Allen

La première fois, je pédalais sur cette berge du canal alors que le jour commençait à décliner. J’ai dû faire demi-tour parce qu’une manoeuvre était en cours ; une grue chargeait une péniche et le quai était fermé à la circulation cycliste. J’ai alors décidé, pour ne pas simplement revenir en arrière, de faire un crochet par le bois qui m’effraie tant, au point que je ne m’y étais pas encore aventurée en deux ans de vie minière – oui, celui-là, dans le parallélogramme rouge.

Je me suis d’abord enfoncée dans la toundra, c’était assez beau en fait alors je me suis laissée aller à la bravoure et

j’ai porté-traîné-poussé Mon Bolide sur des sentiers glissants escarpés accidentés qui montaient descendaient abrupts

et je suis arrivée dans une simili-vallée entre ce qui a toute l’apparence d’un terril déguisé en talus et la carrière auprès de laquelle s’approvisionnait présentement la péniche Pégase. Je marchais sur un sol dont une vegétation sauvage et coupante masquait partiellement des milliers de gravats – briques, plaques de béton, fragments de murs, certains dont dépassaient encore des segments de tuyaux. Des lapins ont bondi dans les fourrés.

Une cabane vide mais auprès de laquelle sont encore posés deux sièges, un traditionnel chariot de supermarché ainsi que divers ustensiles paraissait inquiétante dans cet arrière-monde plutôt inhospitalier. J’ai tâché de trouver une autre sortie, pour ne pas devoir porter-traîner-pousser une nouvelle fois Mon Bolide car depuis l’aller déjà des ecchymoses dardaient sur mes chevilles et mes mollets.

J’ai escaladé la colline à l’est, découvert une friche industrielle qui évoquait un champ de menhirs et dolmens mais je ne me suis pas attardée, il fallait sortir au plus vite ; j’ai scruté les alentours, la vue était impénétrable. De retour au bas du tas, je me suis aventurée plus avant et il s’est avéré que le site n’avait pas seulement l’air impénétable, il l’était. J’ai donc dû p-t-p MB à en choper derechef écorchures et contusions. J’étais déjà contente de n’avoir croisé aucun psychokiller (mais qu’est-ce c’est ?) La nuit est tombée tout à fait, sans plus minauder ; j’ai regagné le canal et pédalé en regardant glisser à sa surface huileuse sept péniches escortées par des cormorans. De retour chez moi, j’ai découvert que mes photos étaient presque toutes ratées.

Magnificent obsession oblige, hier (le surlendemain) j’ai sauté sur MB avec du Cicalfate plein les chaussettes et je suis retournée sur les lieux, roulant sous la pluie battante du midi avec pour seule et touchante compagnie celle de mes amis les oiseaux d’eau. J’ai accroché MB sur le chemin de halage pour pouvoir escalader toutes éminences et potientiellement détaler sans devoir le porter, j’avais un jeu de clés Allen en forme de couteau suisse dans la poche de mon ciré au cas où je devrais me défendre. Je n’avais pas atteint les premiers sentiers abrupts que la batterie de mon appareil photo s’étirait en bâillant, tout juste si j’ai eu le temps de lui dire ce que je pensais de son comportement. Il n’aura pris que la photo ci-dessous.

Il faudrait donc prendre les suivantes avec un téléphone pourri dont l’appareil ne dispose même pas d’un format carré ou 16/9. Je ne suis pas allée jusqu’à la cabane, j’ai attaqué une côte plus raide que celle de l’avant-veille et qui s’est aussi avérée extrêmement glissante ; un arbre auquel j’ai tenté de me rattraper quand j’ai patiné dangereusement s’est quant à lui révélé déraciné quoique vertical, ce lieu est décidément intéressant. Là-haut, j’ai découvert une belle perspective sur la toundra, le canal et le terril d’Estevelles – dont on devine le trapèze noir en arrière-plan.

Des dolmens et des menhirs, donc,

mais aussi un bunker

et, en contrebas, des hangars aux toits d’amiante. J’ai regagné Mon Bolide et rangé mon jeu de clés Allen dans mon sac à dos. Tout ce temps, je dois l’avouer, je portais mon casque de vélo (dont j’ai surtout fait l’acquisition pour me protéger des chasseurs, ces sacs à merde – aussi naïf que ça puisse paraître) et je devais avoir l’air d’une cosmonaute en négatif puisque j’étais en noir intégral quoique moucheté de boue et que mon casque est rond, pas aérodynamique comme celui des grands benêts fluos qui roulent en meute le dimanche matin et commentent à si fort volume sonore la santé de leur entreprise que ça fait fuir les animaux.

