Bienveillance des plus de 50 ans

Demain débute ma résidence à la Factorie, Maison de poésie de Normandie, sise à Val-de-Reuil. Je me réjouis de découvrir cette ville parce que j’ai une espèce de fascination pour les villes nouvelles (surtout pour Villeneuve-d’Ascq). J’ai cependant l’impression que l’offre en bars et assos LGBTQIA+ n’y est guère plus étoffée qu’à Lens. Rouen n’étant pas loin, je me suis renseignée sur les sorties possibles et, ce faisant, j’ai découvert inopinément que l’air de Normandie avait un effet néfaste sur la communauté : elle provoque un vieillissement précoce, une tendance aux couples homos mixtes et une totale absurdité grammaticale. Je vais plutôt courir dans la forêt, au bord de l’Eure et de la Seine, vous préparer un National Géo – ça fait longtemps – et bien sûr me concentrer sur la poésie.

De la danse

Ces derniers temps, j’ai très envie de danser – j’ai un projet, que je ne pourrai pas mener à bien sans collaborateurs et collaboratrices mais pour l’instant je manque de volontaires. (À suivre…) Hier, en attendant à proximité d’un passage à niveau que deux trains se soient croisés, pour ne pas courir immobile devant la barrière comme une joggeuse (je ne suis pas une joggeuse, je me promène en courant, rien à voir), j’ai dansé toute seule. Je ne sais pas si les gens dans le bus à soufflet m’ont vue mais je dois m’habituer à être vue dansant de toute façon : pour mon projet. Je crois que c’était plutôt pas mal, bien en rythme, sauf que depuis le bus on n’entendait pas la musique, on voyait sans doute juste un short décousu et une tête d’extraterrestre (cheveux ras + volumineux casque audio) moulinant des jambes et des bras entre deux arbres et deux flaques verglacées. Et alors ? Pour l’instant, ce n’est pas interdit par la loi, que je sache, alors profitons-en. (Comme je l’écrivais récemment à la factrice d’une ville limitrophe, « Dans le monde où j’erre, vous et moi sommes issues d’espèces en voie de disparition. Bientôt, errer paraîtra suspect, On peut savoir ce que vous cherchez, Madame ? Contrôle des papiers, mains contre le mur, fouille rectale, alors on aura tendance à rester chez soi dans la lueur pâle d’un écran et la vie ne sera plus que l’antichambre de la mort. »

En attendant, quelques street dancers.

Les premiers sont mes préférés, ils dansent à Loos (les Lille, pas en Gohelle), sur le morceau ลำสั้นดิสโก้ du groupe The Paradise Bangkok Molam International Band.

Les cinq suivants dansent rue Boldoduc à Fives.

Eux, au bord du canal de Roubaix.

Lui, à Haubourdin, au bord de la Deûle – pour preuve que je ne suis pas la seule à danser au bord des canaux.

Eux, je ne me rappelle pas ; opportunément, ma mémoire est aussi floue que leur trace sur ce mur.

Petit rappel, offert par un pont de Nevers :

Un danseur qui ondule près de la citadelle, à Lille.

Danse de salon en plein air à Lambersart.

Hip-hop à Villeneuve-d’Ascq.

Certain(e)s aiment particulièrement sauter en dansant, pourquoi pas ? Ici encore à Lambersart.

Un dancing chicken (yo, brother) dans un tunnel pouilleux de l’arrière-monde ronchinois.

Des résidus du genre de fête que nous aimons, nous les dancing chickens, ici à Noyelles-sous-Lens.

La divination par les murs

Les villes m’adressent de nouveau des messages – tels que celui-ci, lu dans un lotissement de Méricourt. Ne faites pas attention aux sapins qui se penchent pour apparaître dans le cadre de l’image – c’est totalement puéril…

En tombant sur ce tag, il y a une dizaine de jours, je me suis rappelé une série de billets disparue pendant la table rase qu’a subie ce blog en 2019. J’avais publié la série en question en 2017 – 2018 ; à l’époque, je m’amusais à lire les murs de la métropole lilloise comme d’autres lisent les lignes de la main, le marc de café ou les éternuements (oui, la divination par l’interprétation des éternuements existe et elle a même un nom : ptarmoscopie) ; c’était avant ma saturation des slogans, que j’exprime dans le billet « La vi. Je suis allée fouiller dans mes archives d’Instantanés Urbains et j’ai sélectionné ce qui suit.

