2 jours cellulaires

Mon amour et moi avons passé deux jours incognito à Paris.

Nous avons constaté l’extrême difficulté de s’y alimenter – à Londres, on trouve des options vegan absolument partout, des cuisines de tous les pays sont accessibles aux antispécistes, c’est fantastique (j’y ai même testé la nourriture népalaise) ; je me rappelle avoir constaté la même chose à Berlin il y a dix ans déjà ; mais à Paris, même trouver une option végétarienne est un défi. (Outre que les gens sont d’une impolitesse exemplaire, que les rats filent sur les trottoirs immondes et que des êtres humains errent pieds nus, égarés, au milieu de gravures de mode ployant sous les sacs de shopping.) Mais nous avons infusé notre magie dans cette ville qui m’est si hostile.

Nous avons trouvé l’hôtel le mieux insonorisé de la capitale, aux murs couverts de mousse alvéolaire. Il se trouve à la Villette, j’aime bien cet endroit (je ne suis pas que grognon).

Nous étions venues assister à la version concert de Cellular Songs, la pièce de Meredith Monk dont j’ai beaucoup parlé dans mon livre A happy woman mais également sur ce blog, dans la rubrique Autumn in New York. Après y avoir assisté, nous avons rejoint la joyeuse compagnie pour fêter l’anniversaire de ma chère Allison. Je les retrouvais, Meredith et elle, près de cinq ans ans après mon immersion dans la vie de l’Ensemble à New York. Allison et moi avons repris The Mountaineer’s Courtship, chanson d’Ernest et Hattie Stoneman (1927) que nous avions déjà chantée à Lille. Nous étions également en compagnie de Jean-Louis Tallon, auteur (entre autres) du formidable livre Meredith Monk, Une voix mystique, paru cette année aux éditions Le Mot et le Reste ; je le rencontrais hier pour la première fois après cinq ans d’une correspondance régulière et amicale. Ci-dessous, sur la photo prise par mon amour, on me voit auprès d’Allison et de Meredith et on aperçoit en bout de table Ellen Fisher, toujours aussi adorable et drôle qu’en 2017.

La photo ci-dessous a été prise par Jean-Louis.

Quand reverrai-je Allison et Meredith ? En octobre si je suis Valentina en tournée (c’est à l’étude), en 2023 si je fais miraculeusement partie des élus de la Villa Albertine… Cette fois, en tout cas, je ne laisserai pas passer tant d’années.

Et maintenant, l’Ensemble est en route pour une dernière date européenne cellulaire au Luxembourg, mon amour en plein vol pour Malmö, où elle jouera à minuit. Moi, je suis rentrée à Lens, un peu étourdie par tant d’émotions fortes.

(Détail du papier peint dans la chambre d’hôtel.)

pas de neuvième course

Parmi les nombreuses publications de mon amour, cette année, ce génial album. Un livret de photos accompagne le disque, des photos prises dans un hôtel abandonné où tout est resté tel que surpris par un incendie, le couvert est encore mis sur des tables aux nappes épaisses, un piano calciné se dresse devant des traces de cadres emportés par le feu. Pour en savoir plus sur la musique étrange du duo (j’adore), vous pouvez lire cet excellent article de Boomkat.

punk chic <3

Il sera bientôt dans les kiosques : le nouveau numéro de mon magazine préféré consacre quatre pages bien méritées à ma fabuleuse amoureuse. Nous attendions avec impatience de découvrir l’article, qui est assez complet (sans pour autant creuser véritablement les nombreux projets musicaux évoqués, mais il aurait fallu le double de pages, au moins) et les photos, que j’aime beaucoup même si Valentina aurait préféré qu’on reconnaisse Joshua Tree en arrière-plan. Nous avions préparé la prise de vue (lunettes noires, pas de sourire), on peut dire que l’effet est réussi : badass super classe. Dommage que le titre de l’article soit en tout point inepte. Dommage aussi que ma tendre punk chic ait reçu le magazine aujourd’hui et pas mercredi, quand elle fêtera ses 45 ans dans mes bras.