Vous vous demandez où se trouve cet arrière-monde ? Si vous ne le devinez pas malgré la vue satellite et les quelques indications saupoudrées dans ce récit haletant, je ne peux rien faire pour vous. J’attends dans les jours à venir des informations cadastrales qui devraient m’aider à comprendre la nature de ce site ; si j’en crois les divers documents à ma disposition, il ne s’agit pas d’un terril. Les toponymes sont eux mêmes un peu étranges. Je vous les dévoilerai bientôt.

Autour de la Scarpe inférieure

Ces temps-ci, je sillonne le Douaisis pour voir si c’est vraiment le petit paradis que ça paraît être (dans deux semaines, l’ouverture de la chasse me fera sans doute changer d’appréciation). Parfois, le soleil se lève à Waziers,

d’autres fois il est mangé par la brume à Sin-Le-Noble

(dont voici le chemin de la Tarte),

puis il brille sur le chemin de halage entre Râches et Anhiers.

La première fois que j’ai vu un panneau Parcours no-kill, je me suis dit que vraiment, ce territoire était formidable – même si, ok, l’anglicisme est un peu ridicule et parfaitement inutile. Plus loin, j’ai vu un pêcheur et je me suis retenue de lui dire qu’il n’avait pas le droit de sévir ici : à quoi bon ? Renseignement pris, le no-kill est juste un concept – l’époque aime tant les concepts, ces petits encas pour esprits paresseux. Ici, les pêcheurs doivent rejeter les poissons, voilà ce que la fédération bidule de pêche appelle ne pas tuer. Or, plus d’un poisson sur deux rejeté à l’eau après avoir été pêché meurt dans les heures qui suivent. Bref, encore un label hypocrite – il n’a même pas été inventé par respect pour les poissons mais seulement parce que les cours d’eau sont trop pollués pour qu’il ne soit pas déconseillé de manger leurs habitants, de sorte qu’on ne parle plus de pêcher pour s’alimenter (argument old school pour justifier cette pratique) mais de pêche sportive, et il faut voir les sportifs, assis sur leur cul au milieu de leur attirail kaki, une Kro à la main. Je ne caricature pas, j’en vois cinquante par jour : ils se lèvent tôt, eux aussi.

Revenons à nos moutons. J’aime particulièrement la commune de Lallaing. On y trouve donc des ovins plutôt tranquilles,

une signalétique originale et un panneau de basket au bord du canal,

(détail)

un épouvantail syndicaliste,

un chausson aux pommes qui figure dans mon top 5 ainsi qu’un très bel hôtel de ville moderne qui a conservé quelques éléments de l’ancien château dont il occupe l’emplacement et qui arbore un bas-relief très à mon goût, dans un esprit communiste et queer (avec son couple de garçons et sa banjoïste) qui m’évoque ceux de l’école Pierre Brossolette à Ronchin (voir ma Brève histoire des genres et de la sexualité dans la métropole lilloise, parue en 2017).

On peut traverser le canal sur ce pont pour aller visiter le terril de Germignies Nord mais ça, ce sera pour plus tard ;

pour l’instant, on aborde Germignies Sud, dont la vue satellite a guidé nos roues jusqu’ici. Le lagunage est très attirant mais davantage encore, à mes yeux, ce que je crois être un pont qui traverse le lac (à droite sur l’image)

et qui s’avère être une bande de terre qui le divise.

Une vue depuis le sommet, dans le petit matin brumeux.

Un aperçu du lagunage.

Au fil de mes explorations, je poursuis mon enquête pour retrouver Carrie et Ricah. Je demande à leurs congénères si elles ne les auraient pas vues, par hasard. Celles de Lallaing disent, Non, non.

Celles de Râches, Non plus, non plus.

Ce héron non plus.

Les moutons d’Arkeos ne savent même pas de qui je veux parler.

(à suivre…)

Produits dérivés

(Ce billet remplace et développe un /3 de la semaine dernière en pas moins de 17 photos + liens culturels pour votre édification.)

