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Mon 8 août en 13 images.

C’est une méthode que j’exploite depuis plusieurs années pour constituer ce que j’appelle mon atlas (une espèce d’essai d’urbanisme non éclairé qui interroge notre rapport à l’espace, au mouvement et aux topographies à travers quelques études de cas), une méthode qui consiste à ressasser les lieux, d’abord dans les grandes lignes puis, une fois celles-ci intégrées, dans le détail. C’est le détail qui m’intéresse le plus. Bref, voici encore un lever de soleil sur Sainte-Henriette parce qu’elle est souvent sur ma route ces temps-ci, quand je pars à l’est. Parfois je vais plutôt à l’ouest, ou au nord ; rien de construit, je me contente de suivre mon impulsion au réveil, car mon travail se penche aussi sur les ressorts du désir qui nous mène ici plutôt que là, tel jour, tel instant.

Ce matin, par exemple, j’avais envie de franchir la passerelle d’Auby dont je vous proposais une vue ici, c’était ma lubie du jour. Hélas, elle n’est pas encore ouverte au public (je ne savais pas qu’elle était si récente), c’était donc un peu frustrant mais ça signifie aussi que, le jour où je pourrai enfin y rouler, ce sera un vrai petit événement. Ici, une simple vue sur la rampe de lancement, sur la rive sud.

Sur les piliers, au bord de l’eau, ces deux inscriptions assez grandes (50×50 cm) qui me permettent de glisser un message privé :

J’ai emprunté la passerelle suivante, qui dans son genre ne manque pas de charme non plus.

Comme hier, j’ai changé de berge plusieurs fois, sur un autre canal (Aire hier, Deûle aujourd’hui). Il y a toujours un côté que l’on considère comme l’autre côté ; ça peut être un côté qui n’est pas aménagé ou/et semble hostile (cf. les ossements d’arbres mouillés d’hier) ou dont l’accès a l’air interdit, par exemple quand il héberge un site industriel, une cimenterie ou une coopérative agricole, etc. Ce matin, j’ai enchaîné quelques-uns de mes autres côtés, entre Auby à Pont-à-Vendin. Si parfois, comme à Courcelles, on trouve une

(et quelle tristesse de ne pouvoir accéder à ce beau terril vert tendre saupoudré de verts profonds),

ailleurs (à la limite de Courrières et d’Harnes) j’ai eu la surprise de pouvoir accéder à des quais de (dé)chargement que j’apercevais jusqu’alors depuis le côté qui me paraissait être le bon.

Il y avait quelque chose d’apaisant dans les lignes que présentait ce site.

Par ailleurs, ma soudaine audace m’a aussi permis de découvrir des paysages familiers sous un angle nouveau – mon atlas montre notamment que des lieux familiers, vus dans des perspectives inédites, se révèlent quasiment d’autres lieux. Ici, Pont-à-Vendin vue depuis la plage des Matériaux Enrobés du Nord (je dis plage parce que Mon Bolide s’est brièvement enlisé dans une étendue de sable détrempé, un peu plus loin).

Elle m’a aussi permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais rencontrés si j’étais restée de mon côté habituel.

Et de faire des photos cartes postales du terril d’Estevelles

Pour finir, parce que c’est dimanche et pour me réconcilier avec Jésus après notre échange un peu vif relatif à sa serre de jardin sise à Cambrin, une bondieuserie d’Auby.

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13 images de mon 7 août 2021.

Lever de soleil sur le canal d’Aire, aujourd’hui, après avoir visité les centres-villes d’Haisnes et d’Auchy-les-Mines. J’avais décidé d’emprunter la rive non aménagée du canal, qui est couverte d’ossements d’arbres (branches, copeaux et bûches) sur lesquels Mon Bolide dérapait au point que j’ai fini par le pousser ; quand nous avons atteint le pont de Violaines sans être tombés à l’eau, nous avons été très soulagés.

Ce qui ne nous a pas empêchés de nous jeter dans la première ornière de tracteur qui bifurquait du droit chemin de halage. Des champs, des champs, des champs. Leurs flaques et nids-de-poule, des bisous sous les roues, et les moutonnements étaient apaisants après le long tape-cul du canal.

Nous n’avons cessé, ce jour, de passer d’une rive à l’autre, empruntant divers ponts et passerelles. Ici, celle de Beuvry, depuis laquelle on voit un manoir minier typique – à droite, avec tourelle.

Nous sommes passés à proximité de cette maison fleurie (+ tourelles aux quatre angles) sise à Cuinchy,

puis devant celle que j’appelle la capitainerie, au moment où son propriétaire ouvrait ses volets – donc pas de photo d’elle en pied mais une vue depuis la rive d’en face, où nous sommes arrivés (pour mémoire, nous, ici = Mon Bolide et moi) au même moment que le Ghost-Sniper.

L’écluse de Cuinchy somnolait ; certains matins de semaine, les péniches y sont nombreuses, les bateliers se parlent d’un pont à l’autre comme s’ils se croisaient sur la place du marché. Il y a une bonne ambiance, en général, meilleure qu’à Douai, où l’écluse est plus grande et assez impersonnelle, genre péage autoroutier.

Aujourd’hui, Jésus m’a narguée à Cambrin, parce qu’il a exactement le genre de serre dont je rêve pour mon jardin, après des mois de navettes nocturnes pour acheminer les gastéropodes à distance de mes plantes et légumes. J’étais tellement subjuguée quand elle m’est apparue que je n’ai pas pensé à prendre de photo d’elle vue de côté donc voici une capture d’écran de Devinez-Quoi Maps :

J’adore ta cabane, allais-je dire à Jésus, mais vous pouvez constater sur la photo ci-dessous qu’il m’adresse un signe pour le moins cavalier, indigne du fils de qui vous savez.

Je lui aurais bien dit que le petit Jésus allait le punir mais j’ai toujours eu peur de ce genre de trucs, comme de composer mon propre numéro au téléphone : comme si ça risquait de me faire disparaître, exploser ou que sais-je. Et pourtant, quelques kilomètres plus loin, au Préolan…

Qui fait le malin tombe dans le ravin, comme disait la mémé de mon amie Sophie. Tout de même, il a beau avoir été malpoli, il me fait mal au coeur, dans son sapin. D’autant qu’il a l’air vraiment très sanguinolent.

La semaine dernière, j’ai rencontré un groupe d’oies près de la passerelle qui relie l’île de La Bassée-Douvrin à Salomé.

