rappel (2)

Les sapins sont des êtres vivants. Selon la dernière enquête sérieuse en date (2019), environ six millions de jeunes sapins sont abattus chaque année dans notre pays pour porter des guirlandes électriques pendant que des enfants déballent leurs cadeaux en plastique. So sapiens. Sur le site du gouvernement français (Vive la République, etc.), on découvre que la vente de ces jeunes cadavres est encouragée en haut lieu ; mieux, pour faire face à la concurrence des sapins artificiels, un label rouge a été créé. Qu’est-ce que c’est ?

« Une esthétique (couleur, symétrie) et une bonne densité des branches, une forme conique et une flèche pas trop longue : voici les caractéristiques principales du sapin Label rouge. Par ailleurs, ce signe de qualité assure une fraîcheur : le conifère n’est pas coupé avant fin novembre, gage d’une bonne tenue des épines au moment des fêtes. »

Un massacre label rouge, c’est donc un massacre soucieux d’esthétique et d’épines qui se tiennent bien. Autrement dit, la fin de la civilisation.

Pour illustrer ce billet, une capture d’écran : ce matin, j’ai tapé « sapin coupé » sur un moteur de recherche parce que je voulais voir où en était cette aberration de « pour tout sapin coupé, un autre sera replanté » (= « pour tout enfant assassiné, un nouveau sera conçu ») et sous la barre de recherche s’est déroulée la liste des questions les plus fréquemment posées. L’abrutissement général est de mauvais augure pour cette pauvre planète.

Petit rappel (1)

en ce premier jour de décembre :

Chaque année, plus de quarante millions de canetons sont destinés à la production de foie gras en France (vive la République, etc.). Leur physionomie ne se prêtant pas au gavage, un tel sort est épargné aux femelles : elles sont broyées dès la naissance. Chaque année, environ quatorze à quinze millions d’entre elles sont ainsi massacrées tandis que vingt-sept millions de canetons mâles sont expédiés vers un élevage, leur bec mutilé pour les commodités du procédé. Quelques centaines de milliers d’oies sont également concernées.

L’étape du gavage n’arrivera qu’après une séquestration de quatre-vingt jours dans les cages des batterie collectives, si étroites que l’on ne peut même pas y étendre les ailes ; les sols en grillage, métal ou plastique, conçus pour laisser passer les déjections, causent des dermatites aux pattes.

Puis vient la torture, qui dure à peu près deux semaines pour les canards, autour de dix-huit jours pour les oies. Pendant cette période, les oiseaux se voient administrer de grandes quantités de nourriture à l’aide d’un tuyau métallique enfoncé dans l’œsophage. Cette opération prend un peu moins d’une minute avec la méthode artisanale, deux à trois secondes seulement avec la méthode industrielle grâce à une pompe hydraulique ou pneumatique qui peut injecter un kilo de maïs en une seule fois.

Après chaque gavage, les oiseaux sont pris de diarrhées et d’hyperventilation. Très vite, leur foie peut atteindre jusqu’à dix fois son volume normal et développe une stéatose hépatique. Divers autres problèmes, notamment pulmonaires, découlent également de cette pratique.

Après un supplice d’une dizaine de jours, les oiseaux sont entassés dans des caisses et menés à l’abattoir, où ils sont étourdis par décharge électrique puis saignés – il arrive fréquemment qu’ils se réveillent pendant leur mise à mort. Ils sont ensuite plumés, éventrés, vidés, puis leur foie est prélevé et conditionné pour être commercialisé. Les boîtes de leur foie qui n’ont pas alimenté les orgies d’homo sapiens sont en super promo dès les premiers jours de janvier.

Reprenons au début

Mes proches me sachant déconnectée, elles me tiennent régulièrement au courant des mots que l’on n’a plus le droit de prononcer (les derniers en date, grand et petit parce qu’ils sont jugeantsjugeant est devenu un adjectif, d’ailleurs très répandu, et s’accorde donc en genre et en nombre). On m’explique aussi que l’homosexualité aujourd’hui est un concept caduc, qu’il ne s’agit plus de ça, que le terme bisexuel est banni et l’acronyme LGBTQIA+, que j’étais si fière de savoir prononcer d’une traite sans trébucher, a laissé place à un LGBTQQIP2SAA dans lequel j’objecte qu’il reste le B de bisexuel (Tiens, c’est vrai, me dit-on) et, au terme d’une longue discussion sur toutes les nuances représentées dans ce concentré imprononçable par ma vieille bouche has-been, j’ai demandé, Mais en fait, pourquoi ne pas résumer tout ça par le terme non-hétérosexuel ? (C’est vrai, tiens, m’a-t-on dit.) Ce matin, j’étais en train de rédiger en courant (i.e. dans ma tête) un courrier prônant cette réforme bien commode à l’attention de la fédération française des associations LGBTQ++++++++, de l’académie française et de l’Association française des majorettes, quand je suis tombée sur cette inscription avionnaise prouvant qu’ici, l’acronyme LGBT est toujours d’actualité :

