La Vacance poétique de la Perle # 1, juillet 2022

Dans le cadre de la Vacance poétique de la Perle, dont c’était la première édition, pendant une semaine j’ai exploré la ville de Semur-en-Auxois et ses environs avec mon appareil photo et mon carnet afin d’écrire le texte que voici. Poésie de terrain et d’immédiateté, il ne manque pas de défauts mais le temps était un paramètre particulièrement contraignant. J’étais censée me concentrer sur le parc Joly mais j’ai largement contourné la consigne, secondée dans cette fronde par mes amis les sangliers + mes amies les laies, que je remercie.

Ici bientôt

la sauvagerie

cet après-midi une tête de corbeau gît
sur un petit lit de plumes devant la
cabane dite estaminet du parc Joly

je crois y reconnaître l’œuvre d’un
renard je pense qu’il y a des animaux
sauvages dans le parc Joly quand nous
n’y sommes pas je crois qu’il a conservé
une partie de sa sauvagerie même après
qu’une association de bienfaiteurs en a
organisé les ronces – je les imagine
avancer centimètre après centimètre un
sécateur à la main pour se frayer un
chemin dans la dense végétation jusqu’à

la rivière, s’embourbant dans la vase des
mares agaçant les lézards et les libellules
qui pullulent ici et coupant déracinant
taillant cependant que de l’autre côté de
la petite porte au bas de la ruelle qui
a l’air d’une allée privée sans issue
la civilisation vit ce qu’elle envisage
être son agonie (car c’est alors le notoire
printemps 2020) ainsi tandis que la foule
en ville s’aère se fragmente se calfeutre
ici les adhérents s’associent et se créent
un espace naturel respirable apprivoisent
pas à pas l’enchevêtrement de végétation
qui occupe les différents paliers du parc
serti entre le sentier des Enlerys en amont
et l’Armançon en aval, à savoir un « clos
entouré de murs se composant de vignes,
jardins, bâtiments, colombier empigeonné »
selon la description que Joly de Saint-
Florent donna de son domaine paysager
au 19è siècle quand il en fit l’acquisition
et l’hectare et demi bientôt gonflerait jusqu’à
5 et des jardiniers l’entretiendraient jusque
dans les années 1940 ensuite de quoi le
parc entrerait dans la clandestinité sa porte
fermée de sorte que personne ne saurait plus
qu’il était là pourtant si visible depuis l’autre
côté du pont et aujourd’hui encore peu
de là y voient davantage qu’un informe
nuancier de verts parmi le granit à 2 micas
et le calcaire sinémurien à entroques à
savoir des fossiles de crinoïdes ces animaux
aquatiques qui ressemblent à des algues
(on devine donc que l’océan a grondé
ici au temps plus-que-jadis tandis qu’aujour
d’hui l’Armançon chuinte gentiment plus
discret que les carpes qui jouent dans ses
eaux éclaboussant tout alentour, joyeuses
jusqu’à ce qu’elles gisent en tas sur l’herbe
après avoir fait le loisir d’un homo sapiens
– mais ça, nous en reparlerons plus tard)

bonjour

je suis une autrice des Hauts-de-France
férue de périphéries venue découvrir un
parc sis au cœur d’une ville médiévale
du Morvan mais par chance je trouve le
trou, je trouve l’accès à ce qui contourne,
l’artère qui part de ce parc en plein cœur
pour se dérouler à travers le palimpseste
de ville et de campagne déchiqueté comme
un Villeglé au point que le dessus parfois
se prétend des prérogatives sur le dessous

mais reprenons au début

dans le train régional Dijon-Montbard
déjà je regarde filer à ma gauche un
sentier qui sans solution de continuité
longe le paysage de champs de pâtures
et de forêts immobiles mais bien que ce
nuancier vallonné de verts variés soit
mon type de panorama préféré je ne
puis m’empêcher de l’estimer en suidés :
je dirais des milliers – aussi je me rêve
pédalant là des heures des jours et en
même temps tâche de repérer depuis le
siège du TER des arbres auxquels mon
double fantasmatique pourrait grimper
à supposer que soudain il essuie une
charge de sanglier sur le sentier car,
miraculée que je suis en la matière,
il me faut vivre avec au ventre l’effroi
profond dont le traumatisme a entaché
mon amour de la nature et de sa faune
c’est un amour désormais contrarié

