The Flower and the Vessel). Cette année encore, Jenny me fait donc un cadeau d’anniversaire. Quand j’ai lu sur le site de Wire le titre « Jenny Hval shares lead single from new album », avant même d’en savoir plus, un cri m’a échappé, qui a dû laisser supposer à mes voisins que j’avais rompu mon vœu de célibat. The Practice of Love, quoi.

(Jenny Hval par Lasse Marhaug.)

(Félicia Atkinson mais on ne sait pas par qui – désolée.)

Je précise que mon répertoire de 997 femmes formidables avance bien. La sélection est faite, j’ai réussi à laisser de côté 300 noms pour m’en tenir à ma contrainte. Maintenant, je prépare un petit paragraphe sur chacune. Plus que 919… C’est très long parce que je m’en occupe seulement au cours de micro-pauses dans mes journées de travail.

Note au sujet de ma permanence

On apprend beaucoup de choses dans mon nouveau projet poétique, sur des tas de sujets : l’érythème fessier du nourrisson, les escargots, la musique cajun, Jean Guimier, le minigolf, les cavaliers ou encore les foulques macroules – vous connaissez Fulica atra, bien sûr ?

Attention, à ne pas confondre avec la gallinule poule d’eau !

Oui, enfin ce sont dans les deux cas des rallidae de l’ordre des gruiformes. Mais je n’en dis pas plus, pour ne pas gâcher l’effet du long poème épique auquel je consacre ma résidence cycliste. Patientez, vous saurez. Tenez bon.

Des créatrices sonores

Celles et ceux d’entre vous qui fréquentent ce blog depuis un moment savent qu’il existait ici, récemment encore, une rubrique dans laquelle je me concentrais sur les créatrices sonores ; chaque samedi, je diffusais sept de leurs musiques. Suite au démembrement de ce blog, la rubrique a disparu, mais ma quête de femmes formidables n’a fait que s’intensifier. J’en ai répertorié près de 1300 mais je n’ai pas encore tout à fait atteint le terme (forcément arbitraire) de mon exploration. Quand j’aurai fini de faire le tri, je divulguerai par un biais dont je n’ai pas encore décidé une liste de 1301 femmes formidables, son intérêt étant de contribuer dans une très modeste mesure à faire connaître cette production sonore protéiforme, passionnante.

(Instruments à base de feedback – ou Larsen – créés par la New-Yorkaise Lesley Flanigan.)

Qui sont ces femmes formidables ? Des femmes qui font de la musique et dont j’estime qu’elles mériteraient plus, voire beaucoup plus de reconnaissance qu’elles n’en ont. Certaines sont des icônes dans leur discipline, d’autres sont si obscures qu’il est difficile de trouver leur trace (même moindre que discographique), y compris sur Internet. Certaines sont des pionnières aujourd’hui reconnues comme telles par un public plus ou moins averti, d’autres sont très jeunes et commencent tout juste à chercher leur voix et leur mode opératoire dans un panorama très éclectique. Certaines, pour entrer dans ce panorama, ont quitté des domaines plus conventionnels et plus balisés, à plus fort potentiel commercial. La plupart sont encore en vie et en activité.

(L’Anglaise Andie Brown – aka These Feathers Have Plumes – fait chanter les verres ; photo de Dawid Laskowski.)

Ces femmes sont des compositrices, musiciennes, improvisatrices, performeuses, plasticiennes (ou artistes) sonores (certaines poussent la modestie jusqu’à se qualifier de techniciennes sonores, tandis qu’une tendance anglo-saxonne favorise le mot plus neutre de producer), qui œuvrent dans le champ très vaste des musiques expérimentales ou d’avant-garde : qui ont de la musique et du son des approches novatrices ou qui, du moins, questionnent les formes éprouvées à travers leur pratique.

(Ragnhild May par Peter Gannushkin.)

