Matana

Matana Roberts, née à Chicago en 1978, vit désormais à New York. C’est une saxophoniste et artiste pluridisciplinaire – autodidacte, précise-t-elle volontiers, à ma grande joie car je n’ai guère de considération pour les institutions prestigieuses, souvent élitistes, qui formatent les artistes ; en jazz, un apprentissage académique me semble avoir moins de sens encore que dans n’importe quelle autre discipline. Matana Roberts est prolifique mais je vais me concentrer ici sur un seul aspect de son œuvre, à savoir sur la série Coin-Coin, que publie le label Constellation (Montréal), plutôt réputé pour son catalogue post-rock (ainsi Matana Roberts joue-t-elle parfois avec des musiciens entendus par ailleurs chez Silver Mt Zion ou Godspeed You! Black Emperor – pour ne citer que ce collectif à deux têtes dont j’ai usé les disques il y a une quinzaine d’années).

(Photo de Mark Peckmezian)

Le titre Coin Coin fait référence à Marie Thérèse Metoyer, connue sous le nom de Marie Thérèse Coincoin, née à Natchitoches en 1742 et morte en 1816, esclave noire affranchie qui possédait 67 acres de terre à Melrose. Elle en a fait une plantation de tabac dans laquelle travaillaient d’anciens esclaves, créant une communauté où ceux-ci pouvaient vivre une vie bien moins rude que n’importe où ailleurs à l’époque. Elle pratiquait aussi, dit-on, la médecine. Matana Roberts serait une descendante de Marie-Thérèse Métoyer. « Elle a été le premier archétype féminin fort auquel j’ai été exposé quand j’étais enfant, mon grand-père m’appelait Coin Coin et j’ai entendu parler d’elle avant de connaître Harriet Tubman et tous ces gens », dit-elle en interview.

Coin Coin est un projet en douze chapitres, dont quatre ont été publiés à ce jour. Matana Roberts emploie le terme de “panoramic sound quilting” à propos de sa composition, mêlant free-jazz, musique concrète, techniques de jeu étendues, compositions et interpolations de gospels et autres chants traditionnels ou populaires, soit une approche globalement plus expérimentale que jazz à proprement parler. La série combine la notation conceptuelle (ci-dessous, deux exemples de ses magnifiques graphic scores), recherches historiques et journal intime, légendes et généalogie. Son approche de l’histoire des Africains en Amérique est aussi originale et puissamment évocatrice que celle d’Octavia Butler dans son roman Kindred (1979), où présent et passé se mêlent de manière vertigineuse.

© Matana Roberts

© Matana Roberts

Il y a dans le chapitre 1 de Coin Coin des passages qui donnent la chair de poule, comme l’avant-dernière piste, I Am, où le saxo hurle à la Albert Ayler et la voix rappelle les heures les plus ardentes et avant-gardistes de Linda Sharrock ou Jeanne Lee.

Voici un extrait des paroles de I Am (inutile de préciser que Matana Roberts écrit aussi merveilleusement bien) où l’on perçoit particulièrement l’entrelacement des époques dans le récit :

And I worked that land and saved every penny so I can start to buy back my children, my children, my babies
Who were taken from me and sold like cattle

(…)
All because I hustled to survive
So that others could strive, to be something more than me
I am…
…I am Coin Coin
I am Matana, I am Matana, I am…
…Coin Coin

Mais reprenons dans l’ordre.

COIN COIN Chapter One: Gens de couleur libres

Ce premier chapitre est à ce jour celui qui mobilise le plus grand ensemble ; il a été enregistré live devant un auditoire d’une trentaine de personnes. Qu’une telle perfection ait pu être captée en une seule prise a de quoi laisser perplexe. Ci-dessous, le personnel et la liste des instruments, parmi lesquels une scie musicale (jouée par l’artiste sonore expérimentale Lisa Gamble, aka Gambletron).

