NPR 72 d’effondrement tranquille

La semaine dernière, j’entends des scientifiques alarmés par l’accélération vertigineuse de la fonte des glaces et je pleure ; je slalome entre des gens qui marchent en regardant un téléphone et je pleure. La civilisation décline, entraînant avec elle tout ce que cette planète incroyable compte de splendeurs – pensez à l’addition de circonstances fragiles, d’accidents et de hasards qu’il a fallu pour qu’existe la mésange charbonnière, par exemple, parmi les innombrables petits miracles que sont nos singularités. Je pleure pour ce monde et pour toutes les espèces qui n’ont rien demandé, certes, mais je pleure aussi de ne plus avoir la main de ma fiancée dans la mienne pour avancer dans ce monde inquiétant et y générer de la lumière, ça me semble inconcevable, intolérable : j’ai trouvé la personne avec qui je me sens complète et voilà que j’avance en claudiquant, à demi moi sans elle, dans les ténèbres opaques. Mais mon cauchemar est terminé maintenant, mon amour est de retour et

Et quand une telle joie bat dans les tempes que fait-on ? On met les jambes en l’air, bien sûr.

J’ai conscience de ma chance et je promets de partager autant que possible de cette joie.

Autres mœurs

Les dernières années de mon acte lillois, je comptais et mesurais tout compulsivement, comme si des chiffres avaient le pouvoir d’instiller un sens dans une vie qui n’en avait plus. Je notais le nombre de kilomètres que j’avais courus chaque jour, chaque semaine, chaque mois et chaque année – il était entendu que la courbe devait être ascendante (je suis passée au fil des années de 60 à 80 km de course à pied par semaine, avec une brève période à 100, chiffre contre lequel mon corps a proféré des menaces persuasives).

J’en étais arrivée à m’imposer des pénitences, les jours poussifs (ce qui n’est pas sans évoquer le principe de la communion, quand on cochait des péchés dans une liste plus inventive que celle des attestations de sortie dérogatoires et que, pour s’en laver avant de gober la chip molle dite corps du Christ, on devait réciter trois Notre Père et deux Je vous salue Marie – soit une posologie à ma connaissance immuable) : si je n’avais couru que 13 kilomètres, il fallait que je fasse 17 km de vélo pour compenser. Au moins.

Quand j’ai vidé ma maison pour venir vivre à Lens, j’ai jeté les calendriers dans lesquels étaient consignées mes performances – et jusqu’à présent, je n’ai jamais regretté de ne pouvoir vérifier que j’avais bien couru mes 20 km le 7 mars 2017, tout va bien. J’ai décidé qu’ici, je serais une femme libre et que je cesserais de quantifier chaque élément de mon quotidien.

C’est ce que je fais, quand un confinement crétin ne m’oblige pas à mesurer le périmètre et la durée de mes déplacements, à les indiquer scrupuleusement sur les autorisations de sortie que je me signe à moi-même.

Ces dernières semaines, si je relevais les kilomètres parcourus quotidiennement par mes jambes, sur semelles ou deux roues, j’exploserais à coup sûr tous les records de ma vie : je fais le plein de mouvement, d’espace et de nature, jusqu’à mes dernières limites musculaires. J’espère ainsi ne pas avoir trop de regrets quand je serai de nouveau emprisonnée pour rembourser à l’urgence sanitaire le Joyeux Noël laïc fêté en clusters par les chers citoyens de Vive la République.

(Autoportraits réalisés entre 2016 et 2018, de Verlinghem à Wattignies.)

Trous de balles

Ce matin, pour la première fois depuis des mois, j’ai croisé un lièvre. Il fredonnait I Am Free de Princess Nokia, pour preuve que l’on est hyper branché dans le bassin minier puisque la rappeuse new-yokaise a publié simultanément ses deux nouveaux albums (Everything Sucks et Everything Is Beautiful) il y a trois jours à peine :

No people, no people, no people
Let me go, let me go, let me go
And I am free, and I am free
,

chantait le lièvre, puis il m’a décoché un clin d’œil. Toi, ça va, m’a-t-il dit, toi tu n’es pas vraiment humaine. Et soudain, j’ai compris la raison de sa joie : Ce soir, c’est fini ! Ce soir, les chasseurs vont pouvoir ranger leurs gros fusils dans leur petit trou de balle et s’asseoir dessus pendant six mois, et nous les innocents allons pouvoir vaquer à nos saines occupations, danser folâtrer courir paresser pisser dans les champs les bois sur les terrils. Le lièvre et moi avons bondi dans les flaques de boue noire sur les flancs escarpés du 74A (ou 11-19 de Lens-Ouest) et mis les jambes en l’air pour fêter ça.

