JC+8

Tous les jours de la vie, je me réveille avec des images de lieux, et quand j’en ai la possibilité (89% du temps), c’est là que je vais, ce jour-là – à pied, à vélo ou en TER. Ce matin, je parle à Dame Sam dans la salle de bains, quand je fais pipi en regardant par la fenêtre les branches de Carol-Anne se détacher immobiles sur le bleu uniforme, majestueuses et dorées, je dis C’est un temps à filer sur Mon Bolide vers la campagne, vers Annoeulin, Allennes-les-Marais, Gondecourt, et toi tu serais dans un panier fixé au guidon, le poil dans le vent de la vitesse, et on ferait un pique-nique près de Don, au bord du canal, avec les lapins et les oiseaux d’eau. On irait ici

et là

(Mon image du bonheur, de début mars à fin août – en l’absence de chasseurs.)

Quand on ne regarde pas la télé, que l’on se contente des grandes lignes à la une du Monde, le matin, et que l’on vit à Lens, on finit par oublier. Lens a juste l’air d’un dimanche de mois d’août. Dans les magasins, je ne sais pas, je n’y vais pas. Dans ces conditions, j’oublie souvent pourquoi je dois laisser les images des lieux que j’aime éclater dans mon cerveau comme du pop corn sans pouvoir y goûter. J’étudie une vue satellite, promène le curseur de l’option « mesurer une distance » à un kilomètre autour de ma maison. Je cherche des plans d’eau et des chemins boisés accessibles sans risque d’amende. Je cherche le moyen de rester saine d’esprit.

Il y a deux espèces (running gag) : il y a les gens qui ont besoin de mouvement et il y a les autres. Aucun de mes voisins n’a mis un pied dehors depuis le début du confinement.

(Dans les maisons d’en face, pas un frémissement de vie sinon celui des arbres en fleurs.)

(Inscription sur un mur du stade Léo Lagrange.)

J’aimerais pouvoir acheter au marché noir leurs heures et leurs kilomètres. J’irais d’abord aux Garennes, voir les lapins bondir sur le terril fumant, écouter chanter la Souchez. J’irais ici

et là

Je tiendrais la main de mon amour, je regarderais à la dérobée son magnifique sourire et je serais la femme la plus heureuse du monde.

Au lieu de quoi je vais courir dans un rayon d’un kilomètre autour de Socorro avec mon nez cassé. Ce n’est pas pratique,  un nez cassé : on ne peut pas se moucher, les lunettes de soleil font mal et on doit incliner la tête d’une manière peu naturelle pour embrasser l’amour de sa vie.

Je ne voudrais pas crever sans avoir revu certains lieux, comme ceux ci-dessus et quelques centaines d’autres, des lieux sans prétention où je ne croise presque jamais personne. Cet après-midi, je cours à Sallaumines quand, apercevant un piéton une centaine de mètres plus haut, je change de trottoir ; je m’aperçois qu’en ceci, je ne change en rien mes habitudes. J’ai toujours fait ça, j’ai toujours couru dans des lieux déserts, que ce soit en ville, à la campagne ou dans les arrière-mondes, j’ai un talent inné pour trouver les lieux les moins fréquentés – c’est comme un bâton de sourcier intégré -, j’ai toujours traversé pour éviter de croiser quelqu’un sur un trottoir ou un chemin, j’ai toujours vécu comme si autrui était pestiféré. Je me sens pleinement en vie dans des lieux comme ça,

Des gens (de moins en moins nombreux) me racontent au téléphone ce que nos congénères (et parfois eux-mêmes) font pour se rendre utiles, à défaut d’être sur le terrain – leur notion du terrain en question étant fluctuante, tandis que j’ai ma petite idée sur celle d’utilité. Si j’en avais le courage et le temps, je lancerais une rubrique intitulée Dire qu’ils auraient pu s’en sortir, dans laquelle je recenserais toutes les initiatives par lesquelles des humanistes à la feel good attitude, en temps de pandémie, mettent les autres en danger en essayant de se rendre utiles.

Je leur dédie à tou.te.s cette chanson de Jenny Hval, qui parle du virus qu’est notre espèce, The Practice of Love :

« I have to accept that I’m part of this human ecosystem, um, but I’m not the princess and I’m not the main character. Because I feel like maybe the main characters are the people that have kids because they literally keep the virus going. But, um, I’m like, I thought, maybe I’m the talking tree, or, like, maybe I’m the witch, or maybe I’m a supporting character, and that’s a hard thing for my ego to take, ’cause I wanna be the star of the human story, but I’m not. I’m like, I’m someone that is in the background in regards to survival ’cause I’m not directly supporting survival, I’m just, I’m supporting it in a very abstract way, and possibly not supporting it.
« Possibly not supporting it, antagonist?
« I’m, I could be an antagonist but antagonists are imperative for a virus to survive because it makes it stronger »

Mon amour et ses enfants étaient censés venir chez moi pendant les vacances d’été. Peut-être auront-ils tout juste le temps de passer chez eux, à Paris, remplacer leurs affaires d’hiver par les affaires d’été dans leurs valises. Pour l’instant, j’ai l’impression d’être devenue en un clin d’œil une mère de famille nombreuse (ou presque). Je cuisine pour cinq (quatre depuis hier). Je suis ravie quand notre lycéen dit que c’est grave bon. Mon petit salé aux lentilles végétal et mes spaghettis bolognaise végétales (aux protéines de soja texturisées) ont eu leur petit succès ; je ferme la porte de la cuisine inondée de soleil, je mets mon tablier, allume la radio sur France Musique et son programme de rediffusions, j’émince, je fredonne, l’huile d’olive grésille, je me dis, Tiens, et si j’ajoutais un peu d’échalote ?

Notre étudiante manque aux interactions, elle manque à l’équilibre de notre organisation spatiale, elle nous manque.

JC+7

Cette nuit, je faisais des courses au supermarché quand je m’apercevais que les quelques autres fantômes masqués qui, quelques instants plus tôt, glissaient en silence dans les rayons, avaient laissé leurs caddies en plan pour évacuer les lieux. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait, j’avais encore raté les instructions (l’histoire de ma vie – je l’aime bien comme ça). Puis un cyclone emportait le toit de ma maison, ce n’était pas son vrai toit aux multiples degrés mais un toit à quatre pans, pyramidal. Il allait se poser plus loin, intact, comme un tipi ; des gens vivaient dessous. Ensuite, je prenais un train, je faisais pipi au moment où il s’arrêtait en gare d’Arras, c’était là que nous devions changer alors mon amour et mes meilleures amies descendaient, puis le train repartait avec moi à son bord, dans les toilettes. Mon inconscient ne s’est pas foulé.

Après m’être assené trois coups de poing dans la figure dès le réveil, dont un m’a peut-être cassé le nez (c’est en tout cas très douloureux), je prends un calmant. Je n’ai plus le droit de courir dans la nature. Je n’ai plus le droit de marcher en tenant la main de mon amour. Maintenant j’ai seulement droit à ça.

(Centre de Lens, cet après-midi.)

