L’usager

Il faut se lever très tôt désormais pour voir le soleil se lever dans la nature. Il faut partir à 5h et se méfier des quelques voitures qui circulent dans des états peu flatteurs, le pneu crissant et les essuie-glaces dans le pot d’échappement au retour de fêtes que l’on devine glorieuses. En chemin, on peut repérer sans difficulté les zones où la veille ont eu lieu des pique-niques, aucun détritus n’ayant été déplacé à la fin des festivités. Mais le spectacle qui suit ferait tout oublier, du moins pour un moment et si l’on fait abstraction des pêcheurs qui cuvent encore dans leurs tentes au milieu des graminées – brume sur l’étang et premières lueurs du soleil dans les nuages que griffent les traces de kérosène, cacophonie des oiseaux d’eau.

Partout, des fleurs aux parfums mélancoliques.

Les pavots cornus commencent à éclore.

Tout sur le tas 94 serait d’une grande beauté si des rubans plastifiés ne ponctuaient le paysage, séquelles d’un trail pour des individus apparemment dotés d’un si piètre sens de l’orientation qu’il leur faut un de ces repères agressifs – jaunes – tous les dix mètres pour ne pas basculer par-dessus bord (le terril 94 n’étant pas de ceux où l’on se perd, il n’y a qu’un chemin par étage). On reviendrait bien avec des ciseaux et un sac poubelle – je n’ai pas mentionné les bouteilles d’eau de 50 cl qui jonchent le sol car un sportif sans le sens de l’orientation a aussi soif – puis on se ravise : il ne faut pas donner de mauvaises habitudes aux gens qui organisent ce genre de machins. Mais que peut-on attendre d’un organisateur dont le seul souci est de satisfaire son usager – ici, le sportif ahanant moulé dans le fluo ?

Les gens qui organisent des choses pour leur usager se fichent de tout ce qui n’est pas l’usager. Hier j’ai assisté à une pièce de théâtre semi-déambulatoire qui abordait précisément les rapports entre nature et pétrole, ça se passait dans la cour d’une école ; dans le public, on pouvait identifier à leur tenue (aux deux sens du terme) les spectateurs qui venaient de Lille et ceux d’ici, du moins ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller au spectacle. Une mère appelait son gamin, Mario, Mario, très fort pour s’assurer que Mario (et avec lui la centaine d’autres individus présents, comédiens inclus) l’entende malgré le fort volume général du spectacle. La directrice du lieu n’est pas intervenue. Quand je lui en ai fait la remarque, elle m’a répondu qu’il fallait bien que ces publics (appelons-les l’usager) voient quelques pièces pour comprendre comment ça se passait. L’idée que peut-être ce même public comprendrait plus vite et saccagerait moins de pièces s’il était éduqué préalablement ne lui a pas effleuré l’esprit. Les compagnies de théâtre, comme les arbres en fleurs des terrils, sont ainsi sacrifiés sur l’autel de l’usager. Qui ne comprend pas vite. Comme le disait la pièce d’hier, On est tous foutus.

Des lieux fonctionnels

Une revue de poésie m’invite à écrire un texte sur ce que j’appelle depuis bien longtemps les arrière-mondes : ça ne s’invente pas. Je pense montrer que les espaces interstitiels sont fréquentés, en fait, même si on ne sait pas bien quand ni par qui, sans doute la nuit par le genre d’individus qu’on n’aimerait précisément pas croiser dans le noir dans un espace interstitiel. On devine leurs activités aux traces qu’elles laissent dans le paysage. Les principaux usages des arrière-mondes, on l’a vu et revu, notamment dans cette rubrique, sont le dépôt d’ordures et la fête sauvage.

On y apprend beaucoup de choses, notamment que tous les gens n’achètent pas des sapins en plastique par respect pour la vie (puisque, pour mémoire, un sapin est un être vivant) ni même par souci écologique (je sais que le plastique n’est pas exactement une matière écolo mais j’ai une amie qui utilise le même sapin artificiel depuis plus de trente ans et je pense que les vrais l’en remercient – personnellement, j’ai trouvé la meilleure alternative possible : je ne sacrifie aucun sapin, vrai ou faux, à Jésus).

