Ligne 18

Ligne 18 est une exposition de mes photos et textes sur l’été dans le bassin minier, plus précisément dans l’agglomération Lens-Liévin (où j’ai grandi). Elle m’a été commandée par l’association Colères du présent, dans le cadre de son projet Traverse. J’ai préparé cette exposition pendant l’été 2018, elle voyage maintenant de ville en ville sur le territoire auquel elle rend hommage. Retrouvez-la notamment le 6 avril au festival Meltingpotch (organisé par l’association Mine de culture) à Libercourt, et le 1er mai à Arras dans le cadre du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale (organisé par Colères du présent).

Préambule

Ceci n’est pas un travail de photographe : je ne suis pas photographe. Je ne conçois pas mes photos comme des objets autonomes, par ailleurs je les aborde avec une technique rudimentaire. Ma démarche photo-texte est conceptuelle et ne vaut que par son systématisme. Depuis trois ans, j’arpente la vaste métropole lilloise en courant avec mon appareil photo ; cet été, j’ai pédalé dans le bassin minier, sur les traces de mon adolescence. Dès le début de ce qui allait devenir une pratique quotidienne et obsessionnelle, j’ai décidé de ne prendre que des photos carrées en noir et blanc pour compenser mon incompétence par un principe favorisant une certaine cohérence visuelle. Ce format me semble adapté à mon approche des lieux, entre minimalisme et concentration sur des détails que d’aucuns qualifieraient d’insignifiants. Je réinterprète l’espace public avec autant de tendresse que d’ironie.

Le vide exact
(1. Espace vert sans nom entre la rue Paul Lafargue et la rue Séraphin Escagedo, Sallaumines. 2. Une résidence de la rue de la Résistance vue depuis un sentier, Liévin. 3. Route de Méricourt, Billy-Montigny.)

Les citadins ne sont pas familiers avec l’air d’été que seuls animent un frémissement de feuillages et, au loin sur la courbe élastique du son, le moteur d’une tondeuse à gazon, cet air sphérique dans lequel se détache avec une netteté cinématographique le grincement de la chaise de jardin en toile dont on se lève pour se verser un verre d’eau avec un demi-citron pressé dont les pépins glissent entre le pouce et l’index, cet air que l’on peut emplir de tout ce que l’on veut sans pouvoir en modifier la tonalité mélancolique, la qualité métaphysique : on ne le trouve que dans les petites villes à potentiel touristique nul. Vingt-cinq ans après avoir quitté Liévin, je me rappelle ces sensations avec une précision hallucinatoire. Je n’ai jamais cessé d’en rechercher la grâce ; parfois, je parviens à l’effleurer dans la banlieue ouvrière de mon territoire électif. Mais de retour à Liévin, par un après-midi d’été que le soleil comprime dans son poing, le bruit de mon dérailleur tout juste concurrencé par une cymbalisation contre nature dans les herbes desséchées ainsi que, de loin en loin, par le moteur d’un avion léger, le temps soudain est aboli, l’espace se rétracte. Être en vie, me dis-je, aura ressemblé à ceci.

Des échelles
(1. École Jules Verne, Éleu-dit-Leauwette. 2. Bac à sable (= plage) d’Avion Plage, boulevard Anatole France. 3. Au-dessus du chemin des Manufactures, à Liévin, le 24 juillet 2018 à 15h41’04 ».)

Je ne me rappelle pas la route exacte jusqu’à mon ancienne école primaire, aussi suis-je surprise de la reconnaître soudain sous un angle à mes yeux inédit : non seulement de dos, mais aussi du dessus. Je pensais redécouvrir d’abord la cour et le talus qui la domine, mais d’ici le talus n’en est pas vraiment un, il semble être le niveau zéro, d’autant qu’une grille m’empêche de faire plus que deviner la cour en contrebas. Je descends la rue, tourne à droite et glousse en découvrant la cour et les bâtiments principaux : comme je m’en doutais, ils semblent minuscules vus de mon âge et de ma taille adulte, ces espaces où je me rappelle avoir couru à grandes enjambées. Le mot talus lui-même paraît presque exagéré. Je reprends ma route et une devinette me revient quand je passe devant un panneau indiquant la direction d’Avion : Quelle est la ville qui vole ? m’avait demandé un camarade. Je l’avais trouvée si drôle (aussi drôle que la cour me semblait grande) que je l’avais répétée plusieurs fois, à plusieurs autres enfants : Quelle est la ville qui vole ?

