Ce matin je suis allée courir au lever du soleil. J’avais oublié que c’était samedi : des milliers de joggeurs et joggeuses étaient déjà en train de défiler au sens quasi militaire du terme sur presque tous les chemins dévolus aux mobilités douces, mais ce n’étaient pas le même type de personnes que le soir. J’avais l’impression de voir des trains de marchandises américains, de ceux qui vous font attendre un quart d’heure aux passages à niveau, chaque wagon étant un petit peloton comme celui ci-dessous, voire un plus grand peloton – entre dix et trente personnes par wagon. Je crois bien que je n’avais jamais rien vu d’aussi fondamentalement grégaire – à part peut-être les gens qui font la queue sur plusieurs dizaines de mètres pour prendre un brunch dans les mêmes quelques lieux branchés disséminés dans la ville immense.

Une fois de plus, j’ai filé vers les collines, en empruntant toutes les passerelles et tous les escaliers existants. Je devais de toute façon le faire pour une scène, le retour de plage vu par une fille de Watts, Lorena, et sa petite amie Vivian – leurs regards sont aussi distanciés que le mien. Voici l’un des passages au-dessus de l’autoroute, encore calme à cette heure matinale. En arrière-plan, à gauche, on aperçoit la jetée de Santa Monica – dont je me demande comment elle tient le choc quand trois millions de personnes s’y agglutinent comme c’était le cas aujourd’hui.

En voici un détail ; on ne voit pas ses beaux pilotis (ceux-là même de They Shoot Horses, Don’t they? / On achève bien les chevaux, magnifique film de Sydney Pollack avec Jane Fonda sorti en 1969) mais seulement ses attractions stars. Un avion tourne pendant plus d’une heure au-dessus de la jetée avec cette inscription qui apparemment parle d’un acteur et chanteur chinois (mystère).

Retour sur la colline. Voici en contrebas le lieu où Vivian et Lorena vont se baigner depuis la villa de Lana, une nuit.

Et Lorena, qui a le même genre d’yeux que moi, voit aussi les sans-abri qui dorment sur la plage – certains en tente, d’autres (nombreux) dans des sacs de couchage à même le sable. Le matin, ils lèvent le camp et vont se laver dans les sanitaires publics.

Chouette vue du haut des collines – de là où je prends la photo, on ne voit pas l’autoroute en contrebas (mais on l’entend).

Les stars de Malibu, celles dont les villas en bordure d’océan rendent les plages privées de fait, vivent aussi en bordure de la Pacific Coast Highway. Et les maisons de Pacific Palisades brûlent. Et d’autres glissent dans la boue jusque dans l’océan ; voici trois images de ma captothèque, tirées du final (la meilleure partie de loin) de Don’t Make Waves d’Alexander Mackendrick, 1967, avec Tony Curtis et Sharon Tate.

Et voici le coucher de soleil du jour. Je l’ai attrapé in extremis, aujourd’hui, au retour de la blibliothèque du centre-ville – la petite bibliothèque près de chez moi étant fermée. Dans celle du centre, il y a plein de salles de travail et la proportion de sans-abri est plus importante encore, peut-être 3/4. Je sais, j’en parle beaucoup, mais c’est sans doute la chose la plus frappante de mon séjour à L.A. et Santa Monica : le nombre incroyable de sans-abri, partout où l’on pose les yeux. Un homme dormait au pied de la station de métro ce midi quand je me dirigeais vers la bibliothèque, allongé à même l’asphalte, sans sac, sans chaussures ; il y était toujours quand je suis repassée à 16h45 ; je suis presque sûre que personne ne s’est approché de lui pour voir s’il était en vie. L’extrême violence de cette société avec ses femmes refaites, ses hommes athlétiques torse nu et ses chiens toilettés en petit manteau qui passent auprès de corps en quasi putréfaction sans les voir, n’est pas quelque chose que l’on peut oublier – à ce point de vue, Santa Monica est à mes yeux rien moins que l’antre du diable. Mais le soir, ce ciel est pour tout le monde.