(En vue satellite, on distingue le petit chemin escarpé sur le flanc ouest du 74A.)

(Là, nous sommes sur le petit chemin.)

Jambes en l’air du quotidien

Nous avons vu dans les précédents épisodes que la pratique des jambes en l’air pouvait être 1. une stimulation pour l’élévation en harmonie avec la nature et avec les constructions humaines ; 2. un outil pédagogique efficace et ludique pour découvrir un territoire. C’est aussi, tout simplement, un moyen de pimenter le quotidien, d’y prendre son pied sans complexe. Quelques exemples :

abribus

hangar

art de rue

gare

laverie

aire de jeux

square

fresque de tunnel

voiture brûlée

avant moisson

après moisson

promenade au bois

ou à la palmeraie

passage sous un pont

chantier

Jambes en l’air : du tourisme

Testez vos connaissances : essayez de reconnaître les divers bâtiments de la métropole lilloise devant lesquels posent mes jambes. La réponse est juste sous la photo.

Les Arts & Métiers, Lille

Centre des impôts, Lille

Hôtel de Région, Lille

Église Notre Dame de Lourdes, Lomme

HLM du secteur Concorde, avenue Beethoven, Lille

Tunnel piéton, parc du Héron, Villeneuve-d’Ascq

Notre Dame de Fatima, Lambersart

Halles du marché, La Madeleine

Tour hertzienne, Villeneuve-d’Ascq

Serre équatoriale, Jardin des plantes, Lille

Tour de Lille et gare Lille Europe, Lille

Tour Europe, Mons-en-Baroeul

Relais radio télévision, Wattignies

Château d’eau, Marcq-en-Barœul

Clos Saint-Pierre, Lambersart

Échangeurs du périphérique, Lille Fives

Grotte, Jardin Vauban, Lille

Métro Port de Lille, Lille

Pont de la rue du Pont, Sequedin

Parc de la Citadelle, Lille

Passerelle ferroviaire, Faches-Thumesnil

EuraTechnologies, Lille

Terrain militaire, Villeneuve-d’Ascq

Hôtel de ville, Lomme

Hôtel de ville, Lille

Salle Saint-Jean, Saint-André

Grand Stade, Villeneuve-d’Ascq

La Poste, boulevard Hoover, Lille

Ferme du Mont Garin, Lambersart

Musée des moulins, Villeneuve-d’Ascq

Piscine Max Dormoy, Lille

Porte de Paris, Lille

Église Saint-Pierre, Villeneuve-d’Ascq

Métro aérien, Lille CHR

Jambes en l’air : ascension

J’ai inventé le concept de jambes en l’air en février 2017. J’avais le moral au ras du sol et j’aspirais à me relever ; j’avais aussi besoin de me réapproprier ma vie et les villes qui en étaient le décor. Contrairement aux apparences, lever les jambes semblait faire sens. Je courais avec mon appareil photo et, quand je voyais quelque chose s’élancer vers le ciel et que j’aspirais à l’imiter, je m’allongeais sur le dos, prenais la photo et aussi vite me relevais et poursuivais mon chemin. Recommandé à celles et ceux que leur image préoccupe : après un tel exercice, on peut aller à la boulangerie en robe de chambre, on est libre, l’ego en sommeil.

La toute première fois, il y avait forcément une idée de démolition, là-dedans.

Mais ensuite, tout n’était plus que prétexte à la fuite en l’air.

Il y eut reconstruction

Il y eut des bonnes ondes

des arbres indéracinables

des regains d’énergie

des voies ferrées vers des ailleurs spirituels

l’envie de jouer bientôt est revenue

et enfin il y eut (fiat) de la lumière (lux)

Bref, je recommande énergiquement cette thérapie.