J’évoquais dans le billet 449 un jardin que l’on peut admirer dans une cité minière de Mazingarbe. Mes photos ne rendent pas honneur à son art brut ; pour en voir et en savoir plus sur ce jardin remarquable et sur son créateur, François Golebiowski, cliquer ici.

Mais cet habitant n’était pas le seul (au passé puisqu’il est décédé en 2013) à construire des modèles réduits de chevalements. On en trouve également un à Billy-Berclau, de plus impressionnantes proportions.

Billy Berclau est l’une des rares villes qui aient conservé un authentique chevalement et il semble être devenu un logement. Je ne sais pas quelle partie des bâtiments est habitée mais une pancarte Défense d’entrer, propriété privée en protège l’accès, flanquée d’une boîte aux lettres indiquant les noms de celle et ceux qui résident là. (Photo prise à travers la grille).

Ainsi, certaines villes ont conservé des chevalements, témoins de leur passé minier ; c’est également le cas de Bénifontaine, d’Évin-Malmaison, de Haines, de Lewarde, de Liévin, de Loos-en-Gohelle, de Marles, d’Oignies et de quelques communes entre Valenciennes et Douai. À Haisnes, l’accès au chevalement est facile, sans doute dangereux, probablement pas autorisé. Ici, sa tour vue depuis son propre corps.

Il est devenu une véritable galerie de street art et abrite notamment cette pièce imposante.

C’est l’un des quatre derniers chevalements en béton que compte le Nord-Pas-de-Calais ; j’en ai découvert un par hasard, cette semaine, à Anhiers. On le distingue ici au loin, derrière la Scarpe inférieure et ses foulques, par un petit matin brumeux.

D’autres villes ont effacé les stigmates de leur passé minier, longemps considéré comme honteux (On était la lie de la lie, me disait récemment une descendante de mineur alors que nous évoquions l’avant-Unesco) ; parmi ces villes, certaines repenties ont confié à des artistes la tâche de faire revivre la mémoire que la précédente génération avait souhaité gommer. Voici quelques chevalements décoratifs, soit d’encombrants produits dérivés – j’en découvrirai forcément d’autres au fil de mes explorations et je ne manquerai pas de vous en faire profiter.

Leforest

Oignies

Hulluch

Méricourt

le même avec lampe de mineur géante

Car on trouve également dans le bassin minier quelques monumentales lampes de mineur, déclinées sous diverses formes. Notez qu’il y avait autant de variétés de lampes qu’il y en avait de chevalements (on constate la diversité de ces derniers sur une photo de Bernd et Hilla Becher visible ici), de maisons minières, etc.

Courcelles-les-Lens

Auchy-les-Mines

Harnes (lampe sur laquelle des supporters politiques
collent des affiches, hélas)

Lallaing (notez que c’est le même modèle de lampe
qu’à Auchy-les-Mines, même si le rendu est assez différent)

Liévin

Ici, la lampe géante rend hommage aux victimes d’une catastrophe minière qui a eu lieu en décembre 1974. On devine en arrière-plan un authentique chevalement très bien préservé.

Ce n’est pas le seul chevalement d’époque qui se dresse dans cette ville où il se trouve que j’ai grandi et que mes parents habitent encore ; depuis le monument ci-dessus, il suffit de pivoter sur soi-même pour retrouver le même tandem lampe-chevalement.

Ici, lampe et chevalement sont peints, ce qui n’est pas si fréquent (le chevalement d’Évin-Malmaison est rouge mais je n’en connais pas d’autre qui ait osé la couleur – la plupart sont juste entretenus : de teinte naturelle, si on peut dire). Cet article fera probablement l’objet d’addenda au fil de mes périples cyclistes.

La modernité (2)

Il y a un an et un jour, je vous présentais ici quelques éléments de modernité vus à Grenay, Bully-les-Mines et Libercourt ; je reviens aujourd’hui avec quelques variations autour des premiers mais aussi avec des nouveautés (du moderne neuf, quoi).

Il y a trois panneaux différents à Grenay : Grenay vous accueille, Grenay ville dynamique et Merci de votre visite à bientôt. Dans un an et un jour, vous aurez droit, car je vis à rebours, à Grenay vous accueille.