  1. quelques messages privés que m’ont adressés les murs dans des moments critiques (il est assez révélateur que, des années plus tard, je me rappelle précisément où j’ai lu la plupart d’entre eux)

parfois les murs m’invitaient à y croire

parfois ils compatissaient

(peut-être même trop)

(eh, doucement quand même…)

parfois ils essayaient plus ou moins maladroitement de me consoler

(je me rappelle avoir répondu « grand bien te fasse »)

ils me conseillaient

ils m’aidaient à relativiser

ou au contraire me suggéraient de me révolter

(Ci-dessous, ce n’est pas le fuck qui m’amuse mais le « for ever » (sic) en minuscules lettres, au-dessous (mais si, regardez bien). J’ai par ailleurs tout un stock de fucks plus ou moins élégamment illustrés (ce sera pour un billet ultérieur).)

parfois ils me guidaient dans mes questionnements existentiels

voire métaphysiques

réponse ci-dessous :

Que te faut-il de plus ? me demandaient-ils par le biais de cette belle graphie. Le sens de la vie, c’est d’y être, mais bien sûr !

2. parfois les murs me faisaient éclater de rire, et rire guérit de tout ; l’une de mes inscriptions préférées reste batare mais j’ai connu d’autres perles. Celle-ci reste la plus remarquable – « Nique la police !! » / « Y a bien réson de la niquer », vu à Sallaumines, n’est pas mal non plus.

Je n’étais visiblement pas la seule que les slogans politiques cheap exaspéraient (bien souvent je partageais les idées – antispécistes, antipatriarcales, anticapitalistes, etc. – mais pas le besoin d’en tartiner les murs). Aussi ai-je beaucoup apprécié ce patate chou fleur ronchinois qui les tournait en dérision.

La modernité (2)

Il y a un an et un jour, je vous présentais ici quelques éléments de modernité vus à Grenay, Bully-les-Mines et Libercourt ; je reviens aujourd’hui avec quelques variations autour des premiers mais aussi avec des nouveautés (du moderne neuf, quoi).

Il y a trois panneaux différents à Grenay : Grenay vous accueille, Grenay ville dynamique et Merci de votre visite à bientôt. Dans un an et un jour, vous aurez droit, car je vis à rebours, à Grenay vous accueille.

Tandis qu’à Bully-les-Mines, on trouve toujours l’hôtel moderne Chez Johnny

(détail)

mais aussi les chaussures Au Sans Rival, en face de la grande Quincaillerie de la place, que je vous présenterai dans un an et un jour.

Hersin-Coupigny offre à ses visiteurs une fresque historique qui nous mène des chevaux de trait (la voiture ancienne devrait, me semble-t-il, se situer après eux, mais sans doute suis-je trop prosaïque)

jusqu’au TGV qui file dans l’espace intersidéral. Je ne vous montre que les deux extrémités de la fresque, pour vous inciter au tourisme – car je sens que vous brûlez de voir comment ont été représentées les phases intermédiaires (la guerre, la mine, etc.) et en quoi elles consistent.

Le site de la ville nous apprend avec les points d’exclamation de rigueur que « Située au cœur de l’ancien bassin minier, Hersin-Coupigny est une commune dynamique résolument tournée vers l’avenir ! Idéalement implantée dans le triangle Béthune-Bruay-Lens, la ville dispose de l’ensemble des commodités ainsi que d’un réseau de transport lui conférant une proximité avec les grandes aires urbaines. » (C’est toujours moi qui graisse les mots-clés.)

Je profite de ce billet pour vous signaler une exposition d’art contemporain à Auchy la semaine prochaine. Où l’on apprend qu’un habitant d’Auchy est un Alciaquois. Plutôt classe, comme l’est aussi ce mélange de lettrages.

Tout cela m’émeut profondément et me tire aussi des sourires attendris. Comme quand, empruntant la route nationale qui traverse Verquigneul, je remarque une pub pour un téléphone high tech sur un panneau sucette face à des magasins fermés définitivement, certains carrément murés. J’aime les villes qui rejettent le clinquant comme un corps étranger, je m’y sens chez moi. Sur mon vélo, je souris la plupart du temps – sauf quand soudain, le pneu éclate : ma quatrième crevaison de l’été aura eu raison de mon pneu arrière, dont je n’avais pas remarqué l’extrême usure jusqu’alors. C’est qu’il a fait quelques milliers de kilomètres sous mon tas, ces derniers temps… Mais comme j’ai de la chance, il n’a pas rendu l’âme à 30 km de chez moi, seulement à 5, j’ai pu pousser Mon Bolide en courant.