On peut se demander avec un certain effroi quel genre d’individu s’amuse à immoler un tigre des neiges en peluche ; le positionner de manière à ce qu’il fasse frémir les joggeuses qui se lèvent tôt comme on l’a vu ici, oui, je peux le comprendre, mais comment a-t-on soudain l’idée d’y mettre le feu ? Quel plaisir en tire-t-on ? On le voit, la fréquentation de l’arrière-monde expose à des réalités que l’on ne soupçonne guère quand on ne fait que traverser les lieux fonctionnels aménagés pour le confort citadin.

Letat men

Courir n’est pas un don mais une discipline alors je cours avec la fièvre depuis trois jours et, pour changer, je sens pleinement l’effort dans chaque muscle de mon corps. Ce matin, j’emprunte avec appréhension la véloroute en direction d’Hénin-Beaumont, l’image du lapin décapité ne m’ayant toujours pas quittée. Soudain, me revient à l’esprit une situation que j’ai vécue cette année dans un collège où je menais des ateliers d’écriture. Une classe de quatrième était invitée à travailler sur les émotions et un garçon, disons Dylan, a cité les décapitations parmi les choses qui le rendaient joyeux. J’ai eu envie de vomir. C’est de la provocation, m’a chuchoté la prof, et je pouvais sentir la colère sous son calme apparent. Le reste de la séance, j’ai observé à la dérobée ce garçon à l’air timide, avec ses lunettes et son duvet de moustache. Je ne suis pas toujours sûre de comprendre ce qui se passe sur cette planète. Comme quand je me penche sur les scores du RN dans mon département. Je ne suis pas entourée de fachos, j’en suis certaine, je suis entourée par une population que le culte de la réussite en marche ne concerne pas, une population en proie depuis des lustres à un mépris national, laissée de côté, assignée à une misère culturelle qui certes la rend dangereuse.

J’ai de l’admiration pour la prof de Dylan et pour les acteurs culturels qui œuvrent à éclairer les esprits d’ici – je pense notamment à quelques assos qui font un travail courageux, opiniâtre, alors qu’il serait tellement plus facile de proposer les mêmes événements à Lille et de s’adresser à un public acquis. Pour ma part, j’avoue que le courage me fait défaut : comment lutter contre l’obscurantisme, qui a toujours été un outil de manipulation ? Je ne sais pas. Alors je cours, ça évacue, ça génère l’endorphine, ça rapproche des gentils lapins.

Les candidat.e.s

On sait qui sont les candidat.e.s. Même moi qui n’ai pas écouté les infos depuis 2020, je sais qui sont les candidat.e.s, c’est le genre d’information hélas qui parvient jusqu’aux oreilles les plus rétives. Si je sais qui sont les candidat.e.s, tout le monde le sait. Donc tout le monde sait qui sont les candidat.e.s. Pourtant, on voit leurs photos partout sur les murs des villes et des villages, en beaucoup d’exemplaires à chaque fois. Par exemple, vous prenez un mur, il y a six candidates identiques bord à bord et six candidats identiques bord à bord. Tout ça fait beaucoup de papier + beaucoup de colle pour deux candidat.e.s dont on ne sait que trop qui il et elle sont et à quoi il et elle ressemblent. Et même si ce n’était pas le cas, on ne risquerait pas de mettre un bulletin inadéquat dans l’urne parce qu’il n’y a que deux bulletins différents dans les bureaux de vote, un pour le candidat et un pour la candidate. Et ne pas mettre de bulletin, c’est comme ne rien mettre du tout. Alors on se demande bien à quoi bon cet étalage écologiquement aberrant (et moche) de papier collé sur les panneaux, les murs et les ponts des 34 955 communes de France. Je me demande pour qui vont voter les chasseurs. Imaginez que vous deviez départager vos deux meilleur.e.s ami.e.s. Ce n’est vraiment pas confortable, des situations pareilles. Pour leur venir en aide, je me permets de leur adresser ce message, vu sur un mur de Lille en 2017 :

