signalétique onirique

j’ai rêvé que je courais dans un bois et qu’un sanglier s’amusait à courir auprès de moi comme certains chiens qui vous sautillent autour des chevilles, non pour les mordiller mais parce qu’ils veulent être de la fête donc je courais sur un chemin de gravier cependant qu’à l’orée du couvert le sanglier courait aussi gaiement ; quand soudain il a disparu derrière des fourrés, je me suis arrêtée pour tendre la tête et voir ce qui se passait de l’autre côté : il s’était arrêté lui aussi et tendait la hure vers moi ; j’ai ri et repris ma course en sachant qu’il faisait de même et de fait, au coude du chemin, là où les fourrés s’interrompaient, je l’ai vu qui avait pris un peu d’avance sur moi et gambadait maintenant au milieu du chemin, or il y avait là trois êtres humains de sexe masculin sans camouflage ni gilet orange mais j’ai vu le plus proche de moi épauler un fusil et viser le sanglier, alors j’ai couru en agitant les bras et en hurlant Laissez-le tranquille, j’ai couru assez vite pour rattraper mon ami et m’interposer entre les fusils et lui puis je me suis réveillée

(autoportrait, décembre 2017)

Fatima

entre deux gares dans ma tête
en tourbillon des brouillons de lettres
que j’hésite à t’écrire et sous mes roulettes
les trottoirs étroits et sales de ta ville


est-ce que je serre les mâchoires ?
les larmes tiennent bon dedans
je renverse la tête comme les enfants
quand ils saignent du nez – ça marche


j’avance de mon pas vif et ça commence par
Mon amour, un brouillon après l’autre
je dépasse une femme je serre peut-être
les mâchoires je ne sais pas je ne pleure pas


et la femme que je dépasse me demande
ce qui ne va pas je redresse ma valise
le temps se suspend sur le trottoir là juste
devant le square Montholon immobile


je fais face à l’inconnue je lui parle de toi
elle avance des hypothèses me prodigue
des formules pour continuer sans
toi s’il le faut et cesser de souffrir


les minutes passent et je souris grâce
à Fatima B., 58 ans, avocate et formatrice
d’avocats qui ne me trouve pas si foutue
que ça – ma bonne fée du jour – merci

(Plus loin, de nouveau entre deux gares.)

Lady & laie

En courant ce matin je me suis amusée à écrire ce petit truc idiot dans ma tête.

depuis la charge du sanglier
il y a deux semaines jour pour jour
dans la forêt de Bord-Louviers
je pense moins à toi, mon amour

sa silhouette souvent traverse
inopinément mon cerveau
comme le fait aussi sans cesse
la réminiscence de ta peau

qu’avez-vous donc, sublime dame,
laie sauvage, à protéger
vos petits d’une végane dont l’âme
sensible n’est d’aucun danger ?

A la Factorie, Anna, Maud et moi aimions interpréter nos rêves, les cartes tirées du tarot des plantes et les diverses circonstances de la vie. Aujourd’hui, j’ai compris ce que ma rencontre avec le sanglier (qui sans doute était une laie, j’en suis presque sûre, mais nous avons toujours dit sanglier aussi je vais m’y tenir), que cette rencontre était une allégorie : la laie a craint que je ne sois une menace pour ses petits parce que certains de mes congénères en sont véritablement une ; c’était d’une injustice révoltante mais son instinct en a décidé ainsi et désormais si je veux continuer de me promener dans la forêt, il me faudra cesser de craindre une nouvelle infortune, car tous les témoignages disent que de telles charges sont rarissimes : un joggeur dit avoir croisé des dizaines de sangliers dans sa vie sans incident. Maud me dit qu’un jour, on rencontre quelqu’un qui nous traite avec égards et douceur et qui ne partira jamais.

(Illusion d’optique au bord de l’Eure : j’ai pris cette défense pour quelqu’un d’autre – c’est ça, l’obsession : on voit des sangliers partout.)

Ma poussière caresse le monde

La Factorie est un lieu magnifique sis sur la belle petite île du Roi. Le hall d’entrée, pourpre et cosy, avec son bar, ses bibliothèques, son piano, ses canapés, ses tapis, est notre QG du soir ; dans la journée, chacun.e travaille de son côté. Ma salle préférée, l’une des trois salles de spectacle que compte le lieu, est celle-ci :

On peut y danser ou y écrire en regardant les poules d’eau sur la rivière.

