/ 3 : Chaussons

plus je suis fatiguée moins je sens que je cours
c’est facile et pendant un peu plus d’une heure
malgré le givre qui mordille, je n’ai pas froid
tandis qu’à la maison si, assise j’ai froid dedans
et faim de nouveau quand la nausée bâille alors

j’ai fait des chaussons avec les pommes que ma
nouvelle éditrice m’a apportées mardi ce sont
mes premiers chaussons aux pommes de la vie
diminuée, les gestes sont revenus spontanément
et je n’ai pas pleuré parce que je n’ai plus d’eau
dedans, ni chaleur ni eau ni parfois rien du tout :
il arrive que la douleur reste collée hors de vue
– une chaussette dans un tambour de machine –

et quand elle revient, le sang fouette l’intérieur
de mon crâne, aussi abrasif que du sable pulsé
par pression et grand débit d’air et la tête tourne
– ainsi, quand j’ai décollé du mobilier urbain
les affichettes de Dame Sam a disparu et que
sur les photos elle me dardait son regard vert
impérial. ce matin alors que je courais dans la
nuit scintillante je lui ai dit Mon bébé, envoie
-moi une étoile filante et j’ai imaginé son regard
vert cligner nonchalamment bien sûr car cette
petite chipie chat n’en a jamais fait qu’à sa tête

Bleu, jaune, vert

Parmi les séries de photos que j’ai triées cette semaine, j’aime particulièrement ce triptyque en couleurs qui date du 31 mars 2018. Ce jour-là, je courais au bord de la Deûle, plus précisément à la Canteraine, entre Haubourdin et Emmerin. Je ne pratiquais guère à cette époque-là que le noir et blanc, d’ailleurs je me souviens que ces images avaient quelque chose d’exceptionnel à mes yeux. Il me semble que j’avais intitulé mon billet Bleu, jaune, vert mais je n’en suis plus très sûre. La troisième photo est complètement ratée mais je la laisse parce que c’est l’authentique trace de ce moment, du moins sa seule trace verte.

Ponvour

Ça y est, j’ai croisé l’autre – l’autre joggeur que moi qui court avec un masque. L’autre joggeur que moi qui ne crache pas ses miasmes à la face des passants. Nous avons la même technique : en ville, nous portons le masque tout le temps et, dans la nature, nous le remontons sur notre nez dès que nous apercevons quelqu’un au loin, parfois vraiment loin (car nous prenons en compte le vent, sa force et sa direction) puis nous le laissons quelque temps encore après avoir dépassé la personne que nous souhaitons épargner (toujours pour cette histoire de vent).

Non, ce n’est pas agréable de courir avec un masque et on respire beaucoup moins bien mais il y a un certain nombre de choses qui sont moins agréables, ces temps-ci, c’est comme ça. Nous ne sommes pas des enfants, l’autre joggeur et moi, nous pouvons souffrir quelques frustrations.

Comme moi, l’autre joggeur ne porte pas de vêtements techniques fluo ni de gadgets et ne souffle pas bruyamment. C’est un joggeur selon mon cœur, efficace et sans esbroufe. Nous nous sommes aperçus de loin, nous avons remonté nos masques et, quand nous nous sommes croisés, nous nous sommes souri si grand derrière le bleu pâle chirurgical que ça s’est vu à nos yeux.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est canal-de-roubaix2-1024x1024.jpg.

Il y avait bien longtemps que je n’avais croisé un joggeur sans éprouver l’envie de lui fendre la tête en deux – par chance, je rencontre peu de joggeurs en général puisque je cours volontiers avant le lever du jour. Ainsi, avant-hier, je n’ai croisé que 2 personnes en 1h15, dont 1 chien. Je leur ai dit bonjour – avec le masque, ça faisait ponvour mais ils ont répondu très gentiment.


(Ces images ont été prises dans la métropole lilloise ; elles font partie de ce que j’appelle mes Instantanés urbains, que certain(e)s d’entre vous ont peut-être connus, il y a bien longtemps, quand ce blog était très structuré. Cette semaine, j’ai trié toutes mes photos prises en mouvement dans mon ancienne vie – des milliers, que j’avais déjà classées par villes ou par thématiques – et je réfléchis maintenant à une manière d’en exposer ici quelques-unes de mes séries préférées.)