C’est maintenant que je deviens dangereuse.  Maintenant que, après avoir essuyé les moqueries, le mépris et l’agressivité des sceptiques pour appliquer avant la lettre les consignes de sécurité, après avoir été Madame Prudence (dite alarmiste), je deviens dangereuse pour moi-même et pour autrui. Cette situation est d’une injustice que je ne pourrais exorciser qu’en allant courir dans la nature mais c’est précisément ce qui m’est interdit. Alors je vais exploser. Ce ne sera pas beau à voir.

(Par chance, il y a la caserne des pompiers à cent mètres de chez moi, rue Raoul Briquet – no kidding.)

Panique à Socorro : pour des raisons indépendantes du coronavirus, notre étudiante doit se rendre au CHR de Lille. Je lui ai donné un masque et des gants. Nous attendons de ses nouvelles en essayant d’imaginer comment ça se passe, là-bas, à quoi ça ressemble. Nous espérons qu’elle rentrera ce soir, rassurée.

Notre lycéen a un devoir à rendre dans deux heures, notre collégienne fait du sport dans le jardin, mon amour me fait une nouvelle coupe. Il y a un trou derrière mais qui s’en soucie ? surtout en temps de confinement. Ma voisine nous dit, par-dessus le grillage, que c’est le moment idéal pour se raser le crâne ; je ne lui  explique pas que c’est ma coupe habituelle, elle finira bien par s’en rendre compte. Pour l’instant, ce n’est rasé que sur les côté (+ trou derrière) ; je considère en effet que c’est le contexte rêvé pour expérimenter des fantaisies capillaires.

Après ça, je vais courir une heure dans un rayon d’un kilomètre de chez moi, ça me permet de voir Danny (qui, par chance, ne me boude plus) mais pas Carrie, ni mon paradis de terril 94. Les directives m’obligent à croiser, au stade Léo Lagrange près de chez moi, plus d’individus que je n’en aurais aperçu de très loin sur mon itinéraire habituel devenu illégal.

(Mêlée, au stade Léo Lagrange.)

Cette directive est définitivement ridicule et contre-productive. Par ailleurs, je ne comprends pas les sportifs. Je ne comprends pas qu’on puisse courir autour d’un terrain, c’est comme à la piscine : on se fait chier, chier, chier.

(Entrée de l’autoroute, devant le stade Léo Lagrange.)

Alors je décide d’inventer des chorégraphies, sur chaque morceau que j’écoute, et je suis essoufflée comme jamais, ma nouvelle coupe ruisselle.

(Là, je dansais sur le morceau de Carter Tutti Void ci-dessous.)

Notre étudiante a passé la journée au CHR ; elle ne rentre pas ce soir. Notre collégienne dit qu’elle lui laisse la dernière barquette au chocolat dans le paquet. L’ambiance est un peu morose. J’apprends à mes compagnons de confinement les règles de la belote. On n’est pas au tarot, ici, dis-je parfois – je ne suis plus la seule désormais à penser que ça n’a rien à voir. Ma meilleure amie vient aux nouvelles par SMS et me met face à mes responsabilités. Nous arrêtons la belote, déconfits.

Parfois, pour réussir à rire, je regarde cette image dont s’est servi la musicienne Sue Zuki pour illustrer l’une de ses émissions sur NTS (06-03-19, musique expérimentale et dark ambient) ; j’ignore où elle-même l’a trouvée. Pour l’instant, ça marche à chaque fois. J’essaie de rire jusqu’à ce que ça me fasse comme un massage dans le ventre.

J’essaie de lire mais je dois me rappeler toutes les deux lignes que les personnages du roman ne sont pas concernés par les mesures de confinement. Je dois constamment rajuster mon esprit à leur réalité. Je ne comprends pas ce qu’est leur problème : ils peuvent circuler librement, eux. Qu’ils fassent de la merde avec cette liberté, je m’en tamponne. La liberté de mouvement m’apparaît comme la seule chose vraiment importante en cette vie. Je n’ai jamais aussi peu lu.

JC+6

À quelle heure tu t’es levée, ce matin, Antique ? ai-je demandé samedi soir, pendant l’apéro Skype. À 5h55, a-t-elle répondu : pour aller marcher tant qu’il n’y a personne dans les rues. Nous avons tous ri, mais je dois avouer que s’il y a des proches pour lesquels je ne m’inquiète pas, c’est bien mes meilleures amies. Elles font leurs courses au drive et les entreposent plusieurs jours dans leur garage, devenu un sas de décontamination. Elles laissent leurs chaussures dehors, devant la porte de la maison, à leur retour de promenade. L’une des deux sort avec des gants, un masque et un bonnet, prend une douche en rentrant. Avant même le confinement, nous ne nous étions pas fait la bise depuis trois semaines.

Dans leur ville, une ville moyenne de la métropole lilloise, les cambriolages de maisons et de véhicules se multiplient (douze voitures fracturées en une seule nuit et dans une seule rue, la semaine dernière). Antique dit que la vie continue pour les toxicomanes, et qu’ils doivent bien trouver du liquide ; quand tout le monde reste chez soi, les voitures sont une des rares sources d’approvisionnement qui subsistent. Dans le bassin minier, la délinquance prend d’autres formes. Hier, nous avons entendu un vrombissement enfler avant que quatre quads ne surgissent dans notre champ visuel, bondissant au sommet d’un pont comme une meute de chiens sauvages. Ici, quand on contrevient à la loi, c’est juste pour avoir beaucoup fun.

Ce matin, j’ai vu un couple de jeunes gens sur de minuscules mobylettes (ça doit avoir un nom mais je l’ignore) descendre l’escalier qui mène à l’observatoire des oiseaux ; la fille a mis le pied à terre et, fièrement campée près de son jouet à roulettes, a regardé d’un œil vide son petit ami qui roulait en pétaradant dans la raquette de béton, faisant fuir les canards, cygnes et mouettes qui se prélassaient au soleil. Un adulte prognathe sur une draisienne. J’ai tué les deux abrutis d’un regard dans la tête. C’étaient deux des cinq êtres humains que j’ai aperçus ce matin ; parfois, cinq c’est déjà trop. Ce n’est pas parce que l’espèce humaine est menacée que j’ai soudain plus d’affection pour elle : ça reste une espèce stupide, nocive et répugnante. Dans les grandes crises qu’elle traverse, l’espèce rappelle l’étendue et la diversité de sa connerie. Et dans le monde que tous aiment appeler le monde d’après (tout le monde aimant les mêmes choses, comme applaudir à 20h – je vomis les initiatives creuses à l’ère des concepts de com et je vomis le grégarisme), dans ce monde-là, il y aura encore moins d’humains autour de moi, je m’en fais la promesse.

(Ce que j’appelle l’observatoire des oiseaux.)

Aujourd’hui, le parc de la jeune athlète (la Sarah du Sel de tes yeux) est fermé. Il ne l’était pas encore hier.

Par chance, celui de Carrie ne l’est pas, je serais triste de ne pas pouvoir lui rendre visite : nous nous sommes beaucoup rapprochées, ces dernières semaines et je ne manque jamais d’esquisser quelques pas de danse avec elle quand je longe son étang.

(Mon amour avoue que Carrie est très photogénique.)