Alors, par quoi on commence ?

politiquement sauvage

Le politiquement correct s’applique aussi aux animaux, comme je viens de l’apprendre en lisant le livre Sangliers, Géographies d’un animal politique, enfin paru – je l’attendais depuis des semaines. Il n’est pas facile à lire pour moi, il parle (forcément) de chasse à chaque page. Je fuis ça autant que les scènes de violence au cinéma.

Les auteurs font allusion à une loi chargée de « requalifier sémantiquement [les animaux sauvages] en 2016 » ; je suis allée la chercher, la voici. (C’est moi qui souligne.)

« LOI n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages

Article 157
I.-Le code de l’environnement est ainsi modifié :
1° A l’intitulé du chapitre VII et à l’intitulé de la sous-section 4 de la section 1 du chapitre VIII du titre II du livre IV, le mot : « nuisibles » est remplacé par les mots : « d’espèces non domestiques » ;
2° Au 4° de l’article L. 331-10, à la fin de la première phrase de l’article L. 423-16, à l’article L. 424-15, au premier alinéa de l’article L. 428-14 et à la fin du 1° de l’article L. 428-15, le mot : « nuisibles » est remplacé par les mots : « d’espèces non domestiques » ;
3° A la deuxième phrase du premier alinéa de l’article L. 422-2, au deuxième alinéa de l’article L. 422-15, à la fin de la seconde phrase du premier alinéa de l’article L. 424-10 et aux articles L. 427-8-1 et L. 427-10, le mot : « nuisibles » est remplacé par les mots : « susceptibles d’occasionner des dégâts »* ;
4° L’article L. 427-6 est ainsi modifié :
a) Le premier alinéa est remplacé par neuf alinéas ainsi rédigés :
« Sans préjudice du 9° de l’article L. 2122-21 du code général des collectivités territoriales, chaque fois qu’il est nécessaire, sur l’ordre du représentant de l’État dans le département, après avis du directeur départemental de l’agriculture et de la forêt et du président de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs, des opérations de destruction de spécimens d’espèces non domestiques sont effectuées pour l’un au moins des motifs suivants :
« 1° Dans l’intérêt de la protection de la faune et de la flore sauvages** et de la conservation des habitats naturels ;
« 2° Pour prévenir les dommages importants, notamment aux cultures, à l’élevage, aux forêts, aux pêcheries, aux eaux et à d’autres formes de propriétés ;
« 3° Dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publiques ;
« 4° Pour d’autres raisons impératives d’intérêt public majeur, y compris de nature sociale ou économique ;
« 5° Pour des motifs qui comporteraient des conséquences bénéfiques primordiales pour l’environnement.
« Ces opérations de destruction peuvent consister en des chasses, des battues générales ou particulières et des opérations de piégeage.
« Elles peuvent porter sur des animaux d’espèces soumises à plan de chasse en application de l’article L. 425-6. Elles peuvent également être organisées sur les terrains mentionnés au 5° de l’article L. 422-10.
« Ces opérations de destruction ne peuvent porter sur des animaux d’espèces mentionnées à l’article L. 411-1. » ;
b) A la première phrase du second alinéa, la référence : « premier alinéa » est remplacée par la référence : « présent article » ;
5° A l’article L. 427-8, les mots : « malfaisants ou nuisibles » sont remplacés par les mots : « susceptibles d’occasionner des dégâts » ;
6° A l’article L. 427-11, les mots : « malfaisants ou nuisibles » sont remplacés par les mots : « d’espèces non domestiques ».
II.-Le 9° de l’article L. 2122-21 du code général des collectivités territoriales est ainsi rédigé :
« 9° De prendre, à défaut des propriétaires ou des détenteurs du droit de chasse, à ce dûment invités, toutes les mesures nécessaires à la destruction des animaux d’espèces non domestiques*** pour l’un au moins des motifs mentionnés aux 1° à 5° de l’article L. 427-6 du code de l’environnement et de requérir, dans les conditions fixées à l’article L. 427-5 du même code, les habitants avec armes et chiens propres à la chasse de ces animaux, à l’effet de détruire ces derniers, de surveiller et d’assurer l’exécution de ces mesures, qui peuvent inclure le piégeage de ces animaux, et d’en dresser procès-verbal ; ».
III.-A la fin du 1° de l’article 706-3 du code de procédure pénale et au premier alinéa, à la fin du 1° et à la fin du b de l’article L. 421-8 du code des assurances, le mot : « nuisibles » est remplacé par les mots : « susceptibles d’occasionner des dégâts ». »