Matana Roberts: reeds/voice
Gitanjali Jain: voice
David Ryshpan: piano/organ
Nicolas Caloia: cello
Ellwood Epps: trumpet
Brian Lipson: bass trumpet
Fred Bazil: tenor sax
Jason Sharp: baritone sax
Hraïr Hratchian: doudouk
Xarah Dion: prepared guitar
Marie Davidson: violin
Josh Zubot: violin
Lisa Gamble: musical saw
Thierry Amar: bass
Jonah Fortune: bass
David Payant: drums/vibes

Vous pouvez écouter l’album entier ici :

Il comporte des pistes difficiles, abrasives sinon violentes, et des moments d’accalmie musicale assez trompeurs, car das ces moments même, les paroles sont terribles. On entend par exemple au début de Libation for Mr. Brown: Bid Em In… une citation d’Oscar Brown, Jr. puis Matana énumère sur une mélodie joyeuse le type d’atrocités que les maîtres font subir aux esclaves

You can hang my mister
You can drown down my sister
You can beat up my grandma
You can kick down my grandpa
You can beat me
You can slice me

et dans le même temps appelle les musiciens à la rejoindre avec toujours cette même légèreté :

All you gotta, Mr Bass
Baba-oh ba-ba-ba-ba-ba-babado
Baba-oh, yes

(…)
Oh oh oh oh Mr Drummer, please
(…)
Mr Keys can you give me some please?
A-bid me in, all you gotta do is bid me in

Dans le final, si apaisant après la tempête féroce que l’on vient d’essuyer pendant une heure et particulièrement après le déchirant I Am, la piste intitulée How Much Would You Cost? (en soi tout un programme) s’achève sur une interpolation de Danse Kalinda Ba Doom, dont voici la version du regretté Dr John, légende de La Nouvelle-Orléans.

Par cette inscription dans une tradition musicale populaire, ce chapitre m’évoque certains albums de Duke Ellington et d’Archie Shepp, notamment A Drum Is A Woman (1957) pour le premier (malgré son titre et sa pochette d’un goût plutôt moyen), avec ses personnages inventés (Mme Zajj et Carribee Joe) et réels (Buddy Bolden),

Attica Blues (1972) et There’s A Trumpet In My Soul (1975) pour le second, qui incorporent des genres de musique noire américaine plus grand public tels que soul et funk.

COIN COIN Chapter Two: Mississippi Moonchile

Nous avons ici affaire à un septet et à une musique plus jazz, moins hybride.

Matana Roberts: alto saxophone, vocals, conduction, wordspeak
Shoko Nagai: piano, vocals
Jason Palmer: trumpet, vocals
Jeremiah Abiah: operatic tenor vocals
Thomson Kneeland: double bass, vocals
Tomas Fujiwara: drums, vocals

L’album entier :

COIN COIN Chapter Three: river run thee

Matana Roberts: Alto saxophone, Korg Monotron, Korg Monotron delay, Korg Monotron duo analogue, wordspeak, early 1900s Archambault upright piano

Ici, Matana Roberts joue donc de tous les instruments – comme une autre Chicagoane dont j’apprécie beaucoup le travail, Angel Bat Dawid, dans son chef d’œuvre de 2019, The Oracle, dont voici l’extrait le plus doux et le plus euphonique quoique guère euphorique, What Shall I Tell My Children Who Are Black :

Ci-dessous, le troisième chapitre de Coin Coin entier, avec de nouveau des alternances de free jazz volcanique et de mélodies plus accessibles.

COIN COIN Chapter Four: Memphis

On revient à une formation importante : onze musiciens au total (on reconnaît quelques noms de Silver Mt Zion dans le personnel)

Matana Roberts: alto sax, clarinet, wordspeak, voice
Hannah Marcus: electric guitar, nylon string guitar, fiddle, accordion, voice
Sam Shalabi: electric guitar, oud, voice
Nicolas Caloia: double bass, voice
Ryan Sawyer: drumset, vibraphone, jaw harp, bells, voice
Steve Swell: trombone, voice
Ryan White: vibraphone
Thierry Amar: voice
Nadia Moss: voice
Jessica Moss: voice
Ian Ilavsky: voice

Matana Roberts poursuit ici l’entrelacement de compositions, de traditionnels folkloriques américains et de spirituals, de saxophone, de clarinette et de voix parlée, chantée, hurlée. Parfois, c’est le chaos (Trail of the Smiling Sphinx), parfois on s’éloigne du jazz pour gagner l’expérimental (Shoes of Gold), parfois des échos de jazz New Orleans apaisent l’esprit éprouvé par cette pyrotechnie (Fit to Be Tied), parfois on entonne un hymne simple jusqu’à la transe (Raise Yourself Up),

Live life, out loud
Live life, stay proud
Proud of who you are

et parfois on retrouve ce leitmotiv :

I am a child of the wind, even daddy said so
We used to race and I would always win
And he’d say « Run baby run, run like the wind, that’s it, the wind »
Memory is a most unusual thing

(Vous aurez sans doute reconnu dans le sublime Her Mighty Waters Run des éléments de Roll the Old Chariot Along.)