Pipo
(Rue Alexandre Dumas, Liévin. 2. Zone d’activité Voie Grard, Méricourt. 3. Rue Florent Évrard, Billy-Montigny.)

Le jeu de mots n’existe-t-il que dans mon cerveau d’enfant, ou le vendeur de glaces ambulant a-t-il vraiment changé les paroles de Ba moin en tibo en Ba moin en Pipo ? Quand j’entends la musique dans le lointain, diffusée à un volume exorbitant par le haut-parleur nasillard, je prépare la monnaie pour un Pouss Pouss à l’orange et attends le camion multicolore des Glaces Pipo, assise à l’ombre sur la première marche de la maison. Je suis persuadée que le conducteur à la mine grise et au calot blanc s’appelle vraiment Pipo. Le sorbet coule entre le socle de plastique rouge et le cylindre de carton, il poisse mes doigts et le sucre colle à la langue longtemps après que je les ai jetés. C’est l’arôme de l’été. Aujourd’hui, les glaces ne viennent plus à nous, il faut les acheter dans des magasins, un peu loin parce que Shopi n’existe plus. Cependant, il y a un food-truck à Liévin, je le vois qui dort dans une entrée de garage, immobile au fil des semaines brûlantes, énigmatique avec son décorum de train fantôme à l’érotisme sado-kitsch. Je me demande quel genre de nourriture il vend, à qui, en quelles circonstances ; je me demande si les enfants osent s’en approcher.

Un trouble anormal
(1. Ancienne chapelle transformée en logement, route de L.B., Lens – nom tronqué pour éviter de créer un trouble anormal qui m’exposerait à des ennuis. 2. Idem, capture d’écran sur un service de cartographie en ligne, en vue immersive ; deux chiens se battent sous l’œil placide de la Vierge Marie. 3. Rue Alfred de Musset, Liévin.)

« Papa, des photos ! » Mon vélo est posé contre ma hanche, mon objectif levé vers le clocher. Je découvre avec stupéfaction les volumineux jouets en plastique au milieu desquels le morveux me regarde, l’œil vide et la langue vipérine – un collabo de trois ans, locataire d’une ancienne chapelle. L’arrêt n° 516 de la Cour de cassation en date du 7 mai 2004 dit que « Le propriétaire d’une chose ne dispose pas d’un droit exclusif sur l’image de celle-ci ; il peut toutefois s’opposer à l’utilisation de cette image par un tiers lorsqu’elle cause un trouble anormal ». Je sais que je suis dans la légalité, mais ce savoir ne m’est pas plus utile présentement que ne l’est mon assurance dans l’usage d’après que + indicatif : je passe toujours pour fautive. « Ça se fait pas de prendre en photo la maison des gens », me crie le papa du collabo, le poing brandi. C’est son point de vue, que je ne partage pas (d’autant que sa maison est une curiosité, voire un monument), mais je file en danseuse. Par chance, la route est en descente.

Les Marichelles
(1. Chemin de traverse sans nom débouchant sur l’allée Marcel Pagnol, Liévin. 2. Espace François Villon, Liévin. 3. Chemin de traverse sans nom débouchant sur la rue de la Résistance, Liévin.)

J’ai quinze ans à Liévin. Les Marichelles sont une enclave verdoyante à morphologie arborescente ; la rue qui donne son nom au quartier forme une longue boucle desservant des terminaisons en impasses le plus souvent fourchues. Enchâssé dans cet ensemble résidentiel pavillonnaire, un espace vert est constitué de pelouses que des sentiers relient en chapelet derrière les rangs de maisons toutes pareilles. Les habitations qui l’enserrent sont nombreuses, pourtant ses chemins et ses étendues d’herbe artificiellement vallonnées seraient le plus souvent déserts si je ne m’y attardais avec mon chien et mon walkman, un livre ou un carnet dans mon sac US. Trente ans plus tard, des barrières et chicanes obstruent ses nombreux points d’accès, de sorte que je dois, pour pouvoir faire pivoter la barrière métallique, soulever une roue de mon vélo. Une fois franchi cet obstacle, je retrouve intact le désert de mon adolescence. Derrière une haie, des bruits de couverts trop nets, comme amplifiés par l’acoustique désespérée de l’été. Tout autour, le silence, aussi épais que la chaleur.