une tempête colorée

Un nouvel album de ma bien-aimée sort aujourd’hui – en attendant une série d’autres nouveautés, solo ou avec ses divers groupes, quelques éclectiques tueries dont je reparlerai ici (moi, je les ai en avant-première, évidemment, voire avant le mixage). Sa parution du jour fait la une du site Boomkat, qui l’a classée album de la semaine, comme je l’ai constaté ce matin puisque je consulte ce site tous les jours depuis des années. Un bel article lui est aussi consacré. Tomber sur le nom de la femme qu’on aime quand on ouvre un site Internet, ça fait un drôle d’effet. J’ai tendance à oublier que ça peut arriver. Je suis heureuse que son travail incroyable soit reconnu et en même temps j’ai l’impression qu’on m’enlève un peu d’elle – ce tout petit, tout petit peu d’elle qu’est son image publique. Ridicule, je sais, d’autant que je ne l’aurais pas rencontrée si je n’avais pas été moi-même une de ses admiratrices to begin with.

Sur la pochette, ce n’est pas elle, non, c’est une actrice italienne.

Des cadeaux

Je reçois parfois des cadeaux d’ami.e.s qui publient des livres, des disques. Des livres dédicacés arrivent dans ma boîte aux lettres, comme cette semaine le dernier roman de mon amie Nat Yot et la nouvelle version des entretiens de Jean-Louis Tallon avec Meredith Monk. C’est à Jean-Louis que je dois d’avoir pu contacter Meredith, en 2016, et nous n’avons jamais cessé de nous écrire depuis – je le rencontrerai enfin en avril, lors du concert de Meredith à Paris.

Delphine Dora m’a quant à elle envoyé plusieurs de ses albums et même des inédits, qu’elle m’a très justement décrits comme évocateurs d’Hildegard von Bingen et de Meredith Monk. Je suis très honorée d’avoir pu entendre ces magnifiques morceaux en avant-première. Vous pouvez découvrir ici la riche discographie de Delphine Dora, si vous ne la connaissez pas encore. Parmi ses dernières parutions, À l’abri du monde

et Rêver l’imperceptible (vous imaginez bien que de tels titres ne pouvaient que me parler), ce dernier pouvant aussi être écouté sur le site de France Musique, ici, agrémenté des commentaires de Delphine.

Un morceau magnifique de L’inattingible – il me donne des frissons, comme presque tous les morceaux de cet album, d’ailleurs… J’écrirai bientôt un petit texte pour développer ce qu’il représente à mes yeux et à mes oreilles.

Grognements

J’adore l’album de Body/Dilloway/Head, collaboration de Body/Head (Kim Gordon et Bill Nace) avec Aaron Dilloway ; les trois morceaux sont très forts, chacun à sa manière, mais je choisis ici Body/Erase parce qu’au tout début, on entend des grognements inquiétants (que je suppose tirés des micros contact qu’A.D. se fourre directement dans la bouche et qui lui donnent toujours cette allure de psychopathe). Ils m’évoquent une expérience désarmante quand, alors que l’on court seul.e en forêt, on entend des bruits dans les fourrés, des grognements, des soupirs, des bruissements trop forts pour être produits par des oiseaux. Parfois, on quitte ces bois hantés sans savoir ce que l’on a frôlé ; parfois, on sait.

