Los Angeles without palm trees

un instant de suspens – une éclipse qui occulte
les lettres blanches le fleuve de béton les palmiers
pourtant les cigales continuent de striduler
les pales des hélicoptères de tourner de même
que les tourniquets d’arrosage sur les pelouses muettes
et les bobines vides dans les salles de projection désertes*

puis le couvercle de la Ville s’ouvre
de nouveau comme si la nuit
était une banderole tirée par un Cessna
tandis que les rues interlopes aux enseignes criardes
s’étirent dépeuplées à l’infini

c’est un vieil avion au monomoteur doux
comme un chat dans la gorge
et le dessous de ses ailes a gardé le souvenir
de Hollywood à l’époque où les orchestres jouaient
dans la fosse le pathos était une discipline
que seule souillait la presse à scandale
dont on a oublié les titres

les ailes virent oblitèrent
Kenneth Anger Joan Didion Reyner Banham
Cynthia Ghorra-Gobin Mike Davis virent oblitèrent
The Day of the Locust I Should Have Stayed Home
A Graveyard for Lunatics Death Is a Lonely Business
et L.A. Story virent oblitèrent
Mr Wilson (I believe you anyway) et Mr Altman
ses Long Good-Bye Player & Short Cuts virent oblitèrent
Suzanne Ciani et Kaitlyn Aurelia Smith

virent au-dessus d’Inland Empire
et par une faille plus profonde que San Andreas
dans la cloche de smog et de lumière orange
comme d’un fruit entaillé trop mûr gicle
presque rouge et liquide – un soleil crevé sur
l’East Los Angeles Interchange –
la pulpe de la Ville nue la Ville monstrueuse

nous
sommes le Cessna nous virons plongeons
vers la légende gélatineuse que rien ne ressuscitera
moteur coupé nous fendons l’air de
Californie piquons dans le crépuscule gras
crevons sa membrane écarlate
rendus aux deux dimensions du noir et blanc

libérés de toute pesanteur

Geneva Skeen, Los Angeles Without Palm Trees, extrait de l’album A Parallel Array of Horses, Room40, Australie, novembre 2018 – son dernier album, Double Blind, sur le même label (fondé par l’excellent Lawrence English), paru en novembre 2020, est tout aussi formidable

Images :

Laura Dern dans Inland Empire, David Lynch, 2006

East Los Angeles Interchange, années 1970 – je ne sais pas de qui est cette image, désolée

* mon amour entend des bobines ; moi, j’entends un tourniquet d’arrosage ; nous avons toutes les deux gagné

Avion by night

Ce soir, abdiquant toute prudence, j’ai gravi le terril du psychopathe (103-103A) pour contempler depuis son éminence le coucher du soleil. Les photos ci-dessous ont été prises avec un pauvre téléphone et n’ont pas été retouchées ; elles sont classées dans l’ordre chronologique – tout ceci n’a duré que quelques minutes. Les couleurs sont bien en-deçà du sorbet fou qui fondait sur le ciel.

Demain, nous parlerons donc un peu de Los Angeles.

Une explosion de lumière dans une goutte de pluie

mon amour aime le soleil, la pluie, la neige, le vent et l’orage

mon amour aime les lapins, les chevreuils, les oiseaux, les abeilles, les escargots, elle ne grimace pas quand elle voit des vers de terre et ne dit pas que les cochons sont laids

mon amour aime la nature et la ville, elle aime la mer, la campagne, la montagne et même le bassin minier

mon amour aime le sucré, le salé, le pimenté, elle aime les fruits, le chocolat et les épices, elle aime le gingembre et les oursons en guimauve

mon amour est curieuse de tout, des arts de tous les arts, des sciences de toutes les sciences et des sciences humaines mais aussi de la cuisine, du jardinage et des travaux manuels

mon amour juge par elle-même, pense par elle-même, analyse toutes choses par le prisme de son esprit complexe et singulier (nous disons « trop de lumière à tous les étages », et encore « oh la la, tamise un peu » et enfin « elles vécurent heureuses et eurent souvent mal à la tête »)

mon amour n’est jamais fatiguée même quand son corps lui dit que si, mon amour avance, essaie, insiste, elle tient bon, elle tient tête, ça passe, ça finit par passer, hop, elle a réussi cette fois encore, elle dit « Et voilààà »