Infréquentable

Hier, je lisais des documents sur les noeuds-noeux ferroviaires du bassin minier avant d’écrire un nouveau poème pour mon recueil à quatre mains avec ma complice mystère (appelons-la K. – ce n’est pas un maigre indice, la lettre K valant 10 points au Scrabble), poème dans lequel il est question de trains mais aussi de cavaliers miniers – soit 840 km de voies entre Valenciennes à Béthune, la plus grande partie devenue un réseau de voies vertes. Le segment que j’évoque le plus souvent sur ce blog est celui qui relie Avion à Hénin-Beaumont ; c’est celui où, la semaine dernière, j’ai vu un lapin décapité. Je n’y étais pas retournée depuis ce jour parce que j’avais peur de le revoir mais ce matin je me suis dit, Courage, il ne fait pas encore tout à fait jour, ne regarde pas vers le sol. Et je ne l’ai pas revu. Mais arrivée à Méricourt, j’ai découvert qu’un nouveau massacre d’arbres avait été perpétré. Le but ? Comme aux Garennes l’année dernière, construire des putains d’escaliers pour les promeneurs qui n’auraient pas le courage de faire une boucle de 300 mètres (pas des promeneurs, quoi). Je n’en peux plus de ces peigne-cul dans leurs bureaux de connards, qui sacrifient des vies pour faire plaisir à trois électeurs. Je donnerais 13109 crétins néfastes de leur espèce pour un seul de ces arbres.

Ça , c’est avant le massacre.

Et ça, c’est après que des gros tas de merde ont tourné le pouce vers le bas pour le loisir de leurs contribuables. J’avais envie de tout casser ce matin, même pas de pleurer – à quoi bon ? Rendre les coups, je ne vois que ça. Raclures.

Il faudrait faire payer les responsables de telles abjections. Si ce n’est pas pour les innocentes vies d’arbres arbitrairement abrégées, s’il faut vraiment qu’il soit encore question de nos petits bipèdes abrutis à pouces opposables, alors parlons urgence écologique : avons-nous besoin d’un escalier ou d’arbres ? Oui, jouons-la nunuche : Ne faudrait-il pas faire cracher des euros (seule pénalité propre à les décourager) aux collectivités qui ôtent l’oxygène de la bouche de nos enfants ?

Des profusions

Il n’y a pas moyen d’écrire Nue, ici (quand je vous dis que ce titre est porteur). Il y a
des ateliers d’écriture à préparer, à mener, à corriger
des trains à attendre, des trains à prendre, des changements de trains
des événements à organiser, des supports à valider
des billets de train à réserver, des fiches à remplir
des musiques à sélectionner, des photos à sélectionner
des corrections, des relectures d’épreuves
des trains, des trains, des trains
des résidences, des festivals, des rencontres
c’est formidable après deux ans de néééééééant et j’aime prendre le train
n’allez pas croire que je me plaigne, j’adore cette année, cette pochette surprise sans fond
simplement je mets Nue sur pause et pour ne pas perdre la tête je me lance dans des petites formes
je le fais, au compte-goutte, en duo avec une poétesse mystère (eh oui, le mystère est de retour)
et pour préparer le terrain de la poésie de terrain qui m’attend cet été avec d’autres ami.e.s poète.sse.s, je prends des photos ; des tas de photos de fouillis et un fouillis de photos de tas
je sais ce que j’ai envie de montrer mais pas comment, c’est passionnant quand on ne sait pas
je voudrais que Valentina m’accompagne je voudrais tout faire avec Valentina
en attendant je prends des photos et des notes dans des carnets
je visite des profusions, je ne les peigne pas, je m’y perds
je demande mon chemin aux lapins et il y en a plein (et aussi des faisans et des piverts, c’est une année foisonnante d’eux comme l’année dernière l’était de grèbes huppés)

Et maintenant, hop, en route pour Roubaix (atelier d’écriture avec des quatrièmes).

Pourriture au paradis

Vous voyez ce chemin ? Je vous l’ai montré bien des fois. C’est la véloroute du bassin minier, entre Hénin-Beaumont et Avion. Si bucolique, si calme, charmante, avec ses écureuils, ses lapins, son coq perché.