On en rirait si, au-delà de l’aspect sémantique d’une hypocrisie grotesque, elle n’appelait à des actes barbares tels que chasse, battues et piégeage.

Notes :

* autrement dit, non domestiques = susceptibles de causer des dégâts
** autrement dit, non domestiques sauvages ; question : qu’est-ce que sauvage ?
*** autrement dit, aucune forme de cruauté n’est écartée dans le cadre de cette « destruction » menée « pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages »

(Je reprends ici les images déjà utilisées en février dans mon billet Des dominés.)

/3 : éblouissement

Hier, alors que je faisais l’aller-retour Lens-Béthune à vélo, j’ai vu pulluler dans les champs de part et d’autre de la départementale d’innombrables grappes de pauvres types en gilet orange, fusil sur l’épaule jusqu’à ce que soudain ils se mettent à tirer en tous sens, vraisemblablement pour tuer un lapin et l’ennui d’un dimanche dans un champ. J’avais mis mon casque de vélo ; je ne le mets que pendant la saison d’impunité pour les psychopathes, me disant que si je me prends une balle perdue dans la tête, peut-être qu’elle sera un peu amortie et que je pourrai m’en sortir.

(à Mazingarbe, les chasseurs ne s’en prennent pas à la faune sauvage qui, comme partout en France, orne les portails – pour des fauves de portail plus effrayants, voir ce reportage que j’ai fait jadis dans la métropole lilloise)

Tous les ans, pendant ladite saison de chasse, des amies m’envoient des faits divers. N’ayant aucun lien plus direct avec l’actualité, j’ignore si l’histoire suivante fait du bruit en France ; je l’espère, ce serait déjà ça. Le glorieux spécimen de l’espèce en cause aujourd’hui n’a pas commis un accident de chasse mais trois d’un coup : « Une mère et ses deux enfants âgés de 7 et 10 ans ont été touchés aux jambes par des plombs lors d’une promenade effectuée au milieu des vignes de Pommiers (Rhône). Ébloui par le soleil, un chasseur les a confondus avec du petit gibier. » L’article ne mentionne pas d’alcootest. N’empêche qu’il vise bien, pour un abruti ébloui : il n’a pas manqué une seule pièce du petit gibier.

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(Pendant ce temps, que faisait Jésus ? me demanderez-vous. Le pauvre n’était pas au mieux de sa forme – je l’ai vu, il était à Beuvry, entre deux champs truffés de gilets oranges)

Voici deux paragraphes que j’ai lus hier soir, à mon retour, dans Chroniques d’un comté de sable d’Aldo Leopold, livre paru en 1948 :
« En 1878, un chasseur de cerfs en provenance des rapides de Sauk fit cette remarque prophétique : « Les chasseurs sont en passe de devenir plus nombreux que les cerfs. »
Le 10 septembre 1877, deux frères qui chassaient sur le lac Muskego abattirent deux cent dix sarcelles à ailes bleues en une seule journée. »

Il y a des gens comme ça, comme ces deux frères, comme l’abruti ébloui et beaucoup trop d’autres, dont le bref passage sur Terre aura vraiment apporté un plus.

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(Beuvry, USA – Beuvry, où je disais récemment que je pourrais vivre, mais seulement six mois par an)

Vani / tir

Hier, j’ai décidé de me donner mon après-midi : j’avais trop travaillé toute la semaine, sur trop de projets à la fois, mon cerveau boudait, il faisait beau, alors j’ai sauté sur Mon Bolide et cédé à l’appel de la forêt qui me taraudait depuis des jours. J’ai donc pédalé jusqu’à la forêt domaniale de Phalempin, avec un crochet par le bois de l’Émolière, qui en est une partie mais qui est sis entre Libercourt et Wahagnies (prononcez Vani). C’est là que, contre toute attente puisqu’il était 14h, j’ai aperçu Monsieur. J’ai dit Tiens tiens, bonjour. Il n’a pas bougé.