Columbine
(1. Rue du Havre, Sallaumines. 2. Lycée Henri Darras, chemin du Marquage, Liévin. 3. Rue Pasteur, Liévin.)

Je suis en classe de première quand j’écris mon premier roman. Il occupe un épais cahier à dos toilé, sans déborder puisque j’ai délibérément posé le point final à la dernière ligne de la dernière page. Il s’agit d’une contrainte formelle tout autant que d’une naïveté, d’ailleurs le texte a pour ambition de s’annuler lui-même, pour preuve qu’il est résolument expérimental. Il brûle en outre d’une rage adolescente que mon corps échoue à exprimer ; l’on n’exprime pas sa rage dans une si petite ville, où tout se sait aussi sûrement que si l’on était en vitrine. Je suis un microbe sous une lamelle de verre, de la maison au lycée puis retour, et l’été dans le crépitement mordoré de la chaleur, mon corps vil amolli suffoque et la frustration pourrit à l’intérieur, le désir honteux, contre nature. Qui sait ce qu’il adviendrait de moi si mon premier roman n’avait la violence d’une fusillade dans un lycée américain ? Il est mon Columbine. Je le jette dès après l’avoir achevé, de peur que quiconque, posant la main sur son protège-cahier vert, ne puisse voir la bile noire qui claque en moi comme une lave, à gros bouillons impatients.

La jeune athlète (1)
(1., 2. et 3. Parc Guimier, rue Étienne Dolet, Sallaumines.)

La manière dont elle me sourit quand nous nous croisons. Puis la manière dont nous nous observons à la dérobée. Elle doit se demander ce que je fais là, certes, et je me pose la même question à son sujet – elle court en fractionné, je le vois bien, mais son mystère n’est pas réductible à une activité : malgré ses vêtements techniques, elle semble décalée, presque incongrue sur le terrain de sport, en ce matin d’été. Je zoome à travers la pelouse et distingue les traits de son visage avec une précision embarrassante, de même que son expression quand elle se tourne vers moi et fixe mes yeux à travers l’objectif, quoique sans le savoir (pas à cette distance). À son âge, je rêvais qu’une inconnue vienne me chercher dans mon paysage familier, providentielle. Combien de silhouettes ai-je investies de cet espoir ? Peut-être suis-je un tout petit événement dans la journée de la jeune athlète. Peut-être aura-t-elle parfois, quand elle reviendra ici, la réminiscence de ma présence aux contours flous, mon regard comme une brise légère dans ses cheveux bouclés. Ou peut-être pas.

U.S.A.
(1. Au pied du terril, Méricourt. 2. Vidéo Molon, vidéoclub fermé depuis bien longtemps, place Roger Salengro, Lens. 3. Bar Le Manhattan, rue Berthelot, Lens.)

Andrée décrit un demi-cercle sur le parking désert au volant de sa Fiat Panda. Son regard est méfiant. Je lui dis bonjour et elle me répond en serrant le frein à main puis sort du véhicule. Je désigne le snack, dis que j’aime le contraste de ses couleurs avec le noir du terril. Son fils, acquiesce-t-elle, aime les couleurs, et l’imagerie américaine. Car le lieu, m’apprend-elle, appartient à son fils, Serge. Je peux utiliser mes photos tant que ce n’est pas dans un esprit malveillant – on a tendance à nous montrer comme des gens tristes, ici. Je précise que, moi aussi, je suis d’ici. Andrée regrette de ne pas avoir les clés pour pouvoir me faire visiter l’intérieur. À défaut, elle m’emmène voir une porte latérale, sur laquelle son fils a peint les mots « Entrée des artistes » dans un semis d’étoiles. C’est tout lui, sourit-elle. L’année dernière, France 2 est venue tourner un reportage sur le Mustang Burger, mais il n’a pas encore été diffusé ; un jour, peut-être. Quand finalement je m’éloigne, nous nous adressons des signes d’au revoir et je pense, un peu triste, que je vais devoir décevoir Andrée : je n’ai pas osé lui dire que mes photos étaient en noir et blanc.

