/ 3 : 5h29

je n’ai pas réussi à me lever plus tôt, ce matin ; depuis que j’ai eu le covid, mon sommeil ressemble à une chaussure sur laquelle un jeune pitbull aurait fait ses dents – et encore, j’ai retrouvé toute ma capacité respiratoire et toute mon endurance, longtemps j’ai pensé que cette saloperie m’avait définitivement volé mon super pouvoir ; cependant, si j’ai récupéré ce qui me revient, cette capacité à courir sans fin que je travaille depuis dix ans sans qu’une protéine animale ait transité dans mon corps, je ne vois plus le soleil se lever tous les jours, pas encore

l’ennui, c’est surtout ce que je vois, en chemin vers la nature, quand je cours après le lever du soleil – pas beaucoup de monde, non, mais bien assez ; ce matin, par exemple, un camion municipal s’arrête devant un bac à fleurs municipal, un monsieur fluo en descend et arrose abondamment les fleurs municipales cependant que le camion grommelle, moteur allumé dans le petit matin silencieux, de sorte que les fleurs municipales semblent exhaler un parfum de caoutchouc brûlé ; un monsieur n°2 allume une cigarette sur le trottoir, or il vient manifestement de s’asperger d’after-shave, une chance qu’il ne prenne pas feu – moi ça va, je cours en apnée, je ne vomis pas ; plus loin, un monsieur n°3 approche d’un étang avec un sac plastique plein de pain sec, les épaules en arrière et la poitrine en avant, il est fier quand à ses pieds princiers se pressent les oiseaux d’eau, il leur lance le pain par pleines poignées mais je ne vais pas lui expliquer que le pain gonfle dans leur ventre et leur donne une fallacieuse sensation de satiété sans qu’ils aient absorbé les nutriments nécessaires à leur santé, je ne vais pas lui dire que sa magnanimité les tue à petit feu parce que la dernière fois que j’ai récité ma petite leçon animalière, à Londres, la dame a répondu « On sait » tandis que sa gamine continuait de jeter des croûtes de pizza dans le canal pour une assemblée de cygnes et de canards (je ne les ai pas poussées à l’eau, je crois que Valentina et Yoshino ont eu un peu peur que je ne déraille)

quant aux deux renards que j’ai vus dans mon spot secret d’Harnes, ils ont filé ventre à terre quand je suis apparue dans leur champ de vision et je préfère ne pas savoir ce qu’ils étaient en train d’ourdir dans cette friche hautement lapineuse

/ 3 : Munificence & Pompe (4)

Comme celles de Munificence & Pompe (1), (2) et (3), les photos ci-dessous vous sont offertes par Valentina ; cette fois, elles ont été prises à Barcelone – les deux premières en ma présence, en marge du festival Primavera, et la dernière en mon absence, cette semaine, à l’occasion du festival Sónar. Notez qu’à Londres et Paris, ma bien-aimée ne rencontre que des paires de baskets tandis qu’ici, nous avons affaire à une plus grande diversité de styles. Moi, je tombe le plus souvent sur des chaussures ajourées, comme on l’a vu ici et comme on le verra bientôt / 3 puisque je prépare moi aussi un Munificence & Pompe – hier, à Liévin, j’ai croisé de magnifiques sandalettes à clous. Mais je ne suis pas venue voler la vedette à ma charmeuse de chaussures, voici sa dernière moisson :

/ 3 : cercle et triangle

Aujourd’hui, j’ai eu une mauvaise et une bonne nouvelles. La mauvaise nouvelle est éditoriale. La bonne, c’est que j’ai la plus merveilleuse petite amie au monde : celle qui prend le temps de m’appeler avant de monter sur scène pour me dire que tout ira bien, qui trouve les mots pour me faire rire quand je pourrais pleurer, qui me montre que tout est possible quand je pourrais céder au découragement, qui m’ouvre de nouvelles perspectives, qui dit nous plutôt que de me laisser seule face à mes questionnements. Sa voix a redéployé autour de moi tout ce qui dans ma vie d’autrice n’est pas ce refus inattendu, ses mots m’ont rappelé les belles choses qui s’annoncent et qu’un instant, ce refus a failli m’occulter. J’ai de la chance. Je préfère un milliard de fois ma bonne nouvelle du jour à ce qu’aurait été la mauvaise si elle avait été bonne. Je crois à ce que la mauvaise nouvelle me dit tout autant qu’aux promesses de la bonne nouvelle : il y a une place pour moi, qu’il m’appartient de définir ; essayer de faire entrer mon cercle dans un triangle ne m’apporterait pas grand chose. Tout va très bien dans l’arrière-monde.