Tandis qu’à Bully-les-Mines, on trouve toujours l’hôtel moderne Chez Johnny

(détail)

mais aussi les chaussures Au Sans Rival, en face de la grande Quincaillerie de la place, que je vous présenterai dans un an et un jour.

Hersin-Coupigny offre à ses visiteurs une fresque historique qui nous mène des chevaux de trait (la voiture ancienne devrait, me semble-t-il, se situer après eux, mais sans doute suis-je trop prosaïque)

jusqu’au TGV qui file dans l’espace intersidéral. Je ne vous montre que les deux extrémités de la fresque, pour vous inciter au tourisme – car je sens que vous brûlez de voir comment ont été représentées les phases intermédiaires (la guerre, la mine, etc.) et en quoi elles consistent.

Le site de la ville nous apprend avec les points d’exclamation de rigueur que « Située au cœur de l’ancien bassin minier, Hersin-Coupigny est une commune dynamique résolument tournée vers l’avenir ! Idéalement implantée dans le triangle Béthune-Bruay-Lens, la ville dispose de l’ensemble des commodités ainsi que d’un réseau de transport lui conférant une proximité avec les grandes aires urbaines. » (C’est toujours moi qui graisse les mots-clés.)

Je profite de ce billet pour vous signaler une exposition d’art contemporain à Auchy la semaine prochaine. Où l’on apprend qu’un habitant d’Auchy est un Alciaquois. Plutôt classe, comme l’est aussi ce mélange de lettrages.

Tout cela m’émeut profondément et me tire aussi des sourires attendris. Comme quand, empruntant la route nationale qui traverse Verquigneul, je remarque une pub pour un téléphone high tech sur un panneau sucette face à des magasins fermés définitivement, certains carrément murés. J’aime les villes qui rejettent le clinquant comme un corps étranger, je m’y sens chez moi. Sur mon vélo, je souris la plupart du temps – sauf quand soudain, le pneu éclate : ma quatrième crevaison de l’été aura eu raison de mon pneu arrière, dont je n’avais pas remarqué l’extrême usure jusqu’alors. C’est qu’il a fait quelques milliers de kilomètres sous mon tas, ces derniers temps… Mais comme j’ai de la chance, il n’a pas rendu l’âme à 30 km de chez moi, seulement à 5, j’ai pu pousser Mon Bolide en courant.

5 / 13

13 images de mon 5 août 2021.

Lever de soleil sur Sainte-Henriette (Hénin-Beaumont)

et sa luxuriante végétation truffée de lapins (ils sont cachés).

Prenons maintenant cette vue immersive d’un rond-point de Courcelles : un artiste nous prépare quelque chose, dirait-on. Les images ne sont pas mises à jour très régulièrement, on le constate (après vérification, cette vue n’a pas été rafraîchie depuis 2008), car aujourd’hui

l’art de rond-point a pris la ville même pour sujet, à travers l’une de ses infrastructures de base, le château d’eau.

Ailleurs, comme ici à la limite d’Évin-Malmaison et de Leforest, l’art se fait plus poétique avec ce cerf très stylisé.

Ici, on pénètre dans presque la campagne.

Au sommet du terril de Leforest, qui mérite assurément le qualificatif de mignon (il est aussi très préservé, sans détritus et verdoyant), on peut mal s’assoir

ou contempler Leforest

ou faire des repérages pour la suite de la virée : destination le terril d’Ostricourt, que l’on devine dans la nébulosité du matin (il n’est encore que 8h).

Le bassin minier est remarquable par son généreux art des jardins ; vous en avez vu ici quelques exemples relevant de la rubrique Kitsch & Lutte des Classes mais il manquerait une facette si je ne montrais pas l’un de ces personnages abstraits qui sont ici tout aussi prisés que les mickeys, moulins et papillons de façade. Cette oeuvre siège à Ostricourt, à quelques centaines de mètres du célèbre

arbre échelle, dans le bois de l’Offlarde ; les échelons que l’on voit ci-dessous sont des boursouflures de l’écorce, pratiquées par des pièces de fer forgé (certaines y sont toujours) pendant la première guerre mondiale, où ce vieux chêne servait de poste d’observation aux soldats allemands. C’était la minute touristique ; ne comptez pas sur moi pour que ça se reproduise.