461

On passe dans un tunnel sous l’autoroute, c’est un long tunnel sans lumière à l’écart de tout, le jour commence tout juste à se lever, la brume flotte encore sur les champs, les pâtures et les friches. On débouche ici.

Après les choses deviennent moins menaçantes quoique souvent assez étranges. À Douai, il y a des châteaux d’eau siamois. Il y a aussi un château d’eau bilboquet bleu, je me rappelle l’avoir vu depuis le train, il y a bien longtemps, et l’avoir mentionné dans un poème ; un jour, je tomberai sur lui par hasard, forcément, ce sera émouvant.

Il y a une maison effondrée au bord du canal, à Noyelles-Godault.

Il y a un chemin que j’emprunte jusqu’au bout puis retour comme une digression, parce que je rêvais depuis longtemps d’y être, de prendre le temps de voir et de sentir ce que c’était que d’y être : des dizaines de fois, je l’ai regardé par la fenêtre, alors que mon train Lille-Lens longeait les champs, je rêvais d’y courir, j’y glisse sur Mon Bolide.

De là, on voit le chevalement d’Évin-Malmaison se découper dans la brume

et on aperçoit le terril 87 de Saint-Henriette, sis à Dourges (son petit frère 92 est divisé : sa moitié sud-ouest est héninoise, l’autre dourgeoise).

Et voici la coopérative agricole Uneal, sa partie qui semble à l’abandon,

jugez par vous-mêmes, les vitres sont brisées :

Sur le chemin bordé par les champs au nord-ouest et par la voie ferrée au sud-est, des lapins par dizaines, dont l’un semble avoir la même maladie que mon ami le renardeau, les yeux purulents, il se déplace avec difficulté, vient à moi comme pour me demander de l’aide puis rebrousse chemin. Il finit par dispaître dans un champ et j’ai le coeur brisé. Depuis le début de mon été cycliste, je côtoie la mort au quotidien ; des chats, des oiseaux, des souris, des rats, beaucoup de hérissons, littéralement écrasés par des tonnes de ferraille insensible. J’en deviendrais folle. Chaque jour, en roulant, je parle à ces petites victimes, je leur murmure d’inutiles consolations. Seule m’apaise la vue des animaux qui vont bien, je souris en les regardant vivre avant l’heure où nous les boulets déboulons sur leurs territoires pour notre loisir. Des foulques font la course et finissent par se prendre le bec, une poule d’eau et un lapereau regardent le canal, côte à côte, des chevaux se lavent mutuellement comme des chats. Ci-dessous, un lapin courroucé à nez de lièvre sur le chemin de halage, à Dourges.

Un peu plus loin, la grue de la plateforme multimodale Delta 3 est au repos sur ses roulettes plus grandes que moi

La voici, vue du dessous. L’autre jour, quand elle chargeait le Pasadena, je l’ai regardée glisser au-dessus de moi, c’était fascinant mais aussi effrayant – c’est pourquoi, bêtement, je n’ai pas pris de photo.

Ma virée du jour touche à sa fin, me voici à Courrières où les panneaux ne mentent pas quand ils parlent de berges effondrées.

Il s’en passe, des choses, au bord du canal, quand nous n’y sommes pas.