Ce matin, Danny me boudait ; son voisin le fermier avait abandonné sa charrue pour désherber son champ à la main. Il évoque en ceci les gens qui disent tondre leur pelouse au ciseau pour tuer le temps – c’était la méthode de mon amour bien avant le confinement, elle le faisait dans son jardin quand je l’ai connue, il y a deux ans (je tombe amoureuse d’elle plusieurs fois par jour).

Oh que la nature est belle, gelée dans cette lumière tranchante.

On y trouve de nouveaux fruits, mais bientôt le vent les emportera et, un jour prochain, on les retrouvera sur le sixième continent. Parmi les sacs plastique, les traces d’une lutte que l’espèce humaine aura menée contre son ennemi le coronavirus.

(Masque, sur le chemin de halage – le canal est juste à gauche, derrière la haie.)

(Des gants dans un parc d’activité – on en voit partout, ici : les gants bleus ou blancs sont les nouveaux Capri Sun.)

Mon amour s’excuse constamment de perdre de ses magnifiques cheveux partout. Mais moi, j’aime ses cheveux, ça ne me dérange pas qu’ils soient partout. Et puis, est-ce que Dame Sam s’excuse de perdre ses poils ? Et Carol-Anne ses brindilles ? J’aimerais voir ça.

(Je ramasse un tas de brindilles chaque jour de vent : c’est très beau.)

Nous travaillons bien aujourd’hui, si bien que mon amour et moi ne quittons pas notre bureau de l’après-midi. Nous travaillons jusqu’à l’heure de l’apéro puis c’est l’apéro sans que nous soyons sorties : pas de promenade vespérale à un mètre de distance pour nous aujourd’hui – vivement demain… Notre étudiante, qui sirote sa grenadine, dit avoir vu dans le jardin de mes voisins une buse tuer un oiseau puis l’emporter. Ce matin, j’ai ouvert la fenêtre de la cuisine pour engueuler un des innombrables chats sauvages du quartier, qui avait sauté (heureusement, sans succès) sur une tourterelle. Je veux que tout le monde puisse vivre en paix ici, c’est bien clair ? Même les gendarmes (uniquement ceux à carapace rouge et noire).

Nous sommes en plein tarot du soir (j’ai gagné toutes les parties, au fait) quand un message de ma mère m’apprend que désormais, je ne pourrai plus aller courir dans mon paradis désert mais serai obligée de courir bêtement en cercles autour du stade sis à moins d’un  kilomètre de chez moi, et d’y croiser des joggeurs et des chiens promenant leurs humains. Je comprends l’utilité de telles mesures dans les grandes villes mais elles s’appliquent ici en dépit du bon sens. Devons-nous être punis sous prétexte que des gens ont fait le choix de s’empiler dans des villes à densité de population explosive ? L’absurdité de la situation est telle que je perds pied. Je fais une grosse crise d’angoisse, menace de me claquer la tête contre les murs.

Je passe une nuit de merde.

JC+5

Une expérience cinématographique : courir dans une rue déserte en écoutant My Blue Heaven de Fats Domino.

Je me dis que moins il y aura d’humains dans l’espace public, plus il y aura d’animaux. Plus il y aura de rats. L’autre jour, j’ai croisé trois grands chiens blancs, qui  filaient côte à côte en direction du 11/19 ; j’ai réduit ma foulée jusqu’à marcher d’un pas mesuré, en évitant de les regarder, en retenant ma peur comme on retient son souffle, tourné au premier coin de rue et couru aussi vite que possible sans oser me retourner.

Plus la ville est vide, plus elle me paraît petite – une maquette. J’ai la même impression après un déménagement : un appartement, une maison me paraissent toujours plus étroits quand il sont vides, et je me demande alors comment tout ça – les meubles, les gens – pouvait être contenu dans un si petit contenant. La nature, à l’inverse, semble se déployer en notre absence, s’étirer au soleil.

(Photos non retouchées, je le jure.)

Et quand je dis en notre absence, je veux bien dire en l’absence d’humains, car les autres espèces lui réussissent bien, la marquent avec grâce et délicatesse.

En relisant ces paragraphes, soudain je me rappelle un poème que j’ai écrit en 2005 à Lambersart (paru onze ans plus tard dans Je respire discrètement par le nez) ; je l’avais un peu oublié, je le redécouvre avec perplexité :

« Je touche mes lèvres pour m’assurer que j’existe, je regarde la paume de mes mains, je bouge les doigts, taches d’encre, ces ongles auraient besoin d’être limés, autour d’eux des petits morceaux de peau se rebiffent : nous parlons bien de la même chose.

Au bois je ne croise personne, pas un joggeur, pas un cycliste. D’abord je trouve ce vide très excitant puis soudain j’ai peur de déranger. Car si le bois à cet instant n’existe que pour moi, l’instant d’avant il n’existait pour personne, juste pour lui-même. Les cours d’eau avaient cessé de clapoter pour s’allumer une cigarette, les arbres s’étaient étendus un moment, étirant leur tronc et faisant craquer leurs branches, ouh que c’est vieux, ouh que ça fait du bien, ouh, les canards se curaient le bec, les singes faisaient une belote.

En ville : un calme post-apocalyptique. Aujourd’hui les gens font les morts. Ils sont allongés sous leur divan, ils retiennent leur souffle, ils se pincent le nez pour ne pas éclater de rire. Je pédale si doucement que Gaspard n’émet aucun son.

Aujourd’hui j’ai parlé aux rares personnes qui n’étaient pas cachées avec une telle douceur qu’elles ont levé la tête de leur bureau, de leur guichet, de leur caisse pour me regarder, un peu perplexes, puis elles sont devenues toutes cotonneuses et souriantes. Elles m’ont souhaité des belles choses pour la fin de la journée, elles ont posé des mains sur mes épaules et mes avant-bras pour me raccompagner jusqu’à la porte. »

(Photo prise en mars 2005, au bois évoqué dans le texte – où l’on voit que les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient.)

Au téléphone, des gens me disent se sentir inutiles depuis qu’ils ne peuvent plus se rendre au travail. Eux et moi ne vivons pas sur la même planète. Outre que je n’ai jamais eu l’arrogance de me croire utile, c’est contre mes principes. En temps de crise, et particulièrement de crise sanitaire, je m’efforce de ne pas me rendre encombrante, c’est déjà bien. Ils me racontent aussi ce qui se passe à la télé ou sur les réseaux sociaux. On me dit que, sur les réseaux sociaux, je pourrais faire du sport, on me conseille des applis ; je réponds « merci au revoir », selon l’expression de notre collégienne.

Il est important de garder un rythme et une discipline, me dit-on aussi, et ça m’amuse beaucoup : je travaille seule chez moi depuis plus de vingt ans, sans horaire ni collègue ni supérieur, sans même d’urgence, la plupart du temps. Certains jours, je ne vois pas un seul être humain. Pourtant, je me lève entre 6h30 et 7h30 tous les jours, me lave, assortis mes vêtements, et mon ombre à paupières à mes vêtements. Ici, en temps de confinement, aucun d’entre nous ne regarde de tuto pour rester digne pourtant personne ne traîne au lit, tout le monde est studieux tous les jours, dimanche inclus, les jeunes comme les vieilles : sommes-nous des monstres ?