Regardez plutôt comme il est beau, le terril d’Ostricourt ; il l’était aussi il y a quelques jours sous la pluie battante mais ce n’est pas comme si j’avais pu en prendre des photos – aujourd’hi, je n’aurais plus d’appareil.

Et ces arbres morts qui bordent les bois marquent l’entrée du site, vers la mosquée d’Ostricourt. Je voulais vous montrer aussi le centre médico-social du boulevard des 25 Nonnes mais ce sera pour une prochaine fois puisque nous avons déjà 13 images et que je tiens toujours autant à mes nombres premiers.

Silhouettes

Il y a bien longtemps que je n’ai pas montré ici le lever du soleil sur les terrils. Nous sommes ce matin au sommet du 94, à Noyelles-sous-Lens, et nous admirons la silhouette des terrils 84 (sis à Rouvroy) et 101 (sis à Hénin-Beaumont, tout ceci est limitrophe),

qui (zoomons un peu) se fondent en forme de sous-marin.

Ce matin, j’assiste au meeting aérien de martinets facétieux, ils me frôlent dans un bruissement d’ailes à la fois vif et délicat. J’espère qu’il n’y a pas de petit(e) gouniche dans la nuée, je ne voudrais pas entrer en collision avec l’un de ces petits bolides et que nous roulions assommés au bas du terril, écrasant le pavot cornu, la vipérine et les ronces.

La lumière est poudreuse. La météo annonçait de la brume, il n’y a qu’une discrète nébulosité, que l’on distingue ainsi à l’est (sur Sainte-Henriette – terrils 87 et 92 sis à Hénin-Beaumont et Dourges – et à gauche, je suppose qu’il s’agit d’Oignies, je ne vois vraiment ce que ça pourrait être d’autre),

mais aussi au nord (sur le 93 sis à Harnes et le 98 à Estevelles)

et à l’ouest (sur 74 et 74A, soit la famous base 11/19).

Et voici 94 vu du sol, en compagnie de Dinah (is there anyone finer?) et ses ami(e)s.

NPR 45 du paradis perdu

Je vous le disais hier, les terrils du marais de Fouquières ont subi un traitement signalétique radical, qui les a largement défigurés. Eux aussi ont droit à leur belvédère, qui a nécessité d’abattre un grand nombre d’arbres.

Ce que voyant, je me suis ruée sur le chemin que je préférais avec une sale intuition, qui s’est vérifiée. D’abord, le chemin en question, bordé en amont d’arbres calcinés par auto-combustion (car le site est purement volcanique), l’est désormais côté précipice par des plots en bois qui ne servent à rien, que surligner ce qu’on voit bien : un pas de plus et on tombe. Mais voici ce qui fait mon désespoir.

Cette barrière est verrouillée. Que trouvait-on de l’autre côté ? Une espèce de paradis infréquenté, sans quads ni chasseurs. Les seules personnes que j’y ai jamais vues apparaissent d’ailleurs sur deux des quelques images prises l’été dernier que voici. On suivait ce chemin sur lequel on trouvait de la roquette sauvage très odorante.

Puis on parvenait à ce paysage de garrigue

dont la végétation, vue de plus près, ressemble à ceci

puis on parvenait à la crête que je vous présentais hier, où l’on descendait à ses risques et périls

(tout le monde n’en avait pas le courage et ces trois jeunes gens nous regardaient avec un mélange d’envie et de perplexité)

mais ça valait la peine parce qu’on pouvait poser les mains sur le schiste brûlant auprès des fumerolles, pas longtemps parce que l’odeur de soufre montait vite à la tête.

On repartait par un autre chemin, qui nous plongeait cette fois dans un univers plus évocateur de la jungle que de la garrigue, avec des troncs effondrés en travers des gouffres pour les aventuriers de cinéma et des roseraies dont les plus hauts épis nous surplombaient de deux bons mètres.

Mais c’est fini, maintenant : adieu, paradis. On fait demi-tour à la barrière vue plus haut. Pour lot de consolation, la chose ci-dessous, qui ravage littéralement le paysage (vous avouerez que ça fait mal aux yeux, un véritable phare antibrouillard géant), soit une infographie très moche vous décrivant, pour changer, ce que vous avez sous les yeux.