La vie vaut

ce matin le soleil se lève particulièrement sanguin et, vu depuis le sommet de 94 qui apparaît ici en arrière-plan, c’est un

soleil liquide

les fumées industrielles, les traînées de condensation tracées par les avions et les nuages dessinent sur l’aube des motifs complexes et dans le lointain les éoliennes tournent stoïques

je m’aperçois que je souris de nouveau tandis que le froid mordille mes doigts, mes oreilles et mes mollets

au sol déjà le lever du jour est entériné par le givre

les flaques se craquellent, sans doute vient-on de passer le seuil de 0°C

et l’étang du Brochet reflète les fêtes d’oiseaux

alors cette phrase me vient spontanément : avec ou sans love, la vie vaut, et elle m’amuse beaucoup

Avant-hier à Regnéville-sur-Mer, il était 6h30, je prenais mon petit-déjeuner dans ma chambre douillette et j’ai décidé d’écouter le dernier album de Big Thief, paru hier et dont le titre est Dragon New Warm Mountain I Believe In You ; je n’avais jamais vraiment accroché à la musique d’Adrianne Lenker, ni solo ni avec son groupe, mais en matière de musique ma curiosité n’a guère de limites et j’écoute la plupart des nouveautés dans les quelques domaines qui m’intéressent, y compris celles des artistes dont les précédentes productions ne m’ont pas convaincue. Donc Big Thief. Il n’y avait encore en ligne que huit titres de l’album (sur vingt, le groupe est généreux et très prolifique), j’étais agréablement surprise par ce que j’entendais, des échos cajuns ici, là une réminiscence de Fleetwood Mac période Stevie Nicks, et soudain, j’ai pleuré d’émotion. C’était Sparrow, que vous pouvez entendre ci-dessous.

Dans un autre morceau, Blurred View, Adrianne Lenker chante

I am the water rise, the waterfall
Filling up your eyes and when you give the call
I run for you, run for you, run for you

Je pense que je vais user cet album. Adrianne Lenker a une fan de plus, comme si elle avait besoin de ça…

Hier soir, il y a eu cette circonstance incroyable. (Apophénie encore ?) Récemment, sur le conseil de Wendy Delorme, en vue d’assurer un peu la promo de notre roman à quatre mains à paraître prochainement, je me suis inscrite sur Instagram. Je déteste ce truc mais je joue le jeu – un peu. Le caractère factice des liens que j’observe me répugne mais c’est aussi un moyen de suivre l’actualité de quelques créatrices sonores dont j’aime le travail et je me suis donc abonnée à une centaine de celles que j’ai recensées. Trois d’entre elles se sont abonnées à mon compte en retour, dont deux avec qui je n’ai jamais été en contact. Dont une qui se trouve être, par une coïncidence complètement dingue, l’un des modèles du personnage au centre de mon manuscrit en cours, Nue, comme je l’expliquais ici bien avant qu’elle ne clique sur mon humble personne. Et hier soir, sur ce réseau à la con, depuis New York City, elle a mis un petit cœur sous ma photo de David Lynch à Regnéville-sur-Mer, ce que voyant j’ai fait trois fois le tour de mon bureau en secouant les mains et j’avais onze ans. Son nouveau single, paru la semaine dernière, est sublime comme quasiment tout ce qu’elle compose et me laisse espérer un nouvel album prochainement (j’ai usé les précédents).

Et en attendant, il y a aussi Pompeii, le nouvel album de la surprenante Cate Le Bon ; depuis Reward, elle a trouvé sa voix, paroles absconses mais évocatrices, arrangements faux kitsch très efficaces et mélodies aux sinuosités imprévisibles (caractéristiques que partagent par exemple, quoique dans des styles très différents, Erin Birgy aka Mega Bog ou Jenny Hval – à propos de Jenny, Classic Objects paraît bientôt, les deux premiers titres déjà disponibles promettent de nouvelles explorations passionnantes, cette fois avec des percussions assez incongrues mais qui en fait passent très bien).

Oh oui, la vie vaut.

Chère Karen Willems,

J’aime votre approche de la création, votre envie de tout jouer – de tous les instruments, tous azimuts –, votre gourmandise de sons et d’expériences sonores, qui se traduit par une grande générosité. Votre musique est à la fois puissante, subtile et inventive ; elle ne se refuse pas la mélodie mais elle est assez riche et surprenante pour ne jamais laisser l’oreille s’assoupir dans le confort de l’évidence. J’aime particulièrement votre série d’albums Terre sol, votre travail solo ou en maîtresse de maison.