J’étais surprise qu’il ne m’aboie pas dessus car, bien souvent, c’est ce que font les mâles quand je cours ou pédale sur leur territoire, je m’entends mieux avec les chevrettes et les faons. Or c’était assurément un chevreuil, on le voit bien : il a des bois, pas de miroir en forme de cœur sur les fesses et puis, euh.

Un Monsieur, en somme. Qui n’a pas semblé dérangé par ma présence. Je lui ai dit que j’étais très touchée de sa confiance mais qu’il ferait bien d’être un peu plus prudent ; c’est à ce moment-là qu’il a commencé à se laver. J’ai insisté, j’ai tenté de le raisonner tout en regardant autour de moi pour m’assurer qu’un sanglier n’avait pas une insomnie, lui aussi. Puis nous avons repris chacun.e notre chemin. Qu’est-ce que j’étais censée faire ? Hurler, faire du bruit pour lui rappeler que les humains sont un danger ?

Je me suis arrêtée à la niche 5 étoiles de la Vierge Marie derrière l’église de Wahagnies pour lui demander de protéger les innocent.e.s des chasseurs. Par exemple, je lui ai suggéré avec diplomatie, tu pourrais leur souffler de troquer leur fusil contre un appareil photo. Cette fois, je n’avais pas oublié son allergie aux fruits à coque et lui avais apporté une barre de céréales aux pommes bio en offrande, j’avais mis toutes les chances de mon côté, pourtant elle m’a répondu assez agacée, « Qu’est-ce que tu lis sur mon autel ? Ave Rita ? » Merci beaucoup, ND, toujours aussi aimable.

Je suis rentrée de Phalempin en faisant des détours pour éviter les routes fréquentées. Alors que je traversais Estevelles, j’ai vu un California Dreaming particulièrement réussi.

J’ai préparé ce billet avant d’aller me coucher, hier soir. Et ce matin, il résonne étrangement après ce qui vient de m’arriver. Je courais au pied d’un terril, dans une ville qui laisse les canetons agoniser dans des bassins de rétention, quand j’ai vu un chasseur pourtant bien caché dans les buissons. Une caricature vivante en camouflage intégral, mais sans gilet orange puisqu’il était de toute façon dans l’illégalité (ici la chasse n’est pas autorisée le samedi), un vrai gros dur à moustache brosse, le fusil posé sur la crosse, contre sa jambe. Je n’ai pas réfléchi, j’ai dit qu’il n’avait pas le droit d’être là et que j’allais le signaler. J’ai continué de courir et soudain je me suis dit Mais enfin, tu es complètement stupide ou quoi ? Il a une arme… Ma spontanéité finira par me causer des ennuis. Et de fait, un coup de feu a retenti dans mon dos. Je ne sais pas s’il m’a visée ou s’il voulait juste me faire peur, je suppose que c’est la deuxième option (à savoir une menace de mort, tout de même) mais je tremblais quand j’ai appelé la police. Et maintenant, que faire ? Porter plainte ferait de moi une cible de tout le lobby (le fondateur de la fédération anti-chasse reçoit constamment des menaces de mort sous forme de balles dans sa boîte aux lettres, ce n’est pas une vie) alors je vais m’abstenir. Et laisser les types qui ont des fusils continuer de sévir dans la plus pure impunité. Ils ont l’argument suprême, le pouvoir de vie ou de mort, un pouvoir légal – au pire, ils prétexteraient l’accident de chasse : c’est puni par la loi, ça ? Ah oui, c’est passible de 3 ans d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende, selon l’article 221-6 du Code pénal. Tranquille.