Cet après-midi, j’y ai écrit un poème dans mon carnet ; je raconte ma promenade très étrange d’hier à Val-de-Reuil et à la réserve ornithologique. En voici le brouillon.

je suis rendue à la poussière
le vent me disperse le vent
fait de ma poussière une caresse
à la surface vive de la rivière
où canards et poules d’eau se laissent dériver
tournant sur eux-mêmes à grande vitesse
comme ayant perdu le contrôle
de leur véhicule et cependant
impassibles et n’opposant aucune résistance
au mouvement circulaire
usagers blasés d’un grand huit
sans cri de peur ni de joie ni sourire
ma poussière caresse les vaguelettes vives de la rivière
peigne la ripisylve qui s’y trempe
troncs et branches détrempés
ma poussière caresse toutes choses terrestres à portée
de mon regard et au-delà caresse
ce qui est mais aussi ce qui fut
la peau qui fait défaut à la pulpe de mes doigts
et un infini tapis de ronces si dense qu’il
semble masquer un abîme
et la peinture écaillée craquelée des balcons
de la ville nouvelle et le vide de la dalle
et le dédale de ses passerelles
et les cellules commerciales en décrépitude
et à la périphérie des routes sans
trottoir à la croûte de bitume fissurée
où mon corps se recompose
danse et sanglote et saute et boxe l’air
qu’aucune brise n’anime plus
boxe le monde à gestes secs et saccadés
boxe l’absence de celle
boxe la trahison
boxe le manque pour ne pas le plonger
dans la rivière vive où glissent les ragondins

Racines grasses, pointes sèches

Je n’en peux plus, de toute cette beauté qu’on m’envoie par mail, heureusement que je n’ai pas de hache : je n’aurais plus d’ordinateur. Or j’ai plus usage du second que je n’en aurais de la première, celui-ci explosé. Exemples de beautés que je fendrais bien d’un grand coup sec :

« Belle journée à vous »

En principe, on écrit « à vous » en réponse à quelqu’un qui, le premier, aurait écrit « Belle soirée » ; le « à vous » a en quelque sorte valeur de « aussi ». Qu’est censé répondre l’esthète à qui on coupe ainsi l’herbe sous le pied ? « Belle soirée à vous à vous » ? Personnellement, je réponds « Bonne soirée à vous aussi ».

« Belles fêtes de fin d’année ! »

Ta mère, tu ne sais rien de ma vie, tu ne sais pas si je vais passer les fêtes toute seule à manger des cornichons à même le bocal avec un bonnet à pompon, de quoi tu te mêles ?

« En vous souhaitant une belle soirée »

En principe, le gérondif précise une circonstance qui accompagne l’action énoncée par le verbe principal, sauf que dans l’exemple ci-dessus, il n’accompagne rien du tout. Que dirait la phrase principale si elle n’était omise ? « Je vous dis au revoir » ? Ou peut-être que la principale n’est pas omise mais bel et bien censurée : « Je me cure le nez » ? « Je vous mets un doigt dans le cul » ? Après tout, pourquoi pas ? « Je vous mets un doigt dans le cul en vous souhaitant une belle soirée », rien ne s’y oppose.

Et puis c’est quoi, cette manie horripilante de belle ceci, belles cela ? Bientôt vous verrez qu’on nous souhaitera un bel anniversaire. Il y a trop de niaiserie dans ce monde et ce n’est hélas pas la niaiserie qui nous sauvera de la violence, du cynisme et de la cruauté qu’il nous faut par ailleurs endurer. C’est double peine, comme ce terrible sort évoqué par certains flacons de shampooing : racines grasses, pointes sèches.

Poésie batelière

Dans Je respire discrètement par le nez, je livrais un texte en forme de pochette surprise intitulé Poésie hippique et qui recensait 107 noms de chevaux de course. Le voici :