J’écoutais l’un d’eux, il y a quelques semaines (c’était Bentillse Berber, si vous voulez tout savoir), quand j’ai eu envie de voir quelle tête vous aviez. Vous trouvez ça puéril ? Dans mon manuscrit en cours, j’écris ce qui suit. « Je regarde beaucoup les photos des gens quand j’en trouve, je les questionne : pourquoi l’œil comme ça, un peu épineux mais doucement – disons l’extrémité tendre d’une branche de roncier –, pourquoi le bémol dans le sourire ou pourquoi la légère dissonance entre les deux, œil et sourire, mais aussi pourquoi ces cheveux, ces textiles, ces couleurs et assemblages des uns et des autres ? Chaque détail parle si on sait lui poser les bonnes questions, même une légère inclinaison de la tête. » (Je précise que le français n’est pas la langue maternelle de ma narratrice.)

(Je ne sais pas qui créditer pour cette photo ; elle me fait rire au même titre que les photos d’animaux me font rire ; c’est votre immense sourire, je crois, qui me fait rire.)

J’ai vu plein de photos de vous. Je m’y suis curieusement reconnue, à certains points de vue, c’est pourquoi je m’adresse à vous plutôt que de simplement écrire un billet sur votre travail ; disons que mon écoute a pris un tour plus personnel du fait des échos que je perçois entre nos personnalités. Ce que je retrouve de moi sur ces photos ? Un mélange de mélancolie et de joie tapageuse, une approche de la création à la fois ludique et sérieuse, l’osmose avec la nature, l’envie d’y bondir en short aussi haut que possible (comme sur votre page Bandcamp) et de côtoyer les animaux qui la peuplent. J’ajoute que votre visage va très bien à votre musique.

(J’aime aussi vos albums sous le nom d’Inwolves.)

Beaucoup de photos révèlent aussi le bric-à-brac d’instruments et d’objets dont vous tirez les plages composites, équilibristes, que vous nous donnez à entendre ; elles reflètent l’énergie audible, presque une transe, qui les habite. Celle que j’ai choisie, ci-dessous, n’est pas ma préférée de la série mais c’est celle où on voit le mieux la roue de vélo – et où on vous voit faire trois choses différentes en même temps, ce que j’admire beaucoup.

(Photo de Femke Teussink.)

Votre investissement dans la musique est le même sur toutes les photos de concerts de toute façon. Je collectionne les photos de ce genre. J’en ai quelques-unes d’artistes aussi différentes que Phew, SØS Gunver Ryberg ou Lana Del Rabies, les cheveux en l’air comme suspendus dans le feu de l’action – dans le cas de Kusum Normoyle c’est un peu différent parce qu’elle est dans une position plutôt proche des pompes tandis qu’elle hurle dans son micro en pleine rue, sous le regard effrayé des passants, mais si l’on considère l’axe de son corps, on peut estimer que ses cheveux aussi sont en l’air.

J’aime la plupart de vos albums avec vos collaborateurs fidèles – moins, vous me pardonnerez, ceux des groupes plus pop auxquels vous êtes parfois associée mais ce n’est qu’une question de sensibilité, bien sûr.

(Mais de qui est cette photo ?)

J’espère avoir un jour la chance de boire un verre avec vous au café De Helleketel pour discuter de musique, de la forêt, de la Belgique (j’adore la Belgique) ou simplement commenter les oiseaux qui passent, les champs et les bois qui s’étalent tout autour et les lièvres dedans.

