Pastoral

Je me revois petite fille, écouter le 45 tours de Chantal Goya, Ce matin, un lapin, avec ma merveilleuse mamie. Je revois le mange-disque, la lumière dorée que versait sur nous la baie vitrée du salon, le sourire de ma grand-mère. Ce matin, j’ai réécouté la chanson, pour pouvoir sourire. Puis je suis revenue à mes nouvelles amours musicales. Dans son album Pastoral paru en 2018, Gazelle Twin (Elizabeth Bernholz) suggérait l’horreur qui se cache derrière chaque paysage bucolique. Elle l’a composé après s’être installée à la campagne et avoir découvert l’envers du décor. Elle disait très justement, à ce propos, “There is a horror in every idyll, and danger lurking beyond the ‘quaint’. The village square – once host to centuries of public torture – becomes a floral framed postcard, dolled up for the summer fête. Bigoted vitriol gently murmurs amidst tearoom chatter, as the neatly framed pastoral picture dissolves into a solemn ennui.” Voici Hobby Horse, qui n’est peut-être pas l’extrait le plus parlant de l’album mais dont la violence me sied particulièrement ca matin.

Je suis triste de penser que je ne pourrai jamais vivre à la campagne, alors que je m’y sens infiniment mieux et à ma place qu’en ville. Mais je ne pourrais pas supporter d’entendre des coups de feu six mois par an et, à chaque détonation, imaginer la cervelle d’un lapin exploser, les plumes d’un faisan couvertes de sang, un oeil de chevreuil fixe et vitreux. Je deviendrais dangereuse ou dépressive. Je courais ici, ce matin, chez les oiseaux d’eau, les lapins et les renards :

Je souriais comme chaque fois que j’assiste aux scènes ordinaires de leur vie, avec gratitude, puis j’ai pensé que dans quelques heures peut-être ils seraient morts ou, au mieux, terrifiés. Et j’ai pleuré. Parce que je ne peux pas prendre un fusil pour les protéger, ça, ce n’est pas autorisé. Je ne veux pas aller en prison parce qu’il n’y a pas de lapins en prison, ni ma fiancée, alors je ne peux pas prendre de fusil. Je peux seulement pleurer.

C’est aujourd’hui que ça recommence. Des types répugnants vont profaner l’habitat des animaux et les massacrer. Comme s’ils entraient chez vous et décimaient votre famille, comme ça, pour leur loisir. Ils prétendent bien sûr que c’est pour réguler la population de telle ou telle espèce, j’ai une autre idée de quelle engeance il faudrait réguler. Toute la semaine déjà, dans les campagnes dont je suis tombée amoureuse cet été, autour de Beuvry et de Douai, les coups de feu déchiraient la quiétude des champs, des bois et des terrils ; les premiers écologistes de France ressentaient sans doute l’urgence de réguler, ils trépignaient, ils ne pouvaient plus attendre le feu vert de leur petit ami le président de vive la République.

MidiMinuitPoésie – 1 mois

Si tout va bien sanitairement, je serai au Lieu Unique, à Nantes, le samedi 16 octobre dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie : après une table ronde avec Bertrand Belin et Nii Ayikwei Parkes modérée par Éric Pessan (14h), je lirai des extraits de La geste permanente de Gentil-Cœur (17h). Programme complet du festival, ici.

Matana

Matana Roberts, née à Chicago en 1978, vit désormais à New York. C’est une saxophoniste et artiste pluridisciplinaire – autodidacte, précise-t-elle volontiers, à ma grande joie car je n’ai guère de considération pour les institutions prestigieuses, souvent élitistes, qui formatent les artistes ; en jazz, un apprentissage académique me semble avoir moins de sens encore que dans n’importe quelle autre discipline. Matana Roberts est prolifique mais je vais me concentrer ici sur un seul aspect de son œuvre, à savoir sur la série Coin-Coin, que publie le label Constellation (Montréal), plutôt réputé pour son catalogue post-rock (ainsi Matana Roberts joue-t-elle parfois avec des musiciens entendus par ailleurs chez Silver Mt Zion ou Godspeed You! Black Emperor – pour ne citer que ce collectif à deux têtes dont j’ai usé les disques il y a une quinzaine d’années).