449

Avant l’agitation de la rentrée, la réouverture de la chasse et un potentiel nouveau confinement, je saute sur mon vélo dès lors qu’à mon réveil, à 4h45, il ne pleut pas à torrents et que le vent souffle à moins de 70 km/h. Je vais me perdre dans les champs, les bois, les marais, au bord d’un canal ou d’un autre, d’une rivière, d’un étang, je traverse des villes, des villages, des ports de plaisance, des plateformes multimodales, des zones industrielles, je passe à proximité de maisons isolées où des chiens deviennent fous (avant-hier, j’ai vu un berger allemand faire des saltos arrière tant il avait envie de me croquer, c’en était presque flatteur), je parcours des arrière-mondes, je roule à des endroits que je n’avais vus auparavant que depuis des trains, j’avale des kilomètres, 50 par jour en moyenne, à la force des mollets et des cuisses, ma perception de ce que l’on appelle loin change, mon aire de découverte à ce jour est de 449 km², je ne compte pas m’arrêter là. (Je classe ce billet dans la rubrique Surfaces pour fêter le nombre 449.) Je roule sous des autoroutes, des voies ferrées, des grues de déchargement, des éoliennes, des rampes de silos. Je compare des écluses, des confluences, des passerelles. Je vois le soleil se lever, je suis la progression de nuages énormes comme des soucoupes volantes, je pédale plus vite pour quitter leur ombre quand il y pleut, j’enlève mon sweat, j’ajoute une écharpe, j’enfile mon ciré, j’ôte mon ciré, je sue, je sèche, je souffle dans mes doigts blancs de froid, ma peau grésille sur les chemins de halage sans ombre. Le meilleur chausson aux pommes que j’aie trouvé à ce jour quand mon ventre commençait à crier venait d’une toute petite boulangerie d’Hersin-Coupigny qui vend aussi des livres d’occasion. Je ne croise quasiment que des animaux. Je prends des photos, parfois je chante, parfois j’écoute quelques chansons de Jessica Sligter mais la plupart du temps je me contente d’écouter les milliers d’oiseaux, le vent dans les feuillages, le clapotis de l’eau. Je ne cours plus beaucoup.

Petite promenade sur ma route 66 en 23 images.

Oui, il y a des panneaux amusants ; certains ont des petits airs de NPR, comme le panneau ci-dessous, près de l’écluse de Cuinchy.

D’autres encore plus (ça, c’est à Annequin).

D’autres, encore plus que plus, comme ces flèches concentriques en bord de canal – ici à Dourges.

Parfois on trouve encore des vestiges d’une ère où la signalétique avait un certain charme.

Parfois, c’est plutôt un ensemble qui fait sourire, comme sur cette chapelle de Beuvry, à peine plus grande qu’un abri de jardin.

Mais revenons à nos canaux. Parfois on change de rive sur une passerelle, comme ici (toujours à Beuvry),

parfois on passe sous un pont, pourquoi pas celui-ci qui est sis à Douvrin tandis que le chemin de halage est officiellement à Salomé (bizarrerie des cartes…)

Certaines passerelles sont si attirantes qu’on les emprunterait bien pour le plaisir, comme celle-ci, à Auby,

ou comme ce pont à Bauvin (je vous l’ai déjà présenté, c’est un pont pour rien, posé sur une île et ne reliant rien à rien, vous vous rappelez ?

il se situe ici, à la confluence de la Deûle et du canal d’Aire),

tandis que sur d’autres, on frémit un peu, comme sur la passerelle ci-dessous, entre deux eaux : d’un côté de la passerelle , on est à Flers-en-Escrebieux et, de l’autre côté, à Auby ; à droite comme à gauche clapote une dérivation de la Scarpe. C’est surtout impressionnant de voir passer sous ses pieds des péniches qui viennent d’être chargées,

quelques minutes plus tôt, sur la rive est.

Même type de frisson quand on traverse la plateforme multimodale Delta 3 de Dourges : on regarde le Pasadena glisser sous le pont que les usagers de l’A1 connaissent bien

puis on passe sous les containers que lui livre une grue.

Il est moins inquiétant de voir les péniches au repos dans ce port de plaisance, à la sortie de Douai.

Ici, un port de plaisance plus modeste, celui de Beuvry (cette vue n’en est qu’un détail, il n’est pas si modeste…)

Bref, beaucoup de mes virées consistent certes à longer tel ou tel canal, parfois sur des chemins très étroits, comme ici entre Salomé et Hantay,

mais pas seulement : la moitié du temps, je roule sur des chemins de tracteurs, si paumée que je ne saurais déterminer si la photo ci-dessous a été prise à Auchy-les-Mines ou à Vermelles (je sais que c’est dans le coin parce qu’on voit en arrière-plan les terrils de Vermelles et de Grenay).

Et même quand on zigzague entre champs et pâtures (je crois que nous sommes ci-dessous à proximité de Noeux-les-Mines),

il y a souvent de l’eau, comme ici à Noyelles-lès-Vermelles (on devine des vaches derrière ce marais).

Parfois, je me fais des ami.e.s.

Parfois aussi, je fais quelques visites à caractère culturel – non pas dans des musées mais dans des cités minières. Voici de l’art brut que l’on peut admirer à Mazingarbe, dans le jardin de l’artiste (détail – il y en a bien d’autres).