Des pieds et des mains

L’autre jour, je discutais scarifications avec mon ostéopathe. « Bien sûr, disait-elle, on s’inflige une douleur physique pour reléguer au second plan une douleur psychique devenue insupportable ». Elle m’a montré des points d’acupression sur les mains et les poignets, de quoi se faire un bon petit électrochoc maison, mais quand on a le taxon solo lancinant, ce n’est pas assez.

Alors ça peut être l’occasion d’aller à Lille à vélo en pleine tempête, 40 km dans la pluie glacée avec un vent cinglé cinglant bien en face. Et pour peu que l’on ait un syndrome de Raynaud (selon les termes de mon angiologue – le médecin des anges, comme dit mon amie G. – cette maladie est une anomalie du système sanguin, qui ne sait pas réagir au froid et à l’humidité, provoquant une ischémie ou une cyanose des extrémités), très vite et pendant un bon moment, aucun être ne manque et rien sinon lesdites extrémités n’est dépeuplé.

On peut sauver les doigts en les appliquant sur des zones du corps relativement chaudes telles le ventre et le dos ou en les fourrant, en dernière extrémité (hi hi) dans sa bouche (nous sommes, je le rappelle, dans l’espace public) ; c’est plus compliqué pour les orteils.

Pas de consolation

À un canard dont la vie a été prise aujourd’hui

Ce matin, première course à pied sous la neige de l’année, à Noyelles-sous-Lens.

J’étais si joyeuse que j’ai mis les jambes en l’air – pour la première neige, pour mon roman avec Wendy, pour l’exploration spatiale verte (sans propergol ni LSD), pour la peau neuve de ma maison, pour les billets de concert que je venais d’acheter (Jenny Hval à la Gaîté Lyrique – ouiiiiiii – et Meredith Monk & Ensemble à la Philharmonie de Paris – le jour pile de l’anniversaire de mon amie Allison), pour ma super soirée d’hier soir à Mont-Saint-Éloi (encore merci à mes chères hurluberlues Hélène, Gigi et Barbara d’être venues, à T&D – également dits p&m – et à toutes les personnes que j’ai eu le bonheur de rencontrer, ainsi qu’à Johanna Finance pour son invitation) et la joie n’étant pas ce qui a caractérisé mon année 2021, ce n’est pas qu’un peu, que j’ai mis les jambes en l’air, JMJ.

Sur le 94, tout était particulièrement beau et ma joie prenait, prenait, comme mon dernier gâteau vegan aux noix quand il s’étirait dans le four.

J’ai descendu le terril en courant-dansant-bondissant sous les flocons comme si j’avais un hobby horse + des ressorts.

Puis j’ai longé l’étang où se trouve ce que j’appelle l’observatoire des oiseaux et j’ai vu un colosse en camouflage intégral sortir des graminées, une canne à pêche dans une main (la pêche est interdite dans cet étang) et au bout de l’autre bras, un canard mort, qu’il tenait par la tête. Nous nous sommes entretués du regard et je n’ai pu retenir un « crève, connard » puis pendant plusieurs centaines de mètres j’ai attendu qu’une balle me frappe dans le dos mais j’avais tant de rage que je n’avais pas peur. Je t’en prie, gros tas de merde, soustrais-moi au monde où des immondices dans ton genre peuvent exister. Mais vous voyez, ça ne s’est pas produit. Petit canard, mon ami, je ne te présente pas les excuses de mon espèce parce que les excuses ne peuvent soulager que des humains, des gens susceptibles de faire le mal en toute conscience ; tu es mort pour le loisir d’un beauf ; il n’y a pas de consolation possible.

Gravité

Pourquoi courir la nuit ? La réponse en 7 points.