(Photo de Mark Peckmezian)

Le titre Coin Coin fait référence à Marie Thérèse Metoyer, connue sous le nom de Marie Thérèse Coincoin, née à Natchitoches en 1742 et morte en 1816, esclave noire affranchie qui possédait 67 acres de terre à Melrose. Elle en a fait une plantation de tabac dans laquelle travaillaient d’anciens esclaves, créant une communauté où ceux-ci pouvaient vivre une vie bien moins rude que n’importe où ailleurs à l’époque. Elle pratiquait aussi, dit-on, la médecine. Matana Roberts serait une descendante de Marie-Thérèse Métoyer. « Elle a été le premier archétype féminin fort auquel j’ai été exposé quand j’étais enfant, mon grand-père m’appelait Coin Coin et j’ai entendu parler d’elle avant de connaître Harriet Tubman et tous ces gens », dit-elle en interview.

Coin Coin est un projet en douze chapitres, dont quatre ont été publiés à ce jour. Matana Roberts emploie le terme de “panoramic sound quilting” à propos de sa composition, mêlant free-jazz, musique concrète, techniques de jeu étendues, compositions et interpolations de gospels et autres chants traditionnels ou populaires, soit une approche globalement plus expérimentale que jazz à proprement parler. La série combine la notation conceptuelle (ci-dessous, deux exemples de ses magnifiques graphic scores), recherches historiques et journal intime, légendes et généalogie. Son approche de l’histoire des Africains en Amérique est aussi originale et puissamment évocatrice que celle d’Octavia Butler dans son roman Kindred (1979), où présent et passé se mêlent de manière vertigineuse.

© Matana Roberts

© Matana Roberts

Il y a dans le chapitre 1 de Coin Coin des passages qui donnent la chair de poule, comme l’avant-dernière piste, I Am, où le saxo hurle à la Albert Ayler et la voix rappelle les heures les plus ardentes et avant-gardistes de Linda Sharrock ou Jeanne Lee.

Voici un extrait des paroles de I Am (inutile de préciser que Matana Roberts écrit aussi merveilleusement bien) où l’on perçoit particulièrement l’entrelacement des époques dans le récit :

And I worked that land and saved every penny so I can start to buy back my children, my children, my babies
Who were taken from me and sold like cattle

(…)
All because I hustled to survive
So that others could strive, to be something more than me
I am…
…I am Coin Coin
I am Matana, I am Matana, I am…
…Coin Coin

Mais reprenons dans l’ordre.

COIN COIN Chapter One: Gens de couleur libres

Ce premier chapitre est à ce jour celui qui mobilise le plus grand ensemble ; il a été enregistré live devant un auditoire d’une trentaine de personnes. Qu’une telle perfection ait pu être captée en une seule prise a de quoi laisser perplexe. Ci-dessous, le personnel et la liste des instruments, parmi lesquels une scie musicale (jouée par l’artiste sonore expérimentale Lisa Gamble, aka Gambletron).

Matana Roberts: reeds/voice
Gitanjali Jain: voice
David Ryshpan: piano/organ
Nicolas Caloia: cello
Ellwood Epps: trumpet
Brian Lipson: bass trumpet
Fred Bazil: tenor sax
Jason Sharp: baritone sax
Hraïr Hratchian: doudouk
Xarah Dion: prepared guitar
Marie Davidson: violin
Josh Zubot: violin
Lisa Gamble: musical saw
Thierry Amar: bass
Jonah Fortune: bass
David Payant: drums/vibes

Vous pouvez écouter l’album entier ici :

Il comporte des pistes difficiles, abrasives sinon violentes, et des moments d’accalmie musicale assez trompeurs, car das ces moments même, les paroles sont terribles. On entend par exemple au début de Libation for Mr. Brown: Bid Em In… une citation d’Oscar Brown, Jr. puis Matana énumère sur une mélodie joyeuse le type d’atrocités que les maîtres font subir aux esclaves

You can hang my mister
You can drown down my sister
You can beat up my grandma
You can kick down my grandpa
You can beat me
You can slice me

et dans le même temps appelle les musiciens à la rejoindre avec toujours cette même légèreté :

All you gotta, Mr Bass
Baba-oh ba-ba-ba-ba-ba-babado
Baba-oh, yes

(…)
Oh oh oh oh Mr Drummer, please
(…)
Mr Keys can you give me some please?
A-bid me in, all you gotta do is bid me in

Dans le final, si apaisant après la tempête féroce que l’on vient d’essuyer pendant une heure et particulièrement après le déchirant I Am, la piste intitulée How Much Would You Cost? (en soi tout un programme) s’achève sur une interpolation de Danse Kalinda Ba Doom, dont voici la version du regretté Dr John, légende de La Nouvelle-Orléans.