Aujourd’hui, quel bonheur : je cours avec mon amour (à la distance requise par la loi, mètre en main), je danse avec mon amour (collées, on a le droit : à l’intérieur, c’est sans danger).

On fait un tarot, ce soir ? demande notre lycéen, et nous acquiesçons toutes. Je dois lire un poème pour une vidéo, dis-je, vous pourriez m’accompagner en musique ? Nous jouons dans la cave (clavier, guitare, kalimba), comme un groupe de rock, mon amour filme, Dame Sam miaule. On pourrait faire ça tous les jours ? demande notre lycéen. Pendant l’apéro, le soir, je demande si quelqu’un a lu les infos, aujourd’hui. Non, non, non et non : zéro sur cinq.

JC+4

Et les jours se succèdent, pleins de surprises, dans notre grande cellule de confinement. Si j’en crois aujourd’hui mon interlocutrice adulte (celle que j’appelle ailleurs mon amour), je suis une vieille acariâtre qu’il ne faut pas bousculer dans ses habitudes et qui n’a pas la bonne expression sur le visage quand elle entre dans une pièce ; tout le monde s’efforce de m’agréer ; je traumatise mon entourage en ayant des préférences dans quelques domaines de la vie domestique tels que : vitesse de découpe des légumes (pas d’autre exemple disponible pour l’instant). Certes, j’ai proposé un peu nerveusement que l’on mette au point un tutoriel pour apprendre à tirer la chasse d’eau sans casser le mécanisme ; à part ça, j’ai plutôt l’impression de battre chaque jour mes records personnels de patience, de prévenance et de sociabilité.

Je n’aperçois quasiment personne au 94 : les joggeurs et les chiens ne font plus leurs besoins sur les chemins de halage. Ils restent dans leur jardin. Ou, s’ils n’en ont pas, ils ont acheté un bac de litière. Au fond de mon jardin, après un no-man’s land, on aperçoit un angle de la cour du lycée. Parfois, je vois des gens courir en orbite autour du lycée, chacun seul. Peut-être n’ont-ils pas la place pour une litière dans leur salon. Il reste les oiseaux d’eau, les lapins, et aussi les arbres (pour citer mon amie IBL).

Quant à Carrie, elle a écrit une chanson, Carry On, dont elle travaille la chorégraphie.

La mère et ses enfants sont partis faire un tour, notre étudiante travaille dans le jardin. Je mets Butterfly de Keeley Forsyth un peu fort dans les enceintes, puis Zoom0003 de Cucina Povera, ça me nettoie dedans, et Magda Drozd, Finger Touching A Stone. Cependant, la mère et les enfants sont contrôlés par la police. Ce sont mes enfants, dit la mère ; ils ne sont pas sortis depuis deux jours, je leur fais prendre l’air. L’agent, sans masque mais avec gants, regarde droit devant lui. Même si ce sont vos enfants, dit-il après un silence, et même si vous vivez sous le même toit, il faut marcher à un mètre de distance. Le virus est dans l’air, si vous marchez ensemble, vous risquez de l’attraper . Heureusement que les prix Nobel de physique veillent sur notre sécurité, à nous que notre ignorance met en danger.

Ok, j’ai mal interprété ce que me disait mon amour. Elle ne pourrait pas aimer une vieille acariâtre qu’il ne faut pas bousculer dans ses habitudes etc. ; je n’en suis donc pas une. Si j’ai cru comprendre ça, c’est sans doute parce que j’ai peur d’en être une. En vérité, je suis à peu près aimable puisque je suis aimée ; cette idée me plaît bien et, un moment, je me vois sous un autre jour. Se disputer en temps de coronavirus est encore plus angoissant qu’en temps normal : on compte les minutes perdues. Je dis, Demain je serai peut-être morte et regarde ce qu’on est en train de faire. Ensuite de quoi nous rions et le rire évacue pour un moment la vieille acariâtre, ses complexes et le coronavirus.

Je prépare des consignes pour  un atelier d’écriture en ligne sur la page Facebook du Triangle. J’aime beaucoup mon concept, au point que j’ai hâte de lancer la formule – sous réserve que le Triangle l’accepte, bien sûr. Je vais aussi animer un atelier à distance avec un groupe de flamenco. Il s’agit bien d’une télé-résidence, même si mon texte n’avance plus aussi vite : difficile d’écrire un roman de fantôme quand on vit un film d’anticipation. Les premiers jours du confinement, je ne cessais de dire à mon amour, Imagine les enfants qui naissent pendant le confinement, ou Imagine que quelqu’un se réveille après plusieurs mois dans le coma et découvre que l’humanité a été décimée, etc. J’avais envie d’écrire un recueil de textes courts chaque fois qu’une amorce de narration dans cet esprit me venait. Ça m’est passé.

Le premier jour du confinement, j’ai eu Life During Wartime des Talking Heads dans la tête toute la journée (This ain’t no party, this ain’t no disco / This ain’t no fooling around). Avant-hier, c’était Débris de Keeley Forsyth (première phrase, The streets are filled with debris). Cette imagerie mentale spontanée n’alimenterait vraiment pas la playlist « feel good » que ma meilleure amie et ses collègues s’amusent à imaginer pour la page Facebook de la ville qui les emploie. Lundi, je rentrais d’un supermarché dans le cadre de mon opération ravitaillement sans caddie et je traversais le centre de Lens d’ouest en est (je vis à l’extrême orient, juste avant Sallaumines), empruntant le boulevard commerçant désert, quand les haut-parleurs ont beuglé Girls Just Want To Have Fun. Un certain sens de l’à-propos (merci Chérie FM).

(Lens et résilience.)

Par chance, j’ai un jeu de tarot – jamais servi, je l’ai acheté pour composer une photo à l’époque de mes patenôtres et processus réversibles. Mon amour apprend les règles sur Internet, ce soir nous jouons : c’est Saturday night, quand même ! J’aurais aimé une soirée dansante mais je suis la seule ici à ne pas être trop inhibée pour danser en public (au moment où j’écris cette phrase, je me rends compte qu’ici, nous vivons tous en public). Mais avant toute chose, nous avons un apéritif Skype avec mes meilleures amies.

Tes cheveux ont poussé ! s’écrie l’une d’elles. Notre collégienne et notre lycéen ne les avaient pas encore rencontrées : drôle de manière de faire les présentations… Nous sommes massés à cinq au bout de la table basse face à l’écran. Par moments, notre lycéen rit si fort qu’il se cache le visage dans les mains, ce qui me ravit, mais je suis dans l’impossibilité de rapporter ici ce qui nous amuse tant : En fait, me dit ma meilleure amie, on lit ton blog en ce moment, puisqu’on ne te voit pas. Si tu pouvais ne pas écrire ce que je vais vous raconter, au cas où quelqu’un me reconnaîtrait…

Ma meilleure amie dit (et ça, je peux le répéter) que dans le village de ses parents, un village de 275 habitants dans le Haut Jura, une maison a été cambriolée. Je me rappelle la tête de notre collégienne quand j’ai prédit à proximité de ses oreilles, le premier jour du confinement, des pillages et agressions. Sa mère et moi lui expliquons pourquoi ça ne peut pas nous arriver, à nous, un cambriolage. Mon amie poursuit son récit tandis que notre collégienne, les mains plaquées sur les oreilles, crie, J’entends encore ! Mais puisqu’on te dit que tu n’as de cambriolage à craindre ici, plaidons-nous, alors qu’est-ce qui te fait peur ? C’est le mot, dit-elle.

