Bullshit job 2

En période de déménagement, on est amené à côtoyer pas mal de touc-people (votre conseiller en jargon d’entreprise) puis on reçoit 17 mails et SMS demandant de les évaluer. Les touc-people sont des gens qui travaillent sur ordinateur, tablette ou téléphone, et dont le tic consiste à ponctuer leurs phrases de tac et de touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc) avec de temps en temps un hop qui indique une avancée particulièrement satisfaisante. C’est à en devenir épileptique, tac. J’y vois une manière de signifier qu’ils avancent, même si on a l’impression qu’il ne se passe rien. Ils expliquent invariablement que c’est un nouveau logiciel, et plus ce dernier mouline, plus ils ont de temps pour louer ses avantages par rapport à l’ancien logiciel, quand ils ne commentent pas l’évolution des services depuis l’époque du papier (le mot les fait généralement s’esclaffer, jusqu’au moment où l’on s’étonne qu’ils impriment l’intégralité du document généré par le logiciel).

Comme tout cela prend beaucoup de temps et que l’on est bras ballants de part et d’autre d’un écran qui les absorbe et dont on préfère ne pas les divertir pour ne pas ralentir encore la démarche en cours, ils tâchent de meubler le silence et de tromper notre ennui, or ils ne peuvent se permettre de parler sans discontinuer parce que la maîtrise du nouveau logiciel requiert malgré tout une certaine concentration. Aussi, pour indiquer qu’ils progressent dans le protocole, ils disent touc touc touc (variante : tchouc tchouc tchouc), tac, et hop quand ils ont passé une étape importante vers la résolution.

Le soir, de retour chez eux, sans doute se préparent-ils un petit apéritif : touc touc touc ils versent les cacahuètes dans une coupelle, tac débouchent une bonne bouteille, et hop posent le tout sur un plateau. La belle vie.

Le centre du monde

Tout a commencé quand je réfléchissais avec mes amies à un moyen de kidnapper Danny. Dame Sam est montée se coucher sous ma couette sans s’essuyer les pattes. Je suis toujours célibataire, aussi n’ai-je pas fait de réflexion déplaisante quand je l’ai rejointe. Nous n’en avons pas reparlé au petit déjeuner, ce matin. Plus tard, alors qu’elle somnolait sur mes genoux que nous réfléchissions à un problème de narration, mon notre attention a été attirée par le plus petit oiseau hors colibri que j’aie vu de ma vie ; il était là, juste derrière la fenêtre de mon notre bureau, si délicat, si gracieux que je l’ai pris en photo.

J’avais les larmes aux yeux, de reconnaissance, d’émotion, de… « Niaiserie », a décrété Dame Sam. Il n’y a pas de place pour la colère dans ma nouvelle vie, et j’y tiens beaucoup. Quitte à exécuter les requêtes narcissiques de Dame Sam.

– C’est qui ?
– Hein ?
– Le centre du monde.
– Euh. Dame Sam ?
– Bonne fille. Ici, je suis Al Pacino, tu vois ? Et là, De Niro, right? Et là ?
– Je ne sais pas… Marlon Brando ?
– C’est qu’elle a une bonne vue. Précise bien que c’est sans Photoshop.

Des chiffres

A – Performances de Polty :

Cette semaine, mon poltergeist ne déplace pas les objets mais les multiplie. Des articles de quincaillerie apparaissent chaque jour dans ma penderie, de préférence sous les chemises ; à ce jour, j’en ai trouvé six, que je conserve dans le tiroir de ma table de chevet. J’envisagerais bien l’ouverture d’un commerce mais

1. Je préfère réserver mon temps à l’écriture ;
2. Polty changera peut-être de mode opératoire la semaine prochaine et

(En revanche, il déplace la photo que j’ai choisie pour le représenter ; j’aurais préféré qu’elle ne coupe pas une phrase mais à ce bras de fer, il gagne assurément.)

je ne serais pas en mesure de payer des fournisseurs ;
3. Le commerce, à Lens, ce n’est pas facile, ces derniers temps, je suis d’ailleurs assez inquiète (pour Dinah, Danny, B-ob-by mais aussi) pour la

B – Santé du monde économique

de ma ville d’adoption. Cet après-midi, j’ai fait le tour du centre pour voir si le vendredi noir battait son plein : non. Quand je suis rentrée de cette virée purement sociologique, je me sentais presque coupable de ne pas avoir consommé. Je ne pense pas acheter un jour un costume, un CD de variété française ou un porte-jarretelle chez Un(e) ou Un(e)tel(le), mais j’aime bien l’idée qu’il reste des enseignes non franchisées en si grand nombre dans cette ville et je ne suis pas venue pour assister, désemparée, à leur chute.