Initiatives et promotion
(1. À l’angle de la route de Méricourt de la rue Jules Mahieu, Billy-Montigny. 2. Dogstyle, toiletteur, rue de l’Égalité, Billy-Montigny. 3. Stand sur le marché aux puces de Méricourt, photo prise par Claire Spiteri avec son téléphone portable, le 19 août de cette année.)

Je parcours les corons de Méricourt, tôt le matin, l’air est encore frais. Ils marchent chacun seul, le regard droit, le pas tranquille, comme s’ils allaient acheter le pain, le journal. Tous, petits et grands, portent un collier. Ils regardent derrière eux avant de traverser en diagonale, n’aboient pas au passage de mon vélo, bien que les pédales grincent. Des chiens aussi autonomes et discrets que des chats. Plus tard, près du salon Toilett’Heure et des petits commerces, je verrai des chiens enfants portés à bras par des vieilles dames qui discuteront sur le pas de leur porte. Pour l’instant, je croise une première voiture, vitres baissées ; la conductrice me demande son chemin et, curieusement, rit quand je lui dis que je ne suis pas d’ici. Puis le premier piéton de ma journée entre dans le cadre de la photo que je m’apprête à prendre de l’affiche « Initiatives et promotion », et alors tout se précipite : un bus blanc comme un ange de tôle traverse la perspective, le chauffeur klaxonne, mon premier piéton et lui se saluent de la main et l’unique passagère du bus s’esclaffe en renversant la tête. Eh bien, dis-je à mi-voix, moi qui ne suis pas d’ici.

Selfie
(1. Rue Rabelais, château gonflable annexe à la piscine Nauticaa, Liévin. 2. Liévin Tennis Club, rue Montaigne, vu depuis le Parc des Équipages. 3. Dans la Souchez, même parc.)

Le château gonflable est désert ; personne non plus autour du toboggan. Pourtant, des cris et des rires d’enfants me parviennent. Peut-être s’agit-il de bandes sonores que la piscine diffuse dans des hauts parleurs, de même que certains restaurants de poissons diffusent des cris de mouettes sur leur parking, à quelque distance d’un hypermarché, pour attirer le client. Je traverse le parc des Équipages, où le seul bruit est le chant flûté de la Souchez sur son lit de cailloux. L’eau est transparente et vive. Je ne suis pas seule, ici, une mère et ses deux enfants sont assis dans l’herbe, de l’autre côté de la rivière. Ils me tournent le dos et j’envisage un instant de les prendre en photo car il se dégage de leur trio feutré une tendresse qui m’émeut, mais je suspends mon geste et m’éloigne pour ne pas gâcher le selfie que la mère, je m’en aperçois juste à temps, est en train de prendre, attirant ses enfants vers elle. Je peux presque me voir glisser sur l’écran du téléphone qu’elle brandit tandis que je me hâte de quitter le champ de l’image. Après ce pic de tension narrative, la ville semble replonger dans la somnolence.

Au diapason de l’univers
(1. Terrain situé entre la rue des Marichelles, le chemin Vert et le chemin des Routiers, Liévin. 2. Château d’eau, au-dessus des Prés Boyeffles, vu depuis la rue Chochoy, Éleu-dit-Leauwette. 3. Rue du Béarn, Lens.)