« Poésie hippique

Secretariat, Peintre Célèbre, Blushing Groom, Brigadier Gérard, Divines Proportions, Electrocutionist, Fanfreluche, Edredon, Joyau d’Amour, Nice Love, Fée Des Iles, Premier violon, Play It Again, Couleur Du Nord, Belle Allure, Under The Sun, Joyeuse D’Or, Salut Lisa, Magie D’Un Soir, Only Du Lys, Opinel Du Sceux, Odyssée De Féline, Night Du Lys, Otarie Du Rib, Orchestra Sautonne, Nuit De Mars, Oasis Charmeuse, Notre Guerrier, Modèle Du Clos, Nicotine Cébé, Noble Javanaise, Matin De Manche, Papy De La Potel, Paris Is Magic, Pocket Money, Produit Fier, Perfect Charm, Quelle Star, Quelle Fusée, Quetsche Magique, Quality Charm, Gogol, Crocolyrique, Csik To Cheek, Captain Beefheart, Quelle Fiesta, Vélodrome, Heart Of Love, Anthologie, Art Martial, Highest Dancer, Big Time, Lost Sun, Brave Pile, Antigel, Mon Ami Jean-Paul, Sunrise Spirit, Call Me Blue, Noble Emeraude, Nuit Torride, Noble Nénette, Porte Carte, Professional, Loufoque Dairie, Mon Vittel, Pin Up Honey, Princesse Vaumissel, Pin Up De L’Être, Passion Fatale, Petite Folle, Péché De Vigne, Phryne Du Dollar, Praline Du Lys, Planète Foot, Préférence, Quartz Super, My Cause, Sea Of Grass, Half Crazy, By Far, So Long, Rêve D’Empire, Testiglass, River First, Ras Tafarii, Flying Bomb, Rock And Roses, Trésor Précieux, Héritière Céleste, Momie, Double Dollar, I Love Loup, Earth Planet, Danse Du Soir, Si Sismique, Big Stormy Moon, Un Rendez-Vous, Bright Style, Âme Lune, Doctor Dance, Fil D’Or, Sport Complete, Le Bonheur, Régal Viking, Take And Run, Blonde Des Aigles, Fleur Enchantée, et j’en passe »

***

Aujourd’hui, je suis en mesure de vous offrir non pas 107 mais 197 noms de péniches que j’ai croisées sur les canaux d’ici, à savoir sur le canal d’Aire, celui de la Deûle et celui de la Scarpe.

(Ci-dessus, Jules Verne talonne Vega à la frontière d’Hénin-Beaumont et de Courrières.)

Quelques précisions :

– Je ne vais pas cesser de noter leurs noms dans mon carnet au prétexte que j’aurai posté cette liste ; elle n’est pas figée, c’est un travail au long cours.

– Aujourd’hui, je connais très bien certaines de ces péniches et les reconnais de loin ; hier, par exemple, j’ai dit « Ça alors, ce ne serait pas Ghost Sniper ? » J’étais surprise parce que je ne l’avais jamais vue à Santes auparavant. « Bisous à Beuvry ! » lui ai-je lancé. Je reconnais aussi très bien Memphis, Viking, Vega et, s’il peut m’arriver de confondre Pasadena et Savannah, c’est bien parce qu’elles s’habillent tout pareil et traînent dans les mêmes rades (essentiellement la plateforme multimodale Delta 3).

(Savannah entre Meurchin et, en face, Vendin-le-Vieil.)

– Je me suis prise de passion pour les péniches cet été ; je vous en ai d’ailleurs montré un certain nombre, notamment ici. J’ai commencé à relever leurs noms le jour où j’ai croisé Tchiki-Boum ; ce fut ce qu’il convient d’appeler un coup de foudre onomastique.

(Tchiki-Boum à Douai.)

Elle ouvre donc le texte inédit que voici :