(« Menteuse », dit Polty, « ce panneau se trouve à Sallaumines ». Hum. J’avoue, comme disent les jeunes.)

En vérité, il ne s’agit pas du monde économique, mais de personnes, d’institutions qui existaient déjà il y a trente ans, avant mon départ, et plus généralement des vestiges d’une civilisation antérieure (le 20ème siècle <3).

Il conviendrait maintenant que j’aborde le sujet délicat de

C – Ma propre rentabilité :

(Très drôle, Polty, merci.)

1. Aujourd’hui, j’ai atteint la page 227 de mon répertoire de créatrices sonores ; c’est un nombre premier, ça se fête. J’ai 1029 noms, un peu plus des 997 que je m’étais fixés, mais le tri va être compliqué, sachant que j’en ai déjà laissé 328 de côté, avec parfois beaucoup de peine. J’envisage de m’assouplir. Je l’envisage seulement – ça risque d’être sans fin : chaque semaine, une artiste répondant à tous mes critères de sélection se révèle, et ma liste ne fonctionne pas à l’ancienneté ;

(Ici, Johann Merrich, l’une des artistes dont j’ai travaillé la bio cette semaine – je ne les aborde pas dans l’ordre alphabétique, ça va bien, je ne suis pas payée. Par ailleurs, je ne sais pas de qui est la photo, vous m’en voyez désolée. « Lamentable », bâille Polty.)

2. J’ai eu envie d’écrire un requiem pour un pigeon mort qui était posé sur un muret dans une rue assez passante, perpendiculaire à la mienne ; j’y réfléchis (une chanson de geste en 2019, un requiem en 2020, ça me semble cohérent, merci de bien vouloir croire à mon potentiel commercial) ;
3. Cette semaine, j’ai supprimé 30 pages de mon roman sur les lotissements et en ai ajouté un peu moins. Mais j’ai trouvé le système (« Le bon gond », me souffle Polty), ça devrait bien se passer : j’ai démonté l’ensemble, il ne reste qu’à le remonter autrement (« Comme un placard en kit dont on aurait monté les portes à l’envers en essayant d’y insérer les tiroirs d’une commode avec des gonds inadéquats », s’amuse Polty), puis à finir. Tranquille – même si les sixièmes de Lumbres trouvent que j’écris trop lentement.

(Une photo prise cette semaine et qui s’insérera(it) parfaitement dans mon manuscrit.)

Rosaces et flying teapots

Ce matin, j’ai voulu éprouver au sol les similitudes entre la cité des cheminots à Méricourt et Loos Délivrance (qui, de fait, est une cité de cheminots, même si elle porte un petit nom d’inspiration boormanienne quelque peu angoissant), plutôt que de simplement les constater sur les plans,

non pas à vélo mais en courant, pour que mon expérience des deux territoires soit vraiment comparable – elle s’est avérée confondante ; j’y reviendrai en images. J’ai dérivé irrésistiblement vers un lotissement, puisque tel est mon thème du moment, et soudain il m’est apparu que les extraterrestres de passage (disons les two little men in a flying saucer d’Ella Fitzgerald) devaient se demander quel message leur adressent les jardins des lotissements :

– Que représentent tous ces cercles sombres, à ton avis ?
– C’est difficile à décrypter, moins régulier que nos agroglyphes et cependant on sent qu’il y a une intention.
– Après le Very Large Array, voici le Very Small.
– Ah ah ah.
– Ah ah ah.
– Ils ne sont quand même pas très doués, ces humains.

Un parallèle entre ces jardins individuels et des aires de jeu invariablement désertes en dit aussi très long sur les notions d’individuel et de collectif dans les enclaves résidentielles – et sur leur potentiel économique : cette vue du ciel vaut une étude de marché. Vous voulez faire fortune ? Vendez des trampolines.

Bullshit job

Et voilà encore une photo que je ne pourrais plus prendre aujourd’hui.

Ce beau panneau vintage de format respectable et ses deux camarades, < Lille Belgique à gauche, Douai Valenciennes > à droite, ont été remplacés cette semaine par d’affreux panneaux verts sans âme. Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ? Les mariniers n’arrivaient plus à les lire ?

Ou au contraire, voyaient-ils trop précisément l’inscription anarchiste sur le panneau de droite et, influencés, devenaient-ils de dangereux pirates de la Deûle ?

Quel genre de petit bureaucrate décide de changer des panneaux que l’on déchiffre encore parfaitement et qui ont ce que l’on appelle communément le charme de l’ancien ? Quel petit bureaucrate n’a rien d’autre à faire que d’aseptiser un chemin de halage interdit aux véhicules motorisés ? Quelqu’un dont le cousin fabrique des panneaux verts ? Vert Starbucks, merde.