Certaines inventent des instruments, d’autres imaginent des techniques de jeu étendues, à savoir des manières inédites ou du moins inhabituelles d’utiliser des instruments existants, jouent d’instruments rares (thérémine, ondes Martenot, cristal Baschet, etc.) ou emploient des instruments traditionnels hors des contextes folkloriques auxquels ils sont généralement réservés ; certaines exploitent des supports techniques tels que le studio d’enregistrement, le poste de radio ou les platines de disque pour générer du son, s’en servant comme d’instruments, à vide ou presque ; certaines constituent leurs œuvres à partir de samples ; certaines basent leur travail sur la captation de tout ce qui dans la nature et dans les villes, dans le quotidien ou dans les grands événements, est susceptible de produire du son (on parle de field recordings, ou enregistrements de terrain) ; certaines sont des acousmaticiennes, qui dans leurs compositions mêlent à l’électronique des sons naturels dont il devient impossible, à l’écoute, de déterminer les limites et les origines ; certaines travaillent autour du drone (ou bourdon), par oscillations, juxtapositions et autres micro-événements sonores, d’autres à partir de notes tenues ; certaines se produisent dans des performances proches du happening, d’autres en improvisation, seules ou avec d’autres musicien-ne-s ou artistes d’autres disciplines ; certaines s’inscrivent dans des genres considérés comme inaudibles par le plus grand nombre et de ce fait étiquetés marginaux ou extrêmes, parmi lesquels la noise, la musique industrielle et leurs dérivés ou, à l’opposé, la musique dite ambient, tandis que d’autres s’illustrent dans des genres plus ordinaires où elles font figure de marginales dans la mesure où elles en subvertissent ou en hybrident les formats et les codes (je me contenterai de citer les exemples de l’avant-pop et du post-punk, les préfixes avant et post – qui pourraient passer pour antinomiques alors qu’ils se partagent le même strapontin sur le spectre musical – étant les plus fréquents).

(La Norvégienne Jenny Hval. Elle disait en octobre 2016, dans le magazine anglais Wire, « J’ai été précipitée dans le circuit des festivals pendant un été, disait-elle. Et puis je suis devenue trop bizarre et les gens ne s’intéressent plus à ce que je fais. Ça m’est égal. Mon travail se situe dans un vaste entre-deux. Il n’est pas assez pop pour être considéré comme de la musique pop et pas assez expérimental pour que je sois une tête d’affiche dans un festival de musiques improvisées. Quand vous avez un public plus large, vous pouvez vous permettre d’être plus bizarre. On suppose que c’est l’inverse – que plus votre public est restreint, plus vous pouvez être bizarre, parce que ce sera culte. Mais le culte est très protecteur de ses règles sectaires. » – ma traduction.)

J’ajoute à ces artistes un certain nombre de musiciennes plus spécifiquement attachées aux musiques électroniques, dans des registres menant de la danse au minimalisme le plus cérébral.

(L’Australienne Kusum Normoyle en action.)

Des hommes aussi font ce genre de choses, bien sûr, de nombreux hommes que citent volontiers les spécialistes ; mais des femmes, il n’est presque jamais question, c’est pourquoi j’ai décidé de leur consacrer toute mon attention.

(La Belgo-néerlandaise Cathy van Eck, également en action.)

Ma liste ne prend pas en compte les centaines de compositrices contemporaines issues de grandes écoles ou de conservatoires prestigieux, dont les partitions sont interprétées dans les circuits traditionnels de la musique dite classique et les institutions aux acronymes révérés internationalement, à l’exception de quelques-unes qui me semblent développer, parfois en marge de leur cursus officiel, des expériences moins orthodoxes. Par ailleurs, je ne prétends pas à l’exhaustivité, d’abord parce que je ne connais pas tout et ensuite parce que je n’aime pas tout ce que je connais ; bien sûr, je n’ai pas le même enthousiasme pour l’œuvre de toutes les femmes que je recense, loin s’en faut, mais si certaines ne me passionnent pas, je reconnais au minimum l’intérêt de leur démarche (non que je nie celui des artistes que j’ai délibérément écartées de ma liste mais je ne le perçois pas ou, pour dire les choses de manière moins présomptueuse, je ne serais pas en mesure de défendre cet intérêt face à une oreille extérieure, ce qui me semble un bon critère de sélection).

(L’Anglaise Poulomi Desai par Agata Urbaniak)