/ 3 : Entre deux eaux

je cours entre deux eaux : à ma gauche, l’étang d’affaissement creusé il y a des décennies par la pression du terril 94

à ma droite, le canal de la Souchez

je cours entre deux eaux et les palabres des oiseaux me parviennent comme en stéréo alors je ris

une chose que l’on sait peu à propos des cygnes, c’est qu’ils crachent comme des chats – l’un d’eux l’a fait l’autre jour en réponse à une phrase amicale que je lui avais lancée, mon amour et moi en sommes restées bouche bée

ou alors, Vénus fka Dame Sam s’était déguisée

/3 : Et une bonne année

Ce matin, la radio annonce 350 000 pertes pour les producteurs de foie gras (qu’ils soient gavés en enfer jusqu’à l’explosion). Où l’on constate à quel point les animaux sont réifiés par mes pairs. Vous, mes amis à plumes, sans doute êtes-vous soulagés, au fond : la main qui vous torturait a été contrainte d’abréger vos souffrances, de mettre un terme au martyre qui vous aura tenu lieu de vie. Si ça peut vous rassurer, mes pairs comptent leurs propres morts à seule fin de savoir quand les restaurants pourront rouvrir de sorte qu’ils pourront de nouveau, les lèvres grasses et l’haleine fétide, féliciter un cuisinier pour la cuisson de votre cadavre. Si vous vous demandez comment des êtres si dépourvus d’empathie peuvent se féliciter de se reproduire, la réponse est dans votre question, mes canards, à savoir dans le pronom réfléchi.

(Manif au parc de la Glissoire, Avion.)

J’éteins la radio avant de la fracasser contre un mur et m’en vais courir, un peu plus tard que d’habitude, mauvaise idée. Les villes déjà se réveillent. Je remarque une campagne de publicité pour l’arrivée de la 5G à Lens, ce qui, à en juger par la forme du message (ponctuation, police et taille de caractères) doit être considéré comme une nouvelle terriblement excitante. Cette fois encore, je fais preuve d’optimisme. Je me dis, C’est un regard hâtif sur la situation qui t’induit en erreur. Ne fais pas ta vieille conne : non, il n’est pas incohérent de nous imposer la 5G en pleine urgence écologique, c’est au contraire lucide et courageux. Car en haut lieu, on sait bien que la planète est une vaste poubelle et que vaste poubelle elle restera jusqu’à l’extinction d’homo sapiens et pendant quelques (centaines de) millénaires encore après son passage ; en haut lieu, on sait que l’avenir d’homo sapiens sera confiné, alors autant s’achever dans de bonnes conditions techniques, enfermé chez soi dans le nouveau monde plus vif que nature.

La virtualité n’est pas une nouvelle manière d’être au monde, c’est un monde à part entière. Dans quelques décennies, le déterminant aura changé, insensiblement : la virtualité sera le monde.

(Pylône sur un terril de Fouquières.)

Je croise quelques ados en route pour l’abribus. Leur observation, favorisée par le fait que je les vois sans être vue d’eux (ce qui peut s’avérer dangereux à certains points de l’espace public), alimente ma réflexion. Ainsi, une autre erreur serait de penser qu’il est triste de naître et de grandir dans ce contexte apocalyptique, dans la mesure où les jeunes générations n’ont du monde que des représentations pixélisées, traversant la vie le front incliné vers la lueur de leur téléphone, le masque sous le menton, le cerveau bruissant d’émoticônes. Pour l’instant ces jeunes gens cohabitent avec des antiquités qui ont vu et connu autre chose mais dans une cinquantaine d’années, le monde que nous avons aimé aura disparu avec nous et ne manquera plus à personne.

Vers la fin de cette réjouissante course à pied, plusieurs voitures me grillent un passage protégé, frôlant mes tibias les unes après les autres sans un regard et me donnant la sensation intense de ma fragilité osseuse et de ma liberté absolue, car comment être plus libre qu’en n’existant pas pour les autres ? Combien d’entre nous, interrogés sur le super-pouvoir qu’ils rêveraient d’avoir, choisissent l’invisibilité ? Moi, je sais lequel je choisirais.

(Détritus sur un terril de Grenay.)

/3 : Tempête

Dans les rues, ce matin : zéro humain. Sur les chemins de halage : zéro humain. Au terril de Noyelles : zéro humain. J’ai joué à être un arbre entre trois eaux (l’étang, le canal et la pluie), laissé le vent rugir dans mes branches nues. Il s’enroulait autour de moi, me mordait la tête, me secouait. J’ai pris quelques photos, il a ricané ; il savait déjà qu’elles seraient toutes floues.