Par cette inscription dans une tradition musicale populaire, ce chapitre m’évoque certains albums de Duke Ellington et d’Archie Shepp, notamment A Drum Is A Woman (1957) pour le premier (malgré son titre et sa pochette d’un goût plutôt moyen), avec ses personnages inventés (Mme Zajj et Carribee Joe) et réels (Buddy Bolden),

Attica Blues (1972) et There’s A Trumpet In My Soul (1975) pour le second, qui incorporent des genres de musique noire américaine plus grand public tels que soul et funk.

COIN COIN Chapter Two: Mississippi Moonchile

Nous avons ici affaire à un septet et à une musique plus jazz, moins hybride.

Matana Roberts: alto saxophone, vocals, conduction, wordspeak
Shoko Nagai: piano, vocals
Jason Palmer: trumpet, vocals
Jeremiah Abiah: operatic tenor vocals
Thomson Kneeland: double bass, vocals
Tomas Fujiwara: drums, vocals

L’album entier :

COIN COIN Chapter Three: river run thee

Matana Roberts: Alto saxophone, Korg Monotron, Korg Monotron delay, Korg Monotron duo analogue, wordspeak, early 1900s Archambault upright piano

Ici, Matana Roberts joue donc de tous les instruments – comme une autre Chicagoane dont j’apprécie beaucoup le travail, Angel Bat Dawid, dans son chef d’œuvre de 2019, The Oracle, dont voici l’extrait le plus doux et le plus euphonique quoique guère euphorique, What Shall I Tell My Children Who Are Black :

Ci-dessous, le troisième chapitre de Coin Coin entier, avec de nouveau des alternances de free jazz volcanique et de mélodies plus accessibles.

COIN COIN Chapter Four: Memphis

On revient à une formation importante : onze musiciens au total (on reconnaît quelques noms de Silver Mt Zion dans le personnel)

Matana Roberts: alto sax, clarinet, wordspeak, voice
Hannah Marcus: electric guitar, nylon string guitar, fiddle, accordion, voice
Sam Shalabi: electric guitar, oud, voice
Nicolas Caloia: double bass, voice
Ryan Sawyer: drumset, vibraphone, jaw harp, bells, voice
Steve Swell: trombone, voice
Ryan White: vibraphone
Thierry Amar: voice
Nadia Moss: voice
Jessica Moss: voice
Ian Ilavsky: voice

Matana Roberts poursuit ici l’entrelacement de compositions, de traditionnels folkloriques américains et de spirituals, de saxophone, de clarinette et de voix parlée, chantée, hurlée. Parfois, c’est le chaos (Trail of the Smiling Sphinx), parfois on s’éloigne du jazz pour gagner l’expérimental (Shoes of Gold), parfois des échos de jazz New Orleans apaisent l’esprit éprouvé par cette pyrotechnie (Fit to Be Tied), parfois on entonne un hymne simple jusqu’à la transe (Raise Yourself Up),

Live life, out loud
Live life, stay proud
Proud of who you are

et parfois on retrouve ce leitmotiv :

I am a child of the wind, even daddy said so
We used to race and I would always win
And he’d say « Run baby run, run like the wind, that’s it, the wind »
Memory is a most unusual thing

(Vous aurez sans doute reconnu dans le sublime Her Mighty Waters Run des éléments de Roll the Old Chariot Along.)

BONUS

Dans l’émission New Sounds de John Schaefer, on peut entendre Matana Roberts parler de son travail, la voir jouer quelques morceaux et cependant diriger les autres musiciens.

Pour finir, la voici interviewée par Anupa Mistry pour Red Bull Music Academy. C’est passionnant, stimulant et d’une honnêteté intellectuelle rare.

