In the kitchen (29)

Au milieu des champs, ce matin, très précisément au Cliquenois (commune de Wambrechies), alors que je m’engageais dans un virage à quatre-vingt-dix degrés, je suis tombée sur une chapelle. J’ai fait semblant de ne pas la voir mais un petit raclement de gorge (j’ai tout de suite reconnu là l’autoritarisme de la Vierge Marie) m’a rappelée à la politesse élémentaire. C’est que, voyez-vous, je n’aime pas m’arrêter quand je cours. Et puis, soyons honnête, j’étais bien tranquille avec les perdrix, les oies, les vaches, les chevaux et les chèvres, et soudain il fallait que je fasse la discussion, qui plus est que j’écoute une vierge parler layette, un comble pour qui chérit l’idée de copulation sans procréation : la femme à l’envers, en somme.
Il fait ses dents, m’a dit Marie.
– Il faut bien passer par là, ai-je répondu platement ». Je n’ai vraiment rien à dire à ce sujet ; mes baskets s’ennuyaient déjà tellement qu’elles ont commencé à faire des claquettes, aussi j’ai parlé d’autre chose : « Désolée, je n’ai pas de fruits à coque dans mes poches, aujourd’hui.
– De toute façon j’y suis allergique, je préfère le sucre roux.
– Ah oui, j’inverse toujours.
– J’ai remarqué. Tu pourrais ne pas taper des pieds comme ça dans les feuilles mortes ? Ça va le réveiller.
– Non, je crains de ne pas pouvoir, c’est une histoire de terminaisons nerveuses.
– J’ai toujours pensé que tu avais un problème, a grimacé notre mère à tous. Désolée mais dans ce cas je vais devoir te demander de partir.
J’ai remercié mes baskets après le virage suivant.

Saturday Night Fever (56)

Bien sûr, vous allez avoir vos sept musiques de femmes formidables, mais je ne m’excuserai pas de programmer une artiste qui vous a déjà fait danser ici, d’autres samedis soir, parce qu’elle vient aujourd’hui vous présenter une nouveauté qui me réjouit beaucoup. Il s’agit de The Drought, le dernier album de Puce Mary, sorti le vendredi 5 octobre. La voix de la Danoise y est plus audible que d’ordinaire (parlée, la voix, pas chantée : il est question de noise indus expérimentale, ici, pas de musette), les textures grincent, craquent, crissent, claquent, c’est la tectonique des plaques de jour de l’apocalypse, d’ailleurs on peut entendre les portes du purgatoire battre dans le souffle du brasier, le sabot du diable y frapper (// Pharmakon, Intent or instinct), la terre gémir sous le ballet des hélicoptères aux vitres teintées (≠ Stockhausen). Red Desert est le morceau le plus mélancolique de Frederikke Hoffmeier à ce jour, et qui dit mélancolique dit mélodique : à un moment, on entend un orgue jouer. Carrément. Bref, je ne saurais vous recommander The Drought plus vivement. Vous pouvez l’écouter ici, avant de vous le procurer. La pochette est du photographe Torbjørn Rødland.

Deux autres albums entiers, c’est mon jour de largesse. Vous apprécierez les variations de lumière et de chaleur qu’ils présentent, chacun à sa manière.

Cosey Fanni Tutti : Time To Tell

Lingua Ignota (Kristin Hayter) : All bitches die

Et puis quoi, maintenant ? Je pense que j’ai envie d’être éclectique, aujourd’hui. Oui, c’est ce que je vais faire. Nous allons commencer avec une copine queer qui travaille (en gros) sur les icônes féminines de la culture populaire afro-américaine

Mhysa (E. Jane) : Spectrum

poursuivre avec trois filles énergiques

Explode into Colors : Paper

remballer les percussions avec Someday we’ll be together de la multi-instrumentiste Laura Ortman

et finir par une nouveauté toute en voix (je crois que je vais adorer cet album, paru hier sur le même label que le dernier Puce Mary, à savoir PAN – qui fête ses dix ans cette année)

Stine Janvin : Fake Synthetic Music

Je suis vraiment gentille, gentille.

Où est Kennedy ? (7)

En courant ce matin, j’ai vu un oiseau rouge, rouge extincteur, un oiseau en plastique qui picorait au bord du chemin ; tout autour de moi, les champs étaient immenses et c’était comme nager dans un océan, dans le flux et le reflux du vent frais, d’autant que j’écoutais Sunergy, l’album de Suzanne Ciani et Kaitlyn Aurelia Smith, éminemment océanique (vous l’avez déjà constaté ici). Comme presque chaque jour depuis le début de ma résidence, je suis rentrée de mon footing avec suffisamment de brouillons pour ne pas décoller le nez de mon manuscrit tout le reste de la journée, mais j’avais tout de même envie de vous communiquer un peu de ma joie, aussi me voici avec un nouvel épisode de votre jeu préféré (hors Grand Jeu Concours) : Où est Kennedy ? Hein ?