Comme moi, notre collégienne craint plus la police que le virus. Quand je sors de chez moi, j’ai mal au ventre, non parce que j’ai peur d’être exposée au virus puisque je suis d’une prudence exemplaire depuis des semaines (s’il s’avère que je suis contaminée, ç’aura été par un proche moins clairvoyant que moi) mais parce que j’ai peur de tomber sur une patrouille de ces fonctionnaires procéduriers qui s’en tiennent à la lettre des directives sans circonspection. Mes plus grandes craintes depuis le 25 janvier, date à laquelle j’ai appris l’existence du virus : 1. être séparée de mon amour (conjuré) ; 2. perdre quelqu’un que j’aime (hors de mes compétences, à quelques exhortations près, parfois vaines) ; 3. être privée de mouvement (en cours).

Le tarot n’a vraiment rien à voir avec la belote. J’ai de mauvais réflexes. Je déteste faire équipe avec des débiles, déclare notre collégienne – son équipe : sa mère et moi.

JC+3

Je me lève longtemps avant tout le monde, retrouve dans mon carnet un texte écrit le 25 janvier :

« Je viens d’apprendre comme par inadvertance l’existence du coronavirus. Je descends au pied du terril de Noyelles-sous-Lens, dans ce que j’appelle l’observatoire des oiseaux, raquette de béton à fleur d’étang. Le paysage est flouté par la brume, les cygnes, canards et foulques macroules glissent sans bruit à la surface de l’eau. Il n’y a que nous ici et je sens un élancement dans ma poitrine, mélange de gratitude pour la beauté dont je suis le témoin inopiné – peut-être indésirable – et de la peur d’être trop vite privée de cette beauté. Je veux vivre longtemps pour observer le spectacle discret mais fascinant de la nature quand les humains la laissent en paix. En silence. »

(Une photo prise ce jour-là depuis l’observatoire des oiseaux.)

Nous empruntons volontiers le chemin de halage qui surplombe cet étang, mon amour et moi, dans la lumière déclinante ; un soir, un vol d’oies sauvages est passé si bas que nous pouvions entendre le vent dans leurs plumes. Nous accueillons cette beauté mélancolique avec gratitude, et y être plongées ensemble nous comble d’un bonheur tel que je n’en avais jamais éprouvé.

Alors que l’humanité vit un cauchemar, j’ai la chance d’être auprès d’elle, de n’avoir qu’à lever ou tourner la tête pour que la lumière de son sourire donne du sens à tout le reste. J’ai attendu toute ma vie d’accéder à un tel bonheur, je ne veux pas le perdre déjà.

(L’un de nos crépuscules à Noyelles.)

Je cours dans un monde post-apocalyptique. Je prends les mêmes photos que d’habitude (je pense principalement à mes anciennes séries intitulées L’arrière-monde, Instantanés urbains et Le vide exact), des photos de lieux déserts, mais aujourd’hui je n’ai pas besoin de réfléchir au cadrage pour suggérer le vide.

(Près de chez Carrie : vue au nord…)

(…et vue au Sud.)

Au sommet de mon terril, je danse en T-shirt Los Angeles sur des musiques de la Nouvelle-Orléans (et alors ? anything goes) ; de loin, dans la forte nébulosité, je dois avoir l’air d’un drapeau blanc qui flotte au vent.

(Depuis le sommet, l’autoroute semble désaffectée.)

(Au pied du 94, le paysage bucolique n’est plus gâché par le bourdonnement de l’autoroute.)

À Sallaumines, un homme travaille dans son champ, au bord de la rocade déserte. Avant-hier, il poussait une tondeuse à essence qui me semblait ridicule au milieu de la grande parcelle ; aujourd’hui, il est passé à la charrue manuelle. Est-ce pour mieux occuper l’espace-temps déformé par le confinement – où le temps s’étire à mesure que l’espace se réduit ?

(La rocade de Lens – qui fut autrefois son canal – telle qu’on ne la voit habituellement jamais.)

Je file sous la douche. Quatre sur cinq, aujourd’hui, m’annonce mon amour.

Je reçois des mails de travail horripilants, lestés de solidarité en toc et platitudes de circonstance ; la plupart du temps, je ne réponds pas. Si je ne suis pas sur les réseaux sociaux, ce n’est pas pour voir ma boîte mail inondée de niaiseries par des gens qui trouvent dans la circonstance une occasion supplémentaire de suinter la mièvrerie et de larmoyer. Au milieu de ce fatras, un super mail d’une éditrice avec qui, si tout va bien, je devrais bientôt collaborer pour la première fois. « J’espère que vous vivez bien ce moment étrange, que vous y trouvez des plaisirs, des étonnements, des sources d’inspirations, des soulagements », m’écrit-elle. Je veux travailler avec elle !

Je n’ai pas le temps de répondre à tous les messages que je reçois, ni de passer tous les appels que je voudrais pour prendre des nouvelles de mes proches. Je m’en étonne. Mon amour acquiesce : je ne comprends pas où filent les journées. Il en est toujours ainsi quand nous sommes ensemble, le temps s’accélère, les heures avalées comme des syllabes. Même quand nous ne faisons pas tout ensemble. Même en confinement. Quinze fois par jour, nous nous disons, J’ai honte, j’adore ce confinement. Nous oublions sa cause. Ma tendance à tenir les médias à distance me reprend : je suis sur ma planète d’avant, à ceci près que mon amour vit déjà avec moi, comme dans le futur que nous nous préparons – et à ceci près qu’il n’y a plus de surpopulation, plus de circulation, plus de pollution.

(La vie lunaire.)

Je me réjouis d’être confinée avec des jeunes gens attachants mais autonomes, studieux mais drôles, vivants sans être épuisants. Les enfants de mon amour ressemblent tellement à mon amour que je ne peux pas ne pas les aimer. C’est mathématique.

Je me réjouis d’être confinée à Socorro, dans une ville à faible densité de population ; je me félicite d’avoir fait ce choix. Je sais qu’à Lille, outre que je n’aurais pas pu recevoir mes quatre invités, je serais déjà devenue folle. Extrait d’un vieux brouillon dans lequel j’appelle Lille Petite-Capitale pour saluer son arrogance :

« Officiellement, Petite-Capitale a une densité de population de 6 882 hab./km², mais ce ne serait pas le cas si elle n’avait annexé deux communes sans aucune forme de continuité avec la ville intra-périphérique et beaucoup plus aérées qu’elle, voire désertes par endroits tandis que Petite-Capitale est un continu dégueulis de passants et de véhicules motorisés. Ce montage administratif fausse considérablement les chiffres ; il fait une différence de 2293 habitants au kilomètre-carré. En vérité, ce ne sont pas moins de 9175 individus qui résident dans chaque kilomètre-carré intra-périphérique, sans compter les habitants des bidonvilles ni les sans-abri. Une densité par ailleurs ressentie double puisqu’un grand nombre d’individus travaillent, étudient ou font du shopping dans la ville sans pour autant y être domiciliés. Ce chiffre augmentera de manière spectaculaire dans les prochaines années, car la politique de densification instaurée par le dernier plan d’urbanisme a déjà des effets sensibles. »

C’est, entre autres choses, cette étouffante densité que j’ai fuie. Je m’en félicite chaque jour depuis le 9 novembre, premier jour de ma vie lensoise (la densité de population ici est de 2 623 hab./km² – pour comparaison, celle de Paris est de 21 067 hab./km2), et aujourd’hui j’en ressens un indescriptible soulagement.