le soir de mon arrivée à Montigny Saint-
Barthélémy nous marchons Anna Serra
et moi sur les chemins qui m’obsèdent en
ceci qu’ils traversent l’habitat des ongulés,
nous éloignons de par les sentiers dont
jusqu’alors je ne faisais que guetter la
courbe à quelque deux cents mètres de la
Perle avec le secret espoir d’y voir surgir
un sanglier auquel cas j’avais déjà choisi
sur quoi monter pour pouvoir à loisir
le contempler sans m’exposer au strike,
j’espérais je craignais le surgissement
et surveillais compulsivement le virage ;
Anna dit que si l’on emprunte ces sentiers
l’on voit forcément l’un de mes animaux
de cœur, lapin lièvre renard chevreuil ou
sanglier (bien qu’elle-même n’ait jamais
croisé aucun de ces derniers, leur présence
est attestée par ses voisins) ; ce soir nous
ne croisons personne alors même que le
crépuscule soupire ses ultimes lueurs,
assurément c’est l’heure où la sauvagerie
broute ou chasse déplaçant en silence ses
gracieuses silhouettes dans l’épaisseur de
l’ombre s’y fondant s’en détachant pour
nul œil que celui de ses prédateurs mais
de splendides bovidés destinés à être
abattus découpés cuisinés se mettent à
courir dans leur enclos quêtant notre
attention je voudrais les serrer contre
moi les protéger de tout et je me demande
si les vaches ont peur des sangliers – si
les ânes qui vivent derrière la Perle et les
chevaux séquestrés avec amour à proximité
– si ces détenus, qu’ils soient condamnés
à mort ou à perpétuité, ont peur des
puissants sangliers ou s’ils jalousent leur
liberté fût-elle hélas celle d’être chassé.e
par des homo sapiens en camouflage et
gilet orange – lesquels tristes spécimens
de mon espèce j’interpelle mentalement,
leur disant Eh gars, vous voulez qu’on
vous voie ou qu’on ne vous voie pas ?

mais ce soir le bon mot ne me fait pas
sourire tant je sens que ce paradis de
nature n’est pas pour nous homo sapiens
– qui en sommes l’ombre et le poison

il y a des gens qui aiment les paysages
vallonnés d’autres qui aiment les horizons
et les vastes perspectives d’autres encore
qui aiment les deux mais en règle générale
il faut choisir moi je viens d’un plat pays
aux ciels panoramiques et je visite un
gâteau de pierre brillante et de verdure
avec des pépites des paillettes des pâtes
d’amande saupoudrés partout dessus :
il n’y a pas d’horizon dans Semur sinon
sur les belvédères mais un relief accentué
tortueux et des virages en tête d’épingle
et des jardins en espalier ou pente raide
et des ruelles si étroites qu’on s’y croirait
chez quelqu’un et des escaliers si longs
qu’on ne se rend pas compte que l’on entre
chez quelqu’un et des gouffres ici et là des
trous de verdure dont on ne saurait estimer
la profondeur ni la nature – jardin public
ou particulier, entretenu ou en friche ?
Ainsi à chaque pas si l’on tourne la tête
surgit une surprise ce qui fait de la ville
une espèce d’immense secrétaire à tiroirs
secrets, certains ouverts d’autres fermés,
comme celui dont Cédric Lerible aurait
aimé bénéficier pour sa vacance poétique
dans le pigeonnier du château d’Époisses

j’ai lu que Semur s’était trouvé un socle
cristallin de granit rose à deux micas
quand l’Armançon a creusé le calcaire
– mais quel calcaire ? celui qui présente
de subtiles teintes anthracites ou l’ocre
calcaire à entroques et aux reflets dorés ?
J’ai lu qu’à base de ces pierres variées
Semur s’était construit 800 mètres de
murailles et 18 tours et des courtines
entre les tours et des portes et des ponts-
levis et un château et un donjon sans
oublier les ponts sans levis tels le Pinard
le – des Minimes et le Joly – on est en
droit de se demander combien de villes
et villages ont nommé un pont d’après
un receveur des finances ce qu’était le
fameux Joly de Saint-Florent à l’époque
où pourtant l’on appelait la ville petite
Athènes de Bourgogne
eu égard à son élite
intellectuelle, élite qui ne comptait pas je
le crains Mademoiselle Gabrielle Suchon,
autrice en 1700 d’un livre intitulé Célibat
volontaire ou La vie sans engagement
,
plaidoyer pour une vie de femme sans
mariage ni voile religieux du couvent