mon amour rêve, imagine, elle part très loin, son esprit un torrent, des rapides, une cascade, mais mon amour est aussi pleinement dans l’ici et le maintenant, elle s’émerveille, elle aime, elle tressaille, elle approche, elle désigne, elle touche, elle goûte (« Tiens, ce n’était pas comestible », dit-elle parfois)

mon amour est apte au bonheur, à la plénitude, à la sérénité, pourtant mon amour déborde, son volcan intérieur gronde de joie, de colère ou de désir

mon amour est apte à la vie, elle est une explosion de lumière dans une goutte de pluie, les miroitement sur les clapotis d’une rivière et son chuintement doux et puissant, elle est le jour et la nuit, elle regarde la lune et la trouve belle – c’est elle qui est belle : mon amour

/ 3 : Entre deux eaux

je cours entre deux eaux : à ma gauche, l’étang d’affaissement creusé il y a des décennies par la pression du terril 94

à ma droite, le canal de la Souchez

je cours entre deux eaux et les palabres des oiseaux me parviennent comme en stéréo alors je ris

une chose que l’on sait peu à propos des cygnes, c’est qu’ils crachent comme des chats – l’un d’eux l’a fait l’autre jour en réponse à une phrase amicale que je lui avais lancée, mon amour et moi en sommes restées bouche bée

ou alors, Vénus fka Dame Sam s’était déguisée

Splendeur et abjection à Noyelles

Six images et un vide en hommage à un ami sauvagement assassiné – par respect pour lui, je n’ai pas pris en photo son cadavre sanglant : ai-je besoin d’une image choc pour témoigner de l’abjection ? Je ne le pense pas. Une amie m’avait dit que les chasseurs s’amusaient parfois à tirer sur des cygnes mais, hier matin, je l’ai constaté moi-même. Le cygne flottait, ses viscères répandus autour de lui à la surface du canal, face au terril 94 accessible aux premiers écologistes de France les dimanches et jours fériés de 10 à 17h. Les lapins ne leur ont pas suffi. J’ai découvert le corps dans les roseaux alors que je m’approchais du bord pour observer les dizaines d’oiseaux d’eau qui piaillaient leur cacophonie joyeuse et innocente, et soudain cette vision d’horreur, que je n’arrive pas à m’enlever de la tête. Je souhaite à celui qui a fait ça et à ses amis dégénérés tout ce qui pourrait leur faire regretter d’être nés.

Première neige

Samedi, c’était ma première neige sur les terrils, ma première neige avec mon amour – qui gravit ci-dessous le 94 – , c’était magique.

Carrie m’a demandé si je pouvais faire une carte postale ; on la voit ci-dessous, donnant des directives à ses camarades canards (celui qui picorait de la neige a pris cher, comme on dit).

Mais comme toujours, exaspérée par la médiocre qualité de mes images, elle a fini par charger – imitée par son inséparable Ricah.

Quant à Danny, je l’ai déçu parce que je n’avais prévu qu’une carotte et qu’il ne l’a pas trouvée dans la neige – ses poils ont tellement poussé qu’ils lui tombent quasiment dans les yeux.

Dimanche, nous avons écouté la neige fondre tendrement sur les différents plateaux de Pinchonvalles.

Hardly

At last I am free, I can hardly see in front of me, chantaient Chic et Robert Wyatt – car oui, il a repris Chic (c’est très beau). Moi, je n’écoutais que les oiseaux d’eau, ce matin, courant à petits pas raides sur la patinoire baignée de brouillard des chemins de halage et des terrils.

Observable future

j’appelle dans le tunnel pour entendre l’écho
comme je le faisais enfant sous le carrefour
de Chocques et ma grand-mère semblait
s’en émerveiller autant que moi
mais aujourd’hui ma voix tombe à plat

et voilà que j’ai peur de mon ombre
dans les parcs nocturnes elle arrive par
là où je ne l’attendais pas je fais volte face
pour m’écraser le nez contre le vide comme
sur une vitre trop propre le cœur
courroucé presque excédé qu’est-ce que ? tu
fais ? enfin ? je le retiens à deux paumes
dans ma poitrine – petit oiseau essoufflé
mais quand j’ouvre les mains pour le relâcher
je n’ai plus peur de rien
je gravis la pénombre de la colline
bientôt la ville bruisse à mes pieds
pointillée d’or et quant à moi

si je secoue les bras je ne les vois pas
je n’ai plus d’ombre plus rien
que la sensation d’être

alors je m’y étire lentement et le temps
se suspend pour m’attendre

je n’aurais pas assez d’une vie pour convoquer
le meilleur de mon passé or il me reste tant à faire
tant de baisers tant de pluies tant de rires flûtés
qui flottent dans la nébulosité rosée de l’aube
attendant de s’affûter

Carmen Villain, Observable Future, extrait de l’album Both Line Will Be Blue, Smalltown Supersound, Oslo, mai 2019.