4:43/73/13

Il est 4:43 cette nuit et j’ai atteint la page 73 de ma Lettre à une jeune athlète, treize jours après l’avoir commencée. Soit une belle série de nombres premiers. Cette résidence d’écriture à carrément la campagne me réussit plutôt bien. Enfin, je crois – ce texte devient un peu fou, pour dire la vérité, il se tord entre mes mains comme un petit serpent, dessinant toutes sortes de figures et, de fait, me ramène à mon premier roman, écrit quand j’étais en classe de première, dont je ne me rappelle pas grand chose sinon que son principe était de s’annuler lui-même. Ce n’est qu’une forme parmi bien d’autres de l’Ouroboros qu’il se révèle être fondamentalement. Il y a aussi toutes sortes d’images dans ma lettre, dont ce photomaton de 1992 (j’avais donc 18 ans).

Faire Salon en public – actualisé

Faire Salon, collectif artistique pluridisciplinaire LGBTQ+ non mixte dont j’ai l’honneur d’être la présidente, se propose de vous rencontrer jeudi soir (11 octobre) dès 18h au centre LGBTQIF « J’en suis, j’y reste », 19 rue de Condé à Lille. Nous serons au moins huit pour vous accueillir, rien que ça… Venez nombreux !

Dangers de l’arrière-monde

Dire que je m’en prends aux chasseurs alors que je m’expose constamment à des risques inconsidérés dans l’arrière-monde. Par chance, les autorités qui fabriquent les panneaux d’interdiction sont là pour me mettre à l’abri de ma propre inconscience, pour nous dire à tous où nous n’avons pas le droit d’aller, car nous sommes des enfants qui ne savons pas anticiper les dangers – qui, au-delà, n’avons pas le droit de nous y exposer. Pourtant je peux sauter des ponts ferroviaires, directement sous les roues d’un TGV, il n’y a pas de filet qui m’en empêche ; je peux me jeter du haut d’un bâtiment administratif, les fenêtres ne sont pas condamnées ; les falaises sont accessibles au public et toutes sortes de fabuleux précipices aux rambardes faciles à chevaucher ; je peux même courir aussi vite que mes jambes me le permettent, droit dans un mur, tête baissée, et recommencer jusqu’à ce que je ne puisse plus me relever. Etc. Si j’ai mon bonheur comme ça, aurait dit ma grand-mère, je peux carrément me faire mal dans l’espace public, très très mal, rien ne me l’interdit par voie de panneau. Mais courir dans une carrière, sans rien dégrader (je m’engage même à ne pas faire pipi dans les fourrés), je ne le peux pas. Ce serait dangereux pour moi. Courir dans une friche ferroviaire ou industrielle : dangereux. Si je ne fais pas un peu plus attention à moi, on va lâcher les chiens et me coller un PV qui me donnera le goût de courir en cercles dans un parc à plates-bandes. Je n’ai pas le droit de vivre à mes risques et péril. Mais si demain, je me retrouve sous un pont avec un sac de couchage pour toutes possession et protection, ça, j’en aurai le droit (tant que je ne salis pas les bancs publics – mais non, suis-je bête, il n’y en a plus !) Ce ne sera visiblement pas dangereux pour moi. Oh merci à cette société qui prend soin de nous, ses enfants !

My first impression of you

En ce jour anniversaire, voici l’incipit de mon roman (inachevé) sur ma rencontre avec Allison – ou comment l’on devient inséparables par-delà un océan. Le samedi après-midi dont je parle, c’était donc le 7 octobre 2017.

« Il est deux heures, un après-midi piquant de chaleur, et je suis assise dans un hall d’entrée, au premier étage d’un immeuble new-yorkais. Je ne l’ai pas vue arriver. Elle porte une petite bouche pincée sous un chignon et des lunettes de professeur. (…) Personne ne nous a présentées quand la répétition à laquelle je suis venue assister commence et je ne devine pas qui elle est. Je me concentre sur elle, sur chacun de ses mouvements, sur chaque expression de son visage étrange. Pendant la pause, elle vient à moi et me demande ce qui m’amène ici. Je suis surprise qu’elle ait remarqué ma présence, tant elle semble évoluer sur un plan de réalité parallèle. De près, les taches de rousseur brouillent ses traits comme de la neige. Elle a entendu parler de mon projet. Quand elle me dit son nom, je suis interloquée de ne pas l’avoir reconnue. Je ne l’avais jamais vue que sur des vidéos, apprêtée, maquillée, en costume de scène, dans des éclairages trompeurs. »

Elle avait détaché ses cheveux quand j’ai pris ma première photo d’elle, cet après-midi-là (photo qu’elle m’autorise à poster ici aujourd’hui), de sorte que ma première impression d’elle et celle de mon appareil photo ne coïncident pas tout à fait. Elle essayait de se remémorer une partition de Meredith, sous l’œil d’une accompagnatrice du Young People’s Chorus.