Je me suis arrêtée parce que l’une des oies a eu un comportement qui m’a évoqué Carrie. J’ai appelé d’une voix vibrante d’émotion, « Carrie ? » Ce qu’un joggeur matinal a surpris (il était 6h30), aussi ai-je filé sans m’attarder davantage. Ce matin, je suis revenue pour mener l’enquête. Mais non, aucune de ces oies n’était Carrie, aucune Ricah.

Revenez à Noyelles, mes choux, votre étang est sinistre sans vous, vos amis les oiseaux d’eau sont dispersés, perdus, muets. Vous nous manquez (nous = les canards, les poules d’eau, les foulques, le héron et moi).

Des fruits rouges

Comme j’étais trop fatiguée pour courir, ce matin, j’ai décidé de faire 51 km de vélo et, au passage, de tester l’EuroVélo 5, d’Angres à la forêt d’Olhain (soit 15,4 km de champs et de bois). Voici 13 photos de ma promenade.

Sur l’EV5, les seules personnes que j’aie rencontrées (sans doute en raison de l’heure matinale – départ à 5h30) étaient des lièvres, lapins, chevreuils, faisans et loriots, ainsi qu’une impressionnante nuée de mouettes et corbeaux mélangés près de Fresnicourt-le-Dolmen.

J’aurais aussi bien pu rencontrer des sangliers. Assurément, il y en a dans les parages, ce dont atteste ce panneau de bienvenue à Marqueffles.

Et à Bouvigny-Boyeffles, il y a aussi des loups, apparemment.

La vue est tantôt bucolique

tantôt minière avec cette skyline si spécifique (Haillicourt, ses jumeaux, ses vignes, etc.)

jusqu’à l’irruption d’un monumental élément de modernité : l’émetteur de B-B (Bouvigny-Boyeffles, essayez de suivre un peu) et son mât haut de 307 mètres (presque autant que la tour Eiffel, avec moins de chichis – mais la tour Eiffel, nous y viendrons un peu plus tard).

Et si on tourne la tête, on peut contempler Nœux-les-Mines, ses nombreux terrils et son beau château d’eau.

Je n’ai pas pris de photos à Olhain : épuisée par les nombreuses côtes que je venais de gravir et me trouvant dans une descente qui traverse toute la forêt, j’ai juste laissé Mon Bolide dévaler celle-ci sans bouger un muscle, j’étais comme un cow-boy troué sur un cheval fou. J’avais aussi très faim, or j’avais renoncé à emporter une part de mon gâteau vegan aux fruits rouges maison parce que je ne voulais pas, en cas d’accident, qu’on se moque de moi. Bien sûr, si quelqu’un l’avait préparé pour moi, ç’aurait été différent (d’ailleurs le gâteau m’aurait protégée) mais en cas d’accident fatal, je n’aurais pas pu expliquer pourquoi je m’étais pâtissé à moi-même cette sucrerie et on m’aurait trouvée pathétique (si vous tenez à le savoir, je l’avais fait pour la raison très simple que je devais écouler des fruits rouges surgelés périmés depuis trois mois et ça, peut-être bien que ça m’aurait porté malchance). Bref, je n’ai pas pris de photos dans la forêt. Ensuite, je suis rentrée par toute une enfilade de petites communes très sympathiques.

Au passage, j’ai trouvé où JC a été muté (il est toujours à la circulation, c’est vraiment son truc) : il est en poste à Barlin (Barlin Est, comme disait une amie membre de Toysession à l’époque où elle était domiciliée dans cette charmante petite ville).

On ne trouve pas que JC à Barlin Est mais aussi JP : un Polonais du Vatican dans un temple grec, au pied d’une église en briques bien d’ici.

On apprécie les mélanges, dans le coin, comme en témoigne également le Eiffel Tower (nous y voici), un diner de la Route 66 – pourquoi se priver quand on a deux passions, après tout ? Dedans, c’est du 100% américain, Elvis himself vous accueille en grandeur nature.

Si vous n’êtes pas d’ici, vous devez découvrir l’incontournable piste de ski de Nœux-les-Mines, sur le terril 42. La voici :

Un infime détail de l’art de Robert Lemaire, rue Nationale à Sains-en-Gohelle (pour un inventaire de son travail cliquer ici). Cette vue me permet d’ajouter un mickey du bassin minier à mon récent recensement.

Ravalement de Kitchen

Ce matin, alors que je courais avec une triple dose de Nisennenmondai en intra-auriculaire pour me remettre d’un traumatisme tout frais (j’ai brièvement cru que la jeune athlète n’était plus – je remercie Aline, Claire et Allison d’avoir dissipé ce malentendu), j’ai eu l’illumination qui pourrait résoudre la crise nationale majeure qu’est la perte de Notre fucking Dame. Prenons modèle sur Avion (62), qui a traversé la même épreuve il y a près de cinquante ans !

Ramassons quelques débris calcinés pour les confier à un artiste qui saura en tirer une croix de ce genre :

Les restes de ND ? N’allons pas flamber notre quinzaine pour un tas de vieilles pierres pas très laïques, déblayons plutôt les gravats et faisons construire une très grande piscine découverte pour les étés torrides du réchauffement climatique, ou alors une maison de la citoyenneté, comme celle de Sallaumines :

UR&K : un état des lieux

« L’église Saint-Servais est un édifice religieux catholique de style néogothique sis chaussée de Haecht, à Schaerbeek, commune septentrionale de la ville de Bruxelles (Belgique) », nous dit Wikipedia. Pour avoir récemment croisé son chemin, je vois surtout en elle une église de style égocentrique, à savoir en T-shirt d’elle-même, comme vous pouvez le vérifier sur la photo ci-dessous.

Elle me semble aussi une belle métaphore de notre rubrique Upper rooms & kitchens – qui, comme vous le savez, est en réfection, en réflexion sur son devenir, sur son sens dans le monde qui est le nôtre, amen. Je m’acheminais vers l’idée de remettre en ligne l’essentiel des UR&K passés, après tri et retouches, et d’enchaîner avec la formule (évoquée précédemment) d’un hebdo généraliste teinté d’eau bénite, quand je me suis rendu compte que la corbeille de ce blog avait été vidée ; je pensais que c’était un espace d’archivage comme une autre mais non. Il va donc falloir que je revoie mes plans.

Londres

Existentiel

Si j’en crois l’encyclopédie en ligne selon laquelle je serais salariée en tant qu’auteur par la mairie de Faches-Thumesnil et critique de musique pop, Londres aurait une superficie de 1 572 km2 (5 590 hab./km2), soit presque le double de Berlin, qui m’est toujours apparu comme un pays à part entière avec ses 891,7 km2 (4 163 hab./km2) et ses contrastes fous. J’ai pas mal écumé le nord-est de Londres avec mon appareil photo et mon sac à dos, ce week-end, sous le même soleil de plomb que lors de mes précédents séjours. Mes pieds ont l’air de petits animaux écrasés sur un bas-côté de nationale. Si Brooklyn, les premiers jours de ma mission Stendhal (en octobre dernier), m’a beaucoup rappelé Londres, Londres allait forcément beaucoup me rappeler Brooklyn (voire quelques rues de Manhattan, par endroits) et tout ce que j’y ai vécu.