Un garçon est assis sur une barrière en béton léprosée d’une mousse jaunâtre. Derrière lui s’étend une vaste étendue de gazon brûlé par le soleil, terrain accidenté qu’agrémentent deux cages de but sans filet. À sa droite se déploie une rangée de maisons en briques bien entretenues, aux pelouses et jardinières arrosées tous les soirs. À sa gauche somnole un groupe de résidences à quatre étages que des routes étroites mènent à d’autres groupes de résidences identiques et tout aussi assoupies. C’est à peu près tout. Le garçon est voûté, une musique bourdonne autour de lui comme un insecte sans que je parvienne à en identifier la source. Je reconnais son ennui existentiel pour l’avoir éprouvé, adolescente, les longs après-midis d’été à Liévin. J’aimerais dire au garçon combien ces après-midis peuvent être fondateurs : Considère avec gratitude la langueur de l’été, cet été singulier dont le vide immaculé vibre au diapason de l’univers. Préserve ton ennui, chéris-le, emplis-le de tes propres créations. Accepte le tête-à-tête avec le néant, ce frémissement infini qui n’est pas un frémissement de sens mais de quelque chose qui dispense du sens et, dirait-on, le transcende. Mais le garçon me jette un regard méfiant et je poursuis mon chemin.

Beaucoup fun
(1. Au bord d’une voie ferrée de service, gare de Lens – accès interdit au public –, en contrebas de la rue Thomas Edison. 2. Le stade Lelong-Voisin vu depuis la rue Roger Salengro, Éleu-dit-Leauwette. 3. Salle de sport face au stade couvert Aréna de Liévin.)

Enfants, nous jouons dehors ; nous disons cela, que nous jouons dehors. Dehors est bien suffisant et protéiforme. Il n’y a pas d’installations sportives dans notre rue mais des parkings, et des surfaces verticales pour renvoyer les balles quand les voisins font défaut, ou la sieste. C’est bien assez. Nous ne pratiquons pas le football, le volley-ball, ni le tennis, ni le badminton : nous jouons au ballon et aux raquettes, ce sont des sports approximatifs dont nous inventons les règles à mesure et qui ne requièrent pas d’équipement spécifique. Nous organisons des jeux de piste où le mot cassis signifie que l’on trouvera un indice près d’un dos d’âne et ce n’est pas ce qui manque. Nous ramassons des objets cassés dans les caniveaux, les fourrés, les entassons dans une boîte en carton pour fabriquer, plus tard, quelque chose – peu importe quoi. Nous occupons bruyamment l’été, qui semble extensible à l’infini. Aujourd’hui, les rues sont atones et propres. Que font les enfants ?

La jeune athlète (2)
(Parc Guimier, Sallaumines.)

Elle porte le même short bleu et le même maillot rouge que la semaine dernière : elle est en tout point identique. Comme un Playmobil de l’ancienne génération, générique, bien qu’il s’agisse à l’évidence d’un short et d’un maillot spécifiquement conçus pour le sport. N’en ressortent que des couleurs éclatantes, une silhouette vierge de toute histoire et de tous attributs lisibles dans le périmètre vague, vide et déteint du stade, en retrait de l’espace public derrière un rideau d’arbres dense et haut. La jeune athlète m’apparaît comme isolée du monde profus : un personnage à l’état de concept avant la mise en chair et en situation dans le foisonnement de la fiction. Qu’elle réponde à mon sourire est presque étrange. Mais quand un centre aéré s’étire longuement entre nous, avec l’élasticité d’une chenille, un instant elle semble encombrée par l’ondulation fluorescente et vagissante de la troupe. L’un des enfants s’appelle Ludwig. Ludwig ! crie une voix de tête. Puis le silence revient, gonflé par le seul souffle du vent dans les feuillages et ponctué quelques secondes par la foulée de la jeune athlète quand elle fait une pointe de vitesse à ma hauteur. Moi, j’écris dans mon carnet.

L’aventure
(1. Parc de la Glissoire, Avion. 2. Rue Thiers, Liévin. 3. Rue Georges Clemenceau, Angres.)