Quelques phrases tirées de cette interview qui me parlent tout particulièrement

  • à propos d’une forme individuelle de militantisme, d’une réflexion qui dépasse les cadres politiques, idéologiques et témoigne d’un engagement plus profond

« I’m a lone soldier, I’m a lone wolf person »

« I want to have progressive conversations about difference. I want to have conversations in America that go beyond the dichotomy of black and white. I thought we dealt with that. No, we have not dealt with that. »

  • à propos de création – un véritable antidote à la médiocrité triomphante

« Then, as an artist, sometimes if you get too involved in that whole world, you’ll get off the computer feeling like you creatively accomplished something, when actually, you did absolutely nothing. »

« Exploring vulnerabilities as an artist facing those creative things that scare you the most, the things that you think that you can’t do are the things you actually should be doing. »

« And I get a lot from the punk aesthetic with that where you never have to ask permission to do what it is that you want to do. You just need to do it because you don’t know if tomorrow is guaranteed. »

« Not being creative this way or being creative that way, just being creative because, again, life is so short you might as well explore what it is you need to explore before you get taken out of here to go to wherever is next. »

(Photo de Jason Fulford)

Corvair

Ce matin je suis passée devant l’école de musique pour oiseaux de Beuvry alors que la classe de coqs répétait. Il y en a toujours une dizaine ici, et quelques poules blasées qui les écoutent rivaliser de cocoricos.

Je me suis rappelé une chanson de Jim White, que j’ai ensuite fredonnée sur mon vélo.

Got a Corvair in my yard
It hasn’t run in fifteen years
It’s a home for the birds now
It’s no longer a car

Mascottes du bassin minier : des outsiders

Les fidèles lecteurs de ma rubrique Kitsch & Lutte des classes connaissent mon étude des mascottes du Nord, parmi lesquelles sont particulièrement représentés les oiseaux, les lions, les chevaux et les chiens. Force m’est de constater que les vedettes sont les mêmes dans le bassin minier que dans la métropole lilloise ; cependant, il y a aussi de la place ici pour l’exotisme et pour les outsiders. Afin de s’en convaincre, il n’est qu’à observer les portails et barrières ainsi que leurs piliers, sur lesquels se perchent des oiseaux plus rares que les aigles – j’entends sur le strict plan décoratif de pilier : le pigeon n’est pas un oiseau rare mais le premier que j’aie jamais vu sur un pilier vit à Loison-sous-Lens.

Et certes, on a vu un coq trôner sur un portail de Lomme mais pas avec femme et enfant comme ici à Bauvin (ok, Bauvin n’est pas tout à fait dans le bassin minier, mais 1. ça s’est joué à peu de choses ; 2. ça ne se voit pas ; 3. ne faites pas vos huissiers, merci, admirez plutôt le coloriage maison appliqué à cette statuaire).

Un hibou d’Auby (je me demande si ses propriétaires l’ont choisi pour les sonorités de hibou d’Auby).

Le cygne est plus habituel au sol que sur piédestal ; notez qu’il est presque toujours fonctionnel. Contrairement au cheval, au chien ou au lion, un cygne de jardin est neuf fois sur dix un bac à fleurs (ou à quelque chose).

Ci-dessous, à Râches, un écureuil et un renardeau gardent une maison au bord du canal

et ici, à Mazingarbe, ce sont des lapins qui montent la garde (des lapins aux yeux blancs quelque peu inquiétants).

La grenouille n’est pas très courante (ici à Sallaumines),

non plus que l’éléphant (ici liévinois)

ou le bouc (ici de Loison-sous-Lens).

Mais le plus atypique reste le double sphynx, siamois par l’arrière-train, flanqué de dalmatiens peints à la main sur ce muret d’Annay (jock-a-mo fee na-né).

J’ajouterai en conclusion que même les chiens d’ici ont quelque chose de… peut-être pas de minier à proprement parler, non, mais ce chien rêveur n’a (passez-moi cette anacoluthe) assurément pas les attitudes tour à tour arrogantes et espiègles de ses pairs croisés sur les piliers de la MEL.

Dernières démarques au paradis

Parfois, c’est le matin à Aix-Noulette.

Parfois, c’est le matin à Cuinchy.

Parfois, c’est le matin à Givenchy-les-La-Bassée.

Parfois, c’est le matin à Barlin.

Parfois, c’est le matin à Grenay.

Parfois, c’est le matin à Bouvigny-Boyeffles.

Parfois, c’est le matin à Courcelles-les-Lens.

Tout est sublime. Les animaux sont heureux.

Les faisans.

Les lièvres

Et les perdrix, les lapins, les chevreuils – en famille ou

solitaires.