(Tout comme certaines villes de Belgique et du bassin minier, Londres se prend d’ailleurs un peu pour New York, parfois – c’est finalement plus étonnant de la part d’une capitale.)

Vendredi, mes neurones avaient l’air d’insectes écrasés sur un pare-brise mais je n’ai pas pleuré. Je me suis dit que j’étais venue pour ça : pour affronter, rejouer en quelque sorte ce moment de basculement qu’a été New York dans ma vie.

Par chance, le festival Wysing Polyphonic à Bourn (près de Cambridge), l’incroyable générosité de Mutamassik, puis les retrouvailles avec mon amie Maïté, qui m’accueillait chez elle à Hackney, m’ont tirée de ce vertige psychologique et je suis aujourd’hui en mesure de vous proposer un très modeste National Geo. Finalement, j’ai aussi beaucoup ri, à Londres, avec mes amis et leurs amis mais aussi toute seule, au gré de mes déambulations. Ça, par exemple, c’est le genre de bêtise que je pourrais faire. On se sent moins seul quand on croise des preuves que d’autres partagent ce type d’humour quelque peu gouniche.

Romantique

Mais qu’est-ce que c’est ? vous interrogez-vous. Non, ce n’est pas un mal assis, là (un peu de patience, il viendra) mais un dialogue romantique, au bord de la rivière Lee Navigation ; à quelques pas de là, sous un très large pont qui la surplombe et sur lequel passe Eastway, l’on trouve d’immenses ateliers d’artistes – non pas vraiment à ciel ouvert, donc, mais véritablement sous les ponts.

Voici, en bande dessinée, le détail de ce dialogue romantique :

Enclavé

Encore un voyage sans musée ni monument – j’estime que l’essence d’une ville se trouve précisément en dehors des chemins balisés pour les touristes et les consommateurs, y compris les consommateurs culturels. C’est du moins mon parti-pris, en temps que rédactrice en chef et rédactrice tout court de nos National Geo ; je ne vous force pas à y adhérer, ni à lire ce petit paragraphe sur les enclaves de Londres, du moins de ses quartiers nord-est puisque je n’ai pas eu le temps d’explorer le reste (ce sera, je l’espère, l’objet de NG futurs). Des lotissements labyrinthiques, ce n’est pas ce qui manque dans la métropole lilloise, mais vous vous débrouillez pour trouver la sortie (ce qui peut vous prendre quelques heures, prévoyez une gourde et une barre énergétique), tandis qu’ici, de nombreux plans vous y aident, si toutefois il vous reste une notion des points cardinaux après le troisième coin de rue. Ils s’appellent estates, courts ou closes et s’articulent autour de quelques commodités, commerces et/ou centres médicaux (certains évoquent plutôt le béguinage – pas la communauté religieuse mais une forme d’habitat groupé pavillonnaire, de plain-pied, destiné à ce que l’on appelle aujourd’hui des séniors, système très répandu dans le nord de la France, en Belgique et en Hollande).

L’on trouve aussi, à Londres comme à Villeneuve-d’Ascq, de nombreuses enclaves en habitat collectif, comme cet ensemble dit St Paul’s Crescent, labyrinthe à la fois horizontal et vertical, avec des escaliers menant à des niveaux et demi-niveaux insoupçonnés quelques mètres avant leur abord immédiat.

Géométrique

Ce que j’aime dans les très grandes villes, c’est me laisser happer par des perspectives inattendues, par des enchevêtrements de lignes et de formes. Les bâtiments les plus familiers (comme celui de Norman Foster sur l’image ci-dessous) apparaissent nouveaux sous des angles où on les découvre inopinément, en tournant la tête – à supposer que l’on ne connaisse pas la ville dans ses moindres recoins. Ils prennent alors un aspect qu’on ne leur connaissait pas, du simple fait qu’ils s’inscrivent dans un contexte différent, au cœur de contrastes que l’on n’avait pas encore aperçus – car un bâtiment n’existe pas indépendamment de son environnement. Le socle des plus imposants immeubles semble se dérober indéfiniment, comme le pied de l’arc-en-ciel, jusqu’à ce qu’on y parvienne et qu’il ne soit plus possible de saisir une image complète de l’édifice. Ce que j’aime dans les très grandes villes, c’est qu’on ne peut pas les embrasser dans un regard – c’est la frustration de ne pouvoir saisir (ni être) les courbes, les angles, le mouvement, la pesanteur et la grâce. C’est de me sentir infinitésimale.

Graphique

Je n’avais d’autre objectif, le dernier jour de mon séjour à Londres, que de rejoindre la gare St Pancras depuis la maison de mes amis à Hackney. J’avais sept ou huit heures pour ça : beaucoup trop, estimerez-vous, mais c’est compter sans le hasard des rencontres, qui détournent le marcheur curieux du droit chemin, l’incitent à d’incessantes digressions pédestres. Londres est une de ces villes riches en street art dont on épluche les murs comme des catalogues d’exposition.

L’on y trouve des inscriptions de tous ordres – politiques, poétiques (« La pluie, tes yeux », en français) ou plutôt amusantes, comme celle-ci :

La soucoupe volante de type War of the worlds est omniprésente, dans des styles graphiques variés. Ici, un détail d’une fresque de très mauvais augure.

Les alentours de Hertford Union Canal semblent particulièrement affectés par cette vision apocalyptique du monde.

Quant à Shoreditch, il tourne volontiers le consumérisme en dérision.

Camden, c’est plus gentil.

Quoique Shoreditch aussi puisse l’être :

Brick Lane regorge de collages multi-strates assez inextricables. L’œil s’y promène longuement, se réjouit de trouvailles, d’annonces improbables (« Baby eating competition », annonce par exemple une affiche très austère, et en sous-titre : « Enter your greedy little pig into the 2018 Baby Eating Competition »). Vue d’ensemble d’un de ces nombres murs.

Détail d’un autre mur.

Et pour finir, un minuscule aperçu de ces ateliers d’artistes situés sous Eastway, au bord de River Lee Navigation, dont je vous parlais dans Londres (2) romantique.

Exactement vide

Londres est une très grande ville dans laquelle on peut éprouver le vide exact, quand le soleil joue au cricket avec les crânes dans les rues muettes, ton sur ton, brique sur brique. C’est le dernier souffle de l’été. Il s’éteint à six heures du soir et l’on se pelotonne alors sur l’herbe sèche et l’on se serre dans ses propres bras.