/3 : Bourdon

je serais un enfant et je me réveillerais d’un long
cauchemar, quelque chose caresserait doucement ma tête
encore souple et des yeux silencieux verraient au fond de moi,
me comprenant au-delà de ce que les mots peuvent dire.
le monde dans lequel je me réveillerais

ne serait pas celui que nous connaissons
mais un bourdon parcouru de lentes et graves oscillations
ou ce serait une lumière complexe, nébuleuse et iridescente
ou bien ce serait le monde que nous connaissons mais
moi, je serais un oiseau granivore et sauvage

/ 3 : L’arbre de Condé

Une amie me prête un livre qu’elle appelle « Liévin 2000 », publié en 1970 par « Monsieur Roger ». La conclusion partiellement visionnaire de ce livre m’a presque mis les larmes aux eux, quand le postfacier (un journaliste auquel ma classe de 4ème a demandé un droit de réponse en 1987 après qu’il a raillé son niveau dans la Voix du Nord) imagine ainsi l’avenir : « À Aix-Noulette, qui retrouvera un peu de son ancien lustre, aboutira une autoroute issue de Calais et du tunnel sous la Manche. Un château d’eau original surmonté d’un restaurant perché à soixante mètres du sol, marquera pour les automobiles électriques ou à moteur non polluant, l’entrée de notre ville qui aura à ce moment quarante cinq mille habitants. De là on dominera les Marichelles, et la zone industrielle, dont le premier investissement fut effectué en 1970. »

Page 61, je lis un paragraphe concernant le Grand Condé :

Je fais quelques recherches sur Internet pour voir à quoi ressemble aujourd’hui le monument, au cas où il se trouverait que je passe devant régulièrement sans le voir. Il est de goût plutôt douteux, à en croire les rares documents anciens qui en font mention.

Et comme je veux voir où il se situe dans le paysage actuel de Grenay, que je commence à bien connaître, je découvre 1. que c’est ici, aux USA (photo 1), mais aussi que 2. l’histoire n’est plus ce qu’elle était :

/3 : Se faire lumière

Mon amie Sophie m’a dit un soir, en arrivant chez moi pour l’apéro (ça remonte à ma vie lilloise), « Tu fais une machine à cette heure-ci ? »

C’était SØS Gunver Ryberg.

Mon amie Claire, lors de notre dernière belote, dans la lumière tamisée de mon salon car dehors il faisait nuit, s’est étonnée : « Quelqu’un tond la pelouse ? »

C’était Hilde Marie Holsen.

Mon amour est plus prudente : quand une motocrotte passe dans la rue ou qu’un voisin taille sa haie, elle me demande toujours si c’est dans la musique.

Aujourd’hui, je me demande quelle musique envoyer à mon amie Hélène. Je pensais à Geyser I d’Annabelle Playe mais, me rappelant les anecdotes précédentes, je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai peur que vers les 8’30, elle appelle les pompiers.

Mais moi, j’adore ces morceaux. J’adore, ils me procurent un sentiment de plénitude, expriment les plus fines de mes terminaisons nerveuses. Dans Geyser I, par exemple, vers 10’30, mon corps devient lumière. Quand ça s’arrête, tout semble pesant et trivial. Alors j’écoute Jana Irmert, Geneva Skeen, Phew, Rojin Sharafi, Lea Bertucci, Clarice Jensen, Maja S. K. Ratkje ou une autre des 1381 créatrices sonores inouïes de mon répertoire (qui n’en finit pas de s’étoffer).

/3 : Confins de cheminots

J’ai toujours plusieurs lubies en cours – musicales, topographiques et autres. Les villes que je ressasse le plus depuis quelques semaines sont assurément Méricourt et Avion, qu’il est parfois difficile de démêler, notamment dans la cité des Cheminots déjà évoquée il y a un an presque jour pour jour dans le billet Rosaces et flying teapots.

(En gris clair, Cheminots d’Avion ; en gris foncé, Cheminots de Méricourt.)

Je pourrais aborder ces villes par bien des aspects dans un National Géo digne de ce nom mais ce sera pour plus tard puisque, comme tant de télétravailleurs, je n’ai plus le temps de m’alimenter (rires enregistrés) ; non, je plaisante, en vérité c’est tout juste si je trouve le temps de travailler depuis que j’ai un dossier à remplir pour l’administration française (un éclat de rire solitaire et précoce, assez bref) alors que je n’ai pas de secrétaire (rires fournis, applaudissements).  Alors je vais me contenter pour l’instant d’un trio de véhicules abandonnés aux confins des Cheminots, le premier sur le terril dit (par mon amour et moi) du psychopathe, les suivants près des deux ponts de la rue des Fusillés à Méricourt (le premier surplombant les voies désaffectées qui sont les extrémités mortes du technicentre SNCF, le second la véloroute du bassin minier en direction d’Hénin-Beaumont).

But I won’t be blue always

Cependant que nous croupissons dedans, dehors tout fout le camp. Le beau château d’eau que vous avez pu admirer ici récemment a enfilé un pyjama bleu layette. J’espère qu’au moins il aura retrouvé ses rayures quand le travail sera terminé. Je me demande si je vivrai assez longtemps pour lui voir d’autres couleurs – le beige et le marron devaient avoir quelques décennies – et pour l’entendre chanter Trouble in Mind.

 

/ 3 : Des baies

Ces baies sauvages, vous savez si elles sont comestibles ? Tiens, en arrière-plan on voit mes copines Marie-Thérèse et Christiane, je n’avais pas remarqué leur présence quand j’ai pris la photo.