BONUS

Dans l’émission New Sounds de John Schaefer, on peut entendre Matana Roberts parler de son travail, la voir jouer quelques morceaux et cependant diriger les autres musiciens.

Pour finir, la voici interviewée par Anupa Mistry pour Red Bull Music Academy. C’est passionnant, stimulant et d’une honnêteté intellectuelle rare.

Quelques phrases tirées de cette interview qui me parlent tout particulièrement

  • à propos d’une forme individuelle de militantisme, d’une réflexion qui dépasse les cadres politiques, idéologiques et témoigne d’un engagement plus profond

« I’m a lone soldier, I’m a lone wolf person »

« I want to have progressive conversations about difference. I want to have conversations in America that go beyond the dichotomy of black and white. I thought we dealt with that. No, we have not dealt with that. »

  • à propos de création – un véritable antidote à la médiocrité triomphante

« Then, as an artist, sometimes if you get too involved in that whole world, you’ll get off the computer feeling like you creatively accomplished something, when actually, you did absolutely nothing. »

« Exploring vulnerabilities as an artist facing those creative things that scare you the most, the things that you think that you can’t do are the things you actually should be doing. »

« And I get a lot from the punk aesthetic with that where you never have to ask permission to do what it is that you want to do. You just need to do it because you don’t know if tomorrow is guaranteed. »

« Not being creative this way or being creative that way, just being creative because, again, life is so short you might as well explore what it is you need to explore before you get taken out of here to go to wherever is next. »

(Photo de Jason Fulford)

Corvair

Ce matin je suis passée devant l’école de musique pour oiseaux de Beuvry alors que la classe de coqs répétait. Il y en a toujours une dizaine ici, et quelques poules blasées qui les écoutent rivaliser de cocoricos.

Je me suis rappelé une chanson de Jim White, que j’ai ensuite fredonnée sur mon vélo.

Got a Corvair in my yard
It hasn’t run in fifteen years
It’s a home for the birds now
It’s no longer a car

Jessica

Jessica Sligter est musicienne, compositrice et productrice, fondatrice et directrice artistique de Nuts & Bolts, une plateforme d’échanges autour des pratiques musicales de diverses créatrices sonores. Elle est d’origine hollandaise et vit entre Berlin et Oslo – vous vous demandez forcément si elle connaît Jenny Hval, eh bien figurez-vous qu’elle a collaboré avec elle en 2013 et s’est même payé le luxe de lui confier les choeurs sur deux morceaux de son album A Sense Of Growth en 2016 ; elle lui a aussi consacré un podcast de Nuts & Bolts. Par ailleurs, Jessica Sligter a sorti ses quatre premiers LP sur le label Hubro (basé à Oslo), sur lequel Jenny Hval a fait une apparition, toujours en 2016, pour un album avec Kim Myhr et le Trondheim Jazz Orchestra. Mais trêve de Jenny, Jessica Sligter est une artiste formidable ; si vous ne le savez pas encore, je vous propose de le découvrir.

(Je ne sais pas de qui est la photo, désolée.)

Au début, Jessica Sligter se fait appeler J.A.E. et sa musique a quelque chose de folk, léger et solaire. Elle y chante comme un oiseau, un petit oiseau gracieux et espiègle.

2010

2012

Elle lâche le pseudo J.A.E. dès Fear & The Framing et la tonalité change, elle s’électrifie, s’assombrit, sauf peut-être sur deux titres, dont l’excellent Man Who Scares Me. Du moins les arrangements de ce morceau sont-ils lumineux et presque amusants – mais avec élégance, c’est une marque de fabrique Sligter. Même la chanson qui s’appelle Fuck Etc. et parle effectivement de sexe est toute en finesse et dérision : « Romance, romance / Give a girl a break », dit-elle, et la musique (mélodie, arrangements) est, comme souvent chez cette compositrice raffinée, en décalage avec le propos.

2016

Au fil des albums, les arrangements se font plus discrets, la mélodie moins prédominante : on se dirige vers le (relatif) minimalisme dans lequel Jessica S. excelle aujourd’hui, après avoir montré ses talents de compositrice et l’étendue de sa palette. Surrounds, Surrounds Me est malgré tout une chanson à part entière, le format n’est pas encore déconstruit ; les paroles sont bouleversantes : And ’cause I´m tired I seek out / What is fast and shallow / It´s all right there, ready / Around me. L’album A Sense Of Growth oscille entre pistes expérimentales et titres de facture plus classique. On pense un peu aux derniers albums de Scott Walker pour le côté crooner tombé dans l’avant-garde, à ceci près que Jessica Sligter est l’unique démiurge de son univers sonore. Ses paroles sont souvent poétiques et donc sujettes à interprétations divergentes, parfois (délicatement) engagées.