L’on y trouve également de beaux arrière-mondes mais c’est, contre toute apparence, un autre sujet. Dans ce genre-là, par exemple :

Pieux / Upper rooms & kitchens

Quand je vous dis que Londres et Brooklyn ont bien des points communs, je ne parle pas que des maisons (victoriennes ou géorgiennes à Londres, brownstones à New York, avec leurs escaliers fleuris et leurs grilles de fer forgé). Londres aussi est truffée de lieux de culte (églises méthodistes, adventistes du septième jour, pentecôtistes, évangéliques, désacralisées, en travaux, etc.) coincés entre deux maisons, perchés sur des agences de voyage ou cachés au fond de cours pouilleuses. J’ai abusé de votre patience, le 15 octobre dernier, lorsque j’ai posté 67 photos en un seul Upper rooms & kitchens from Brooklyn ; j’ai décidé d’être plus raisonnable dans ce numéro spécial consacré à Londres. Vous aurez donc droit aujourd’hui à 43 lieux de culte glanés en deux jours de marche dans le nord-est de Londres. J’ai tâché de varier les angles pour ne pas vous lasser, païens que vous êtes. Pourquoi 43 ? Parce que c’est le nombre premier qui dans trois jours ne sera plus mon âge ; une manière de dire à cet âge, Bisous bisous, merci pour tout (mais aussi, bien sûr, merci à Jésus, à sa famille et à ses amis, qui euh – pour leur, enfin, vous voyez ? Non ? Bon, tant pis, merci quand même à eux puisque c’est dimanche).

Rotterdam

La ville mérite bien sa réputation de « petite New York de l’Europe » ; on y trouve aussi un peu de Londres, dans les quartiers résidentiels, une pincée de Berlin – elle offre notamment la même respiration – et beaucoup de Rotterdam. Il serait impossible de reconstituer en photos l’inouïe diversité de la ville et de proposer un inventaire de ses bâtiments les plus remarquables, ce qui nécessiterait par ailleurs de les resituer dans les nombreuses et vertigineuses perspectives qui les magnifient chacune à sa manière. Bref, je vais m’en tenir à mes rubriques habituelles, c’est plus humble et plus prudent. C’est pourquoi je commence par une déclaration d’amour à la ville en vous proposant une sélection des

zéphyrs embrasés

que j’y ai surpris au détour d’un quai, d’un jardin aérien ou d’une rue.

De Rotterdam

Dessiné par Rem Koolhaas, l’immeuble ne serait pas une splendeur nonpareille sans tout ce verre – qu’il faut bien nettoyer, évidemment. Un zoom sur la situation là-haut.

Des reflets ou pas

Grand Jeu Concours ! Trois des photos ci-dessous ne sont pas des photos de reflets. Devinez lesquelles et gagnez quelque chose plus tard. Disons 30 g de canneberges bio, quand je serai allée en acheter (plutôt la semaine prochaine – je sais, ça obligera le pigeon gagnant à faire deux aller-retour : si ça vous ennuie, ne jouez tout simplement pas).

Rideaux et Voilages

Rideaux et Voilages de péniche

Rideaux et Voilages de roulotte sur les toits

Moins sobre, ce trompe-l’œil imitant à la perfection les Rideaux et Voilages qui font peur + (n’est-ce pas extraordinaire ?) des reflets de voitures, trompe-l’œil astucieusement collé sur la fenêtre d’une maison promise à la démolition (oui, collé : il s’agit en effet d’un sticker géant en six parties)

Véritables Rideaux et Voilages faits de bâches sur ce bâtiment en construction dont les fenêtres de style industriel entrent en harmonie avec celles du Fenix Food Factory tout proche

Le métro fantôme

Bien sûr, il me fallait m’aventurer sur les sites à l’abandon que recèle encore (plus pour longtemps) la ville de Rotterdam, si possible une voie ferrée, comme le veut mae tradition. Parcourant le site de Luchtsingel, j’ai été littéralement appelée par un tronçon de métro aérien abandonné, recouvert d’un revêtement caoutchouteux et très mal protégé des intrusions par une grille brinquebalante. Je l’ai donc longé sur 1,65 km, à savoir jusqu’à son extrémité. Moins spectaculaire que le métro fantôme de Charleroi, il m’a tout de même ravie.

Au début, il se présentait ainsi.

Il me permettait de découvrir un quartier d’en haut…

…et de regarder un peu chez les gens. Les quelques habitants qui m’ont surprise, quoique d’abord étonnés de me voir là, ne m’ont pas sermonnée, ni (a priori) dénoncée.

De loin en loin, je devinais d’anciennes stations.

Un atelier d’artiste(s ?) m’a offert une pause culturelle (un petit zoom sur cette exposition en plein air à mon seul bénéfice vous sera proposé ci-dessous dans l’inévitable rubrique consacrée à Rotterdam : L’art).

J’ai vite deviné qu’il me faudrait rebrousser chemin quand j’atteindrais le bout de cette voie plus très ferrée, et j’étais bien curieuse de savoir ce qui m’y attendrait. C’était l’autoroute, tout simplement. Et, entre la ville et elle, le Noorderkanaal. Qu’est-ce que cette chose à sa surface, vous demandez-vous ?

La réponse en un petit zoom (j’ai un zoom assez chouette sur mon nouvel appareil photo, vous l’aurez deviné).

Lost in Rotterdam

La rubrique des objets trouvés est assurément l’une des plus mal loties sur ce blog. Je trouve amusant de l’alimenter à l’occasion d’un reportage de fond sur Rotterdam, ville aux antipodes de l’arrière-monde dans la mesure où elle est d’une exquise propreté. Rien n’y traîne, ou presque – je me dois de signaler que dans les quartiers populaires, principalement ceux situés au sud de la Nouvelle Meuse, l’on trouve malgré tout quelques papiers gras et Caprisun ; je pense que les services de ramassage des ordures y sont moins zélés, mais ces territoires à l’écart des regards (touristiques) restent de très bonne tenue comparés à l’arrière-monde de la métropole lilloise, qui est en toutes choses notre étalon or, notre Fernsehturm, notre étoile du berger. Je vois également dans ce billet l’occasion inespérée d’exhiber un Mickey hollandais (désolée, il ne s’agit pas d’un Mickey maison, il ne faut pas trop en demander : pour tout dire, le kitsch non plus n’est pas de mise à Rotterdam, qui fait plutôt dans le bon goût – pour ne pas dire dans le raffinement – et la sobriété).