j’ai lu des choses sur les incontournables
pour pouvoir les contourner une fois
sur place et me concentrer sur ce qui
m’intéresse et de fait sur le terrain je
consigne tout ce que j’observe dans
mon carnet quoique par tout j’entende ce
qui accroche mon œil à nul autre pareil
si bien que c’est un tout petit tout mais
il suffit à me déborder, d’ailleurs Marion
Renauld me dit, Tu sais ton écriture sera
toujours en retard sur ta vie
, elle a raison
il me faut un axe d’approche et je n’ai pas
à y réfléchir il s’impose il est là tatoué sur
mon bras et sa furtive possibilité surgit
partout où je m’aventure au fil des jours
depuis l’étiquette d’une bouteille vue à

l’office du tourisme jusqu’à une figurine
sur la façade d’un chasseur ou d’un autre

car les chasseurs hélas ce n’est pas ce qui
manque par ici : mon axe sera le suidé, en
tant que goûteur des espaces interstitiels,
en tant que témoin des interpénétrations
entre dedans et dehors de la ville qui sans
cesse s’étend, en tant que leur tampon rétif
je suis une autrice des Hauts-de-France
férue de périphéries venue découvrir un
parc sis au cœur d’une ville mais je trouve
les brèches et je contourne et je me défile
je marche au fil des vallonnements sous
le contondant soleil de juillet j’explore
les limites tous les points de jonction de
Semur avec la nature je passe les panneaux
de sortie de ville les panneaux d’entrée
de ville, je sors de Semur sur la D954 en
face du complexe sportif Charles Gally

puis je rentre dans Semur par Champlon,

je sors de Semur par la D980 face à un

hangar agricole et j’y rentre par la D103B

près de l’entrée du parc d’activité, je saute
hors de Semur sur la D970 entre l’IME et
un fournisseur d’équipement de chauffage
puis j’y bondis back, je quitte Semur par

la D103 N et y rentre vers ECT (collecte
d’ordures ménagères) à mi-chemin des
collines et des lotissements à venir,

je défais les coutures qui dessinent les
contours de la ville, ainsi mon itinéraire
si je le reportais sur un plan serait-il celui
d’un découd-vite qui voudrait la détacher
des cartes avant qu’elle ne se répande tous
azimuts ne se lotisse à l’infini mangeant les
pâtures et les champs à pleines dents de
pelleteuse jusqu’à épuisement de tout vert

des résidus bucoliques

à la Perle je vois des huppes des pics
épeiches des cigognes noires des milans
des hirondelles et leurs ami.e.s, toutes
et tous très contents dans la jouissance
de leurs facultés ; moi que la lourdeur
de mon enveloppe rive au sol je tâche
de les photographier dans l’exercice du
sublime qu’est leur quotidien or le jour
où je découvre le pont Joly tandis que
la chaleur résonne contre la pierre je
vois prostré sous un panneau un faucon
crécerelle femelle en bas âge les plumes
en bataille et le regard aigu et noir, ça

faisait bien trois semaines qu’un oiseau
ne m’avait dardé un reproche – à croire
que la responsabilité de tous animaux
abîmés m’incombe, au point qu’une jeune
fille elle aussi alertée par la détresse de
la blessée me souhaite bon courage quand
désemparée elle finit par passer son
chemin, comme si l’oiseau était un parent
à ma charge – j’en oublie le camion en
suspens sur le vide que j’ai vu sur une
photo de presse prise dans les années
soixante
, ne le revois pas basculer sur la
rambarde de pierre, à moitié sur le pont
à moitié au-dessus de la rivière, un camion
rouge sang qui sans doute convoyait des
bœufs condamnés à mort un camion
à la cabine blanche dont on pouvait voir
la portière béante côté conducteur mais
je ne me demande plus si le chauffeur a
sauté dans l’Armançon ni si je pourrais
retrouver certains des témoins qui sur
l’image sont attroupés autour de l’oscillant
incident afin de leur poser mes questions
concernant le pont Joly, toutes liées au
camion balancelle, car seul m’importe
aujourd’hui ce faucon empêché, jusqu’à
ce qu’il parvienne à sautiller puis voleter
par-dessus un portillon, je le laisse alors
se reposer en sécurité avec vue sur un
gouffre de fougères & des jardins partagés
son regard vif me dit Va, tu ne peux rien
faire pour moi ainsi je quitte le pont Joly
qui à mes yeux restera un pont catastrophe