Son LP paru en 2018, Polycrisis.yes!, est autoproduit – était-il trop expérimental pour Hubro ? C’est ce que je suppose. Jugez-en par vous-mêmes avec cet extrait, The Dream Has Died.

Cette année, elle a collaboré avec Audrey Chen et j’espère qu’un disque nous permettra bientôt d’en entendre davantage que sur la seule et très prometteuse vidéo disponible à ce jour – que vous pouvez visionner ici.

Je profite de l’occasion pour vous faire écouter trois titres d’artistes que j’apprécie beaucoup mais auxquelles je ne consacrerai sans doute pas un billet entier. Le label Hubro, qui a vu les débuts de Jessica Sligter, a aussi représenté la trompettiste Hilde Marie Holsen, dont voici le titre Lazuli,

et le groupe Skadedyr, dont voici mon morceau préféré, Culturen (le tuba d’Heida Mobeck, JMJ !)

C’est aussi le label de Building Instrument, l’une des formations dans lesquelles chante Mari Kvien Brunvoll (qui, pour l’anecdote, est la soeur de l’artiste folk Ane Brun), mais c’est un extrait de son album solo paru en 2012 sur le label Jazzland que je vous propose ici, Everywhere You Go, un petit joyau interpolé de Memphis Minnie.

J’aurais aussi pu vous faire écouter un morceau du recueil Folklore de Trondheim Voices, paru sur le label Hubro, d’autant que dans cet ensemble vocal féminin chante Natali Abrahamsen Garner, qui était de l’aventure The Practice Of Love avec Jenny Hval juste avant le début de la pandémie (j’ai eu la chance de les voir au centre Pompidou, le reste de la tournée a été annulé – Jenny Hval évoque cette période dans une série de vidéos, parmi lesquelles je vous recommande particulièrement celle-ci). Je reviendrai sans doute sur Trondheim Voices un jour, dans cette rubrique tout juste renommée Acouphène, à l’occasion d’un petit tour des ensembles vocaux féminins. En attendant, vous pouvez aussi écouter Natali Abrahamsen Garner dans d’autres formations, particulièrement au sein de son passionnant duo Propan avec Ina Sagstuen (également de Skadedyr), par exemple ici (leur dernier disque est publié par le label Sofa Music, Oslo, le premier autoproduit).

Valentina

L’été 2019, j’étais au festival Wysing Polyphonic à Cambridge, un festival confidentiel dédié aux musiques audacieuses, voire expérimentales. J’y ai vu une douzaine de concerts en une journée. Je n’attendais pas grand chose de Lafawndah, qui n’avait pas encore sorti son merveilleux EP The Fifth Season. Pendant tout le set, j’ai été hypnotisée par le jeu de la batteuse / percussionniste, au point que je lui ai demandé, à la fin, si elle jouait dans d’autres formations. Elle a cité Tomaga et elle aurait pu mentionner bien d’autres groupes et collaborations mais je me suis exclamée que, ça alors, j’avais un de ses disques, et que nous avions une connaissance commune, un disquaire de Lille. « Marc, oui » a-t-elle souri. C’est ainsi que, quelques minutes dans ma vie, j’ai rencontré l’incroyable Valentina Magaletti. Elle est aujourd’hui, avec la tout aussi prolifique Claire Rousay, l’une des batteuses dont je suis l’actualité avec le plus d’attention.

(Ici, photographiée par Estelle Chaigne avec la batterie fragile de l’artiste Yves Chaudouët – FRAC de Bordeaux)

Un an après leur performance à Cambridge, Lafawndah sortait The Fifth Season et Valentina Magaletti figurait parmi ses musiciens – ce qui n’était pas le cas sur ses précédents enregistrements.

Ci-dessous, Valentina Magaletti solo, sonnant comme un petit orchestre. C’est sur son génial album A Queer Anthology of Drums, paru l’année dernière.

La voici au sein de son duo CZN (Copper Zinc and Nickel) avec le batteur João Pais Filipe, dans un morceau irrésistible.

Une autre de ses collaborations que je trouve passionnante, avec Marlene Ribeiro (du collectif Gnod).