à la tronçonneuse

Une maison s’est vendue dans ma rue cet été. Le panneau Vendu n’a longtemps été suivi d’aucun mouvement, jusqu’à ce que, pendant trois jours, un massacre à la tronçonneuse vienne à bout de chaque arbre, de chaque arbuste du jardin. Jusqu’à ce qu’il n’en reste pas un. Rien. Ça me retourne le ventre, ça me pousserait à faire sécession de mon espèce si je ne pensais aux amies avec qui je crée des espaces où vivre sans perdre la raison, où ne pas claquer comme une ampoule soumise à surtension chaque fois que je suis témoin d’une violence perpétrée contre un non-humain, où ne pas perdre la raison à l’idée que de telles violences sont perpétrées à chaque instant de chaque jour, innommables, innombrables, dans l’indifférence générale. Je vois par ma fenêtre des raclures de bidet à pouces opposables assassiner des êtres dont la vie valait infiniment plus que la leur, dont la vie ne nuisait pas à celle des autres mais l’accueillait ; j’assiste impuissante à l’exécution d’innocents ; je ne fais rien qui pourrait, par ricochet, me priver de ma précieuse liberté de mouvement dans un monde où ces crimes passent pour des pratiques anodines, où nous sommes une ridicule minorité à considérer comme une barbarie la mise à mort gratuite d’êtres privés de droits. Je reste non-violente parce que la violence d’une seule ne suffirait pas. Mais je n’aurai aucun respect pour notre espèce tant qu’elle ne protégera pas les autres par la loi – puisque le respect, la justice et l’empathie ne sont pas dans ses cordes et qu’elle ne comprend que l’autorité. Je crois hélas qu’elle se sera sabordée avant d’ébaucher un cheminement intellectuel dans ce sens ; la pauvre ne sait penser qu’à partir d’elle-même, son incapacité à se décentrer la rend obtuse à un point qui ne laisse aucun espoir – seule notre extinction rendra aux autres espèces la possibilité du bonheur. C’est au point que même les défenseurs de la nature sont incapables de lui reconnaître une valeur propre, intrinsèque, où l’incident homo sapiens n’aurait aucune place.

(misère de l’esprit civilisé : un aphorisme imbécile cloué sur un arbre qui n’a rien demandé)

au prix des arbres

Les arbres prennent cher. Ils ne mangent pas d’animaux, ils ne brisent pas des canettes sur les pistes cyclables, ils n’écoutent pas de la musique de fête foraine à fond dans leur voiture en faisant des queues de poisson aux cyclistes (qui – on le voit – prennent cher, eux aussi) alors on se dit qu’ils ne vivent pas vraiment, pas plus que le plastique et que, comme le plastique, ils existent à seule fin de nous servir, à nous qui avons tout compris à la vie. C’est pourquoi on peut déforester sans scrupule

(exploitation sylvicole éhontée, Eupen)

et dire, Ne vous inquiétez pas, on va en replanter d’autres. (Si un jour on vous massacre à la tronçonneuse pour vendre vos organes au plus offrant, dites-vous que d’autres reprendront le bail de votre appartement donc où est le problème ?)

(enfants sapins de la bien nommée Leforest, qui seront sacrifiés dans deux mois pour que nous puissions les faire clignoter d’ampoules multicolores à basse consommation ou pas et ainsi célébrer dignement la naissance de Jésus, manger le foie des oiseaux et déballer des jouets en plastique avec nos enfants qui ne se mangent ni ne s’abattent = qui ne servent à rien)

Qu’est-ce que ça peut bien faire, d’abattre des individus radieux et en pleine santé, s’ils ne peuvent pas crier pour s’y opposer ? (Oh pardon, suis-je bête, ça ne changerait rien s’ils criaient : les animaux qu’on mène à l’abattoir hurlent de terreur mais quand on parle des abattoirs, c’est pour plaindre les psychos sapiens qui acceptent de trucider des innocents à la chaîne pour un salaire de merde, pauvres choux.)

J’ai déjà évoqué ici l’abattage de nombreux arbres sur la véloroute qui relie Avion à Hénin-Beaumont, pour le remplacement d’un pont à Méricourt. Voici la suite de l’histoire, de mai à ce jour.

J’aurais pu faire un flip-book très édifiant et l’intituler Strates si je n’avais pas changé d’angle une fois sur deux, non ? Et hop, le gravier sur les bâches en plastique,

et hop, la terre sur le gravier sur les bâches en plastique,

et aujourd’hui voici ce que nous avons :

Oui, c’est un peu tout nu mais ne vous inquiétez pas, on va replanter. On file le nouveau bail à des arbres qui pousseront sur et sous des bâches en plastique (quel mille-feuilles) et qui dans une soixantaine d’années auront la superbe de ceux que l’on vient de sacrifier. En attendant, dites-vous que c’est bien dégagé, net et propre. (Je précise que les ouvriers du chantier ont déjà dû effacer quelques bites artistement bombées dans ce brand new tunnel tout blanc, mon intuition me dit qu’elles seront vite de retour.)

Empathie ?