Il est des familles qui ne partent pas, ne chargent pas la voiture ni ne ferment les volets pour trois semaines. Certaines se masseront autour des plages artificielles aménagées pour l’été tandis que d’autres se laisseront séduire par les affiches de quatre mètres sur trois faisant la publicité de parcs à thème. Les gigantesques photos, qui fleurissent dans toute la ville dès la dernière semaine d’école, montrent des parents et leurs enfants serrés dans des manèges en forme de rondin ou de bateau pirate, sur une pente dont les rails plongent vers une eau chlorée, ce que petits et grands semblent accueillir avec une véritable euphorie, la bouche ouverte et les bras en l’air. À l’évidence, leur essence se révèle pleinement dans ce moment de partage régressif. Il est des familles qui font la queue avec leur progéniture devant des stands d’une nourriture grasse qu’elles mâcheront en observant d’un oeil las des animaux naguère sauvages, qui, parce qu’ils ont été arrachés à leur habitat naturel, dépérissent et leur paraîtront plus ennuyeux que ceux des reportages et des dessins animés. Ce n’est qu’à une heure de voiture : Plus près que vous ne le pensez, promet une affiche.

Luna Park
(1. Rue Duguesclin, Lens. 2. Rue Jussieu, Méricourt. 3. Rue Pasteur, Liévin.)
Ce serait un Luna Park en plastique gonflable, qui courrait en pointillés multicolores dans les jardins des corons ; et dans ceux des lotissements dont les fractales ont rayonné tous azimuts à la fin des années 1970 ; et dans ceux des résidences, au rez-de-chaussée. Des couleurs acidulées, éclatantes sur les pelouses grillées, devant les murs de brique rouge ou de crépi délavé, des formes régressives et du gigantisme. Des toboggans et balançoires comme des orties. Des trampolines, aussi : un jardin sur deux en possède un, que l’on voit tendre son filet de protection vers le ciel par-dessus un grillage, une haie ou une palissade, et l’on dirait des bras appelant de l’amour. Car ces parcs d’attractions privés ne résonnent d’aucun cri ni d’aucun rire. Seuls parviennent dans la rue, à travers les volets baissés, des voix de soap opera, pleines de soupirs irrépressibles, l’élocution ampoulée – une élocution en plastique gonflable pour occuper l’après-midi écrasé de chaleur, quand l’eau tiède croupit dans les piscines aux boudins ramollis.

En cercle
(1. Feu de camp sur le terril de Loos-en-Gohelle, Fosse 11/19, vers le chemin de la Cheminée. 2. Espace vert sans nom le long de la voie ferrée, rue Molière, Lens. 3. Vue satellite de Bully-les-Mines sur un service de cartographie en ligne.)

Dans les petites villes minières, les espaces de convivialité sont souvent des métonymies de l’organisation urbaine. Les corons ne présentent pas toujours un quadrillage mais offrent aussi aux satellites et aux oiseaux des rosaces sophistiquées. Sur les cartes, Sallaumines évoque un cerveau, ses hémisphères bien délimités par une bande verte, ses lobes clairement définis. Le cercle et l’ellipse gouvernent bien plus que l’angle droit les plans des fosses – certaines semblent presque étudiées pour évoquer la nef d’une église, comme à l’est de Bully-les-Mines, autour de la place Richelieu. Nous ne connaissons pas le bruit de l’extraction minière ; les chevalets sont des squelettes d’animaux préhistoriques dans un musée en plein air, des animaux dont on a oublié le cri. Aujourd’hui, le silence règne sur les terrils, à leurs pieds, au cœur des corons, quoique nous soyons toujours conviés à nous y asseoir en cercle, comme autour d’un feu de camp. La plupart du temps, nous ne le faisons pas.

Muzak
(Lens : 1. Rue de Paris. 2. Rue de la Gare. 3. Rue de Paris.)

Je ne connaissais pas son nom, je pense que je ne l’avais jamais su ; nous l’avons toujours appelée la rue piétonne, du moins le faisions-nous à son âge d’or, à l’époque où les occasions de l’évoquer ne faisaient pas défaut. C’est la rue de Paris, je l’apprends aujourd’hui, alors qu’elle est devenue la rue la plus désolée de Lens, avec sa perspective déserte, ses cellules commerciales vides et ses quelques magasins mornes, porte fermée contre la chaleur. À l’intérieur d’une boutique franchisée, une vendeuse feint de s’affairer dans la lumière blanche du néon et l’on voudrait s’excuser auprès d’elle, s’excuser de ce que la vie l’enferme dans cette collection d’été impeccablement pliée au cœur de l’été. Rue de Paris, des haut-parleurs diffusent de la variété, comme dans une galerie commerciale ou un supermarché. C’est faire des claquettes dans le sable. Il y a quelque chose de ridicule, voire d’humiliant, à traverser le désert mélancolique d’août sur une musique imposée, trop sucrée. Si l’on y croisait un autre individu, ce pourrait presque devenir embarrassant.