Cet été, elle a sorti avec le groupe Moin l’album Moot! qui louche vers le punk (pour le dire grossièrement) et dont voici un titre.

On la découvre ici dans un registre tout à fait différent avec un autre de ses groupes, Vanishing Twin (nouveau LP en octobre).

Tomaga était son duo avec Tom Relleen. Le 23 août 2020, le musicien est mort, à 42 ans, des suites d’un cancer. L’apprenant, j’ai pensé à Valentina. J’ai pensé à Marc, le disquaire de Lille, je me suis rappelé quelque chose qu’il m’avait dit un jour : il n’avait jamais pu écouter le dernier album de Bowie parce que Bowie l’avait enregistré en sachant qu’il allait bientôt mourir. J’ai imaginé qu’il lui serait encore plus difficile d’écouter le dernier disque, enregistré dans les mêmes conditions, d’un musicien avec lequel il avait un lien affectif. J’ai, quant à moi, beaucoup écouté ce dernier album, Intimate Immensity, paru en mars de cette année. Or, un soir de cet été, le morceau éponyme m’a fait un effet inattendu ; une émotion indicible m’a submergée au point que j’ai éprouvé un vertige physique, comme si la musique m’ouvrait littéralement une fenêtre sur l’inifini de ce qui suivra la vie. L’ultime piste de Tomaga m’a plongée dans cette immensité intime que l’on pourrait penser impossible à communiquer. La voici.

(Tomaga par Agathe Max.)

On peut trouver ici l’impressionnante discographie de Valentina Magaletti.

Los Angeles without palm trees

un instant de suspens – une éclipse qui occulte
les lettres blanches le fleuve de béton les palmiers
pourtant les cigales continuent de striduler
les pales des hélicoptères de tourner de même
que les tourniquets d’arrosage sur les pelouses muettes
et les bobines vides dans les salles de projection désertes*

puis le couvercle de la Ville s’ouvre
de nouveau comme si la nuit
était une banderole tirée par un Cessna
tandis que les rues interlopes aux enseignes criardes
s’étirent dépeuplées à l’infini

c’est un vieil avion au monomoteur doux
comme un chat dans la gorge
et le dessous de ses ailes a gardé le souvenir
de Hollywood à l’époque où les orchestres jouaient
dans la fosse le pathos était une discipline
que seule souillait la presse à scandale
dont on a oublié les titres

les ailes virent oblitèrent
Kenneth Anger Joan Didion Reyner Banham
Cynthia Ghorra-Gobin Mike Davis virent oblitèrent
The Day of the Locust I Should Have Stayed Home
A Graveyard for Lunatics Death Is a Lonely Business
et L.A. Story virent oblitèrent
Mr Wilson (I believe you anyway) et Mr Altman
ses Long Good-Bye Player & Short Cuts virent oblitèrent
Suzanne Ciani et Kaitlyn Aurelia Smith

virent au-dessus d’Inland Empire
et par une faille plus profonde que San Andreas
dans la cloche de smog et de lumière orange
comme d’un fruit entaillé trop mûr gicle
presque rouge et liquide – un soleil crevé sur
l’East Los Angeles Interchange –
la pulpe de la Ville nue la Ville monstrueuse

nous
sommes le Cessna nous virons plongeons
vers la légende gélatineuse que rien ne ressuscitera
moteur coupé nous fendons l’air de
Californie piquons dans le crépuscule gras
crevons sa membrane écarlate
rendus aux deux dimensions du noir et blanc

libérés de toute pesanteur

Geneva Skeen, Los Angeles Without Palm Trees, extrait de l’album A Parallel Array of Horses, Room40, Australie, novembre 2018 – son dernier album, Double Blind, sur le même label (fondé par l’excellent Lawrence English), paru en novembre 2020, est tout aussi formidable

Images :

Laura Dern dans Inland Empire, David Lynch, 2006

East Los Angeles Interchange, années 1970 – je ne sais pas de qui est cette image, désolée