(Feuille fondue au revêtement d’étanchéité signalé dans la rubrique consacrée au métro fantôme.)

La divination

Je crois volontiers aux avertissements que m’adressent les murs et supports variés des villes – moi qui n’ajoute pas foi, en revanche, à la moléomancie (divination par les taches de naissance et les grains de beauté). Les murs ne m’ont pas fait défaut à Rotterdam, ils apportaient un écho intéressant et souvent très pertinent aux questions existentielles et ontologiques favorisées par mon errance.

(Académie Willem de Kooning ; nous devrions cette phrase à de Kooning himself – j’ignorais qu’il était né à Rotterdam, eh bien c’est le cas : il est né à Rotterdam.)

(Détail de Ode aan Marten Toonder*, monument situé sur le Blaak, près du Markthal.)

* Toonder était un cartoonist local, comme on le voit bien ci-dessous :

(Pas trop) mal assis, là

Je ne vais pas mentir : l’on s’assied plutôt bien à Rotterdam. Devant chaque maison, des sièges confortables, parfois des salons de jardin à part entière sur les trottoirs, cernés de plantes et tout particulièrement de roses trémières ; beaucoup de bancs avec tablette centrale, aussi ; très peu de plastique – nous sommes plus dans une tendance nature, bois, rotin. Dans les parcs, des bancs et tables de pique-nique comme neuves (accord de proximité, les gars), où le design ne fait pas mal aux fesses. Je pense avoir trouvé la ville du bien-asseoir, ou du moins l’une d’elles (l’on se rappellera que j’ai trouvé très peu de mal assis à Brooklyn). Cependant, que serait une série National Geo sans ses Mal assis, là ? Aussi ai-je photographié quelques sièges et configurations qui m’ont charmée.

Erasmusbrug

Le pont dessiné par Ben van Berkel et Caroline Bos se lève plusieurs fois par jour, non pour laisser passer des péniches, des barges ou des cargos mais des petits voiliers familiaux sur lesquels l’on se prélasse – cependant qu’au fil des minutes, derrière les barrières de sécurité, le nombre des piétons, cyclistes, automobiles et tramways en attente ne cesse d’augmenter. Nous reviendrons sur l’Erasmusbrug à l’occasion d’un incontournable exposé sur la géométrie.

Le vide exact

Quelques chiffres pouvant expliquer l’excellence de Rotterdam en matière de vide exact et illustrant également mon assertion selon laquelle la ville respire et nous laisse respirer – en comparaison avec Lille et sa métropole, qui sont notre phare, notre abécédaire, notre méridien de Greenwich (et l’étau qui aura notre peau).

Population de Rotterdam : 634 253 hab. / population de l’aire urbaine : 1 424 662 hab. / superficie : 319,35 km2 / densité : 1 986 hab./km2
Population de Lille : 232 741 hab. / population de l’aire urbaine : 1 182 127 hab. / superficie : 34,51 km2 / densité officielle : 6 744 hab./km²

(Où l’on comprend peut-être mieux que la vie à Lille m’évoque un métro parisien à l’heure de pointe : vous voyez que je n’en rajoute pas. Pour tout dire, le vide exact est devenu ma passion, je rêve qu’il n’ait jamais de fin.)

Piekstraat, à Feijenoord, où l’on ne croise aucun être humain.

World Port Center, tour Montevideo, tours Rotterdam et tour New Orleans, vus depuis Katendrecht, où j’ai croisé peu d’êtres humains.

Willemsbrug, vu depuis le Ons Parc, où j’ai rarement croisé des êtres humains.

* Donnez-moi des densités de population et je m’amuse pendant des heures, comme un enfant avec une bassine d’eau et un verre.

Aviaire

À Rotterdam, l’omniprésence de l’eau amène de nombreuses populations aviaires à partager l’espace urbain avec les humains – les humains y sont en l’occurrence très souriants et les oiseaux pas très farouches. Ci-dessous, une troupe de canards danseurs particulièrement accueillants : lorsque je suis arrivée à Stootblok, j’ai aperçu cette bande d’amis qui somnolaient entre une barre de type HLM et le quai Binnenhaven, et tous se sont levés pour s’avancer vers moi puis, alors que j’allais les rejoindre, se sont disposés comme vous pouvez le voir sur la photo. Une véritable invitation. Alors j’ai dansé en ligne avec mes amis canards, en tapant dans les mains et lançant des Yeehaw ! Les habitants des alentours ont semblé apprécier cette performance – vous me pardonnerez de ne pas l’avoir filmée pour vous : j’étais pleinement dans l’instant, comprenez-vous.

Je ne prétendrai pas qu’à Rotterdam, l’on danse avec tout ce qui vole. Mais on peut aussi passer un bon moment entre amis autour d’un café.

Ou juste saluer une connaissance qui traverse le port devant le building New Orleans.

Ou échanger quelques mots de néerlandais : « Hoe gaat het met u ? » nous enquerrons-nous. « Rustig », répond l’oie.

– Hoe is et water ?
– Op de perfecte temperatuur.

Steamship Rotterdam

Je trouvais l’idée de cette visite plutôt amusante, avant de me rendre compte que l’on pouvait ne pas percevoir la distance ironique à travers les seules images. Alors qu’étais-je censée faire ? Renoncer à vous emmener à bord de ce flamboyant paquebot ? Ou seulement vous confier qu’il ne navigue plus ? Qu’il s’agit aujourd’hui d’un simple hôtel avec une piscine qui tient plutôt de la pataugeoire et un restaurant dont l’odeur a eu sur moi l’effet qu’aurait pu avoir le roulis en haute mer ? D’ailleurs permettez que je vous y accueille en short.

La géométrie

J’ai officiellement renoncé à me pencher sur tous les buildings remarquables de Rotterdam, mais ça ne signifie pas que je ne vais pas m’attarder, le temps d’un billet, sur la géométrie. Ce serait idiot, la ville étant un véritable labyrinthe visuel de lignes et de courbes. Simplement, je laisserai les tours de côté pour ne pas faire de jalouse. Pour plus de détails sur les photos ci-dessous, merci de contacter la rédaction par pigeon.

L’art

L’art est partout dans les rues de Rotterdam, et principalement dans des espèces de cadres géants qui ornent les façades de certains quartiers résidentiels (dont Noordereiland, mon île, et Katendrecht). Mais avant de vous présenter trois de mes œuvres murales préférées, voici comme promis un zoom sur l’atelier d’artiste(s ?) que nj’ai découvert depuis la voie de métro désaffectée, ainsi qu’une publicité pour une exposition.