Bien à vous,

Fanny Chiarello

Summstein

Ce soir, sur France Musique, nous pourrons entendre dans Création mondiale, l’émission d’Anne Montaron, l’intégrale de Summstein, pièce acousmatique de Valérie Vivancos. Pour en savoir plus, cliquez ici. Je suis entrée en contact avec Valérie Vivancos par le biais d’Aude Rabillon et je lui dois d’avoir, pour mon projet de résidence aux États-Unis, le soutien du réseau Fair_Play, dont elle est l’une des fondatrices et animatrices. Je connaissais depuis longtemps son travail sous le nom d’Ocean Viva Silver, qui constitue un univers comme je les aime – dans mon jargon profane, je parle de techniques mixtes, comme en arts plastiques : quand les field recordings sont fondus dans des textures sonores créées à base d’électronique et/ou d’instruments. C’est ce que je préfère dans les musiques expérimentales, les oeuvres composites où le mystère côtoie le familier, où l’on croit identifier quelque chose avant d’être mené ailleurs puis d’être illuminé par une évidence (mélodique, texturale ou autre) ; je dirais, toujours avec mes mots maladroits, que de telles pièces sonores sont à la composition plus traditionnelle ce que la poésie narrative est au roman. Ce soir à 23h, sur France Musique.

Matana

Matana Roberts, née à Chicago en 1978, vit désormais à New York. C’est une saxophoniste et artiste pluridisciplinaire – autodidacte, précise-t-elle volontiers, à ma grande joie car je n’ai guère de considération pour les institutions prestigieuses, souvent élitistes, qui formatent les artistes ; en jazz, un apprentissage académique me semble avoir moins de sens encore que dans n’importe quelle autre discipline. Matana Roberts est prolifique mais je vais me concentrer ici sur un seul aspect de son œuvre, à savoir sur la série Coin-Coin, que publie le label Constellation (Montréal), plutôt réputé pour son catalogue post-rock (ainsi Matana Roberts joue-t-elle parfois avec des musiciens entendus par ailleurs chez Silver Mt Zion ou Godspeed You! Black Emperor – pour ne citer que ce collectif à deux têtes dont j’ai usé les disques il y a une quinzaine d’années).

(Photo de Mark Peckmezian)

Le titre Coin Coin fait référence à Marie Thérèse Metoyer, connue sous le nom de Marie Thérèse Coincoin, née à Natchitoches en 1742 et morte en 1816, esclave noire affranchie qui possédait 67 acres de terre à Melrose. Elle en a fait une plantation de tabac dans laquelle travaillaient d’anciens esclaves, créant une communauté où ceux-ci pouvaient vivre une vie bien moins rude que n’importe où ailleurs à l’époque. Elle pratiquait aussi, dit-on, la médecine. Matana Roberts serait une descendante de Marie-Thérèse Métoyer. « Elle a été le premier archétype féminin fort auquel j’ai été exposé quand j’étais enfant, mon grand-père m’appelait Coin Coin et j’ai entendu parler d’elle avant de connaître Harriet Tubman et tous ces gens », dit-elle en interview.

Coin Coin est un projet en douze chapitres, dont quatre ont été publiés à ce jour. Matana Roberts emploie le terme de “panoramic sound quilting” à propos de sa composition, mêlant free-jazz, musique concrète, techniques de jeu étendues, compositions et interpolations de gospels et autres chants traditionnels ou populaires, soit une approche globalement plus expérimentale que jazz à proprement parler. La série combine la notation conceptuelle (ci-dessous, deux exemples de ses magnifiques graphic scores), recherches historiques et journal intime, légendes et généalogie. Son approche de l’histoire des Africains en Amérique est aussi originale et puissamment évocatrice que celle d’Octavia Butler dans son roman Kindred (1979), où présent et passé se mêlent de manière vertigineuse.

© Matana Roberts

© Matana Roberts

Il y a dans le chapitre 1 de Coin Coin des passages qui donnent la chair de poule, comme l’avant-dernière piste, I Am, où le saxo hurle à la Albert Ayler et la voix rappelle les heures les plus ardentes et avant-gardistes de Linda Sharrock ou Jeanne Lee.