Dame Sam, elle, vit l’expérience inverse : son espace lui paraît soudain surpeuplé, elle disjoncte et boit toujours plus.

(Son spot préféré : la baignoire sabot du rez-de-jardin, peu fréquentée.)

Au drive, où nous attendent des produits frais en complément aux féculents d’hier, nous sommes livrées par une dame sans masque ni gants, d’humeur joviale. Vous me faites peur, vous, avec vos masques ! dit-elle. Mais bon, vous avez raison, précise-t-elle. Nous mesurons l’absence de précaution qui doit régner dans le hangar.

La promenade du soir est limitée à un périmètre de 500 mètres. Nous apercevons trois personnes, à distance, les derniers chiffres et la pluie ayant ajouté au pouvoir dissuasif du durcissement annoncé tout à l’heure. Plus tard, notre apéro est coloré par des conversation téléphoniques en persan, pour le Nouvel An iranien. Les voix produisent dans le salon une petite musique étrange et envoûtante.

La nuit, une voiture passe lentement dans la rue, en silence. Je m’en étonne. Puis nous comprenons qu’elle a un gyrophare. La police patrouille-t-elle dans Lens plus déserte que jamais ? Faut-il vraiment que nous mourrions asphyxiés, angoissés, pour ne mettre personne en danger ? Ou plutôt, faut-il que nous nous enfermions par solidarité morale envers ceux qui ont fait le choix de vivre agglutinés dans des villes où ils se sentent au centre du monde ? Pourquoi ne nous laisse-t-on pas jouir sans entrave inutile de nos marges si peu prisées, dans nos trous, nos bleds paumés ? Cette absurdité m’oppresse plus encore que la peur du coronavirus lui-même :  je disais dans mon carnet, le 25 janvier, « Je veux vivre longtemps pour observer le spectacle discret mais fascinant de la nature quand les humains la laissent en paix. » Au nom de quoi devrais-je en être privée ? Qu’est-ce que ça changerait au sort de quiconque ? J’ai toujours été seule ici, la seule humaine à des centaines de mètres : pourquoi soudain cela devrait-il apparaître comme un privilège ? Et si c’en est un, qu’enlève-t-il à la collectivité ?

JC+2

Dès le réveil, une crise d’angoisse. J’appelle ma meilleure amie : pas mieux. Un autre de mes meilleurs amis, hier, se révélait aussi pessimiste que nous. Nos prévisions désastreuses concordent, et pour l’instant nous ne nous sommes jamais trompés ; on nous disait alarmistes, nous étions lucides. Je m’effondre en pensant aux gens qui sont isolés, même si j’ai conscience que, de nous cinq, je suis la seule qui ai pratiqué la « distanciation sociale » depuis le début de l’épidémie (et même bien avant, misanthropie oblige), et que peut-être l’un d’entre nous a déjà contaminé les autres.

J’accompagne mon amour dans le centre de Lens pour acheter des cigarettes. Depuis que je la connais (ça fera deux ans le 9 avril, nous fêterons cet anniversaire en confinement), nous plaisantons beaucoup à ce sujet : chaque fois qu’elle finit un paquet, elle hésite à en acheter un autre, reporte le moment, et chaque fois, elle me l’annonce sur un ton coupable, comme quelque chose d’inattendu : J’ai craqué. Aujourd’hui, moi qui la dispute habituellement chaque fois qu’elle allume une cigarette, je lui dis que ce n’est pas le moment de tenter le sevrage.

(Une photo prise le jour de notre premier baiser, en avril 2018 – photo qui par ailleurs illustre parfaitement l’incipit de L’éternité n’est pas si longue.)

Dans les rues vides, Chérie FM s’est enfin tue. Je n’aurais jamais cru qu’une telle chose aurait pu me sembler effrayante : jusqu’à présent, c’était Chérie FM qui m’effrayait. Je donne de la monnaie à un clochard, pose les pièces dans sa coupelle dorée en forme de feuille ; la seule autre passante de la rue en fait autant. Le clochard nous apprend qu’il a dû se munir d’une attestation signée pour pouvoir mendier.

Ce midi, j’annonce aux jeunes que nous les laissons faire la vaisselle pendant que nous allons chercher du ravitaillement au drive, et notre étudiante nous apprend qu’elle vient de préparer sur Excel un planning pour se répartir les tâches, si tout le monde est d’accord. Je doute que notre collégienne et notre lycéen s’en réjouissent mais mon amour et moi saluons son esprit d’initiative.

Au drive, nous sommes les seules à porter des masques. Nous n’avons pas de gants : les gants sont dans les sacs que nous sommes venues chercher. L’employée qui apporte les livraisons est souriante, elle ne porte ni masque ni gants, elle manie des caddies très lourds, souvent plusieurs à la fois, et accueille les clients d’une voix chantante. Comme les personnels soignants, elle se sacrifie, les autorités ne lui donnant pas les moyens de faire son travail sans se mettre en danger. Je pense aux liquidateurs de Tchernobyl.

Je pense aussi à Katrina. Depuis le début, bien avant le confinement, je pense à Katrina. Il y a six ans, j’ai lu beaucoup de livres (fictions et documentaires) sur le cyclone, que je décris dans mon roman de 2018, La vie effaçant toutes choses, comme « l’épisode américain qui vit les pauvres, les personnes âgées et les grabataires abandonnés à la montée des eaux tandis que George W. Bush exhortait le pays à prier pour eux, ses yeux trop rapprochés brillant d’émotion sur tous les écrans de télévision. Katrina fut le spectaculaire révélateur d’une réalité universelle – et non pas réservée au Tiers-Monde – quand des dizaines de milliers de citoyens comprirent avec effroi que les autorités auxquelles ils avaient confié leur sécurité ne feraient rien pour leur venir en aide. Un tiers des effectifs de la police avait déserté, les miliciens et autres mercenaires mandatés par les riches évacués tiraient sur les habitants qui, n’ayant pu fuir la ville, n’avaient d’autre solution pour subsister que de se servir dans les magasins – au sec, le reste du monde les considérait comme des pillards. » En France, quinze ans plus tard, les politiques font la morale à ceux qui se promènent dans des parcs mais incitent les citoyens à aller voter. Il faudrait un tribunal international pour sanctionner un crime aussi abject.