Certaines fumerolles sont encore visibles mais en cage et la sauvagerie du site est également ruinée par ce panneau de merde. C’est ça, le monde contemporain ? On considère que vous n’aurez pas le courage de taper fumerolles sur un moteur de recherche pour savoir de quoi il retourne ? Ce n’est pas comme s’il fallait, pour trouver l’information, s’inscrire à la bibliothèque de Fouquières et emprunter un ouvrage publié en 1973 à compte d’auteur par un passionné de l’histoire minière, non, il suffit de taper dix lettres sur son téléphone. Mais on ne se donnera même plus cette peine, désormais, grâce à cette bouse qui dénature le panorama. Il ne manque plus que des tapis roulants et escalators pour ne plus avoir besoin de gravir le terril, et une machine qui lance des pop-corn si on a encore le courage d’ouvrir la bouche.

Et regardez qui voilà : des plots. Double plot, c’est plus sûr, l’un enseveli et l’autre hors sol, pour ceux que le grillage ne suffirait pas à canaliser sur le bon chemin de terre battue (notez que personne n’aurait l’idée de s’enfoncer dans la dense végétation à droite, à part un mammifère moins fragile qu’homo sapiens : était-il nécessaire de nous la jouer frontière mexicaine ?)

Mais rien n’avertit nos touristes des mœurs à respecter ici, aussi ai-je pris la liberté de compléter le dispositif par ce petit NPR, en remplacement de celui d’hier (qui à ma grande surprise, était intact – je le punaiserai ailleurs).

Quelques typographies d’Avion

que j’ai classées dans ce que je pense être l’ordre chronologique de leurs époques mais je me trompe peut-être totalement ; je vous laisse le soin de les mettre dans l’ordre qui vous paraît juste. Vous l’aurez compris, j’aime beaucoup Avion, où l’on trouve la cité des cheminots, la véloroute à destination d’Hénin-Beaumont et ses arbres fruitiers, l’un des plus beaux terrils de notre bassin minier (Pinchonvalles) et l’un des plus effrayants (dit par moi du psychopathe), le parc de la Glissoire qui a son propre terril avec observatoire design et son parc d’attractions miniature kitsch, des coins et recoins étonnants, chemins de traverse, tunnels, arrière-mondes inquiétants, une ZUP au bord des champs, des cités pavillonnaires décorées avec audace, des contrastes esthétiques et sociaux assez éclatants, de l’art post-minier plutôt surprenant (quoiqu’en la matière, aucune ville à ma connaissance ne surpasse Méricourt), des gens qui se disent bonjour avec des chiens, etc. Et des inscriptions et enseignes figées dans le temps.

Tombeau du Chicago blues

J’ai conscience qu’en dévoilant les coordonnées de l’authentique tombeau du Chicago blues, je vais ouvrir la brèche pour un tourisme de mélomanes. Certes je n’aime pas la foule mais j’aime les mélomanes, alors allons-y. Il se situe exactement ici : 50°25’36.2″N 2°50’52.6″E, à savoir rue Fernand Léger, à Sallaumines. Soit à 350 mètres à vol d’oiseau du parc Guimier qui est le cadre de ma chanson de geste à paraître, dont il se trouve qu’elle établit précisément un parallèle entre le bassin minier du Pas-de-Calais et les États-Unis (bon, certes plutôt leur sud que Chicago, mais quand même, il me semble tenir là un CQFD de haut vol). Si Matana Roberts, Jamila Woods, Angel Bat Dawid ou je ne sais quelle autre de mes héroïnes chicagoannes de naissance et/ou d’élection souhaite venir enquêter sur cette stèle, qu’elle n’hésite pas à passer prendre un café chez moi, c’est à 853 mètres.