  1. On ne croise aucun être humain ;

2. Le calme permet d’entendre le moindre frémissement de vie animale ou végétale ;

3. On perd ses repères, de sorte que les lieux les plus familiers deviennent étranges et fascinants ;

4. Tout est beau, à la campagne comme à la ville ;

5. Si on part un peu avant le lever du soleil, on assiste au spectacle le plus sublime et le plus émouvant du monde ;

6. On est pleinement ici et maintenant, tous les sens en alerte pour ne pas se casser la figure ou basculer dans le vide ;

7. On ressent pleinement son centre de gravité : quand on ne voit pas, c’est lui qui signale au corps la pente sur laquelle il est en train de s’engager, avant même que le pied ne plonge en avant (de sorte que l’on peut s’adapter à la topographie sans se tordre la cheville ou trébucher – tout cela se joue en quelques fractions de seconde). Ce centre de gravité se situe quelque part dans le buste mais il bouge, comme une bulle dans un niveau tenu à la verticale. La méditation permet de promener la conscience dans le corps avec une précision étonnante (je peux me rendre sous l’ongle de mon petit orteil si ça me chante, j’ai appris à faire ça) mais cet exercice, courir dans le noir, touche davantage à la proprioception qu’à la morphologie.

(Je me rappelle avoir lu, il y a une vingtaine d’années, un livre d’Oliver Sacks dans lequel il était question d’une patiente qui avait perdu toute proprioception et qui ne ressentait son corps que dans une voiture décapotable roulant très très vite – si ma mémoire ne me joue pas de mauvais tour.)

Autrement dit, courir la nuit permet d’être présent à soi, au monde et à soi dans le monde avec une acuité inédite. Attention, il ne faut pas avoir peur de rentrer avec des écorchures de ronces et de la boue jusqu’aux sourcils. La seule chose qui m’ennuie, c’est qu’on risque de blesser des insectes assoupis ou des gastéropodes. C’est un vrai problème, auquel je n’ai pas encore été confrontée parce que je sais quels chemins éviter, ceux qui sont très fréquentés par les susdits, mais je ne nie pas la possibilité qu’un malheureux s’égare sur un sentier habituellement désert.

Tissus

Il y a deux semaines, j’ai écrit un texte court à quatre mains avec une autrice et journaliste spécialisée (entre autres) dans le textile ; il paraîtra bientôt, je vous dirai où, quand, pourquoi et je vous expliquerai comment nous avons procédé pour l’écrire. C’était une expérience très agréable, d’autant que cette autrice est aussi réactive et enthousiaste que moi. Voici un extrait d’un de mes paragraphes :

« Je compile 47 heures de musique, une fraction de ma bande originale, je l’écoute en transe, ne mange ni ne dors, je regarde défiler ma partition raturée, cacophonique graphic score, et je convulse – I can see my lifetime piling up, dit l’une des chansons, c’est bien ce dont il s’agit, et je gis et je convulse. Ce faisant, j’espère faire place nette en moi mais c’est l’inverse qui se produit : j’obtiens un précipité de mon être. Ça me réunit, comme une peau. Ça me resserre la trame, ça me retend les tissus. »

Ma playlist s’appelle Rewind et réunit des musiques qui m’ont accompagnée de mes 13 ans à ce jour. Elle est toujours en construction, je ne cesse d’ajouter, de retrancher, d’ajuster. J’ai dû exclure un certain nombre de musiques expérimentales (de durée parfois très longue) car, pour des questions d’efficacité psychique, les morceaux ne doivent excéder 17′. Parfois, une chanson que je choisis n’est pas la meilleure de l’artiste, pas même ma préférée, mais elle est celle qui tire sur un fil et me retend. Je le sens très vite, parfois je suis surprise.

Je n’écoute ma playlist qu’en mouvement (chez moi je me consacre toujours à mes créatrices sonores, Faten Kanaan étant ma grande favorite du moment). Dès que je cours, pédale ou prends le train, je m’y replonge. Je l’écoute en mode aléatoire, une chanson que je ressassais à 17 ans succède à un morceau que j’écoutais à 31, suivie par un titre découvert cette année seulement mais qui s’est déjà inscrit dans mon ADN émotif. De ce télescopage naît curieusement une impression d’unité, comme si le PPDC des genres musicaux inconciliables qui s’y heurtent me révélait mon essence même, ce qui reste inchangé au fil des années, des épreuves et des rencontres.

Il m’a semblé approprié d’illustrer ce billet par une série d’autoportraits réalisés de 1995 à ce matin*. Je ne dessine plus depuis bien longtemps, alors ce matin, c’est une photo.