(Photo d’une page du Times Picayune prise en 2011 pendant la tempête tropicale Lee, à la Nouvelle-Orléans.)

Toi non plus, tu n’as pas encore pris de douche aujourd’hui ? me demande mon amour pendant que l’eau du thé frémit pour le goûter. Ni moi, ni personne ici.

Une phrase que l’on entend cinquante fois par jour à la maison : Je viens de t’en donner. C’est ce que nous répondons à Dame Sam, qui réclame de l’eau du robinet chaque fois que l’un de nous cinq passe devant un point d’eau, à tous les étages. L’eau du robinet, c’est la drogue de cette chatonne et elle en a bien besoin dans ce contexte où toutes ses habitudes sont bouleversées.

J’organise la suite de ma résidence à Rennes en télétravail avec mon interlocutrice du Triangle (elle me parle de ma venue en juin et je l’informe que nous serons encore en confinement mais elle rit comme si j’avais fait une blague). Mon amour met son équipe au chômage partiel. Notre lycéen a son premier cours en vidéo et en direct. Notre collégienne regarde un film. Notre étudiante, très concentrée, regarde alternativement son ordinateur et ses carnets. Je me rappelle l’avertissement du technicien qui a branché ma box : la fibre, m’a-t-il dit, c’est terriblement fragile, il suffit d’un léger coup pour casser le fil. Chaque fois que quelqu’un s’approche de la box, je convulse. Nous concentrer sur nos tâches comme si de rien n’était fait partie des stratégies les plus simples pour canaliser l’angoisse.

Ma meilleure amie ne vient jamais sur mon blog, elle n’a pas lu mon billet Bons et brutes ; je souris d’autant plus quand elle me dit, Il y a deux races : ceux qui comprennent ce qui se passe, et ceux qui font de la merde. Elle gère la com d’une municipalité, bien qu’elle n’ait que mépris pour la com, et poursuit la résistance en temps de confinement (c’est la même amie qui a déserté le bureau de vote, dimanche : notre Louise Michel). Il faut signaler que les marchés ont toujours lieu, suggère sa directrice. Non, dit ma meilleure amie, je ne me rends pas responsable de dix contaminations. C’est ma meilleure amie, je la vois presque tous les jours depuis le 14 septembre 1999 mais nous sommes confinées à 25 km à vol d’oiseau : pas comme dans L’éternité n’est pas si longue (où elle est Judith). Par chance, nous avons les appels illimités.

J’emmène mon amour et ses enfants en promenade ; je veux leur faire découvrir un quartier fantôme de Lens, près du Louvre. Un mélange de maisons de coron et de lotissement, dont une sur quinze est encore habitée.

L’un des habitants nous approche, hostile : C’est pour quoi, que vous prenez des photos ? aboie-t-il. Je réponds avec mon air Super Revêche : Pour le plaisir. Je fais semblant de ne pas avoir peur. Il nous suit à distance, nous surveille, le téléphone contre l’oreille. Nous ne nous attardons pas.

(Mon amour et moi voyons en ceci une véritable installation d ‘art contemporain.)

Notre étudiante prend une douche tous les soirs, pendant que mon amour et moi préparons l’apéritif. Ce soir, je dis, Une sur cinq. Tout le monde rit.

Nous écoutons les trois morceaux de musique sélectionnés par chacun ; beaucoup sont des titres très peu connus mais c’est leur seul point commun. Parmi les miens, l’un est même totalement inconnu. Je ne connais pas, dit notre lycéen (qui a choisi un titre de Wes Montgomery et un de Borodine : Fermez les yeux, dites-moi ce que vous voyez), et les trois autres secouent la tête pour signifier qu’eux non plus. C’est mon ancien groupe, Toysession, je dis, c’est moi qui joue de la guitare et qui chante. Je rougis de la surprise que soulève cette annonce. J’ai fait de la musique avec tous mes meilleurs amis ; l’une faisait partie de Toysession, les quatre autres de Gloria Hall. Ce sont les cinq amis qui m’ont aidée à déménager de Lille à Lens, ceux que je souhaitais voir autour de moi en cette circonstance, mes amis historiques, inconditionnels et indéfectibles.

Mon amour et moi sommes joyeuses quand nous allons nous coucher. Nous n’avons pas regardé les chiffres, ni aucune source d’information, depuis plusieurs heures.

JC-1 à JC+1

J’ai décidé de tenir un journal de confinement. Il commence un jour avant JC (Jour de Confinement) ; qui sait quand et pourquoi il s’arrêtera. J’aurais pu l’appeler Journal Crépusculaire, ce serait JC aussi.

JC – 1

Plusieurs heures avant l’allocution présidentielle, je réussis à convaincre mon amour de quitter la capitale pour se réfugier chez moi avec ses enfants. Pendant qu’elle charge sa voiture, je procède à un ravitaillement piéton (ça consiste à faire des allers-retours éprouvants car je n’ai pas de petit caddie – vivent les caddies, je m’en procure un dès que les magasins de caddies rouvrent leurs portes, si je suis toujours de ce monde).

Dans les supermarchés, il n’y a personne, je n’attends pas à la caisse. J’ai lu dans la presse que l’on assistait partout à des scènes d’anticipation mais, à ma perplexité, Lens est aussi calme que d’habitude. Les rares clients que je croise dans les rayons bien achalandés sont exaspérés ou méprisants parce que je porte un masque : je comprends qu’en étant prudente, je leur fais peur. Seule une dame me demande où je l’ai eu, pleine d’espoir, et je dois m’excuser. C’est un ami de mes parents qui me l’a fait parvenir quand tout le monde se payait ma tête parce que j’avais peur, il y a plus d’un mois. Je lui dis que je suis désolée, elle hausse les épaules : On ne sait jamais, dit-elle.

S’il y a des SDF à Lens, je ne les ai jamais vus. En revanche, il y a plusieurs groupes de clochards, des anarchistes qui boivent des cannettes en refaisant le monde. Que va-t-il advenir d’eux ? Où seront-ils confinés, dans quelles conditions ?

JC

Je cours au 11/19, embrasse la vue de là-haut, l’embrasse aussi fort que possible dans mon esprit au cas où je la verrais pour la dernière fois. Au retour, je passe devant un supermarché ; hier, il était désert, aujourd’hui les gens s’agglutinent le long du bâtiment, sans masque. Que faisaient-ils hier ? J’ai beaucoup d’empathie pour ceux que leur scepticisme met en danger.

Lens est une ville surréaliste. C’est l’une de ces communes où l’association des commerçants a obtenu l’autorisation de diffuser de la musique dans les rues du centre-ville ; en l’occurrence, Chérie FM – radio censée magnétiser les foules et dynamiser la consommation. Aujourd’hui, les foules ne sont toujours pas de la fête mais elles ne sont plus souhaitées, pourtant nous vivons l’expérience d’elle met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux les pigeons dans une ville fantôme.