Le dernier caneton est mort. Désormais, ce sont six cadavres qui flottent dans le bassin de rétention d’Intermarché, Noyelles-sous-Lens. Je tiens à remercier le personnel du supermarché, la mairie, la LPO et les pompiers pour leur négligence criminelle. Je n’oublierai pas, jamais, ça ne passera pas ; j’écrirai quelque chose et je ferai en sorte que ce soit publié mais rien ne pourra rendre la vie à ces canetons – ni apaiser ma mauvaise conscience : je n’ai pas réussi à sauver des innocents, je n’ai pas su les soustraire à ce piège fabriqué par mon espèce ni à l’indifférence de celle-ci. Oui, bientôt, j’écrirai quelque chose pour ajouter ma modeste voix à toutes celles d’artistes et de philosophes qui réclament une représentation des non-humains dans les décisions de la société. Je rêve souvent d’un tribunal écologique (maintenant que l’espèce se réveille et se rend compte, hébétée, qu’il y a une urgence climatique, peut-être ce rêve n’est-il plus tout à fait utopique) qui condamnerait les petits pères Ubu de municipalités qui, par exemple, sacrifient d’immenses arbres en pleine santé pour construire un escalier ou un parking (puis plantent des avortons vêtus de bâches en plastique pour « les remplacer » – je propose, une fois de plus, une transposition : pourquoi ne pas abattre les gens quand ils occupent le banc sur lequel on souhaite s’asseoir ? des gens, il en naît tous les jours, non ? pourquoi le terme de remplacement s’appliquerait-il davantage à un arbre qu’à un humain ? c’est en plastique, un arbre ?) et s’assurer que le grand banditisme légal qui éventre des forêts pour faire du profit ne puisse plus exister. Il serait temps aussi que la souffrance animale soit pleinement prise en compte et relève de la loi ; que le spécisme soit considéré exactement pour ce qu’il est : un hyper racisme. Et que ceux qui l’assument s’assument hyper fascistes.

Depuis deux jours, je suis inconsolable. On me dit que mon problème, c’est que j’ai trop d’empathie. Ah bon ? Moi, ce que je trouve terrifiant – le mot est faible – c’est l’absence d’empathie que j’observe face à ce genre de chose :

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est P1290842-1024x1024.jpg.

Et ça se passe à un mètre d’un trottoir. Et ça ne choque personne. Visiblement, des gens ont voulu aider (ou s’amuser ?) en lançant du pain et un sac plastique plein de viennoiseries ainsi que, hors cadre (il y a des limites à ce que je suis capable montrer, même pour dénoncer*) une barquette de viande. Quels dégénérés font ce genre de choses ? Pourquoi ? C’est moi qui ai trop d’empathie ou ce monde qui a un grave problème ?

* Je sais que dénoncer sur un pauvre blog n’est pas assez ambitieux ; j’ai contacté l’édition locale d’un quotidien mais n’ai obtenu aucune réponse.

Rétention de caneton(s)

Parfois c’est plus parlant pour les spécistes quand on transpose, alors imaginons. Vous sortez de l’épicerie (une épicerie à l’ancienne, dans une maison) et vous voyez, à travers le soupirail, que sept enfants en bas âge (ils ne marchent pas encore) sont enfermés dans la cave, une cave immonde dans laquelle ils n’ont rien à manger. Vous en parlez à l’épicerie mais l’épicier vous dit que la cave ne lui appartient pas et ricane : « Vous vous inquiétez pour les gamins ? Mais vous savez, s’ils voulaient sortir, ils le feraient. » Vous appelez les pompiers, la mairie, les services de protection de l’enfance, mais chacun vous répond que le sort des enfants n’est pas de son ressort et que de toute façon, s’ils voulaient sortir, ils le feraient ; vous abandonnez toute argumentation face à l’absurdité des réponses qui vous sont faites parce que vous êtes de nature sanguine et que vous risqueriez de finir en prison si vous exprimiez exactement ce que vous ressentez à l’égard des individus dont vous espériez un quelconque secours. Les gens qui vont acheter des morceaux de cadavre dans des barquettes en polystyrène à l’épicerie s’arrêtent pour regarder ce que vous regardez mais ils ne voient rien. Rien de gênant. Faute de mieux, vous nourrissez les pauvres petits à travers les barreaux du soupirail mais bientôt ils commencent à mourir, inexorablement, l’un après l’autre. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un, il arpente la cave immonde au milieu des cadavres en décomposition de ses frères et sœurs et vous ne savez plus quoi lui souhaiter. Vous ne savez plus non plus en qui vous pourriez encore avoir confiance.