Dans huit jours, ces magnifiques êtres innocents ne seront peut-être plus en vie parce que des gros tas de merde en gilet orange leur auront tiré dessus pour leur loisir (qu’ils s’entre-tuent). Je ne sais pas si je continuerai de rouler tôt le matin à la campagne quand elle résonnera de la barbarie propre à notre espèce et que je ne pourrai plus feindre de l’ignorer. Plus que huit jours ! comme disent les affiches de dernières démarques. Plus que huit jours avant la fin du paradis.

Jessica

Jessica Sligter est musicienne, compositrice et productrice, fondatrice et directrice artistique de Nuts & Bolts, une plateforme d’échanges autour des pratiques musicales de diverses créatrices sonores. Elle est d’origine hollandaise et vit entre Berlin et Oslo – vous vous demandez forcément si elle connaît Jenny Hval, eh bien figurez-vous qu’elle a collaboré avec elle en 2013 et s’est même payé le luxe de lui confier les choeurs sur deux morceaux de son album A Sense Of Growth en 2016 ; elle lui a aussi consacré un podcast de Nuts & Bolts. Par ailleurs, Jessica Sligter a sorti ses quatre premiers LP sur le label Hubro (basé à Oslo), sur lequel Jenny Hval a fait une apparition, toujours en 2016, pour un album avec Kim Myhr et le Trondheim Jazz Orchestra. Mais trêve de Jenny, Jessica Sligter est une artiste formidable ; si vous ne le savez pas encore, je vous propose de le découvrir.

(Je ne sais pas de qui est la photo, désolée.)

Au début, Jessica Sligter se fait appeler J.A.E. et sa musique a quelque chose de folk, léger et solaire. Elle y chante comme un oiseau, un petit oiseau gracieux et espiègle.

2010

2012

Elle lâche le pseudo J.A.E. dès Fear & The Framing et la tonalité change, elle s’électrifie, s’assombrit, sauf peut-être sur deux titres, dont l’excellent Man Who Scares Me. Du moins les arrangements de ce morceau sont-ils lumineux et presque amusants – mais avec élégance, c’est une marque de fabrique Sligter. Même la chanson qui s’appelle Fuck Etc. et parle effectivement de sexe est toute en finesse et dérision : « Romance, romance / Give a girl a break », dit-elle, et la musique (mélodie, arrangements) est, comme souvent chez cette compositrice raffinée, en décalage avec le propos.

2016

Au fil des albums, les arrangements se font plus discrets, la mélodie moins prédominante : on se dirige vers le (relatif) minimalisme dans lequel Jessica S. excelle aujourd’hui, après avoir montré ses talents de compositrice et l’étendue de sa palette. Surrounds, Surrounds Me est malgré tout une chanson à part entière, le format n’est pas encore déconstruit ; les paroles sont bouleversantes : And ’cause I´m tired I seek out / What is fast and shallow / It´s all right there, ready / Around me. L’album A Sense Of Growth oscille entre pistes expérimentales et titres de facture plus classique. On pense un peu aux derniers albums de Scott Walker pour le côté crooner tombé dans l’avant-garde, à ceci près que Jessica Sligter est l’unique démiurge de son univers sonore. Ses paroles sont souvent poétiques et donc sujettes à interprétations divergentes, parfois (délicatement) engagées.

Son LP paru en 2018, Polycrisis.yes!, est autoproduit – était-il trop expérimental pour Hubro ? C’est ce que je suppose. Jugez-en par vous-mêmes avec cet extrait, The Dream Has Died.

Cette année, elle a collaboré avec Audrey Chen et j’espère qu’un disque nous permettra bientôt d’en entendre davantage que sur la seule et très prometteuse vidéo disponible à ce jour – que vous pouvez visionner ici.

Je profite de l’occasion pour vous faire écouter trois titres d’artistes que j’apprécie beaucoup mais auxquelles je ne consacrerai sans doute pas un billet entier. Le label Hubro, qui a vu les débuts de Jessica Sligter, a aussi représenté la trompettiste Hilde Marie Holsen, dont voici le titre Lazuli,

et le groupe Skadedyr, dont voici mon morceau préféré, Culturen (le tuba d’Heida Mobeck, JMJ !)

C’est aussi le label de Building Instrument, l’une des formations dans lesquelles chante Mari Kvien Brunvoll (qui, pour l’anecdote, est la soeur de l’artiste folk Ane Brun), mais c’est un extrait de son album solo paru en 2012 sur le label Jazzland que je vous propose ici, Everywhere You Go, un petit joyau interpolé de Memphis Minnie.