On the Flying Trapeze

Le treizième jour de ma nouvelle vie, pour la première fois, j’ai abandonné un moment mon vaisseau fantôme, Dame Sam, Dinah, Danny et Carol Anne (c’est le petit nom que je donne à l’épicéa de mon jardin, à cause de Poltergeist)

pour emprunter le chemin de halage qui mène à la métropole lilloise. Je l’avais évité autant que possible depuis l’ouverture de la chasse. Vers Bauvin, j’ai croisé un gamin qui portait un fusil cassé sur les épaules, il n’avait pas douze ans. J’ai pensé à tous ceux qui me disent garder espoir en l’avenir parce que les nouvelles générations ont compris beaucoup de choses.

Alors que je venais de traverser, non sans émotion, un bois d’Emmerin parmi mes préférés, j’ai vu au loin la Fernsehturm de Wattignies se dresser sous un ciel si beau que j’ai été surprise, quelques minutes plus tard, de retrouver la circulation cauchemardesque de mon ancien territoire. Écoutez cette campagnarde, ont ri mes amies quand je suis arrivée chez elles en grognant.

Dans le dernier train en partance de Wattignies-Templemars et à destination de Lens, j’avais envie de danser avec tout le monde, et tout le monde me parlait, comme dans un film de Capra.

J+11

Je me suis déjà fait des amis dans ma nouvelle vie. Il y a Dinah. Elle aime que je lui chante la chanson qui lui rend hommage* :

Oh, Dinah
Should you wander to China
I would hop an ocean liner
Just to be with Dinah Lee

et Danny, que je vais voir presque tous les jours parce qu’il est assez isolé. Je m’arrête un moment, croise les bras sur la clôture et lui parle un peu. Désormais, il me voit arriver de loin et attend que je le rejoigne. J’aimerais qu’il vienne vivre avec Dame Sam et moi, il se sentirait moins seul et il ne dormirait pas dehors quand il gèle, mais 1. Dame Sam s’y oppose ; 2. le fermier a dû me repérer, maintenant, et je serais la première suspecte en cas d’enlèvement.

J’ai déjà participé à plusieurs raves, et je peux vous assurer qu’ici, on n’a pas peur du volume sonore. Celle-ci a eu lieu ce matin – sur l’instrumental Bird de Kelly Lee Owens**.

J’ai déjà mes habitudes dans les commerces du coin, qui n’abusent pas d’anglicismes inutiles et pompeux comme c’est la mode à la grande ville.

J’ai déjà eu beaucoup fun.

Je me suis aussi cassé la figure à vélo en glissant sur un tapis de feuilles mortes gluantes alors que je me rendais dans une zone commerciale de format américain à 15 km de chez moi pour un difficilement évitable passage dans le temple suédois de l’intérieur fonctionnel *** mais je ne m’en plaindra pas : ça m’apprendra.

*

**

***

Punch!

Petit message aux marimbistes qui fréquentent ce blog : ne massacrez plus Punch! de ma chère amie Allison Sniffin en essayant de le jouer à l’oreille, commandez plutôt la partition, désormais disponible sur le site de l’éditeur américain Steve Weiss (il vous suffit de cliquer ici). Il en dit ceci : « Allison Sniffin’s « Punch! » for marimba and piano is wild and fresh, playful, lyrical and wistful, with pandiatonic canons and cascades covering the full ranges of both instruments in virtuosic display. A single, 10-minute movement with many moods, written for a 4.3 octave marimba. »

En attendant votre livraison, vous pouvez découvrir les morceaux qu’elle a récemment ajoutés sur le SoundCloud dont je vous annonçais la création dans un billet antérieur.

SP du Sel

Hier, j’ai découvert mon nouveau livre à l’occasion de l’exercice un peu sportif qu’est le service de presse : par piles. Les exemplaires se présentent, à la sortie de l’imprimerie, par lots de 32 : Le sel en format familial. C’est ma première couverture avec une photo en pleine page à l’Olivier ; j’ai l’impression d’avoir pris du grade, ai-je dit pour l’amuser l’équipe. On la voit ici, auprès des photos de la jeune athlète que j’ai collées en guise de dédicaces. En arrière-plan, quelques manuscrits en attente de lecture.

Maintenant, Le sel attend le 2 janvier avec impatience.