Mickey
(Liévin : 1. Galerie du centre commercial. 2. Le même centre commercial vu depuis la passerelle de la rue Henri Martin. 3. Le chevalet de la Fosse 1 bis, vu depuis l’arrière d’un magasin.)

À Liévin, le centre commercial est implanté au beau milieu de la ville et non à la périphérie. Quand j’étais adolescente, c’était à sa manière un lieu de convivialité : dans la galerie marchande du supermarché, un bar était assidûment fréquenté par des familles abîmées tandis que des attroupements de jeunes gens apathiques s’entassaient sur les bancs. Depuis le centre ville, les piétons pouvaient accéder à ce monstre de béton et de tôle par un serpentin d’escaliers inquiétants et pouilleux à moitié noyés dans une végétation qui ne paraissait pas maîtrisée. Aujourd’hui, un large escalier y monte tout droit, immaculé, entre deux pentes d’une terre fine et fraîche qui n’a pas encore été semée. Sur le parking, une trentaine de personne attendent autour d’un abribus dans un fouillis de cabas. Dans la galerie baignée de néon, un manège Disney diffuse une musique abêtissante et plusieurs enfants attendent le départ. Alors que je viens de photographier Mickey, je croise le regard de la jeune fille qui s’ennuie aux manettes et me sens prise en faute. Par chance, son rire sonne comme une complicité.

Méga fête
(1. Caddie écrasé sur la véloroute du bassin minier, sous le pont de la rue Thomas Edison, Lens. 2. Chemin de Noyelles, au pied du terril de Méricourt. 3. Derrière Auchan, rue Boulanger, Lens.)

L’une de mes activités favorites consiste à chercher des lieux infréquentés, ce genre d’endroits qu’il conviendrait plutôt d’appeler envers et qui gisent le plus souvent le long des voies ferrées et des friches, en bordure de campagne et derrière divers types de bâtiments colossaux et dépourvus de visée architecturale, à peine plus sophistiqués que des hangars. J’emploie pour désigner ce type de zones souvent encombrées de détritus l’expression d’arrière-monde. Parfois, un arrière-monde peut être contenu dans un périmètre très étroit, par exemple à ce point précis de la véloroute du bassin minier que surplombe le pont de type Eiffel, rue Thomas Edison. Les tags sur les piles de brique et les traces de fête, brasiers, bouteilles vides, caddie piétiné, me rappellent que je ne suis pas la seule à m’attarder dans l’arrière-monde : la nuit, il est le théâtre de fêtes qui, vues du lendemain, paraissent inquiétantes – des cérémonies secrètes dont on laisse les traces se déliter là pour les prochains millénaires et inscrire dans la terre l’exutoire d’un soir, ce fossile futur.

Mal assis, là
(1. Rue Salvador Allende, Lens. 2. Capture d’écran sur un service de cartographie en ligne, en vue immersive. 3. La République, Avion.)

Nicole a sorti une chaise pliante sur la dalle, une chaise tout confort avec un porte-gobelet sur chaque accoudoir. Elle me montre, au sol, la trace des bancs qui récemment jouxtaient encore chacune des entrées de la barre ; la municipalité les a retirés parce que les jeunes, le soir, montaient dessus et attrapaient les géraniums dans ces bacs accrochés à la fenêtre du premier étage, vous voyez ? Pour les mettre en pièce. Par désœuvrement. Des jeunes gens ne devraient pas passer tout l’été à la Grande Résidence, estime Nicole. Elle-même pense partir bientôt, et définitivement ; elle est à la retraite depuis presque un an et n’a plus aucune raison de rester dans sa petite boîte, pour reprendre l’expression de ses enfants. Elle ira sans doute vivre à Arras. Bientôt. En attendant, elle prend le soleil sur sa chaise pliante. Les bancs apparaissent encore en vue immersive sur Internet ; des groupes de personnes âgées se serrent sur chacun d’eux et regardent passer le véhicule qui effectue les prises de vue, la main en visière dans une lumière aussi éblouissante que celle d’aujourd’hui. Leurs visages ne sont pas floutés.