passé le pont des Minimes plus discret je
monte et je descends je monte et je descends
les rues étroites qui jouent au jokari avec
des aiguilles de chaleur je marche de haut
en bas en haut en bas dans les ruelles puis
me rappelle que je ne suis pas dans le sud
et dis Oh ben ça car un moment je me suis
crue quelque part vers Saint-Guilhem-le-
Désert il serait temps de revenir au vert
humide et feuillu à l’humus aux fougères
aussi je décide de contourner la ville par le
chemin des Enlerys puis par le chemin des
Moulins au milieu des pâtures et des bois
mais avant de m’y enfoncer j’emprunte un
siphon de pavillons individuels certains

encore sous blister et d’autres restant à naître

rectangles blancs de béton à l’orée d’un
champ, des tuyaux d’un bleu éclatant
s’échappant des dalles et tendant vers le
ciel la promesse de câbles tandis que des
armoires électriques blanches déjà se
découpent verticalement sur la végétation
entaillée par les rectangles des fondations
car cet alignement continue de grignoter
du terrain vers les collines où des champs
et pâtures en pente forte aux tons tendres
sont enchâssés dans des bois aux teintes
plus profondes – à l’évidence un paradis
des sangliers pourtant c’est vers lui que je
me dirige sans cesser de penser à eux ;

la route est déserte de tout homo sapiens
et seuls les chants et battements des oiseaux
bruissent dans le silence aussi je décide de
faire un discours pour tenir les suidés à
distance – c’est en fait l’inverse d’un discours
une anti-harangue adressée à vous, sangliers,
laies, marcassins, dans laquelle je vous dis
tout depuis l’erreur de jugement de votre
congénère qui m’a chargée en janvier dans
une forêt de Normandie puis comment
depuis l’incident je ne me sens plus chez
moi chez vous, ce qui je vous l’accorde a
sa logique et pourquoi aujourd’hui marcher
entre deux bois denses sur un sentier isolé
tel que celui-ci ne m’emplit plus de plénitude
comme c’eût été le cas avant la rencontre
mais de terreur quasi ontologique ; vous
raconte aussi ma vacance à la Perle vous
parle des gens dans les enclos et des gens
que l’on chasse et au fil de mes palabres
je gagne la passerelle sur la rivière
après une pancarte Chasse gardée qui
m’emplit de rage et je découvre sur la
rive opposée un charnier de poissons

17 grosses carpes en tas comme des
vêtements sales, les yeux écarquillés la
bouche déchirée sous une nuée de mouches
et ma rage se mue en tristesse résignée car
ce n’est pas moi (je le sais) qui convertirai
mon espèce à des mœurs moins barbares

il y a dans le centre granit de Semur- en-
Auxois un axe toujours très engorgé de
voitures trop rapides qui tirent aux pavés
un fracas tel que l’on en vient à oublier
la simple possibilité du silence, il s’agit
du goulot d’étranglement entre l’hôtel de
la Côte d’Or et l’établissement de la Dame
aux chapeaux, café restaurant ambiance
cabaret qui fera aussi PMU fin juillet,
un goulot où se déversent la D954 ainsi
que la foule motorisée en provenance
du centre hospitalier, d’Intermarché, du
lycée dit polyvalent et du lotissement
Champlon ; au nord quoiqu’en contrebas
la cohue se poursuit sur le pont Joly, on
pourrait assurément appeler cet axe le
petit Paris de l’Auxois si l’on fermait les
yeux pour se concentrer sur le seul son
ainsi quand je reviens en quête du bébé
faucon crécerelle et m’accoude au parapet
je suis comme amputée d’un sens ce qui
n’empêche pas le petit cri aigu de ma
protégée de guider mon regard jusqu’à
elle, toujours posée au revers du rempart ;
nous nous regardons dans les yeux un
moment avant qu’elle ne s’envole avec
difficulté certes mais elle atteint à ma
surprise émerveillée le sommet d’un très
grand arbre ; malheureusement, si elle est
hors de portée là-haut de ses potentiels
prédateurs, elle y est seule et continue de
pousser son cri à intervalles de deux
secondes sans discontinuer un cri strident
que j’entends longtemps encore après
avoir grimpé l’escalier qui relie la rue
du Pont à la rue du Renaudot à l’écart
du vacarme automobile ; j’espère que les
parents de la petite l’entendront aussi
distinctement que moi et viendront
l’entourer de leurs ailes trente mètres au-
dessus de la pierre sur laquelle scintille
le disque argenté d’un enjoliveur auprès de
la pierre gravée du nom de l’Armançon

