Il me reste deux jours pleins ici. Je ressens à peu près la même chose que les quelques jours qui ont précédé mon départ pour Los Angeles : une forme de panique, de « ce n’est pas possible, ça ne peut pas être déjà maintenant » (sans l’anxiété que la douane ne me laisse pas passer ; au moins je suis sûre qu’on me laissera quitter le territoire). J’ai à la fois très hâte de retrouver mes proches et l’impression que trois semaines n’étaient pas assez pour cette ville folle. Je sais que les regrets ne servent à rien mais j’ai vraiment gâché des jours précieux à Santa Monica. Quatre jours, ce n’est rien à l’échelle d’une vie mais c’est énorme à l’échelle d’un voyage de 23 jours. Mais basta l’autoflagellation. Je suis heureuse et reconnaissante de ce que j’ai pu voir ici.
Ce matin, je suis allée voir le bien nommé High Tower Drive, au numéro 2178 duquel vit Eliott Gould dans The Long Goodbye (Le Privé en VF) de Robert Altman (1973). J’ai un peu éclairci la première image pour la rendre plus intelligible. Sur la deuxième, on voit Eliott face à la porte de l’ascenseur.

Voici le bâtiment, inchangé, ainsi que le haut de l’ascenseur, à l’étage d’Eliott. Mes photos sont pourries parce que prises avec mon téléphone (je courais).

Je suis aussi passée à côté du Chateau Marmont (sans accent circonflexe, s’il vous plaît, on le voit bien sur son enseigne), qui a pour particularité de recevoir les stars depuis un siècle – il était d’abord un lieu où, comme Garbo, elles aimaient s’y cacher, mais aujourd’hui, sans surprise, elles aiment plutôt s’y montrer. Y séjourner leur donne quasiment un certificat. Pour en savoir plus sur les locataires les plus célèbres et leurs frasques les plus remarquables, un aperçu ici sur l’encyclopédie 2.0., ou bien lisez Hollywood Babylon de Kenneth Anger mais vous louperez tout ce qui s’est passé après sa parution en 1959.

Un autre hôtel dans le même segment de Sunset Bvd, l’élégant Sunset Tower Hotel, que l’on voit dans quelques bons films (The Player du même Altman, Strange Days de Kathryn Bigelow, etc.)

Il était temps que je rentre, en fait, je commençais à développer une allergie aux petites bourgeoises triomphantes et interchangeables à queue de cheval vêtues d’une brassière et d’un matcha de 50 cl, dont la vacuité n’a d’égale que l’arrogance, et une allergie tout aussi virulente aux hipsters qui font la queue pendant une à huit heures (je le jure) pour prendre un foutu brunch là il faut être vu-e sans même s’apercevoir qu’à côté d’eux des gens font les poubelles. Ce matin, près de Sunset Plaza, ils faisaient la queue sur plusieurs dizaines de mètres devant un de ces coffee shops qui ne ressemblent à rien, des espèces de boîtes à chaussures noires et beiges aux vitres sales (j’ai fini par me rendre à l’évidence, c’est volontaire : les lieux hipsters jouent à avoir l’air négligé, c’est comme quand Johnny Depp adopte un look clochard). Personnellement, si je n’avais pas été seule, j’aurais pris un brunch dans ce diner à l’ancienne où il y avait plein de place et où la clientèle était hipster-free.

Bref, West Hollywood non plus n’était pas pour moi. Los Feliz était beaucoup moins violent – et même Silverlake, je crois. Mais jusque dans les portions de rue les plus rebutantes (selon mes critères), parfois on se retourne et on découvre ce genre de perspective.

Et puis je ne regrette pas d’avoir choisi ce logement à 20′ de marche de Runyon Canyon. Ce soir, comme je me l’étais promis, j’ai gravi l’aile Est afin de me trouver au sommet quand le soleil se coucherait. Comme je m’en doutais, je n’étais pas la seule à l’avoir fait : il y a quelques adorateur-ices du soleil, par ici. Juste au moment où il basculait derrière l’aile Ouest, nous avons convergé de tous les chemins et les gens continueraient d’arriver même ensuite, et nous nous tenions tou-tes ensemble face au vide quand les lumières de la ville ont commencé à s’allumer.

Ce qu’aucune photo, même meilleure que les miennes, ne pourra montrer, c’est que les lumières tremblent dans la chaleur (je vous vois venir mais non, pas forcément dans la pollution, car un Angeleno m’a dit qu’il était très rare d’avoir une vue si claire jusqu’à Santa Monica). Puis il a commencé à faire vraiment nuit et même les plus bavard-es se sont tu-es. J’ai versé une petite larme, je ne le cache pas. J’étais réconciliée avec mes congénères.

Le parc ferme une heure après le coucher du soleil donc il a bien fallu quitter les moustiques à un moment – il faut compter 20′ pour descendre par l’ouest. J’ai entendu des chouettes à quelques mètres de moi et je les ai enregistrées sur mon téléphone. Un gars qui, là haut, jouait de la guitare, m’a demandé si je les avais vues et j’ai répondu que non, je les avais juste entendues, et c’est le moment que l’une d’elles a choisi pour s’envoler juste au-dessus de nous, on ne distinguait que sa silhouette dans l’obscurité. Puis j’ai descendu la colline dans la nuit tiède, la ville à mes pieds. C’était merveilleux. J’ai pensé à tout ce dont j’avais peur quand je suis partie pour L.A. (j’ai mis mon testament et ma playlist de funérailles à jour, au cas où) et j’ai souri parce que maintenant, je n’ai plus peur de grand chose.

Une personne est en train de monter à la lueur d’une lampe, à droite. Certain-es veulent un baptême de l’air… On m’a expliqué que parfois, quand on entend des hélicoptères, c’est parce que des gens sont enfermés dans les parcs (nous sommes, je le rappelle, dans un pays où la nature ferme la nuit, plus tôt que les supermarchés), avec les pumas et les serpents à sonnettes.
PS : Mon manuscrit a atteint ce soir 413 pages et il me reste pas mal de choses à modifier / ajouter.
PS 2 : j’adore le glitch sur Google Maps, parfois c’est poétique et parfois c’est à pleurer de rire, comme cette image de M. Hannus sur Runyon Canyon (cliquer ici pour l’expérience totale)



























































