Un an au pied du 94

Il y a un peu plus d’un an, je mettais en ligne ma désormais fameuse série de 37 passages à niveau, saluée par la presse internationale. Touchée par vos nombreux mails me réclamant une nouvelle expérience du temps qui passe, j’ai décidé de vous proposer un an (moins deux mois, pour cause de premier confinement, le site étant à 4 km de chez moi – il était d’ailleurs interdit d’accès, on le comprend quand on voit la grande affluence sur les photos ci-dessous) en 23 photos (+ 2 vues satellite + une espèce de planche contact maison) dans ce que j’appelle l’observatoire des oiseaux mais dont le véritable nom est marais de la Galance (à Noyelles-sous-Lens), au pied du terril 94 rebaptisé cette année Arena Terril Trail (où est mon sac vomitoire ?) depuis que des travaux l’ont défiguré : de sauvage, il est devenu top équipé pour toute la famille + les joggeurs qui respirent bruyamment (beurk) et, si j’ai la joie de n’y croiser personne aux heures où je cours et prends ces photos de qualité calamiteuse avec mon téléphone, je déplore qu’un site naguère si lunaire ait été ainsi défiguré. J’ai commencé la série suivante juste après mon emménagement à Lens, à savoir en novembre 2019, mais la première des images en grand format sélectionnées ci-dessous date du 2 décembre. Un montage de petits formats suit en fin de billet.

Vous vous demandez forcément ce qu’est cette espèce d’arbre rouge au sommet du 94. Eh bien c’est, ou plutôt c’était une installation artistique.

Parfois, on ne la voyait pas :

Parfois si.

Puis un jour l’installation n’était plus là et je n’avais pas assisté à son démontage mais, par un hasard assez extraordinaire,

il est en cours sur la vue satellite de Bidule Maps (vous reconnaîtrez à gauche l’observatoire des oiseaux vu du ciel)

en zoomant, on voit clairement l’arbre artistique démembré, très Kinder surprise  :

Quand il pleut,

comme c’était le cas le 19 février quand j’ai amené ici une équipe de télé locale pour un documentaire dont je vous parlerai bientôt,

l’observatoire prend l’eau.

Ci-dessous, la dernière photo que j’aie pu prendre avant que le site ne soit interdit ; c’était le deuxième jour du premier confinement et on avait encore le droit de dépasser le kilomètre pour faire de l’exercice.

Quand j’ai pu revenir, la végétation avait quasi masqué 94.

En arrière-plan, on voit la cabane de mon amie Dinah  (que je présentais ici l’année dernière) et de sa famille ; sur le rebord de l’observatoire, une bande de bad boys d’eau.

Pour être d’une honnêteté sans faille, ce marais sent la vase et il est longé par l’autoroute A21.

Mais ça reste un endroit plein de vie, très joyeux, où les oiseaux d’eau se retrouvent parfois par dizaines ; les stars en sont assurément un héron assez arrogant et un cygne noir à bec rouge très sympathique – on voit ce dernier sur l’image ci-dessous (en bas à droite), prise depuis la berge lapineuse, et l’on aperçoit en arrière-plan Dinah & Cie. J’adore particulièrement assister aux atterrissages tonitruants de certains canards.

Des aubes d’été.

Des aubes d’automne.

Maintenance à la bougie, un matin récent – très tôt.

Brume sur la pâture de Dinah vue depuis le marais, un autre matin tôt.

Mes meilleures amies ont apprécié le site mais préféré les fumerolles sur les terrils 83, 100 et 230 (leurs arbres calcinés, leur roquette sauvage et leur sol bouillotte) qui s’emmêlent à Fouquières-les-lens, 2,5 km plus loin à vol d’oiseau.

Parfois il est si tôt que même le flash de mon téléphone ne suffit pas mais j’aime beaucoup l’effet très fantomatique.

Quelques jours avant le reconfinement, j’ai guidé une rando sur les terrils 94, 83, 100 et 230 pour un groupe de Liévinois masqués, en marge de l’atelier d’écriture en mouvement que je mène avec eux (nous préparons une carte sensible des berges de la Souchez, rivière + canal) et qui, je l’espère, reprendra bien vite.

Si l’autoroute sombrait dans une faille (disons de San Noyellas) (et sans y entraîner avec elle les marais, terrils et canal, merci), j’enregistrerais un extrait de conversation entre oiseaux d’eau pour l’insérer ici. Sans doute le plaisir qu’ont certains de mes congénères à se promener dans des marchés populaires où ça piaille et braille en tous sens a-t-il à voir avec celui que je prends à écouter ces palabres sans fin.

Au retour du cimetière, en ce week-end de Toussaint, mon amour et moi avons salué nos amis les oiseaux d’eau ainsi que Dinah et Carrie, et leur avons dit à bientôt. Je n’attends pas la date anniversaire exacte de cette série pour la mettre en ligne puisque ce site m’est désormais interdit d’accès par des restrictions ineptes.