passé le pont je poursuis mon exploration
et plutôt que de descendre vers l’entrée
du parc Joly à droite je m’engage à gauche
dans un escalier qui ne paraît pas privatif
car après quelques marches de béton entre
deux maisons il se charge d’une végétation

qui déborde en travers du couloir étroit mais
gorgé de lumière – tiens me dis-je quelle
étrange chose qu’une ruelle au sol herbu et

plus loin quelle étrange chose qu’une ruelle
qui sinue entre deux murs de pierres plates
assez hauts pour qu’on ne puisse reluquer
les bicoques derrière ni leurs jardins ni
leurs granges ni autres dépendances dont
seules les toitures trouées s’offrent à l’œil
puis quelle chose étrange qu’une ruelle

dont le mur effrité dévoile une pâture à
gauche un bois à droite puis débouche
sur un paysage bocager : est-ce encore
une ruelle ? je la remonte pour en avoir
le cœur net et débouche in fine sur le
chemin des Enlerys celui-là même qui
va vers la colline via la rivière et le
charnier de carpes sur l’herbe brûlante ;
une nouvelle fois j’adresse un discours
aux suidés pour les alerter de ma présence
leur décris cette fois le sentier que je viens
de découvrir avec vue sur le parc Joly
depuis un muret dont la partie supérieure
a été cassée comme une gaufrette entre
deux doigts, de ces murs dont les pierres
disposées à la verticale sont enduites de
chaux ce qui produit des cloisons lisses
mais aussi fines que des gaufrettes, Et
c’est par là, dis-je aux sangliers, c’est par
cette ouverture dans le mur que vous
devez entrer après avoir fui les collines
infestées de chasseurs et traversé les
champs sacrifiés aux promoteurs, par
là que vous devez venir vous réfugier
dans les aménagements bucoliques du
parc Joly, j’en suis sûre
et ce disant je
vérifie sur le plan qu’il existe bien un
couloir vert par lequel une harde pourrait
aisément se faufiler incognito puisque
nuitamment depuis les bois de Villenotte
jusqu’au cœur de la ville médiévale et la
réponse est oui, il y a bien une faille dans
les murailles une brèche par où se
mêlent la sauvagerie et la civilisation

la ville vorace / piscines & trampolines

dans les champs qui ondulent entre la
limite de la ville et la colline qui me
fascine avec à ses flancs des bois que
pèlent pâtures et cultures un immense
panneau annonce un Ici bientôt inquiétant :
Réalisez votre projet point d’exclamation
dit-il en couleurs vives puis Construisez
votre maison PROCHAINEMENT CHAMP
PASSERAT 27 lots à bâtir viabilisés 511 m²
à 814 m²
mais alentour pas de sit-in pas
de manifestation pas de grève de la faim
pour empêcher ce sacrilège écologique
et paysager déjà bien engagé puisque
quand on remonte le sentier champêtre
adjacent dont le relief empêche d’estimer
la longueur et la destination, l’on arrive
dans un chantier habité où des pavillons
bunkers dotés de tout confort et tout fun
à savoir piscine et trampoline agonisent
stores baissés derrière des grillages dont
l’un écrasé par une force telle que je
l’envisage de nature suidée or ce sentier