Ce matin, j’y ai croisé un lapin décapité. J’ai mis dix minutes à me remettre de cette vision et à refouler une puissante envie de vomir, de hurler, de casser des gueules à la batte. Quand Maud Thiria et moi avons vu un sanglier décapité à Val-de-Reuil, nous avons conclu qu’un train l’avait percuté, mais Marie G. a émis l’hypothèse que ce soit l’œuvre d’un ou de taré(s) ; elle nous a dit avoir vu dans les environs un lapin pendu sous un abribus, une cigarette enfoncée dans la bouche. Pas un instant, malgré ma piètre image de l’espèce humaine, je n’avais envisagé ce genre de possibilité. Mais ce matin, il n’y avait aucun doute. Aucun animal autre qu’humain ne ferait une chose pareille. Un renard tue pour manger, il ne décapite pas pour jouer. Si je croisais les tas de merde dégénérés capables de faire ce genre de choses, je finirais en prison, je ne pourrais plus serrer la femme que j’aime contre moi, je ne pourrais plus courir, ni grimper sur les terrils. Je me contenterai donc de souhaiter à ces ordures une mort aussi douce que celle qu’ils ont pris plaisir à donner. Ce matin, j’ai fait ce que j’ai appris à faire récemment pour ne pas devenir folle au milieu de ce merdier sans nom qu’est la civilisation : j’ai détourné mon esprit de ce qu’il n’a pas le pouvoir de corriger. Je ne peux pas nettoyer la planète de ses humaines immondices, réparer les innocents blessés, assassinés, alors je cours, je pense à mon amour, à la belle vie qui nous attend, je contemple le paysage en essayant d’oublier la petite silhouette suppliciée au bord du chemin.

J’ai fait précisément ce que je m’étais promis la veille de mon départ pour Regnéville, il y a quinze jours : j’ai escaladé le 84 de Rouvroy pour assister au lever du soleil – soit depuis ce sommet :

Ce pan de grillage m’a bien plu, je l’ai beaucoup photographié ; il symbolise à mes yeux le refus de nous laisser interdire arbitrairement les points culminants de nos paysages. On a le droit de se promener avec des armes et de torturer des animaux, dans ce pays, mais pas de monter sur des tas ? Fuck you.

Je suis descendue de 84 par une face que je pratique moins que le 101 d’Hénin-B, avec vue sur les cités minières de Billy-Montigny (+ le 93 d’Harnes à l’ouest et le 98 d’Estevelles à l’est). Je voulais éviter la véloroute au retour, je ne pouvais tout simplement pas revoir ce lapin.

Après ces 20 km de course à pied, je suis allée rejoindre ma chère tatoueuse, qui a inscrit une laie sur mon avant-bras droit ; elle a écouté avec toute son empathie d’antispéciste le récit de mon lapin décapité. Je me suis sentie moins seule.

Des nuisibles

J’aimerais pouvoir me réjouir que ce soit aujourd’hui le dernier dimanche de chasse avant quelques mois mais je crains que des arrêtés préfectoraux ne continuent d’encourager les battues aux sangliers hors saison – nous avons affaire à un carnage inédit depuis des décennies. L’espèce humaine est décidément la seule qui s’estime fondée à décider quelles autres espèces sont nuisibles (le minimum d’honnêteté serait d’admettre qu’il n’en est pas de plus nuisible que la sienne propre), quelles espèces sont surnuméraires (le minimum d’honnêteté serait d’admettre qu’il n’en est pas de plus surnuméraire que la sienne propre) et doivent donc être régulées (entendez par là massacrées – la barbarie aime les euphémismes, on dira prélevé pour assassiné). Le terreau de sa prétendue suprématie et de bien d’autres maux a quelque chose à voir avec l’obscurantisme. Tout est lié : ce sont les dominants de ce monde qui se permettent de déforester au nom du profit, de décimer des espèces et de bombarder leurs propres congénères.

la chasse expliquée aux enfants

Beaucoup de sangliers vivent dans la forêt de Vimy ; c’est leur maison à eux, une maison d’arbres et de souilles. Des chasseurs vont dans leur maison et tirent sur eux, sur leurs femmes et sur leurs enfants. Tu verras dans les liv – pardon, sur ta tablette, que c’est normal : il en a toujours été ainsi. Mais comme ce sont de méchants sangliers (on l’a vu), ils ne se laissent pas faire quand on essaie de les tuer. Alors ils partent de chez eux et ils traversent les champs pour aller dans le bois de Givenchy et sur le terril de Pinchonvalles, où tu aimes bien te promener avec ton papa et ta maman sans qu’un sanglier vous saute dessus – ou qu’un chasseur vous traque mais ça, ça ne se produira pas : au pire, s’il tue ton papa ou ta maman, ce sera par accident donc ce ne sera pas grave, il te dira déso.