/ 3 : Entre deux eaux

je cours entre deux eaux : à ma gauche, l’étang d’affaissement creusé il y a des décennies par la pression du terril 94

à ma droite, le canal de la Souchez

je cours entre deux eaux et les palabres des oiseaux me parviennent comme en stéréo alors je ris

une chose que l’on sait peu à propos des cygnes, c’est qu’ils crachent comme des chats – l’un d’eux l’a fait l’autre jour en réponse à une phrase amicale que je lui avais lancée, j’en suis restée bouche bée

ou alors, Vénus fka Dame Sam s’était déguisée

/3 : Et une bonne année

Ce matin, la radio annonce 350 000 pertes pour les producteurs de foie gras (qu’ils soient gavés en enfer jusqu’à l’explosion). Où l’on constate à quel point les animaux sont réifiés par mes pairs. Vous, mes amis à plumes, sans doute êtes-vous soulagés, au fond : la main qui vous torturait a été contrainte d’abréger vos souffrances, de mettre un terme au martyre qui vous aura tenu lieu de vie. Si ça peut vous rassurer, mes pairs comptent leurs propres morts à seule fin de savoir quand les restaurants pourront rouvrir de sorte qu’ils pourront de nouveau, les lèvres grasses et l’haleine fétide, féliciter un cuisinier pour la cuisson de votre cadavre. Si vous vous demandez comment des êtres si dépourvus d’empathie peuvent se féliciter de se reproduire, la réponse est dans votre question, mes canards, à savoir dans le pronom réfléchi.

(Manif au parc de la Glissoire, Avion.)

J’éteins la radio avant de la fracasser contre un mur et m’en vais courir, un peu plus tard que d’habitude, mauvaise idée. Les villes déjà se réveillent. Je remarque une campagne de publicité pour l’arrivée de la 5G à Lens, ce qui, à en juger par la forme du message (ponctuation, police et taille de caractères) doit être considéré comme une nouvelle terriblement excitante. Cette fois encore, je fais preuve d’optimisme. Je me dis, C’est un regard hâtif sur la situation qui t’induit en erreur. Ne fais pas ta vieille conne : non, il n’est pas incohérent de nous imposer la 5G en pleine urgence écologique, c’est au contraire lucide et courageux. Car en haut lieu, on sait bien que la planète est une vaste poubelle et que vaste poubelle elle restera jusqu’à l’extinction d’homo sapiens et pendant quelques (centaines de) millénaires encore après son passage ; en haut lieu, on sait que l’avenir d’homo sapiens sera confiné, alors autant s’achever dans de bonnes conditions techniques, enfermé chez soi dans le nouveau monde plus vif que nature.

La virtualité n’est pas une nouvelle manière d’être au monde, c’est un monde à part entière. Dans quelques décennies, le déterminant aura changé, insensiblement : la virtualité sera le monde.

(Pylône sur un terril de Fouquières.)

Je croise quelques ados en route pour l’abribus. Leur observation, favorisée par le fait que je les vois sans être vue d’eux (ce qui peut s’avérer dangereux à certains points de l’espace public), alimente ma réflexion. Ainsi, une autre erreur serait de penser qu’il est triste de naître et de grandir dans ce contexte apocalyptique, dans la mesure où les jeunes générations n’ont du monde que des représentations pixélisées, traversant la vie le front incliné vers la lueur de leur téléphone, le masque sous le menton, le cerveau bruissant d’émoticônes. Pour l’instant ces jeunes gens cohabitent avec des antiquités qui ont vu et connu autre chose mais dans une cinquantaine d’années, le monde que nous avons aimé aura disparu avec nous et ne manquera plus à personne.

Vers la fin de cette réjouissante course à pied, plusieurs voitures me grillent un passage protégé, frôlant mes tibias les unes après les autres sans un regard et me donnant la sensation intense de ma fragilité osseuse et de ma liberté absolue, car comment être plus libre qu’en n’existant pas pour les autres ? Combien d’entre nous, interrogés sur le super-pouvoir qu’ils rêveraient d’avoir, choisissent l’invisibilité ? Moi, je sais lequel je choisirais.