Photos prises à Avion (Tunnel Paul-Émile Javary, sommet de Pinchonvalles, belvédère de la Glissoire).

/3 : Et une bonne année

Ce matin, la radio annonce 350 000 pertes pour les producteurs de foie gras (qu’ils soient gavés en enfer jusqu’à l’explosion). Où l’on constate à quel point les animaux sont réifiés par mes pairs. Vous, mes amis à plumes, sans doute êtes-vous soulagés, au fond : la main qui vous torturait a été contrainte d’abréger vos souffrances, de mettre un terme au martyre qui vous aura tenu lieu de vie. Si ça peut vous rassurer, mes pairs comptent leurs propres morts à seule fin de savoir quand les restaurants pourront rouvrir de sorte qu’ils pourront de nouveau, les lèvres grasses et l’haleine fétide, féliciter un cuisinier pour la cuisson de votre cadavre. Si vous vous demandez comment des êtres si dépourvus d’empathie peuvent se féliciter de se reproduire, la réponse est dans votre question, mes canards, à savoir dans le pronom réfléchi.

(Manif au parc de la Glissoire, Avion.)

J’éteins la radio avant de la fracasser contre un mur et m’en vais courir, un peu plus tard que d’habitude, mauvaise idée. Les villes déjà se réveillent. Je remarque une campagne de publicité pour l’arrivée de la 5G à Lens, ce qui, à en juger par la forme du message (ponctuation, police et taille de caractères) doit être considéré comme une nouvelle terriblement excitante. Cette fois encore, je fais preuve d’optimisme. Je me dis, C’est un regard hâtif sur la situation qui t’induit en erreur. Ne fais pas ta vieille conne : non, il n’est pas incohérent de nous imposer la 5G en pleine urgence écologique, c’est au contraire lucide et courageux. Car en haut lieu, on sait bien que la planète est une vaste poubelle et que vaste poubelle elle restera jusqu’à l’extinction d’homo sapiens et pendant quelques (centaines de) millénaires encore après son passage ; en haut lieu, on sait que l’avenir d’homo sapiens sera confiné, alors autant s’achever dans de bonnes conditions techniques, enfermé chez soi dans le nouveau monde plus vif que nature.

La virtualité n’est pas une nouvelle manière d’être au monde, c’est un monde à part entière. Dans quelques décennies, le déterminant aura changé, insensiblement : la virtualité sera le monde.

(Pylône sur un terril de Fouquières.)

Je croise quelques ados en route pour l’abribus. Leur observation, favorisée par le fait que je les vois sans être vue d’eux (ce qui peut s’avérer dangereux à certains points de l’espace public), alimente ma réflexion. Ainsi, une autre erreur serait de penser qu’il est triste de naître et de grandir dans ce contexte apocalyptique, dans la mesure où les jeunes générations n’ont du monde que des représentations pixélisées, traversant la vie le front incliné vers la lueur de leur téléphone, le masque sous le menton, le cerveau bruissant d’émoticônes. Pour l’instant ces jeunes gens cohabitent avec des antiquités qui ont vu et connu autre chose mais dans une cinquantaine d’années, le monde que nous avons aimé aura disparu avec nous et ne manquera plus à personne.

Vers la fin de cette réjouissante course à pied, plusieurs voitures me grillent un passage protégé, frôlant mes tibias les unes après les autres sans un regard et me donnant la sensation intense de ma fragilité osseuse et de ma liberté absolue, car comment être plus libre qu’en n’existant pas pour les autres ? Combien d’entre nous, interrogés sur le super-pouvoir qu’ils rêveraient d’avoir, choisissent l’invisibilité ? Moi, je sais lequel je choisirais.

(Détritus sur un terril de Grenay.)