qui fait un liseré à l’accomplissement de
la propriété privée (ses piscines hors sol
en plastique bleu et trampolines à voilette)
rejoint la D1B via la rue de Cari ; à l’ouest
de celle-ci le lotissement se paie un quart
d’hectare féministe avec ses rues Simone
Weil George Sand Olympe de Gouges
Louise Michel ; tout au nord en longeant
ce qui est encore des champs on peut
apercevoir à travers les brise-vue les
aménagements de jardin qui font de
la vie pavillonnaire le lieu de l’autarcique
fun Luna Park domestique pour une vie
de pure distanciation sociale et l’on peut
admirer en vue satellite les cercles et
rectangles des piscines en plastique bleu
faire confettis tant il est vrai que la fête
et finie celle qui voyait l’eau et autre
ressources affluer apparemment sans fin
sauf que si, c’est fini, sauf à sunny Suburbia
surtout en la villa qui dispose d’un vrai
bassin long de vingt mètres un bassin
quasi olympique dis donc, équipé d’un
couvercle qui se déroule comme ceux
des boîtes de sardines – je note ce détail
quand je longe le premier rang du Semur
nouveau sur une ligne de désir en surplomb
des champs et de là si l’on regarde d’un
côté l’on contemple le rêve américain
des années 50 et si la tête pivote vers l’autre
côté la paysannerie française et les animaux
sauvages nous saluent bien, de même que
ce – que ces – mais qu’est-ce donc que cet
amas gris ? on dirait bien que c’est un tas oui
un tas de parpaings prêt à viabiliser sévère

au fil de mes errances je passe ainsi sans
transition de la ville à la campagne et
parfois je ne sais plus vraiment où j’en
suis dans la balance rurbaine tant tout cela
s’emmêle brutalement je photographie
des surimpressions des juxtapositions
des superpositions de ville et de nature –
tas de parpaings se dressant (comme dit
précédemment) au premier plan de collines
boisées , rue en germe simple ruban de
graviers planté de compteurs individuels,
semé de plaques d’égout neuves comme
des pneus de vélo qui n’ont pas encore roulé
ou encore armoire électrique entre ses
arceaux de protection jaune vif et son
monsieur foudroyé dans un triangle assorti
jouxtant une borne d’incendie au rouge
éclatant et un panneau STOP en un bouquet
de couleurs primaires dont la marquèterie
des collines accentue encore l’artificialité

empruntant le bon côté des maisons
la rue de Cari je passe outre son panneau
Résidence L’Orle d’Or Propriété Privée
qui s’octroie le nom de la tour fendue
alors même que l’original fleuron historique
est sis à l’autre bout de la ville ; la rue se
jette dans la D1B au nord-est mais plutôt
que de me diriger vers les collines je
m’attarde dans ces rues résidentielles
et observe comment les habitants se
ménagent dans leur jardin des succédanés
d’authenticité rustique avec un courageux
illusionnisme à base d’artefacts qui ne sont
pas sans rappeler le décor marin au fond
des aquariums où sont détenus des poissons ;
l’on voit des plantes vertes en plastique
dans des vases en fonte sur des piliers de
portail et au sol des plantes vivantes dans
des pots en plastique et tous éléments de
décoration habituels mimant la vie d’antan
tels que sabots et demi-jarres de façade
pompes à bras non alimentées en eau
moulins miniatures puits ornementaux et
outils agricoles traditionnels, trônant parmi
les agréments de la modernité que sont
piscines trampolines et paniers de basket
jouets en plastique et barbecues high tech

le dimanche à Semur-en-Auxois on va
au marché ; ce matin sous les fanions
de la place Notre-Dame un septuor avec
sousaphone et banjo deux trompettes un
trombone une batterie un saxophone
entonne Soul Finger, ce qu’entendant je
me demande comment on peut oublier
pendant des décennies une chanson sur
laquelle on a jadis tant dansé seul.e et,
ainsi projetée une trentaine d’années en
arrière, je vais boire un café en terrasse
avec mes complices poètes et un muffin
vegan sans gluten chocolat-cerise qu’a
pâtissé Elsa sur mesure pour une infime
fraction de sa clientèle et ce bel effort me
permet de clamer – moi qui tiens le compte
des options vegan que proposent les villes
où j’ai faim – que proportionnellement
cette commune de 4 131 habitants est plus
accueillante que la capitale, pensée qui
active illico l’un de mes tocs et m’évoque
le comparateur de territoires de l’Insee
avant de quitter le bassin minier du Pas-
de-Calais où je suis domiciliée (d’abord en
TGV puis en RER puis derechef en TGV
puis en train régional puis en car jusqu’à
Précy-sous-Thil) j’ai comparé Lens avec
Semur-en-Auxois et Dijon en plaçant ma
sous-préfecture au milieu pour que ça
fasse échelle et voici ce que j’ai appris :

POPULATION :

Semur 4 131 Lens habitants 31 606 Dijon 156 854

SUPERFICIE :

Semur 19 km² Lens 11,7 Dijon 40

soit DENSITÉ :