Poésie batelière

Tchiki-Boum, Popette, Traviata, Stewball, Macumba, Kon-Tiki, Tida-Kira, Loukoum, Hudson, Pasadena, Savannah, Memphis, Portland, Kansas City, Denver, El Paso, Milwaukee, Oklahoma, Adelanto, Bethesda, Tunica, Lakota, Country, Bibifoc, Top Gun, Speed, Sméagol, Avengers, Alamo, Ravetea, Jama, Dahlia, Ghost Sniper, Radar Taupe, Furious, Tous-Nerfs, Azimut, Venera, Avary, Bayard, Dolax, Remacum, Kustrif, Zagor, Cripayo, Sosanto, Shelendo, Defey, Kerzel, Welfra, Cambio, Morena, Aldo, Doma, Jado, Anex, Pantra, Wiclo, DC Mosa 1, Ginard, Vega, Mondor, Faraday, Pouchet, Louise Michel, Masséna, Jules Verne, Surcouf, Rives de la Meuse, La Vézère, Amazone, Ardenne, Sermaizien, Tréport, Paris, Isola Doma, Isola Bella, St. Barth, Saona, Castille, Merina, Benguela, Smolensk, Smirnoff, Norway, Paraguay, Sherpa, Tabor, Kingston, Big Ben, Beverwaard, Biberach, Olako, Stoupan, Unesco, Esclave, Samaritain, Njörd, Jaël, Freyja, Apis, Osiris, Hermes, Morphée, Nemesis, Poséidon, Saturnus, Pégase, Psyché, Tantra, Deo Date, Uni Deo, Cum Deo, Dieu aboie-t-il ?, Ostara, ND du Perroy, Alizé, Athena, Blizzard, Libeccio, Corylophilda, Cougar, Espadon, Marlin, Cœur d’Océan, Oceanos, Oceanic, Nautica, Aquarius, House Boat, Workshop Boat, La Galère, Salto, Solist, Violento, Filou, Remuant, Turbulent, Surprenant, Trépidant, Chahuteur, Invincible, Diligence, Perpétuel, Imprévue, L’imprévu, Impuls, Probe, Prodest, Colporteur, Nomade, Destin, Le Temps, La Paix, Bon Espoir, Serenitas, Good Luck, Apocalypse, Armageddon, Ocarina, Carina, Ben, Kenza, Alain, Béatrice, Colas, Jessica, Gay, Priscilla, Melina, Léo, Sylvaine, Sébastien, Farida, Homer, Lydia, Marcel, Netty, Samantha, Cédric, Mélanie, Émilienne, Teddy, Gaëlle, Kendall, Lucette, Gaston, Johanna, Elizabeth, Natacha, MH, Aloha, Rudyange, Isajohn, Pa-My, Ber-Mel, Ben-Gus, Will-Teir, Jor-Ali, Ja-Dy, OK Fred et j’en passe

(Linge à Flers-en-Escrebieux.)

Notez que le dernier nom, OK Fred, ferait un super nom de cheval – comme bien d’autres, d’ailleurs.

(Tréport à l’écluse de Cuinchy.)

(Colporteur entre Annoeulin et, en face, Don.)

(Trépidant et Surprenant à Estevelles – leurs voisins sont Remuant et Chahuteur.)

(Denver à Bauvin – la photo est ratée mais je l’ai sélectionnée pour le plaisir de la légender.)

(Country entre Carvin et, en face, Harnes ; la photo est ratée mais j’aime ce nom et sa graphie – je ne suis pas en train de m’excuser, ok ? J’explique, c’est tout, rien ne dissone.)

(Marlin à Douvrin, un matin d’été très tôt.)

(Péniches à Beuvry, un matin d’été encore plus tôt tôt tôt)

Je ne poste pas mes 211 photos de péniches (à ce jour) mais seulement 11. C’est plus raisonnable et néanmoins très frustrant.

Taxon solo vs Match ultime

Parfois, je me sens comme le dernier spécimen d’une espèce en voie d’extinction qu’aucune loi ne protègerait parce que l’espèce n’aurait jamais été répertoriée. J’ai mon cri, comme toutes les espèces en ont un et il arrive que des organismes possédant certains caractères taxinomiques proches des miens pensent me comprendre alors je frétille et ils frétillent de sorte que nous frétillons de conserve mais, quand ils me répondent, il apparaît qu’un mot de ma langue leur évoquait un mot de la leur désignant une notion ou un objet qui dans la mienne n’existent pas. D’où l’émerveillement inépuisable que suscite chez moi la proximité en apparence complice d’individus issus d’espèces différentes – celle d’une foulque avec un canard, par exemple ou, plus étonnante encore et que j’ai cependant maintes fois observée (mais hélas jamais photographiée), celle d’une poule d’eau avec un lapin.

Parfois, je fais taxon toute seule, à mon corps défendant. Je regarde autour de moi, anxieuse, et je me demande, Où sont les autres ? Puis un jour tous les taxons seront éteints, comme le mien. Et alors, au point où on en sera, quelle différence au fond ç’aura pu faire que le mien soit solo ou pas ? Franchement. En attendant, où sont les autres ?

D’autres fois, je reçois un mail qui me dit « ton cas m’apparaît à la fois bien mieux barré que le mien en termes de gisement potentiel mais plus mal barré en termes de taux de match » et, bien que ce lexique ne soit pas le mien, l’usage qui en est fait me paraît plus proche de mon langage que bien des rhétoriques dans lesquelles on croirait entendre des échos de mon cri. Après avoir étudié la question, il me semble pouvoir dire que le match ultime avec un autre individu verrait se combiner une langue commune et une complicité fondamentale tandis que le désastre ordinaire qui fait de moi un taxon solo tient à ce que je ne partage ni l’une ni l’autre avec le plus gros du gisement. Mais j’y crois encore ; j’attends ; à force, je deviens presque patiente.