/ 3 : La mémoire du corps

C’est la fin de l’année. Une de mes amies s’est effondrée de sommeil cette semaine après sa dernière grosse échéance, moi je me suis effondrée en larmes aujourd’hui, inconsolable, j’ai mis Jessica Sligter sur le coup mais sa voix qui habituellement me réconforte tant n’a rien pu y faire, je pleurais sur mon vélo, les canards dormaient en plein jour, recroquevillés dans le vent cynique, c’était d’une tristesse, un petit garçon brossait la grille de sa maison sur le chemin de halage et quatre autres de son âge passaient à vélo devant lui sans lui prêter attention, j’en avais mal à la gorge, une vieille dame titubait, sa canne dans une main et la laisse trop courte d’un petit chien dans l’autre, Je vous vois, canards, petit garçon, petit chien, vieille dame, je vous vois et je ne peux vous protéger de rien. J’ai tenté ma playlist Roadtrip et même la musique cajun était mélancolique et tout tout tout vacillait au seuil de sombrer dans l’à quoi bon puisqu’on va tous mourir – stupide : tout est bon puisqu’on va mourir et que c’est la garantie de notre absolue liberté (liberté absolue ≠ liberté effective, quasi nulle dans la civilisation inventée par homo sapiens, sommes bien d’accord). C’est la fin de l’année, la fin du mouvement que l’on ressentait comme perpétuel, même si juin s’annonce chargé, même si mon juillet commence par une résidence, j’ai tenu le plus gros de mes échéances. Avant-hier, j’en soupirais de soulagement. Hier, j’écrivais de la poésie avec un sentiment de légitimité inédit. Aujourd’hui je pleurais sur mon vélo et en plus je venais de trouver la chanson idéale pour surligner mon état d’âme. J’avais acheté la version digitale peu avant de quitter la maison et d’ajouter 30 km de pédale aux 15 km de ma course à pied matinale. Je ne connaissais pas l’artiste, je me suis attardée sur son dernier single, paru ce mois-ci, parce que la violoncelliste Mabe Fratti (dont je suis la carrière avec intérêt) y a participé ; le single m’a immédiatement paru étrange, d’une étrangeté subtile, indéfinissable, un peu comme celle que cultivent mes héroïnes Jenny Hval, Jessica Sligter ou Cate Le Bon. J’ai écouté la chanson bouche bée, puis je l’ai achetée pour aller l’écouter en pédalant sur un chemin de halage, exactement comme je l’ai fait le jour où j’ai découvert Surrounds, Surrounds Me, la chanson qui m’a définitivement convertie à l’univers de Jessica Sligter (depuis, j’écoute certaines de ses chansons plusieurs fois par semaine, Man Who Scares Me étant en quelque sorte mon porque te vas cria-cuervien même si j’aime tout absolument tout de JS). L’effet a été assez similaire cet après-midi avec ce titre d’El Hardwick, Body Memory, sur le chemin de Courrières : C’est quoi, ça ? me suis-je demandé, perplexe. J’ai décidé que c’était sublime. Et puis j’ai pleuré.

Et ces deux titres de JS que j’ai déjà postés sur mon blog et que, à n’en pas douter, j’y posterai encore. Sublimes.

/ 3 : des nouveautés

de Valentina, dans l’ordre chronologique de leur parution. Ce EP sort officiellement le 10 juin mais on peut déjà en trouver la version numérique, notamment ici.

Paru hier, ce premier volume d’une collaboration à distance (UK-USA) qui s’annonce prolifique. Un concentré d’énergie brute. Pour en savoir plus et écouter des extraits, cliquer ici.

Parue aujourd’hui, cette réédition chinoise de son premier album solo, augmentée d’un nouveau titre. On peut la trouver ici.

/ 3 : un lever

C’est une discipline, de voir le soleil se lever aux beaux jours. Mon réveil sonne à 4h45 ; je rentre de courir à l’heure à laquelle je pars en hiver. Il faut un temps d’adaptation au corps, parfois il s’effondre en plein jour, je titube jusqu’à un espresso en me demandant si on est le matin ou l’après-midi, le cerveau un pâté de sable mouillé, mais quand je cours, tout va bien. Ce matin, je suis arrivée au sommet de 94 deux ou trois minutes avant que le soleil ne passe la ligne d’horizon. Je suis restée immobile le temps qu’il apparaisse dans toute sa rotondité, les bras ouverts dans le grand vent frais tandis que Jenny Hval chantait Jupiter dans mon casque, les lapins ont dû penser que je virais New Age.