Semur 216 habitants au km² Lens 2 700 Dijon 3 881

– ces chiffres seuls pourraient m’occuper
des heures mais si j’y ajoute des critères
bien à moi comparant les options vegan
le nombre de cinémas (Semur 1 Lens 0)
ou de gare (Lens 1 Semur 0) les lignes de
bus (Lens plan arachnéen Semur un car
120 toutes les 4 heures assuré par un couple
et parfois le papa de Madame) les cafés
les commerces en activité (deux critères
qui voient la ville médiévale écrabouiller
ma sous-préfecture post-minière et
d’architecture Art déco puisque rasée
intégralement pendant la guerre 14-18),
si j’ajoute disais-je mes propres critères
je vais m’abîmer dans des réflexions qui
m’éloigneront par trop de ce qu’en ce
vieux pays la plupart appellent poésie

force est cependant de constater que
le dimanche à Semur en juillet il y a
plus d’animation qu’à Lens surtout ce
jour où un rassemblement de motos
pétarade, dont on peut entendre à des
kilomètres les vroums mais aussi la voix
du Monsieur Loyal une voix de sinus
assez semblable à celle des forains qui
disent Allez allez on y va et quand il
se tait le rock’n’roll et le hard rock se
disputent l’atmosphère qu’ils saturent,
traversée de fulgurants vroums quand
un motard ne peut contenir un trop-plein
de pure joie vroum fait son moteur et
un pot d’échappement crachotant me
rappelle inopinément le mot tromblon
que j’avais laissé reposer auprès de Soul
Finger
dans le sous-sol de la mémoire
depuis une bonne fraction de siècle ;
je contourne les festivités pour éviter
la perte d’un tympan et d’éventuelles
odeurs de barbecue qui risqueraient
de heurter mes véganes narines par
ailleurs j’avais en vue / envie d’explorer
Champlon de voir comment s’agencent
ici lotissements ZI et ZUP entre autres
spécialités interstitielles et périphériques
j’avais en tête d’approcher le donjon
brutaliste des Céréales de Dijon et

toutes réalités sans granit sinémurien
que déjà en chemin j’avais aperçus
au sud-est de la ville et je ne suis pas
déçue d’autant que dans la boîte à
livres devant l’école Champlon je
trouve un hommage à mon territoire
sous forme d’un Guide du routard
Flandres, Artois, Picardie
mais aussi
quelques Colette avec et sans Willy
plus un essai intitulé Homo Ghetto,
Gays et lesbiennes dans les cités :
les clandestins de la République
soit
autant d’indices qu’une cousine ou un
cousin vit dans le coin je me souviens
alors de mon adolescence homosexuelle
dans un lotissement de bassin minier
quand je cachais sous mon matelas
des livres relevant de la littérature orientée
ainsi que l’on désignait Sappho ou Renée
Vivien (ces poésies surannées de quand
le queer et le non-binaire n’étaient pas
encore de bon ton) et j’imagine qu’un ou
une jeune LGBTQIA+ d’ici s’est pris cette
boîte à livres pour matelas sous lequel
dissimuler son anomalie sociale à moins
qu’à l’inverse il ou elle n’ait par ce don
le projet d’éduquer en quelque manière
la communauté pavillonnaire afin de
mieux vivre en son sein, qui sait ?

la mini ZUP présente des mini tours de 4
étages avec toitures à 2 versants comme

les maisons sur les dessins d’enfants, des
parasols colorés occupent ses balcons
quasi bord à bord mais peut-être peut-on

encore s’y asseoir sur les chaises en plastique
blanc si l’on possède l’art de la contorsion ;
quant au centre commercial Champlon
je le trouve très photogénique en ce chaud
dimanche : son immense parking désert

son marquage au sol récent ses racks
de caddies bleus sous le ciel bleu et l’éclat
de leurs étincelantes grilles chromées, tout
ça si beau que je mitraille et sautille de joie
oui je l’avoue dans le quartier Champlon
j’aurai pris des centaines de photos, bien
plus que dans le centre touristique en granit
et calcaire à deux micas sinémurien etc.
y compris si l’on compte les photos de
détails tels que tapis de bain séchant aux
fenêtres de vieille pierre, ou tuyaux gris
et compteurs fichés dans la vieille pierre
entre les fleurs roses et les fleurs mauves,
ou bâches bleues ceignant les cheminées de
vieille pierre, ou dessin de majeur dressé
sur la vieille pierre, ou encore ce Colt en
plastique abandonné aux pieds de la dame
en pierre blanche id est calcaire censée verser
l’eau dans le bassin de la fontaine en fait à
sec dans le parc de l’hôtel de ville où une
tonnelle attend déjà le week-end prochain
dédié au jazz car il semble que Semur aux
fanions éternels soit avide de festivités ;