CNV (1) : une saynète

Le langage se porte très mal en cette ère de communication, de rhétorique et de censure. J’ai décidé d’écrire une série de saynètes pour tourner en dérision divers usages qui me répugnent tout particulièrement. Rire de ce qui m’échappe, je ne vois plus que ça. J’essaierai, autant que possible, d’éviter les didascalies – ne sont-elles pas en quelque sorte la signalétique du théâtre ? Pour commencer, une historie presque vraie.

A – Excuse-moi…
B – …
A – S’il te plaît ?
B – …
A – Excuse-moi mais tu me marches sur le pied.
B – Qu’est-ce que tu essayes de faire ? De me culpabiliser ?
A – Pas du tout, c’est juste que ça me fait mal, en fait.
B – Non.
A – Euh. Comment ça, non ?
B – Tu n’as pas mal, c’est du chantage.
A – Aaaaaah… Attends, je crois que l’ongle de mon petit orteil est en train de
B – Je ne t’écoute plus, tu es une manipulatrice.
A – Mais mon ongle,
B – Laisse-moi tranquille, tu m’as suffisamment blessée.
A – Putain mais tu vas virer ton gros talon dégueulasse de mon orteil, saloperie ?
B – Bravo ! Culpabilisante, agressive, ordurière, putophobe et grossophobe. Quelle finesse… Tu vois bien qu’on ne peut pas parler avec toi.

Une épiphanie

Chaque fois que je me rends à Lille par les berges de la Deûle, je me sens chez moi ; pédaler sur ces chemins de halage me fait l’effet de me blottir dans des bras protecteurs. C’est à l’approche d’Haubourdin que je commence à sentir une boule d’anxiété se former dans mon plexus, parce que je sais qu’après la Canteraine, c’en sera fini de la douceur, de la quiétude et du silence, je serai plongée dans un maelstrom de voitures, de vélos et de piétons forcenés, irrationnels et agressifs. Quand on vit en dehors des grandes villes, on oublie cette espèce d’effervescence pour rien, autogénérée, encore plus oppressante que ridicule. Parmi les millions d’individus et de véhicules qui semblent trouver normal de s’infliger un tel mode de vie, j’ai l’impression d’être dans une cuvette de toilettes cosmiques et que quelqu’un vient de tirer la chasse d’eau. Je pensais à ça, hier après-midi, en roulant sur ce que, dans La geste permanente de Gentil-Coeur, j’appelle la berge en effondrement, quand il m’est arrivé quelque chose de très étrange. Je me trouvais exactement ici, à l’est du canal (dans ce qui aurait été l’ombre du pylône s’il y avait eu un soleil) ; j’étais donc à Gondecourt et j’ai tourné la tête vers la rive d’en face, où l’on est à Wavrin et où s’alignent une dizaine d’habitations – derrière elles, des champs et un ruisseau qui s’appelle la Tortue.

De mon côté ça ressemblait à ça.

Devant moi, le pont du Je t’aime annonçait la fin de la berge en effondrement.

Et voici ce que j’ai vu en tournant la tête.

Ce qui s’est passé alors : l’image de la petite maison blanche a soulevé en moi un tel afflux de sensations et de pensées confuses que j’ai dû descendre de vélo. Je suis restée là interloquée, à observer la maison. Une péniche était passée quelques minutes plus tôt et la surface du canal était toujours agitée de vaguelettes, sur lesquelles une foulque silencieuse se laissait bercer ; je n’entendais que le clapotis de l’eau, qui par intermittence venait se briser contre la berge, et le bourdonnement de l’électricite au sommet du pylône. Je regardais la maison, les organes en vrac comme si on m’avait secouée très fort, et j’essayais de comprendre ce qu’elle essayait de me dire. Elle semblait condenser toutes les vies que je n’avais pas vécues et ne vivrais jamais ; je ne pourrais dire plus précisément ce qu’elle me suggérait ni pourquoi elle, que par ailleurs j’avais déjà vue des dizaines de fois ; ni qualifier précisément ce dont j’étais le jouet, un mélange d’effroi et d’exaltation. Je me suis tenu la tête entre les mains. J’ai repris mon chemin quand a surgi face à moi le premier humain que je croisais depuis plus d’une heure, un grand benêt en panoplie intégrale de cycliste (je me moque gentiment de ces grands benêts : pendant qu’ils jouent aux champions, harnachés de fluo sur leurs vélos à 7000 boules, ils ne tirent pas sur des lapins). Un peu plus loin, j’ai croisé L’Imprévu.