La piscine

J’ai compris à Berlin, il y a quelques années, que je disposais en tant que française d’un super pouvoir très utile quand on aime s’aventurer dans des friches. Je l’ai expérimenté à Teufelsberg, sur le site de l’ancien projet Echelon de la NSA, puis à Spreepark, parc d’attraction tout aussi désaffecté : quand quelqu’un finit par vous tomber dessus, vous faites mine de ne comprendre aucune langue étrangère et les gardiens renoncent à se mettre en colère dès lors que vous avez prononcé quelques mots en français : alors ils laissent tomber, tout simplement. Au mieux, ils vous laissent finir votre visite et, au pire, vous raccompagnent à la sortie. Mais les Rotterdamois que j’ai croisés étaient si accueillants que même leur manière de me congédier était comme un hug, aussi n’ai-je pas eu besoin de jouer la carte du plouc pour m’en tirer sans ennuis ni amende. L’ancien centre aquatique Tropicana, fermé depuis une dizaine d’années, abrite aujourd’hui un bar à bobos, Aloha, et un espace de coworking, BlueCity, mais pour l’instant, le bassin principal reste dans l’état – un incendie l’a menacé l’été dernier mais les initiateurs du coworking ont nettoyé les dégâts et, à terme, ce bassin qui fait également office de serre équatoriale (l’on devine à la lumière calamiteuse des photos ci-dessous les conditions météorologiques de cette visite) fera également partie de leur espace de travail. Je sais tout ça parce que la charmante dame qui m’a demandé de bien vouloir quitter les lieux a gentiment discuté avec moi avant de me laisser regagner la sortie sans escorte, tranquillement.

Et ici, en exclusivité, mon premier Mal assis à la piscine :

Upper rooms & kitchens

Contrairement aux bien assis, là, les églises et autres bondieuseries ne pullulent pas à Rotterdam comme elles le font à New York (et en Vendée). L’image ci-dessous vous donnera un aperçu de la place qu’elles occupent dans l’espace urbain :

C’est bien clair ? Quant à la mosquée centrale, elle est en vérité plutôt enclavée (au sud de la Nouvelle Meuse : pas centrale à proprement parler).

Ci-dessous, ce qui fut une église et qui aujourd’hui, sous le nom de ‘t Lispunt, répond à des problématiques sociales uit de buurt. C’est bien aimable à Jésus d’avoir donné sa maison pour la bonne cause. Les missions de t’Lipunt sont aujourd’hui celles-ci : « Buurthuis ‘t Lispunt organiseert verschillende activiteiten voor kinderen uit de buurt. Hierdoor worden bewoners actief betrokken bij de buurt en wordt een brug geslagen tussen verschillende culturen en het bevordert de emancipatie, participatie en integratie. Er is een aanbod aan recreatie, educatieve, sportieve en ondersteunende activiteiten. Kinderen met een meervoudige problematiek krijgen veel aandacht. » Comme vous l’aurez compris, j’ai découvert ce lieu depuis la voie de métro désaffectée.

Chercher a posteriori le nom du lieu de culte ci-dessous sur une célèbre carte en ligne m’aura appris deux choses : 1. il n’est pas répertorié sur ledit plan* comme un lieu de culte (s’agit-il d’une autre MAJ – ou CCCS – gracieusement offert.e par Jésus aux Rotterdamois ?) 2. que j’ai manqué une église particulièrement audacieuse sur le plan architectural.

Pour finir, une vue de Citykerk Het Steiger Sint Dominicus dans son milieu naturel.

* Je n’accorde qu’une confiance relative au plan en ligne, dans la mesure où j’ai trouvé dans ses fascinants méandres d’inévitables et néanmoins embarrassantes inexactitudes.

La Roche-sur-Yon

Château-Fromage

Aujourd’hui, j’ai couru sur un chemin que Napoléon a parcouru à cheval, jusqu’àt Château Fromage (j’aurais bien poussé jusqu’à Sigournais mais c’est beaucoup trop loin – un peu après Chantonnay) ; à notre gauche, un pont surplombait l’autoroute, tandis qu’à notre droite, un champ de colza ondulait sous la brise.

(Napoléon was here. Moi aussi, sans cheval.)

Ici même, j’ai ressenti une telle joie que mes orteils gigotaient dans mes baskets, et soudain j’ai dansé, esquissant des sauts de biche, les bras tendus vers le ciel que parcouraient des nuages rapides.

(Saut de biche sur l’A87 en contrebas du susdit pont.)

Plus tard, j’ai descendu la D80 pour revenir vers la Roche-sur-Yon, me fiant à mon seul sens de l’orientation alors même que j’étais au beau milieu de ceci :

(La campagne, quoi.)

J’ai couru des kilomètres sans croiser un véhicule. Je prends goût à la campagne, me disais-je : des champs, des bois, des cours d’eau, des étangs, et personne pour me gâcher le paysage.

À cet instant précis, j’ai baissé les yeux et vu, au fond du fossé juste à ma gauche, un imposant mammifère mort, sur le dos, ses courtes pattes pathétiquement tendues vers le ciel. J’ai frappé plusieurs dizaines de fois ma cage thoracique avec le plat de mes mains cependant qu’une voyelle indéterminée roulait au fond de ma gorge. J’ai couru encore plus vite et veillé à ne plus baisser le regard vers le fossé jusqu’à ce que j’aie atteint la ville.

(De retour à la civilisation.)

J’aime beaucoup La Roche-sur-Yon. Je suis bien, ici, les journées sont bien remplies et le soir je bois des verres avec Sophie, Éloïse, Mandana et ceux que nous croisons chez Simone & Simone ou à la Maison Gueffier (à m’entendre, on dirait que je suis ici depuis longtemps – je le ressens ainsi).

* J’espère que vous savourez les sonorités locales.

** J’ignore de quelle espèce. Format raton laveur, robe marron clair.

L’art des jardins

La Roche n’a rien à envier à la banlieue lilloise en matière d’art. Vous traversez un lotissement et vous êtes au musée.

Le Chalet de l’Ouest est une tradition aussi répandue que le Chalet du Nord et s’accompagne de réjouissantes surprises.

Mais je dois avouer que la région nous bat dans le domaine de la flore, que ce soit dans la catégorie California Dreaming (l’on y trouve des palmiers par milliers) ou dans celle que j’appelle volontiers Imagin’Hair : ici, l’on taille les arbustes en boule, en cône, en cylindre, avec une précision rare. Ici, de jolies petites sphères devant ma maisonnette.

Des activités économiques

Voici cinq bonnes raisons de vivre dans une ville dont le nom permet autant de facéties que Hair et Tif.