Observable future

j’appelle dans le tunnel pour entendre l’écho
comme je le faisais enfant sous le carrefour
de Chocques et ma grand-mère semblait
s’en émerveiller autant que moi
mais aujourd’hui ma voix tombe à plat

et voilà que j’ai peur de mon ombre
dans les parcs nocturnes elle arrive par
là où je ne l’attendais pas je fais volte face
pour m’écraser le nez contre le vide comme
sur une vitre trop propre le cœur
courroucé presque excédé qu’est-ce que ? tu
fais ? enfin ? je le retiens à deux paumes
dans ma poitrine – petit oiseau essoufflé
mais quand j’ouvre les mains pour le relâcher
je n’ai plus peur de rien
je gravis la pénombre de la colline
bientôt la ville bruisse à mes pieds
pointillée d’or et quant à moi

si je secoue les bras je ne les vois pas
je n’ai plus d’ombre plus rien
que la sensation d’être

alors je m’y étire lentement et le temps
se suspend pour m’attendre

je n’aurais pas assez d’une vie pour convoquer
le meilleur de mon passé or il me reste tant à faire
tant de baisers tant de pluies tant de rires flûtés
qui flottent dans la nébulosité rosée de l’aube
attendant de s’affûter

Carmen Villain, Observable Future, extrait de l’album Both Line Will Be Blue, Smalltown Supersound, Oslo, mai 2019.

Photos prises à Avion (Tunnel Paul-Émile Javary, sommet de Pinchonvalles, belvédère de la Glissoire).

it was always worth it

elle l’aime mais elle s’en va
quand elle relit la lettre qu’elle lui laisse
les mots semblent glacés pourtant
le sang bat jusque dans la pulpe de ses doigts
tandis qu’en elle les souvenirs claquent
en pagaille comme une bibliothèque dans un cyclone

elle rentre chez ses parents
retrouve sa chambre intacte et dans la radiocassette-CD
un vieux tube pourri qui peine à la faire sourire
vestige d’une vie où son cœur innocent
pensait qu’il y aurait un amour un seul
jusqu’à la mort

elle prend part au quotidien de la famille
laisse la douce trivialité des taches ménagères
apaiser son esprit tend l’oreille aux
cliquetis de la vie qui se poursuit
ses neveux et nièces braillent dans le jardin
la télévision toujours allumée dans le salon
parle d’un monde qu’elle ne connaît pas
ou qu’elle a oublié
elle manie le seau et la casserole ils produisent
des sons et composent la sonorous house
de sa consœur Geneva Skeen et le sang peu à peu
revient à ses pommettes

et la cuisine devient un laboratoire musical
elle expérimente entrechoque les objets
comme si elle apprenait la préhension
et les flux d’émotion se grumellent du sens d’être ici
elle fait enfler la musique à la force du poignet
avec un fouet des fûts des appareils rudimentaires

la douleur n’est plus que narration
sublimée déjà – une bulle irisée qu’elle perd de vue
dans la lumière trop vive du matin à San Antonio, Texas
et elle sourit
elle voudrait un chien
non – plutôt une chienne
il lui faudra un jardin

Claire Rousay, It Was Always Worth It, Longform Editions (formidable label de Sydney), novembre 2020.

the real thing

dans l’acoustique d’une chambre
aux conditions thermo-hygrométriques
étudiées par des cerveaux diplômés
une bribe de dialogue entre deux mâles Homo sapiens
conservée pour les civilisations futures
selon l’esprit des Golden Records envoyés par la NASA
dans l’espace infini avec leurs musiques de tous les continents
quoique l’œuvre de mâles exclusivement
(les extraterrestres penseront qu’Homo sapiens
était une espèce 1. hermaphrodite
ou 2. au dimorphisme tel que sa femelle n’était qu’un ovule)

– you said to me that when you saw her, saw her work, you knew – you knew she was the real thing
– uh-uh

celui qui acquiesce ainsi
un uh-uh désinvolte pour tout développement
était un prescripteur
il savait ce qu’était the real thing
il suffisait de le croire sur parole
inutile de perdre un synapse à le questionner

son assurance hélas est étouffée
dans l’acoustique de la chambre froide
et avec elle toute l’assurance de sa civilisation
qui savait départager ce qui était juste et légitime et vrai
de ce qui ne l’était pas – elle était le phare de l’univers
mais il n’en reste aujourd’hui que ce
uh-uh

dans la chambre stérile d’après son extinction
tandis que tout autour le vent puissant de l’ère océanique
souffle sans répit au fil d’un temps que seul marque
le goutte-à-goutte dans le bunker en proie aux
brèches et aux infiltrations

sur cette désolation flotte la voix grêle d’un fantôme
indistincte
fragile trace d’une espèce que son excellence
n’a su rendre éternelle

Ce billet est le premier numéro d’une série consacrée à mes élucubrations sur des musiques expérimentales produites par des femmes du monde entier ; aujourd’hui, The Real Thing, extrait de Multi Natural, le dernier LP de Christina Vantzou (Edições CN, Anvers, Belgique, juillet 2020).