Champlon c’est autre chose, lignes nettes
enchevêtrées et fermettes chic dans un
écrin serré mais assurément vert et cette
périphérie dont le plan révèle qu’elle
présente la forme d’un virus observé au
microscope avec ses impasses et raquettes

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Champlon-de-dos-S.jpg.
L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Champlon-chic-fermettes-en-ville-S.jpg.

(qu’elle préfère appeler places), ce long
lotissement m’a tout l’air d’un CRAPA
géant (aka Circuit Rustique d’Activités
Physiques Aménagé) depuis la voie rapide
jusqu’à la gendarmerie – des structures en
rondins ou acier pour les tractions, barres
fixes et parallèles, poutres, stations abdos
etc., il y a même au bord de la rivière en
contrebas du lotissement un parcours
santé pointillé d’infographie et sur les
dessins on montre comment mouvoir
bras et jambes pour un effort efficace ;
tout au bout du parcours, qui est aussi le
bout du bout de la ville, au point où elle
se détache de la route à 90 km/h juste
au sud du club de tir à l’arc, on trouve
une rue des Prés Bas car souvent les
lotissements c’est ainsi prennent le nom
de ce qu’ils remplacent on le constate
depuis le Sprawl des sixties aux USA
et ici parfois cela confine à l’absurde ainsi
quand deux panneaux du parc d’activités
échouent à s’accorder sur la dénomination
d’une rue l’un annonçant la rue Champ au
Menelot, l’autre la rue Chaume au Menelot
mais c’est égal nous répondrait-on à raison
la chaume étant certes issue des champs ;

m’amuse presque autant le panneau qui
annonce une pincée de pavillons sous
le nom Impasse des ruelles, soit un concept
éminemment 21ème siècle mais revenons
à l’orée du lotissement Champlon : en
contrebas de la rue des Prés Bas une villa
nommée La Clé des Champs est flanquée
d’un panneau indiquant le passage de trains
à vapeur et quelque pas plus loin encore


alors que je m’apprête joyeusement à
emprunter un très prometteur sentier
champêtre un tout petit panneau jaune
signale quant à lui la présence de sangliers
un panneau jamais vu à la vraie campagne ;


je claque des dents tandis que je m’attarde
le temps de photographier le carré jaune et
lui réponds Ok alors je vais plutôt aller
dans l’autre sens et me casse sans cesser
de me retourner pour voir si je suis suivie
voire chargée, si je dois sauter dans le fossé


derrière la Perle, la forêt – Evan 10 ans
bientôt 11 dit qu’il y a vu avec son papy une
immense harde de suidés de toutes tailles ;
je lui demande ce qu’il fait quand il en croise
un s’il est seul et l’enfant cligne des yeux
pas sûr de comprendre une question si bête
avant de répondre qu’il regarde ou prend
une photo avec son téléphone, pourquoi ?
aucun ne t’a jamais chargé ? précisons-
nous et il répond que si on n’approche
pas un sanglier comme un bourrin il
n’a pas peur et il ne se passe rien ce qui
amuse énormément mes camarades mais
je réplique quelque peu piquée que je
courais le jour où je me suis pris l’appel
de la forêt en pleine face façon pelle à
gravier, ce petit matin normand où un
ongulé a tenté d’abréger mon séjour
terrestre, trop enrhumé pour humer en
moi une alliée aromatisée au tofu fumé


je m’exerce je traverse le toupet boisé
de Villenotte en poursuivant ma longue
harangue ; dans les topographies les plus
propices à la vie sauvage j’ai le pouls fou
de me savoir un corps étranger mais je
continue et un soir je m’enfonce dans la
forêt creusée de souilles avec le garçon
de 10 ans bientôt 11 et mes ami.e.s poètes
pour tenir mon traumatisme à distance et,
je l’espère, renouer avec les ongulés, leur
montrer mon tatouage en leur hommage
sur le blanc de mon bras en échange d’un
droit de passage dans leur bel habitat