ZUP !
(La Grande Résidence, Lens. 1. Rue Alain. 2. Sculpture, rue Alain, détail. 3. Rue Paul Lafargue.)

Au pied des grands ensembles, le temps s’étire et l’espace se recroqueville ; l’on oublie la ville, le centre qui foisonne à une distance décourageante. L’on oublie que l’on marine dans une enclave – peut-être ne l’a-t-on jamais su, peut-être n’imagine-t-on pas que la vie n’est pas partout la même, pas partout la même langueur sans solution. Ici, l’existence est bétonnée, l’horizon limité par les tours d’à-côté, la vie ajustée à celle d’innombrables voisins. Un couple traverse la Grande Résidence en poussant un caddie emprunté à Auchan, son point névralgique. Le parc Jean Cocteau, étendue d’herbe agrémentée d’une petite aire de jeu, n’offre guère d’ombre. Au pied d’une barre, des serpentins aux couleurs passées s’entortillent sur l’herbe desséchée. Je les regarde. Un homme torse nu sur son balcon au premier étage me regarde les regarder. Si je prends une photo, il va me demander pourquoi et je me sentirai stupide, alors je n’en prends pas. Quand je repasse, l’air détaché, une heure plus tard, ils sont toujours au même endroits : les serpentins, et le monsieur torse nu.

L’intimité
(1. Avion Plage. 2. Derrière le Louvre-Lens, dans une cité aux noms de compositeurs. 3. Chemin de Noyelles, Méricourt.)

Bien sûr que non, ce n’est pas du voyeurisme. Pour me donner bonne conscience, je me dis souvent qu’il s’agit d’ébaucher une sémiotique des façades et jardins, ou je prétends que je mène une étude sur le thème « kitsch et lutte des classes », comme si parodier une démarche scientifique pouvait justifier toutes les intrusions et indiscrétions. Dans les corons, je me réfrène, parce qu’il y a presque toujours un chien furieux ou un voisin qui s’arrête de laver sa voiture ou de tailler sa haie pour essayer de comprendre ce que je regarde, prêt à intervenir. Je renonce de mauvaise grâce à emporter des souvenirs d’une tête de bouledogue en chapeau de pilier ou d’une salle à manger installée dans un garage. La jeune athlète ne semble pas incommodée quand je la regarde courir, mais au fond qu’en sais-je ? Peut-être est-elle trop timide ou trop polie pour me demander ce que je prends en photo, là, si elle n’est pas simplement effrayée par une telle impudence. Je perds le sens du réel, ce lieu où des principes éthiques prévalent sur l’arrêt n° 516 de la Cour de cassation en date du 7 mai 2004.

La jeune athlète (3)
(Parc Guimier, Sallaumines.)

Je réfléchis à la manière dont je présenterai mon projet à la jeune athlète quand elle arrivera. Si je lui dis que je prépare une exposition sur l’ennui existentiel, l’été, dans le bassin minier, risque-t-elle d’interpréter cet intitulé comme condescendant ? Je viens pourtant de vivre ici l’un de ces étés capiteux que l’on n’oublie jamais. J’en savoure l’atmosphère chaque fois que je viens ; de retour chez moi, j’en convoque l’acoustique, la lumière, la lenteur ; je compte les jours jusqu’au prochain TER et crains celui où je n’aurai plus à le prendre. Ce moment est arrivé : le jour où je dois clore. Je veux que ce soit sur la jeune athlète, je veux qu’elle occupe les places 7, 13 et 23 de ma composition, pour obéir à la rigueur loufoque de mon système personnel, fondé sur des nombres premiers. Mais aujourd’hui, elle n’est pas là. Soudain, son absence occupe tout le parc Guimier, une herbe jaune et mousseuse dérive sur le bitume en continents tristes, les arbres tordent les racines. Un vide post-partum bien connu des artistes a commencé à m’engourdir, je le comprends, mais je remonte sur mon vélo.