* 3 dancing chickens est aussi un autoportrait, de l’époque (2005-2007) où je me faisais appeler ainsi en référence au dancing chicken de Stroszek (Herzog, 1977).

NPR 72 d’effondrement tranquille

La semaine dernière, j’entends des scientifiques alarmés par l’accélération vertigineuse de la fonte des glaces et je pleure ; je slalome entre des gens qui marchent en regardant un téléphone et je pleure. La civilisation décline, entraînant avec elle tout ce que cette planète incroyable compte de splendeurs – pensez à l’addition de circonstances fragiles, d’accidents et de hasards qu’il a fallu pour qu’existe la mésange charbonnière, par exemple, parmi les innombrables petits miracles que sont nos singularités. Je pleure pour ce monde et pour toutes les espèces qui n’ont rien demandé, certes, mais je pleure aussi de ne plus avoir une main dans la mienne pour avancer dans ce monde inquiétant et y générer de la lumière.

Mais où est-elle ?

Autres mœurs

Les dernières années de mon acte lillois, je comptais et mesurais tout compulsivement, comme si des chiffres avaient le pouvoir d’instiller un sens dans une vie qui n’en avait plus. Je notais le nombre de kilomètres que j’avais courus chaque jour, chaque semaine, chaque mois et chaque année – il était entendu que la courbe devait être ascendante (je suis passée au fil des années de 60 à 80 km de course à pied par semaine, avec une brève période à 100, chiffre contre lequel mon corps a proféré des menaces persuasives).

J’en étais arrivée à m’imposer des pénitences, les jours poussifs (ce qui n’est pas sans évoquer le principe de la communion, quand on cochait des péchés dans une liste plus inventive que celle des attestations de sortie dérogatoires et que, pour s’en laver avant de gober la chip molle dite corps du Christ, on devait réciter trois Notre Père et deux Je vous salue Marie – soit une posologie à ma connaissance immuable) : si je n’avais couru que 13 kilomètres, il fallait que je fasse 17 km de vélo pour compenser. Au moins.

Quand j’ai vidé ma maison pour venir vivre à Lens, j’ai jeté les calendriers dans lesquels étaient consignées mes performances – et jusqu’à présent, je n’ai jamais regretté de ne pouvoir vérifier que j’avais bien couru mes 20 km le 7 mars 2017, tout va bien. J’ai décidé qu’ici, je serais une femme libre et que je cesserais de quantifier chaque élément de mon quotidien.

C’est ce que je fais, quand un confinement crétin ne m’oblige pas à mesurer le périmètre et la durée de mes déplacements, à les indiquer scrupuleusement sur les autorisations de sortie que je me signe à moi-même.

Ces dernières semaines, si je relevais les kilomètres parcourus quotidiennement par mes jambes, sur semelles ou deux roues, j’exploserais à coup sûr tous les records de ma vie : je fais le plein de mouvement, d’espace et de nature, jusqu’à mes dernières limites musculaires. J’espère ainsi ne pas avoir trop de regrets quand je serai de nouveau emprisonnée pour rembourser à l’urgence sanitaire le Joyeux Noël laïc fêté en clusters par les chers citoyens de Vive la République.

(Autoportraits réalisés entre 2016 et 2018, de Verlinghem à Wattignies.)

Trous de balles

Ce matin, pour la première fois depuis des mois, j’ai croisé un lièvre. Il fredonnait I Am Free de Princess Nokia, pour preuve que l’on est hyper branché dans le bassin minier puisque la rappeuse new-yokaise a publié simultanément ses deux nouveaux albums (Everything Sucks et Everything Is Beautiful) il y a trois jours à peine :

No people, no people, no people
Let me go, let me go, let me go
And I am free, and I am free
,

chantait le lièvre, puis il m’a décoché un clin d’œil. Toi, ça va, m’a-t-il dit, toi tu n’es pas vraiment humaine. Et soudain, j’ai compris la raison de sa joie : Ce soir, c’est fini ! Ce soir, les chasseurs vont pouvoir ranger leurs gros fusils dans leur petit trou de balle et s’asseoir dessus pendant six mois, et nous les innocents allons pouvoir vaquer à nos saines occupations, danser folâtrer courir paresser pisser dans les champs les bois sur les terrils. Le lièvre et moi avons bondi dans les flaques de boue noire sur les flancs escarpés du 74A (ou 11-19 de Lens-Ouest) et mis les jambes en l’air pour fêter ça.