Beaucoup fun

Ici aussi, on a beaucoup fun. Comme nous le verrons également dans l’incontournable Mal assis, là, tout est fait à la Roche-sur-Yon pour le confort des citoyens, à cette nuance près que les tondeuses municipales sont en grève depuis quelques mois, à tout le moins.

Mal assis, là

Comme j’en avançais la thèse ci-dessus, la tondeuse à gazon n’est pas aussi ancrée dans les traditions locales que ne l’est le sécateur – aujourd’hui même, une Yonnaise d’adoption particulièrement bien intégrée m’avouait recourir aux ciseaux pour entretenir la pelouse de son jardin. Ici, l’on peut manifestement prendre du bon temps, les chevilles dans les orties. Nous verrons plus bas que l’on peut également se ménager des lieux de convivialité dans des lieux publics particulièrement pentus ou perchés.



Des spécialités vendéennes

Au fil de mes courses à pied, j’ai découvert ce que je suppose être des spécialités vendéennes au même titre que le préfou et le fion, dans la mesure où je n’avais jamais rien vu de tel auparavant. Ci-dessous, une décoration de façade qui porte une coiffe typiquement vendéenne (toutes les femmes portent ici de ces coiffes carrées parfois dites capots canons, je le jure – si je ne vous le prouve pas par l’image, c’est bien parce que j’ai pour principe de ne pas photographier d’individus, à l’exception des animaux):

De loin, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une niche à vierge (j’opte ici pour la préposition à plutôt que pour de, comme dans des expressions telles que huche à pain, verre à vin et cloche à fromage – ce choix d’exemples tend à suggérer que l’apéro commence tôt ici, à la terrasse de Simone & Simone), les Vendéens étant de bons catholiques (ce matin j’ai croisé un arrêt de bus portant le nom de Jean XXIII – il nous faudrait une rubrique « aménagements municipaux et laïcité ») mais non. Vous comprendrez aisément ma confusion :

Un autre élément du folklore me paraît être ce panneau servant à compter les points d’un jeu qui est ou n’est pas (je ne sais vraiment rien de rien) la pétanque ou un jeu du même style, et que j’ai découvert quelque part entre Moulin Papon et Moulin Sec (une fois de plus, je vous invite à savourer l’onomastique locale) :

(Oui, mes photos sont écrasées par la lumière : comme ma tête par la chaleur. Mille excuses mais je ne pratique toujours pas la danse de la pluie.)

Un peu d’architecture

Vous êtes nombreux à me demander quid de l’horizontalité, de la verticalité, de la répétition de motifs, de la symétrie et de la vieille pierre à la Roche-sur-Yon. Vos questions sont légitimes et votre curiosité louable.

La ville dispose de quelques grands ensembles, dont voici deux aperçus qui ébauchent une réponse à vos deux premières questions. Notez que si une voie ferrée agrémentée d’un tunnel pour piétons fait la richesse de la première configuration, la nature enveloppe la seconde, avec sa rivière, son herbe à fun et ses orties.

Les lotissements sont nombreux, plats, labyrinthiques et traversés de petits chemins par centaines, qui relient les différentes rues. L’art des jardins, comme nous l’avons vu, y est souvent riche, qui casse par endroits la répétition de motifs cubiques beiges aux angles nets mais pas toujours ; ci-dessous, par exemple, non.

Quelques bâtiments, dans le centre de la ville, présentent une géométrie intéressante, comme c’est le cas du Palais de Justice.

Quoique la ville manque, à mon humble goût, d’arrière-mondes et de cicatrices (expressions murales diverses et autres dégradations), l’on y trouve un petit château muré qui m’a bien plu, dans le parc des Oudairies.

Jambes en l’air

De haut en bas, place Napoléon, devant le Grand R et à la Maison Gueffier, au cours d’un atelier d’écriture très guindé, comme on le voit clairement (merci pour leur complicité à Alix, Michèle, Pascale, Catherine, Barbara, Catherine et Bernard*, de gauche à droite sur la photo).

* Merci aussi à Micheline, Christian, Catherine, Eric, Corinne, Nad’, Pascale et Sophie, tous hors champ ici mais qui ont également contribué à faire de cet atelier un moment riche et généreux. Je leur dois aussi d’inoubliables fous rires.

Insurrect’yon

(Certains promoteurs se contrefichent de la lutte ; Philippe P., par exemple, s’en tamponne grave le coquillard. Si tel n’était pas le cas, il aurait veillé à placer son panonceau sur la virgule inutile plutôt que sur le pat.)

(« à partir de maintenant et pour toujours » a le mérite d’être à la fois clair et radical ; notez qu’il ne s’agit pas du même promoteur et que celui-ci soutient la lutte, d’autant que cette petite cabine mise à disposition des militant.e.s est rouge.)

Presque la campagne

D’après les informations que j’ai trouvées, l’agglomération de la Roche-sur-Yon, c’est 89% d’espace naturel et agricole – la métropole lilloise compte 46% de surface agricole mais a souffert d’une artificialisation rapide (le nouveau plan d’urbanisme PLU2 devrait au moins endiguer cette tendance). C’est vrai, je serais bien, ici, à la Roche-sur-Yon, je pourrais courir des années sans me lasser de découvrir de nouveaux champs et pâturages où serpentent des cours d’eau, où stagnent des étangs, où bruissent les arbres et les buissons, où paissent chevaux et veaux, et cependant rester à proximité d’une vraie ville : c’est ce genre de configuration qui m’attire à presque la campagne. Mais qu’est-ce que c’est vallonné, ici. Et puis il fait chaud. 46% de surface agricole, ce n’est déjà pas si mal, surtout pour une aussi grande métropole. Non, je pense que je vais rester encore un peu dans le plat pays.

Je reste

Je ne rentrerai pas de La Roche-sur-Yon, bien que l’on y travaille dur. Hier midi, lors de mon Jeudi Curieux au Grand R, nous avons écouté Sonic Youth, Help She Can’t Swim, Puccini, Barber, Mahler, Ravel, Toysession, Meredith Monk et Morton Feldman, dans cet ordre. J’ai trépigné pour continuer mais c’était l’heure. Bientôt, des images de Mes petites amoureuses, que Clémentine et moi avons jouées hier soir. (Merci à Jany pour les photos.)

Ici, tard le soir, on mange des pizzas et on joue à la Cène. Hier, j’ai fait Jésus. Devinez qui a fait Judas et qui Marie-Madeleine* : Johanna, Adeline, Mandana, Sophie, Mathilde, Clémentine, Éloïse, Myrto ou Patricia ?

Bref, je reste.

* Quand, au cours d’une soirée, j’entends une camarade dire à une autre, « Non, c’est moi qui fais Marie-Madeleine, je l’avais dit avant », je ne vais pas mentir : j’aime ma vie. (Notez que, chez nous, Marie-Madeleine ne reste pas dans la cuisine.)