Voici un extrait des paroles de I Am (inutile de préciser que Matana Roberts écrit aussi merveilleusement bien) où l’on perçoit particulièrement l’entrelacement des époques dans le récit :

And I worked that land and saved every penny so I can start to buy back my children, my children, my babies
Who were taken from me and sold like cattle

(…)
All because I hustled to survive
So that others could strive, to be something more than me
I am…
…I am Coin Coin
I am Matana, I am Matana, I am…
…Coin Coin

Mais reprenons dans l’ordre.

COIN COIN Chapter One: Gens de couleur libres

Ce premier chapitre est à ce jour celui qui mobilise le plus grand ensemble ; il a été enregistré live devant un auditoire d’une trentaine de personnes. Qu’une telle perfection ait pu être captée en une seule prise a de quoi laisser perplexe. Ci-dessous, le personnel et la liste des instruments, parmi lesquels une scie musicale (jouée par l’artiste sonore expérimentale Lisa Gamble, aka Gambletron).

Matana Roberts: reeds/voice
Gitanjali Jain: voice
David Ryshpan: piano/organ
Nicolas Caloia: cello
Ellwood Epps: trumpet
Brian Lipson: bass trumpet
Fred Bazil: tenor sax
Jason Sharp: baritone sax
Hraïr Hratchian: doudouk
Xarah Dion: prepared guitar
Marie Davidson: violin
Josh Zubot: violin
Lisa Gamble: musical saw
Thierry Amar: bass
Jonah Fortune: bass
David Payant: drums/vibes

Vous pouvez écouter l’album entier ici :

Il comporte des pistes difficiles, abrasives sinon violentes, et des moments d’accalmie musicale assez trompeurs, car das ces moments même, les paroles sont terribles. On entend par exemple au début de Libation for Mr. Brown: Bid Em In… une citation d’Oscar Brown, Jr. puis Matana énumère sur une mélodie joyeuse le type d’atrocités que les maîtres font subir aux esclaves

You can hang my mister
You can drown down my sister
You can beat up my grandma
You can kick down my grandpa
You can beat me
You can slice me

et dans le même temps appelle les musiciens à la rejoindre avec toujours cette même légèreté :

All you gotta, Mr Bass
Baba-oh ba-ba-ba-ba-ba-babado
Baba-oh, yes

(…)
Oh oh oh oh Mr Drummer, please
(…)
Mr Keys can you give me some please?
A-bid me in, all you gotta do is bid me in

Dans le final, si apaisant après la tempête féroce que l’on vient d’essuyer pendant une heure et particulièrement après le déchirant I Am, la piste intitulée How Much Would You Cost? (en soi tout un programme) s’achève sur une interpolation de Danse Kalinda Ba Doom, dont voici la version du regretté Dr John, légende de La Nouvelle-Orléans.

Par cette inscription dans une tradition musicale populaire, ce chapitre m’évoque certains albums de Duke Ellington et d’Archie Shepp, notamment A Drum Is A Woman (1957) pour le premier (malgré son titre et sa pochette d’un goût plutôt moyen), avec ses personnages inventés (Mme Zajj et Carribee Joe) et réels (Buddy Bolden),

Attica Blues (1972) et There’s A Trumpet In My Soul (1975) pour le second, qui incorporent des genres de musique noire américaine plus grand public tels que soul et funk.

COIN COIN Chapter Two: Mississippi Moonchile

Nous avons ici affaire à un septet et à une musique plus jazz, moins hybride.