C’est bon, tu piges, bout de chou ? (Un marcassin aussi, c’est un bout de chou ; tous les goûts sont dans la nature mais, perso, ils m’inspirent plus de gouzi-gouzi que toi.)

Donc maintenant c’est embêtant parce que tout le monde a peur des sangliers à Pinchonvalles, et même sur la véloroute où tu roules sur ton vélo rose ou bleu. Les agriculteurs sont très fâchés parce que les méchants sangliers ont fait des dégâts dans leurs champs quand ils les ont traversés pour ne pas aller au ciel. Vive la République vive la France* a dit aux chasseurs de donner de l’argent aux agriculteurs pour réparer les dégâts mais les chasseurs disent que c’est leur argent et qu’ils veulent le garder pour acheter des belles cuissardes. Alors vive la République etc. dit aux chasseurs de plutôt faire des battues aux sangliers pour qu’ils arrêtent de faire des dégâts dans les champs. Ils sont tellement méchants, tu vois : ils mangent des pommes de terre qui ne leur appartiennent pas. Oui c’est vrai qu’ils ne peuvent plus accéder à leur propre cuisine mais quand même. Si un jour tu as faim, tu te laisseras mourir, parce que tu es gentil ; mais ça ne t’arrivera pas, ne t’inquiète pas, vive la Raie etc. veille sur toi. Allez, bout de chou, fin de la leçon, va faire de la tablette.

* Tu as entendu parler de vive la République vive la France à la télévision ? Quand tu seras grand.e, on t’expliquera ce qu’est le Conseil Constitutionnel.

mais ce n’est pas tout, point d’exclamation

Ben oui : on ne va tout de même pas laisser deux hectares de respiration inutile.

Donc des familles vont venir s’entasser à l’orée de Pinchonvalles, à quelques mètres de ce genre de paysage

où j’ai bien souvent vu des chevreuils et des faons et où désormais, on le sait, vivent également des sangliers. Donc les sangliers vont sans doute ravager un jardin ou deux du lotissement flambant neuf, dévaster de belles pelouses bien tondues, et les propriétaires vont geindre alors que va-t-il se passer ? Il y aura une battue aux sangliers. Parce que vraiment, ce sont des nuisibles.

*

Quel dommage que ces nuisibles ne veuillent pas m’accueillir dans leur forêt… Souvent, j’ai envie de dire, « Laissez-moi sortir » – en l’espèce, de l’espèce. J’ai déjà évoqué ici les magnifiques arbres en pleine santé qui ont été abattus par la municipalité de Sallaumines pour construire un parking 100% goudronné. J’avais pris beaucoup de photos de ces arbres, en 2019, quand j’écrivais ma chanson de geste, en voici quelques-unes :

Et donc ces individus vieux de plusieurs décennies, vigoureux – des êtres vivants, merde – ont été sacrifiés à un fucking parking, sous mes yeux impuissants. J’ai pleuré, ce jour-là, mais ce matin

c’est une rage indicible que j’ai ressentie quand j’ai découvert ceci en leur lieu et place :

Je n’ai rien contre ce petit chou, je lui souhaite une belle et longue existence au bord de l’autoroute, mais quelle absurdité inouïe… Honte à ces gens assis dans leur bureau avec leur tout petit petit pouvoir et leur cerveau encore plus petit, qui ne respectent aucune forme de vie, de ces vies qui valent mille fois la leur, et ne prennent que des décisions imbéciles et criminelles. Je n’en peux plus, de cette espèce dégénérée.