Upper rooms & kitchens

Ce n’est pas comme si l’on n’avait pas l’embarras du choix en matière de bondieuseries, en Vendée. J’ai dû faire des choix douloureux. Vous aurez un Jésus agent de la circulation, un petit Jésus que sa vierge mère forme précisément au métier (d’agent – suivez un peu, je vous prie), et une Bernadette, parce que ça change et que le bâtiment qui lui est consacré ici est aussi un trésor architectural.

Quel est le point commun entre Brooklyn et la Vendée ? C’est bien simple : vous pourriez alimenter vos upper rooms and kitchens en églises, chapelles, calvaires, statue(tte)s, affiches et autres bondieuseries jusqu’à la fin de vos jours sans déborder de votre territoire. Je pense que c’est le seul – point commun. Encore une occasion de dire, Merci Jésus, son papa, sa maman et tous leurs amis de créer des liens si forts entre les fidèles par-dessus les eaux vigoureuses du vaste Atlantique.

Emmerin

Le derrière devant

Si, c’est mignon, Emmerin. C’est un village – on dit village, non, quand la population compte à peine plus de 3000 habitants ? Ah non, on dit commune, pardon, commune française. Bon, je recommence. Disons qu’Emmerin est une commune française qui met le derrière devant. Ainsi, ce parking que je n’ai pu me résoudre à prendre en noir et banc tant ses verts et ses rouges me semble participer de la magie locale.

Ainsi, ces vitraux d’église protégés par des grilles au maillage très serré, qui donnent à son flanc est un aspect très cul d’église.

Ce derrière qui occupe le devant de la rue principale ne me déplaît pas – même si j’aime, au fond, le fait d’aller voir derrière.

Ici, derrière, ce sont les champs et des routes le plus souvent dépourvues de trottoirs et de pistes cyclables.

Devant, l’on ne s’embarrasse pas de scrupules quand on opte pour le même chalet du Nord que les voisins (peut-être vit-on en mitoyenneté avec ses parents, ses frères et sœurs, qu’en sais-je ? auquel cas le chalet du Nord resserre forcément les liens familiaux).

Ici, le touriste a très envie de prendre en photo les jardinets à l’avant des maisons mais perçoit alors un frémissement dans les Rideaux et Voilages, qui indique une surveillance continue des trésors et merveilles d’Emmerin, tel cet angelot à cheval sur un tonneau que je ne suis donc pas en mesure de vous livrer ici. C’est sympathique, Emmerin, mais on s’y sent étranger.

1. Sur la route d’Emmerin, Mal assis, là

Je suis prête à parier que, si j’empruntais cette route tous les jours, je ne verrais jamais personne assis sur aucun de ses bancs : il n’y a rien à faire autour d’eux pour des citoyens respectables (actifs), rien à voir que des voitures trop rapides et des tracteurs. Le matin où j’ai pris les deux dernières photos, la lumière était si parfaite qu’elle aurait suffi à me rendre heureuse. Sur la deuxième, vous pouvez discerner, se mêlant aux nuages, la fumée de l’usine Cargill, sise à Haubourdin. Mais qu’est-ce donc que cette rue fascinante, me direz-vous ? La réponse dans « Sur la route d’Emmerin, trésors et merveilles ». Eh oui, je ménage quelques effets de suspense.

2. Sur la route d’Emmerin, trésors et merveilles

Comme je le suggérais plus haut, c’est un seul et même bord de route que je vous présente ici – généreusement jalonné de bancs, comme nous l’avons vu – et qui mène d’Haubourdin à Emmerin : vous longez la voie ferrée, vous tournez vers le sud dans la rue des Lostes, que bordent des jardins ouvriers à perte de vue, vous passez sur un petit pont, sous lequel ne coule aucune rivière, puis devant le hangar d’un carrossier, avant de parvenir entre deux champs. C’est là que j’ai eu la révélation, hier matin : je me suis rendu compte que certaines rues de la métropole lilloise méritent un traitement à part entière, au même titre que la Route 66. C’est assurément le cas de la rue des Lostes, qui sur le kilomètre et demi de sa longueur déploie mille trésors et merveilles pour qui sait regarder.

(Un couloir hétéroclite dans le labyrinthe des jardins ouvriers.)

(Un pont sans rivière en-dessous.)

(Carrossier magnifié par la lumière.)

3. Upper rooms & kitchens

Vous admirerez le style du Golgotha sur lequel est perché ce calvaire. On en vient presque à regretter l’absence d’un banc, à ce carrefour d’Emmerin. Moi, c’est le genre de Jésus qui me donne envie de m’asseoir un moment pour prendre des nouvelles et, pourquoi pas, m’épancher un peu. Jésus n’est pas très accueillant ici, sans vouloir lui jeter la pierre parce que ce n’est pas vraiment sa faute s’il est si mal assis, là ; je sais bien qu’il est mort pour nos péchés mais bon, je suppose qu’il aurait préféré payer par carte, si possible sans contact. Enfin bref, je ne m’arrête pas, en partie parce que ça ne se fait pas trop de discuter avec des amis quand on transpire en short et, surtout, parce que je ne m’arrête jamais quand je cours, ou alors trois petites secondes, le temps de prendre une photo ; ça paraîtra psychorigide mais c’est ainsi. N’empêche que c’est un Golgotha très réussi que surplombe le Jésus d’Emmerin.

4. Nazareth

Ou comment doubler la population d’une maison (espérons qu’il y a une cave, ou un grenier, pour les onze autres mois de l’année). Du moins ici n’oublie-t-on pas qu’avant d’être un grand dégueulis consumériste, Noël est un anniversaire, et pas n’importe lequel. C’est avec générosité que cette famille reconstitue la Nativité pour notre plus grand plaisir mystique ; ne me remerciez pas de suivre son exemple en vous en offrant une image (assez semblable à celles que l’on glisse dans son missel), à vous qui n’écumez pas les rues d’ici en baskets. Ça me fait plaisir.

5. Des mouettes

Des champs, ce n’est pas ce qui manque autour de la métropole lilloise, j’en longe et en traverse très souvent, de Verlinghem à Vendeville, de Sequedin à Villeneuve-d’Ascq, mais il en est un que les mouettes prisent tout particulièrement. Je les entends de loin et immanquablement je les retrouve au-dessus de ce champ, à Emmerin. Des nuées de mouettes.

C’est sur cette note exotique et poétique à la fois que j’ai décidé de clore ce reportage consacré à la commune française d’Emmerin, dans le cadre de notre rubrique National Geo.