(Détritus sur un terril de Grenay.)

/3 : Tempête

Dans les rues, ce matin : zéro humain. Sur les chemins de halage : zéro humain. Au terril de Noyelles : zéro humain. J’ai joué à être un arbre entre trois eaux (l’étang, le canal et la pluie), laissé le vent rugir dans mes branches nues. Il s’enroulait autour de moi, me mordait la tête, me secouait. J’ai pris quelques photos, il a ricané ; il savait déjà qu’elles seraient toutes floues.

/3 : Bourdon

je serais un enfant et je me réveillerais d’un long
cauchemar, quelque chose caresserait doucement ma tête
encore souple et des yeux silencieux verraient au fond de moi,
me comprenant au-delà de ce que les mots peuvent dire.
le monde dans lequel je me réveillerais

ne serait pas celui que nous connaissons
mais un bourdon parcouru de lentes et graves oscillations
ou ce serait une lumière complexe, nébuleuse et iridescente
ou bien ce serait le monde que nous connaissons mais
moi, je serais un oiseau granivore et sauvage

/ 3 : L’arbre de Condé

Une amie me prête un livre qu’elle appelle « Liévin 2000 », publié en 1970 par « Monsieur Roger ». La conclusion partiellement visionnaire de ce livre m’a presque mis les larmes aux eux, quand le postfacier (un journaliste auquel ma classe de 4ème a demandé un droit de réponse en 1987 après qu’il a raillé son niveau dans la Voix du Nord) imagine ainsi l’avenir : « À Aix-Noulette, qui retrouvera un peu de son ancien lustre, aboutira une autoroute issue de Calais et du tunnel sous la Manche. Un château d’eau original surmonté d’un restaurant perché à soixante mètres du sol, marquera pour les automobiles électriques ou à moteur non polluant, l’entrée de notre ville qui aura à ce moment quarante cinq mille habitants. De là on dominera les Marichelles, et la zone industrielle, dont le premier investissement fut effectué en 1970. »

Page 61, je lis un paragraphe concernant le Grand Condé :

Je fais quelques recherches sur Internet pour voir à quoi ressemble aujourd’hui le monument, au cas où il se trouverait que je passe devant régulièrement sans le voir. Il est de goût plutôt douteux, à en croire les rares documents anciens qui en font mention.

Et comme je veux voir où il se situe dans le paysage actuel de Grenay, que je commence à bien connaître, je découvre 1. que c’est ici, aux USA (photo 1), mais aussi que 2. l’histoire n’est plus ce qu’elle était :

/3 : Se faire lumière

Mon amie Sophie m’a dit un soir, en arrivant chez moi pour l’apéro (ça remonte à ma vie lilloise), « Tu fais une machine à cette heure-ci ? »

C’était SØS Gunver Ryberg.

Mon amie Claire, lors de notre dernière belote, dans la lumière tamisée de mon salon car dehors il faisait nuit, s’est étonnée : « Quelqu’un tond la pelouse ? »

C’était Hilde Marie Holsen.

Mon amour est plus prudente : quand une motocrotte passe dans la rue ou qu’un voisin taille sa haie, elle me demande toujours si c’est dans la musique.

Aujourd’hui, je me demande quelle musique envoyer à mon amie Hélène. Je pensais à Geyser I d’Annabelle Playe mais, me rappelant les anecdotes précédentes, je ne sais pas, je ne sais plus. J’ai peur que vers les 8’30, elle appelle les pompiers.

Mais moi, j’adore ces morceaux. J’adore, ils me procurent un sentiment de plénitude, expriment les plus fines de mes terminaisons nerveuses. Dans Geyser I, par exemple, vers 10’30, mon corps devient lumière. Quand ça s’arrête, tout semble pesant et trivial. Alors j’écoute Jana Irmert, Geneva Skeen, Phew, Rojin Sharafi, Lea Bertucci, Clarice Jensen, Maja S. K. Ratkje ou une autre des 1381 créatrices sonores inouïes de mon répertoire (qui n’en finit pas de s’étoffer).