Les premiers jours de ma nouvelle vie

Le premier matin de ma nouvelle vie, je regarde le jour se lever sur le pin majestueux qui surplombe mon jardin, la maison est déjà repeinte, aménagée, rangée, plus aucun carton ne traîne. Je bois le premier thé de ma nouvelle vie en écrivant un mail à l’inconnue de Lille Sud, dont il s’avère que le patronyme est l’homophone de la rue dans laquelle je viens de m’installer (par chance pour elle, ce n’est pas la rue du Maréchal de Lattre de Tassigny).

(Comme cette publicité pour les Meubles Delefosse, ma maison mélange l’ancien et le moderne.)

J’ai dormi trois heures mais je veux saluer ce premier matin en courant dans la lumière sublime, froide et pure, avant d’attaquer les finitions de la maison avec mes proches. Les rues sont presque parfaitement désertes, comme je les aime, et les rares personnes que je croise me disent bonjour.

(Je consacrerai prochainement un billet aux dead Lidl & Aldis du bassin minier.)

Le deuxième jour de ma nouvelle vie, alors que je traverse Loison-sous-Lens en courant, je croise la plus petite fanfare de mon expérience terrestre ; elle ne joue pas très juste et les quelques personnes qui la suivent sont si renfrognées que je n’arrive pas à réprimer un rire. Je suis déçue qu’il n’y ait pas de majorettes.

(Jour de fête au cimetière de Sallaumines.)

La troisième nuit de ma nouvelle vie, je crois qu’il y a un poltergeist dans ma maison. Je suis seule à la barre d’un paquebot hanté, Dame Sam pelotonnée contre moi. Des meubles changent de place, le bois craque et la tuyauterie claque. Le jardin est plongé dans une obscurité totale et seule la silhouette du pin se détache vaguement sur le ciel, un peu inquiétante. Je me fais penser à la présentatrice radio dans le phare de Fog et à toutes ces femmes de films américains qui vivent seules dans des maisons immenses et qui n’ont pas peur. Sauf que j’ai peur.

(Un arbre de terril qui m’évoque celui de Poltergeist.)

Le quatrième matin de ma nouvelle vie, la lumière inonde la maison, des lycéens passent devant mes fenêtres côté rue et le pin, de nouveau magnifique, s’étire côté jardin. Le soir, mon père installe des verrous et bouche des trous dans la coque de mon paquebot. Mon aspirateur fait sa diva, il trouve qu’il a assez donné ces derniers jours et recrache la sciure générée par l’assistance paternelle. Dame Sam a décidé de dormir sous la couette ; je dis ok, tant que je suis célibataire. La situation m’échappe.

(I can’t give you anything but love, baby, chanteraient Cary Grant et Katharine Hepburn.)

En l’absence de connexion Internet, je ne peux pas découvrir les dernières parutions de musiciennes et créatrices sonores. J’en profite pour écouter les albums à ma disposition et me rends compte que j’ai un véritable trésor de femmes formidables sur mon disque dur. Les deux tiers des mails que je reçois depuis trois jours sur mon téléphone ont trait à mes divers abonnements : l’eau, l’électricité, Internet. Bienvenue, me disent-ils en substance, vous pouvez payer ici. Aucun signal en provenance de Lille Sud. Dame Sam hausserait bien les épaules, mais elle n’en a pas. Nous ne nous plaignons pas de ces menues frustrations mais pensons aux éphéméroptères adultes, qui connaissent un sort bien pire que le nôtre : ils n’ont ni pièce buccale ni tube digestif, parce qu’ils ne vivent pas assez longtemps pour avoir l’occasion de s’alimenter. Poignante solitude de qui n’a pas de bouche. J’aime autant me passer de stimulations électroniques, et Dame Sam d’épaules.

(Je profite du wifi dans le TGV pour poster ce billet, le sixième jour de ma nouvelle vie – en route pour l’Olivier, où m’attend le service de presse du Sel.)

(Pierre solitaire de Pont-à-Vendin.)

Le cinquième jour de ma nouvelle vie, je passe outre un panneau ATTENTION CHASSE et cours pour la première fois sur un terril, au long de petits chemins noirs qui serpentent entre les bois, les étangs, les marais, le canal et des nappes de champignons ; l’odeur d’humus est rehaussée par le soleil et les oiseaux d’eau pérorent joyeusement.

Plus tard, je trouve un endroit où j’aurai plaisir à faire les courses dans ma nouvelle vie, à cinq minutes de chez moi ; c’est une supérette des années 80, biscornue, avec des recoins, des marches et une cabine de photomaton au fond, près des ustensiles de cuisine et des fournitures scolaires. Mon manuscrit en cours d’écriture s’est augmenté aujourd’hui d’un chapitre de cinq pages décrivant le nettoyage d’une cuisine. J’étreins la densité du réel.