Le Mans

Hier, j’ai bien travaillé dans le train qui m’amenait au Mans, j’étais d’humeur à la fois joyeuse et revêche, oui c’est cela, j’étais une fleur mais qui pique, un chardon avec un chardon tatoué sur le mollet – ce qui est, quand on y pense, aussi ridicule que de se promener avec un T-shirt à sa propre effigie, mais il n’y avait rien à faire, je n’arrivais pas à émettre plus que des monosyllabes. Il faut dire à ma décharge que quand j’ai repris conscience du réel, un cortège nuptial klaxonnait avec une férocité oppressante derrière la voiture qui faisait la navette entre la gare et le salon du livre ; je me suis rendu compte que nous étions trois, serrés sur la banquette arrière, la cuisse d’un mâle blanc à cheveux longs et calvitie (un classique littéraire) pressée contre la mienne dans les virages tandis qu’il criait à l’intention du chauffeur bénévole des commentaires sur la circulation, la météo et les voitures automatiques – lui-même y a pris goût, pas plus tard qu’il y a trois mois, au Canada, etc. Pourquoi ne s’était-il pas installé à l’avant de la voiture ? Au salon du livre, j’ai trouvé sur le stand d’un bouquiniste un roman paru en 2006 que j’avais désespérément cherché la veille dans les librairies parce que je voulais voyager avec lui ; le bouquiniste n’a pas semblé impressionné par cette coïncidence, qui a du moins ranimé mon sourire pendant quelques minutes. Plus tard, au restaurant, deux vieux beaux en vêtements chic, une dame et un monsieur, ont accepté de partager une table pour aider au désengorgement de la file d’attente ; au bout de dix minutes, je les ai vus trinquer avec leurs verres de vin et j’ai vaguement eu l’impression d’être dans une boîte échangiste parce que j’étais vraiment très morose. Je me suis isolée dans le parc qui entourait le salon et j’ai découvert que nous étions enfermés, littéralement, comme au zoo. J’ai envoyé cette photo à mon ami Kups pour qu’il vienne me sauver en hélico (il vit à 260 km de là, ça va) mais les amis sont parfois décevants.

Alors que la rencontre « Queer : questionner le corps, questionner le genre » allait bientôt commencer, j’étais au bord du vomissement. J’avais perdu l’habitude des angoisses et celle-ci tombait particulièrement mal. Et puis Wendy Delorme est arrivée ; je ne l’avais jamais rencontrée auparavant. En quelques minutes, elle a changé la tonalité de la journée. Après la rencontre, les heures et les discussions sont passées trop vite, sous un arbre puis dans le brouhaha d’une salle bondée. J’ai repris le train à contrecœur ; à ce moment-là, Wendy avait déjà changé la tonalité de plus qu’une journée. Ce sont des choses qui arrivent, qui rendent la vie si réjouissante et les salons du livre à peu près respirables parfois.

In the upper room (50)

C’est dimanche alors je salue Jésus (avec ou sans bras), sa maman, son père biologique (quoique éthéré), son père social et tou-te-s leurs ami-e-s saint-e-s. Aujourd’hui, exceptionnellement, j’ai un service à leur demander – vous admettrez que je n’abuse pas et que 99% des Upper rooms & kitchens sont des louanges plutôt que des requêtes, mais aujourd’hui c’est un peu particulier parce que j’ai envie d’aller courir dans des bois et des champs qui sont plutôt à déjà pas mal la campagne qu’à presque la campagne et vous avez deviné la suite. J’ai toujours prôné l’éradication des chasseurs mais mon récent amour de la campagne me fait penser à eux plus souvent que jamais. Pour ne rien vous cacher, je trouverais très romanesque pour une antispéciste d’être abattue par un chasseur, mais si une telle mort devait m’échoir, je ne pourrais précisément pas exploiter l’anecdote et c’est cette idée, voyez-vous, qui me met le plus en colère. J’en viens à ma requête : Jésus & Co., soyez mon gilet jaune fluo ce matin dans les bois et les champs de déjà pas mal la campagne, épargnez-moi une ironie un peu trop facile – d’ailleurs j’aime beaucoup ma vie ces temps-ci et je la poursuivrais bien. Merci, bisous.

Pour émouvoir le (sacré) cœur de notre Sauveur, ce matin, un petit calvaire des campagnes belges (précisément à Gheer, près de Ploegsteert).

Saturday Night Fever (55) spécial Meredith Monk & Co.

Il y a un an, je m’apprêtais à rencontrer Meredith et son Ensemble : ce serait le lendemain. Pour l’instant, j’étais à la House Foundation, où Peter me remettait le planning de Meredith pour tout le mois de mon séjour. J’étais loin d’imaginer quelles aventures m’attendaient. J’ai choisi de vous faire danser aujourd’hui sur certaines des musiques que j’ai le plus entendues là-bas, au cours de répétitions et de représentations. D’abord, un extrait de Cellular Songs que j’aime particulièrement, filmé à l’époque où il s’agissait encore d’un work-in-progress (la première a eu lieu en mars dernier). De gauche à droite, Allison, Meredith et Katie.

Et maintenant, des œuvres que Meredith faisait travailler aux jeunes gens du YPC, les deux premières semaines de mon séjour.

Ascent, que j’ai toujours du mal à écouter aujourd’hui sans être terrassée par l’émotion

On le trouve enfin sur Youtube : Three heavens and hells en intégralité, on en profite !

Choosing Companions, extrait d’Atlas

The Plague

The Tale

Cave Song