Matana Roberts: alto saxophone, vocals, conduction, wordspeak
Shoko Nagai: piano, vocals
Jason Palmer: trumpet, vocals
Jeremiah Abiah: operatic tenor vocals
Thomson Kneeland: double bass, vocals
Tomas Fujiwara: drums, vocals

L’album entier :

COIN COIN Chapter Three: river run thee

Matana Roberts: Alto saxophone, Korg Monotron, Korg Monotron delay, Korg Monotron duo analogue, wordspeak, early 1900s Archambault upright piano

Ici, Matana Roberts joue donc de tous les instruments – comme une autre Chicagoane dont j’apprécie beaucoup le travail, Angel Bat Dawid, dans son chef d’œuvre de 2019, The Oracle, dont voici l’extrait le plus doux et le plus euphonique quoique guère euphorique, What Shall I Tell My Children Who Are Black :

Ci-dessous, le troisième chapitre de Coin Coin entier, avec de nouveau des alternances de free jazz volcanique et de mélodies plus accessibles.

COIN COIN Chapter Four: Memphis

On revient à une formation importante : onze musiciens au total (on reconnaît quelques noms de Silver Mt Zion dans le personnel)

Matana Roberts: alto sax, clarinet, wordspeak, voice
Hannah Marcus: electric guitar, nylon string guitar, fiddle, accordion, voice
Sam Shalabi: electric guitar, oud, voice
Nicolas Caloia: double bass, voice
Ryan Sawyer: drumset, vibraphone, jaw harp, bells, voice
Steve Swell: trombone, voice
Ryan White: vibraphone
Thierry Amar: voice
Nadia Moss: voice
Jessica Moss: voice
Ian Ilavsky: voice

Matana Roberts poursuit ici l’entrelacement de compositions, de traditionnels folkloriques américains et de spirituals, de saxophone, de clarinette et de voix parlée, chantée, hurlée. Parfois, c’est le chaos (Trail of the Smiling Sphinx), parfois on s’éloigne du jazz pour gagner l’expérimental (Shoes of Gold), parfois des échos de jazz New Orleans apaisent l’esprit éprouvé par cette pyrotechnie (Fit to Be Tied), parfois on entonne un hymne simple jusqu’à la transe (Raise Yourself Up),

Live life, out loud
Live life, stay proud
Proud of who you are

et parfois on retrouve ce leitmotiv :

I am a child of the wind, even daddy said so
We used to race and I would always win
And he’d say « Run baby run, run like the wind, that’s it, the wind »
Memory is a most unusual thing

(Vous aurez sans doute reconnu dans le sublime Her Mighty Waters Run des éléments de Roll the Old Chariot Along.)

BONUS

Dans l’émission New Sounds de John Schaefer, on peut entendre Matana Roberts parler de son travail, la voir jouer quelques morceaux et cependant diriger les autres musiciens.

Pour finir, la voici interviewée par Anupa Mistry pour Red Bull Music Academy. C’est passionnant, stimulant et d’une honnêteté intellectuelle rare.

Quelques phrases tirées de cette interview qui me parlent tout particulièrement

  • à propos d’une forme individuelle de militantisme, d’une réflexion qui dépasse les cadres politiques, idéologiques et témoigne d’un engagement plus profond

« I’m a lone soldier, I’m a lone wolf person »

« I want to have progressive conversations about difference. I want to have conversations in America that go beyond the dichotomy of black and white. I thought we dealt with that. No, we have not dealt with that. »

  • à propos de création – un véritable antidote à la médiocrité triomphante

« Then, as an artist, sometimes if you get too involved in that whole world, you’ll get off the computer feeling like you creatively accomplished something, when actually, you did absolutely nothing. »

« Exploring vulnerabilities as an artist facing those creative things that scare you the most, the things that you think that you can’t do are the things you actually should be doing. »

« And I get a lot from the punk aesthetic with that where you never have to ask permission to do what it is that you want to do. You just need to do it because you don’t know if tomorrow is guaranteed. »

« Not being creative this way or being creative that way, just being creative because, again, life is so short you might as well explore what it is you need to explore before you get taken out of here to go to wherever is next. »

(Photo de Jason Fulford)