Un renard adulte s’est enfui à mon approche auprès de l’étang ; je crois qu’il était blessé, il m’a semblé qu’il boitait. Puis une nuée de lapereaux s’est dispersée dans les ronces et je me suis rappelé que les renards les mangeaient ; depuis aussi loin que remonte ma mémoire, dans ce type de circonstance j’essaie de me représenter mentalement ce que l’on ressent quand on est transpercé par une grande mâchoire et condamné.e à y être broyé.e puis j’essaie de ne plus y penser sinon je ne pourrais pas rester en vie. L’empathie est un handicap terrible en ce monde. J’ai ressorti mon débardeur maison « I <3 herbivores » – comme si, le voyant, les renards allaient virer vegans.

/ 3 : Munificence & Pompe (3)

Je ne sais que penser. J’ai rencontré une charmeuse de baskets, voilà tout. Quel présage peuvent bien porter ces délaissées des pieds ? Bon ou mauvais ? Je mise sur la première option. Cette fois (c’était lundi), Valentina m’a envoyé successivement trois photos prises sur le chemin de son studio. Et le soir, tandis qu’elle rentrait en bus, elle a photographié une banane abandonnée sur un siège en peluche (Londres n’est pas mieux dotée que la France en la matière : moquette tout partout). J’ai envisagé de faire un billet / 3 + 1 pour la circonstance mais je ne doute pas que deux bananes ne nous échoient bientôt, qui rejoindront leur amie dans un / 3 bien triangulaire. Pazienza.

/ 3 : Munificence & Pompe (2)

De quoi s’agit-il, cette fois ? Après la grippe et l’infection urinaire ? (J’ai appris le terme anglais pour infection urinaire, un acronyme, à travers une des meilleures chansons du dernier Jenny Hval, American Coffee :

I give you that time at the cinematheque
I was watching
La Passion de Jeanne d’Arc while I was having a UTI
I stared into Jeanne’s face, suffering in black and white
I’m sure I saw her wink at me
Then I peed blood in the lobby bathroom
The blood colour seemed so insanely alive
Too alive, too alive to be just mine
,

Jenny Hval a un talent inégalable pour donner de la poésie à des événements biologiques de ce genre.)

Et maintenant, qu’est-ce que c’est ? Fièvre et gorge douloureuse (une angine ? une bronchite ? le covid ?) mais j’ai décidé de courir quand même ce matin, avec les courbatures, les frissons et les vertiges de la fièvre, en attendant que le paracétamol agisse – je n’ai croisé personne de toute façon, il était trop tôt. Quand on court beaucoup, on a une certaine habitude de la douleur ; je ne me rappelle pas ce que c’est que de ne pas avoir mal aux ongles des orteils, par exemple, ou que de ne pas avoir un muscle qui darde quelque part, une articulation qui couine. Courir avec une infection urinaire est sans doute ce que j’ai expérimenté de plus déplaisant. Tant que j’aurai des baskets, je courrai.

Et à propos de baskets, Valentina nous offre un deuxième volet à ce que j’ai décidé d’appeler la série Munificence & Pompe. Les photos ci-dessous ont été prises à Londres et à Paris. N’en doutons pas, d’autres volets suivront, les paires bien rangées semblant pointiller son chemin comme on l’a déjà vu ici.

/ 3 : un vendredi à Londres

On l’a vu ici, les bananes abandonnées me lient à ma chérie quand nous sommes séparées. Vendredi, nous avons croisé ce duo dans une rue de Londres et l’avons toutes deux pris en photo. C’est nous, a dit Valentina. Il est vrai qu’elles partagent notre différence de format. Mais nous ne nous tournons jamais le dos, sinon à l’occasion de cette photo.

Puis j’ai visité son studio de répétition.

Ensuite j’ai été très malade, c’était comme un écho de grippe outre-manche. Tout a commencé au Café Oto, où j’ai passé tout un concert de Senyama (JMJ, pas exactement de la musique de chambre) les yeux fermés, la tête contre mon amoureuse qui me caressait les cheveux (j’ai décidé de les laisser pousser encore un peu parce que la sensation est encore plus délectable que celle du vent sur le crâne) tandis que des musiciennes dont j’apprécie le travail et que je rencontrais pour la première fois devaient se demander où leur amie était allée pêcher ce boulet français livide. Je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi, qu’on me soutienne quand je vacille, qu’on prenne ma température, qu’on m’apporte des mixtures magiques, qu’on couvre de baisers mon front brûlant ; tout cette douceur compense le désagrément d’être malade. Puis on s’endort dans les bras de l’amour en écoutant les renards copuler comme de très grands oiseaux.