(En vue satellite, on distingue le petit chemin escarpé sur le flanc ouest du 74A.)

(Là, nous sommes sur le petit chemin.)

Jambes en l’air du quotidien

Nous avons vu dans les précédents épisodes que la pratique des jambes en l’air pouvait être 1. une stimulation pour l’élévation en harmonie avec la nature et avec les constructions humaines ; 2. un outil pédagogique efficace et ludique pour découvrir un territoire. C’est aussi, tout simplement, un moyen de pimenter le quotidien, d’y prendre son pied sans complexe. Quelques exemples :

abribus

hangar

art de rue

gare

laverie

aire de jeux

square

fresque de tunnel

voiture brûlée

avant moisson

après moisson

promenade au bois

ou à la palmeraie

passage sous un pont

chantier

Jambes en l’air : du tourisme

On peut voyager, les jamabes en l’air.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est jel-du-NPR-72.jpg.

Testez vos connaissances : essayez de reconnaître les divers bâtiments de la métropole lilloise devant lesquels posent mes jambes. La réponse est juste sous la photo.

Les Arts & Métiers, Lille

Centre des impôts, Lille

Hôtel de Région, Lille

Église Notre Dame de Lourdes, Lomme

HLM du secteur Concorde, avenue Beethoven, Lille

Tunnel piéton, parc du Héron, Villeneuve-d’Ascq

Notre Dame de Fatima, Lambersart

Halles du marché, La Madeleine

Tour hertzienne, Villeneuve-d’Ascq

Serre équatoriale, Jardin des plantes, Lille

Tour de Lille et gare Lille Europe, Lille

Tour Europe, Mons-en-Baroeul

Relais radio télévision, Wattignies

Château d’eau, Marcq-en-Barœul

Clos Saint-Pierre, Lambersart

Échangeurs du périphérique, Lille Fives

Grotte, Jardin Vauban, Lille

Métro Port de Lille, Lille

Pont de la rue du Pont, Sequedin

Parc de la Citadelle, Lille

Passerelle ferroviaire, Faches-Thumesnil

EuraTechnologies, Lille

Terrain militaire, Villeneuve-d’Ascq

Hôtel de ville, Lomme

Hôtel de ville, Lille

Salle Saint-Jean, Saint-André

Grand Stade, Villeneuve-d’Ascq

La Poste, boulevard Hoover, Lille

Ferme du Mont Garin, Lambersart

Musée des moulins, Villeneuve-d’Ascq

Piscine Max Dormoy, Lille

Porte de Paris, Lille

Église Saint-Pierre, Villeneuve-d’Ascq

Métro aérien, Lille CHR

Jambes en l’air : ascension

J’ai inventé le concept de jambes en l’air en février 2017. J’avais le moral au ras du sol et j’aspirais à me relever ; j’avais aussi besoin de me réapproprier ma vie et les villes qui en étaient le décor. Contrairement aux apparences, lever les jambes semblait faire sens. Je courais avec mon appareil photo et, quand je voyais quelque chose s’élancer vers le ciel et que j’aspirais à l’imiter, je m’allongeais sur le dos, prenais la photo et aussi vite me relevais et poursuivais mon chemin. Recommandé à celles et ceux que leur image préoccupe : après un tel exercice, on peut aller à la boulangerie en robe de chambre, on est libre, l’ego en sommeil.

La toute première fois, il y avait forcément une idée de démolition, là-dedans.

Mais ensuite, tout n’était plus que prétexte à la fuite en l’air.

Il y eut reconstruction

Il y eut des bonnes ondes

des arbres indéracinables

des regains d’énergie

des voies ferrées vers des ailleurs spirituels

l’envie de jouer bientôt est revenue

et enfin il y eut (fiat) de la lumière (lux)

Bref, je recommande énergiquement cette thérapie.