J’aurais aussi pu vous faire écouter un morceau du recueil Folklore de Trondheim Voices, paru sur le label Hubro, d’autant que dans cet ensemble vocal féminin chante Natali Abrahamsen Garner, qui était de l’aventure The Practice Of Love avec Jenny Hval juste avant le début de la pandémie (j’ai eu la chance de les voir au centre Pompidou, le reste de la tournée a été annulé – Jenny Hval évoque cette période dans une série de vidéos, parmi lesquelles je vous recommande particulièrement celle-ci). Je reviendrai sans doute sur Trondheim Voices un jour, dans cette rubrique tout juste renommée Acouphène, à l’occasion d’un petit tour des ensembles vocaux féminins. En attendant, vous pouvez aussi écouter Natali Abrahamsen Garner dans d’autres formations, particulièrement au sein de son passionnant duo Propan avec Ina Sagstuen (également de Skadedyr), par exemple ici (leur dernier disque est publié par le label Sofa Music, Oslo, le premier autoproduit).

Autour de la Scarpe inférieure

Ces temps-ci, je sillonne le Douaisis pour voir si c’est vraiment le petit paradis que ça paraît être (dans deux semaines, l’ouverture de la chasse me fera sans doute changer d’appréciation). Parfois, le soleil se lève à Waziers,

d’autres fois il est mangé par la brume à Sin-Le-Noble

(dont voici le chemin de la Tarte),

puis il brille sur le chemin de halage entre Râches et Anhiers.

La première fois que j’ai vu un panneau Parcours no-kill, je me suis dit que vraiment, ce territoire était formidable – même si, ok, l’anglicisme est un peu ridicule et parfaitement inutile. Plus loin, j’ai vu un pêcheur et je me suis retenue de lui dire qu’il n’avait pas le droit de sévir ici : à quoi bon ? Renseignement pris, le no-kill est juste un concept – l’époque aime tant les concepts, ces petits encas pour esprits paresseux. Ici, les pêcheurs doivent rejeter les poissons, voilà ce que la fédération bidule de pêche appelle ne pas tuer. Or, plus d’un poisson sur deux rejeté à l’eau après avoir été pêché meurt dans les heures qui suivent. Bref, encore un label hypocrite – il n’a même pas été inventé par respect pour les poissons mais seulement parce que les cours d’eau sont trop pollués pour qu’il ne soit pas déconseillé de manger leurs habitants, de sorte qu’on ne parle plus de pêcher pour s’alimenter (argument old school pour justifier cette pratique) mais de pêche sportive, et il faut voir les sportifs, assis sur leur cul au milieu de leur attirail kaki, une Kro à la main. Je ne caricature pas, j’en vois cinquante par jour : ils se lèvent tôt, eux aussi.

Revenons à nos moutons. J’aime particulièrement la commune de Lallaing. On y trouve donc des ovins plutôt tranquilles,

une signalétique originale et un panneau de basket au bord du canal,

(détail)

un épouvantail syndicaliste,

un chausson aux pommes qui figure dans mon top 5 ainsi qu’un très bel hôtel de ville moderne qui a conservé quelques éléments de l’ancien château dont il occupe l’emplacement et qui arbore un bas-relief très à mon goût, dans un esprit communiste et queer (avec son couple de garçons et sa banjoïste) qui m’évoque ceux de l’école Pierre Brossolette à Ronchin (voir ma Brève histoire des genres et de la sexualité dans la métropole lilloise, parue en 2017).

On peut traverser le canal sur ce pont pour aller visiter le terril de Germignies Nord mais ça, ce sera pour plus tard ;

pour l’instant, on aborde Germignies Sud, dont la vue satellite a guidé nos roues jusqu’ici. Le lagunage est très attirant mais davantage encore, à mes yeux, ce que je crois être un pont qui traverse le lac (à droite sur l’image)

et qui s’avère être une bande de terre qui le divise.

Une vue depuis le sommet, dans le petit matin brumeux.

Un aperçu du lagunage.

Au fil de mes explorations, je poursuis mon enquête pour retrouver Carrie et Ricah. Je demande à leurs congénères si elles ne les auraient pas vues, par hasard. Celles de Lallaing disent, Non, non.

Celles de Râches, Non plus, non plus.

Ce héron non plus.

Les moutons d’Arkeos ne savent même pas de qui je veux parler.

(à suivre…)