Je descends de voiture devant la gare, l’amie qui se réfugie chez moi a perdu une roulette de sa valise avant de monter dans le train à Lille et nous ne pouvons acheminer à pied jusque chez moi les 93 kilos de livres qui sont venus à bout de ladite roulette (c’est une amie étudiante). Je traverse le parvis désert sous le soleil printanier, dans le hall il y a un couple, sur les quais il n’y a personne. Curieusement, c’est l’image de TER assoupis qui me serre le cœur. Je veux voir des trains circuler, des gens monter et descendre sur des quais perdus au milieu de presque rien, sans même un guichet automatique, des inconnus affairés à des vies que je ne connais pas. Je promets à ces TER que nous vivrons encore plein de belles choses, eux et moi, Mon Bolide pendu par la roue avant dans leurs secousses.

Le train de mon amie arrive en même temps que moi sur la voie B. Il est 11h50, sans doute est-ce le dernier train avant nouvel ordre, je m’attends à ce que des hordes effarées en descendent mais non, mon amie n’a dû partager les wagons qu’avec trois autres passagers.

Nous sommes cinq dans ma maison, que je ne pourrai plus jamais appeler mon Vaisseau Fantôme. Je l’appellerai désormais Socorro, comme la maison où se réfugient mes personnages dans L’éternité n’est pas si longue. Le déjeuner au soleil dans le jardin est si joyeux que nous oublions un instant ce qui nous réunit ici.

Le soir, les jeunes ont peur de sortir : peur d’être arrêtés et emprisonnés – bien que j’aie imprimé leurs attestations. Mon amour et moi marchons dans le coucher de soleil au bord du canal ; il n’y a personne nulle part, quelle surprise : même en temps de paix, il n’y a personne par ici, hors oiseaux d’eau. Sur les routes, des bus vides, bulles de lumière flottant silencieusement sur les rubans de bitume.

JC + 1

J’ai mon attestation d’activité physique. Depuis le sommet de mon terril préféré (ni le plus beau ni le plus haut, juste mon terril de cœur), j’entends une chanson des années 60, un truc de crooner, porté jusqu’à moi depuis un point indéfini que je situerais de l’autre côté du canal ; par moments, plusieurs voix très jeunes entonnent les paroles en chœur ; sous mes yeux, un chemin de halage désert, un stade désert et, au-delà, des rues désertes. Sur l’autoroute, pas de bouchon mais quelques camions isolés.

(Avant JC : autoroute très fréquentée.)

(Après JC.)

Sur les terrils, les lapins bondissent de nouveau, libérés de la menace des chasseurs et justement indifférents à notre sort ; les canards s’aventurent hors des cours et plans d’eau ; les oiseaux donnent un récital.

De retour au sol, je lance ma playlist dancing chicken (il y a Carter Tutti Void, Anna Meredith, Fátima Miranda, etc.), je danse au bord de l’eau, je danse pour l’humanité parce que tel est mon sens de l’absurde, un instant je peux faire tenir tout le sens d’être en vie dans cette gesticulation inutile et désordonnée, ça me rend heureuse – je n’ai pas honte d’être heureuse en cet épisode sinistre, c’est à la fois un travail et sa récompense, et après tout il s’agit seulement d’un instant.

Dans sa pâture, Danny paresse au soleil.

Comme dans L’éternité n’est pas si longue, mes compagnons de confinement et moi sommes répartis dans l’espace de la maison, sauf aux heures de travail, où la plupart se réunissent dans le salon. Une collégienne, un lycéen, une étudiante, une salariée en télétravail et moi, chacun sur son ordinateur, entouré de ses carnets et de ses livres.

La grande différence avec mon roman, c’est que nous n’avons pas la télévision et ne commentons pas sans fin ce qui se passe dehors. Mon amour et moi en parlons autant que possible en retrait, évitant désormais que des oreilles ne traînent quand je dis que bientôt, il y aura une pénurie et des pillages.

Après des jours d’angoisse où je m’efforçais, avec des succès variés, de faire comprendre et admettre l’urgence de la situation à mes proches et d’organiser notre mise en sécurité (j’ai notamment contribué à la décision de ma meilleure amie, de ne pas aller travailler dimanche dans un bureau de vote, soit un geste courageux de résistance à la décision criminelle de maintenir les élections, et convaincu mon amour de ne pas jouer les capitaines du Titanic sur son lieu de travail), après ces longues discussions tendues, je m’aperçois que j’ai soudain perdu de vue la raison de tout ceci, oublié le virus pour me concentrer sur l’aventure du confinement. Aujourd’hui, ça me semble la meilleure chose à faire : nous focaliser sur l’organisation de nos journées, sur nos interactions, sur nos activités, pour ne pas sombrer dans la terreur. Dans quelques jours, quand les chiffres seront devenus vertigineux, les plus goguenards et les plus insouciants cesseront de nous mettre en danger ou de penser que leurs problématiques d’avant ont encore cours. Il ne restera plus qu’à attendre. Il faudra nous employer à emplir cette attente, en dehors de laquelle tout le reste nous apparaîtra crûment pour ce qu’il est : dérisoire et hors sujet.

Je suis infiniment reconnaissante aux quatre personnes qui m’entourent d’avoir cru à mes prédictions et d’être là, avec moi. Pourtant, je sais que même si nous nous en tirons, nous allons tous perdre des êtres chers. Il est mathématiquement impossible d’y échapper. Quant à Dame Sam, elle aime avoir cinq personnes à son service plutôt qu’une seule mais n’apprécie pas trop qu’on encombre son espace ; en substance, elle ne sait que penser de tout ça et vocifère jusqu’à l’épuisement.

Une voisine me dit que tout ça, c’est à cause des Chinois qui bouffent de la merde. Certains pensent que nous (première erreur : quel nous ?) allons beaucoup apprendre de cette expérience et en tirer des leçons, mais comme je l’écrivais déjà il y a dix ans (quand j’imaginais exactement ce qui est en train de se passer), les humains n’apprennent pas de leurs erreurs. Par ailleurs, je suis sûre que certains ont 99 paquets de pâtes dans leur garage et se moquent de savoir comment vont leurs voisins.

Nous allons marcher, scindés en deux groupes sur des routes désertes. Un TER vide file sur le pont ferroviaire qui chevauche le canal. J’ai arrêté de compter les bus vides, je me contente de regarder les chauffeurs, des hommes et des femmes ; ils nous regardent aussi. L’un d’eux a passé le bras par la vitre baissée, on dirait que son regard essaie de me dire quelque chose.

Nous nous réunissons au pied d’un terril désert, le gravissons. Les jeunes découvrent la vue de là-haut. Nous les regardons courir et prendre des photos, nous les regardons regarder.

C’est un moment de consolation, dans la lumière de fin d’après-midi. Je danse devant un amphithéâtre en plein air face à un étang, pour mon public de quatre humains, qui applaudissent chaleureusement (sans bisser pour autant), et de nombreux oiseaux d’eau.

Nous repartons en deux groupes. Premier contrôle de police : un agent sans gants ni masque prend nos attestations et nos cartes d’identités, nous les rend. Nous nous demandons combien de sujets contaminés ont été contrôlés avant nous par les mêmes mains non désinfectées en l’absence de gel hydroalcoolique.

Je dis, Demain soir, chacun fera écouter trois musiques aux autres et leur en parlera ; tout le monde y voit une perspective joyeuse. Puis je regarde les derniers chiffres et j’ai envie de vomir.