Lecture des splendeurs et ordures

L’une des choses les plus stupides que j’aie lues récemment au sujet de la nature est qu’elle serait « intelligente et aimante ». La personne qui a écrit ça devait rentrer du square. J’ai déjà pas mal lacéré cette idée dans Nue mais ce matin, la simple vision d’un pot de sauce tomate en cours d’ensevelissement dans le schiste du terril 94 (qui est un volumineux artefact de plus en plus verdoyant au fil des ans et peuplé d’espèces moins destructrices que la nôtre) m’a ramenée à cette idée ; j’ai pensé au frère de mon Antique, qui commentait la crise sanitaire et les catastrophes climatiques en ces mots très simples et très justes : « Cette planète ne veut plus de nous ». Et certes la nature est intelligente, c’est pourquoi elle ne nous aime pas et c’est pourquoi elle est en train de nous éradiquer – oh lentement, la nature n’est pas pressée, elle ne vit pas sur la même échelle de temps que nous, mais elle va nous dégager tout ce merdier, à sa manière patiente et implacable : au compost les selfies, les bulletins de notes et les bois de cerfs en déco de cabane. La nature va nous avaler comme le schiste avale le pot de sauce tomate puis elle va prendre un peu de charbon pour mieux nous digérer. En attendant, gloire à nous, cliquons sur des like, accrochons nos masques chirurgicaux dans les arbres (c’est amusant), prenons la voiture pour aller chercher le pain et sentons-nous supérieurs à toutes les formes moins évoluées du vivant. (Les photos qui suivent ont été prises ce matin sur le 94, dans un laps de temps de quelques minutes.)

Tout ça, c’est ce qui arrive fatalement quand on aménage des lieux plus ou moins naturels à l’usage des humains : le lieu était magnifique, lunaire, infréquenté, mais un gros malin a voulu se faire bien voir et a planté des escaliers, des toboggans et des parcours de fitness partout, ensuite de quoi, plutôt que d’assumer, de prendre son petit sac et d’aller ramasser la merde de ses électeurs, il laisse la poubelle à ciel ouvert se garnir de semaine en semaine de nouveaux emballages colorés. Puisque j’en viens à la politique (et pour faire nombre premier), voici une photo bonus prise à Sallaumines au retour de 94. J’ai ri de la désinvolture avec laquelle la tempête a plié la rhétorique des aspirants potentats.

Feel good

Ce matin, j’ai eu la mauvaise idée de courir un peu en ville avant de bifurquer vers l’arrière-monde puis la nature ; il était si tôt que j’étais assurée de ne croiser personne mais je n’avais pas pensé aux affiches, à la barbarie de Noël étalée partout en couleurs criardes et j’ai vite détourné la tête pour ne pas voir l’inévitable promo sur le foie gras.

Je vous livre mes réflexions à vif :

Que dire d’une espèce qui considère comme un produit de luxe un aliment issu de la séquestration, de la torture et de la mise à mort d’individus sans défense, sinon que c’est une espèce de psychopathes ? Cette espèce qui perpétue la tradition éminemment barbare du foie gras et nous harcèle avec ses notions d’empathie, de bienveillance et autres niaiseries feel good. Qui me dira, pour justifier ses mœurs, « Mais alors qu’est-ce que tu fais de tous les animaux carnivores ? » Il faut beaucoup de courage et de patience pour répondre à des arguments d’une telle ineptie – ou est-ce de l’hypocrisie ? Je m’en fous, discuter ne m’intéresse pas : les abrutis ne changeront jamais. Ils me diraient que je suis intransigeante ; j’aimerais voir leur tête si quelqu’un gavait leurs gamins de force jusqu’à ce qu’ils crèvent et qu’on leur disait d’aller pleurnicher ailleurs, « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ». Les canards et les oies sont mes enfants ; avec eux, ce sont mes tripes que vous réduisez en pâté de luxe. Je suis sûre que la plupart des clients de cette répugnante industrie regardent la télévision ; et je suis prête à parier que la télévision diffuse des reportages sur les méchants méchants élevages d’oies et de canards avant d’accueillir un chef étoilé qui se délectera de ses bruits de bouche maniérés tandis qu’il expliquera comment accommoder le foie gras pour un raffinement ultime – immonde connard.

Ensuite, j’ai gagné l’arrière-monde puis la nature, il n’y avait pas encore de chasseurs (qui, au fond, ne sont pas beaucoup plus dégénérés que les éleveurs) et, un moment, j’ai pu sourire. J’entendais les animaux tout autour de moi sans les voir, je patinais dans la boue, sautais des flaques grandes comme des mares.

La quatrième dimension

une passerelle entre deux terrils de Fouquières

le 94 de Noyelles vu de l’est

puis de l’ouest

et quelques-uns de ses innombrables voisins