Los Angeles, jour 15

Aujourd’hui, je vais essayer d’expliquer un peu Downtown. Dans la liste des quartiers les plus dangereux de Los Angeles, Downtown arrive en deuxième position derrière Skid Row, or c’est absurde – ou plus exactement, hypocrite – puisque Skid Row est une partie de Downtown. C’est difficile pour moi d’en parler succinctement puisque j’ai écrit des dizaines de pages sur le sujet dans mon roman. Je le répète, Downtown L.A. est le lieu le plus marquant, le plus effrayant et le plus fascinant où j’aie jamais mis les pieds. Je me rends compte que je le connais par coeur, maintenant, tant je l’ai sillonné lors de mes trois voyages à Los Angeles ; aux yeux de qui connaît le quartier, c’est apparemment incompréhensible et je n’ai jamais réussi à susciter chez d’autres ma profonde perplexité. Voici de brefs extraits de mon roman.

Ici, un de mes personnages remarque qu’au cinéma, il est très rare qu’une scène soit située à Downtown, alors que de nombreuses scènes y sont tournées : « Les films tournés à Downtown sont pour la plupart sont des vieilles série B, qui ne bénéficient d’aucune diffusion en Europe, ou alors des films dont le scénario ne précise pas que l’action se déroule à Downtown – on ne le mentionne pas comme on mentionnerait Beverly Hills, Venice ou même, à l’inverse du spectre, South Central : on se sert de ses topographies de manière presque abstraite, dans l’intention de situer l’action non à Downtown L.A. mais dans un décor inquiétant, miteux et décadent sinon post-apocalyptique. Prenons par exemple Seven, l’un des plus connus : qui, sans vivre à L.A., imaginerait que les lieux de tournage sont aussi glauques, sales et terrifiants dans la réalité qu’ils le sont dans le film ? On pense que les décoratrices et le directeur de la photographie ont fait un travail remarquable pour nous offrir ces visions cauchemardesques. L’accent n’étant pas mis sur la situation des scènes de crime, on ne cherche pas à savoir où un tel enfer peut bien exister, l’action l’emporte sur son cadre. Mais l’horreur des dispositifs imaginés par un scénariste avec qui je n’irais pas boire un verre est encore amplifiée dans notre perception par la noirceur absolue des lieux où il situe son action. »

Ci-dessous, une image du film Omega Man (Le Survivant en VF) de Boris Sagal (1971), qui serait génial s’il n’y avait pas une erreur de casting majeure puisque ledit Omega Man est interprété par l’ignoble Charlton Heston. Ce serait vraiment trop bête que le « dernier » survivant de l’espèce humaine soit un type si répugnant. Le film reste malgré tout un incontournable du cinéma sur L.A. et propose des vues saisissantes sur la ville – quoiqu’il s’agisse d’un film de science fiction, on y éprouve l’atmosphère du vrai Downtown.

J’ai retrouvé l’immeuble où a été tourné la scène ci-dessus, 111 N Hope St.

Comme je l’écrivais plus haut, Downtown est aussi le quartier où l’on trouve Skid Row – j’ai beaucoup écrit aussi sur ce phénomène, trop pour le résumer ici. Il s’agit, vous le savez sans doute, d’un bidonville dans la ville. Deux ou trois chiffres pour commencer : environ 10 580 sans-abri y vivent sur une superficie d’1 km² ; le taux de criminalité y est 138% supérieur à la moyenne nationale et celui des crimes violents 233% supérieur.

Extrait de mon texte :

« Mais revenons aux débuts de la désinstitutionnalisation des hôpitaux psychiatriques, dans les années 60. À Skid Row, les commerces commencent à fermer tandis qu’un programme de réhabilitation du quartier voit la démolition de nombreux hôtels et autres logements SRO*. Autrefois, ce type de logement occupait les cinquante pâtés de maisons de Skid Row et, dans leur orbite, on trouvait donc des bars, des maisons closes, des centres religieux. Des entrepôts complétaient le tableau. La réhabilitation du quartier a vu l’offre de logement à bas prix diminuer de moitié – passant de 15 000 lits à 7 500 et laissant donc autant d’hommes à la rue.
De tels programmes de « réhabilitation » sont mis en place dans d’autres grandes villes américaines et la gentrification a bientôt raison de leur skid row, mais la ville de Los Angeles estime de son devoir, dit-elle, de garantir un lieu où des personnes à très faibles revenus puissent vivre. Les bonnes œuvres et services sociaux de la ville dédiés aux personnes marginalisées s’y concentrent. Et c’est bien ce dont il s’agit : de concentration. On appelle ça une stratégie de containment – de confinement. On sacrifie un périmètre de cinquante blocks pour y contenir la population que l’on ne souhaite pas voir traîner dans les autres rues du centre-ville. Mais ce n’est pas aussi simple que c’est cynique. » Ici, ça restera grossièrement simplifié…

Deux vues de Skid Row, des vues empruntées puisque je ne m’y suis pas enfoncée (je me suis juste rendu compte deux fois, au fil de mes errances, que je m’y trouvais) :

(Licensed under Creative Commons CC-BY 4.0, Russ Allison Loar)

Ces personnes vivent la misère la plus absolue dans un cadre sublime – qui a été en son âge d’or d’une splendeur inégalée, puis que l’on a laissé se décomposer, notamment quand des lieux plus attirants pour le grand public sont sortis de terre, comme Hollywood ou le Miracle Mile.

« Le spectacle de Downtown L.A. au 21ème siècle est une gifle à la civilisation. Quelque chose comme le buste de la Statue de la Liberté enlisée à la fin de Planet of the ApesLa Planète des singes originale de 1968. L’espèce dominante humiliée, la splendeur de ses créations en proie à l’inéluctable déclin de toutes choses, une démonstration d’impermanence au cœur d’une des plus grandes villes du monde, dont le rayonnement culturel est sans égal et la vitalité légendaire.
Ses bâtiments sont décrépits, ses trottoirs crasseux, les marquises des théâtres sous lesquelles les légendes du cinéma saluaient autrefois leurs admiratrices sont habitées par des êtres qui n’ont pas tout à fait l’air humains, des zombies émaciés, édentés, qui se font dessus et se piquent au grand jour sur des sacs de couchage lépreux ou des tapis de cartons. »

Ci-dessus, une dame se pique face au Roxie, l’un des nombreux théâtres de Broadway devenus des magasins pouilleux ou, essentiellement, des prêteurs sur gage – ils appellent ça jewelries, des bijouteries, mais ce sont des prêteurs sur gage. Ce que l’on appelait autrefois le Broadway Theater District est aujourd’hui désigné comme Jewelry District.

Ci-dessous, à droite du Eastern Columbia Building, vous voyez le Broadway Trade Center – « un grand magasin ouvert en 1908, où travaillaient deux mille employées à l’époque où la ville ne comptait encore que 310 000 habitantes. Le jour de l’ouverture, 75 000 personnes s’y sont pressées ». Aujourd’hui, il est vide et son rez-de-chaussée condamné pour éviter qu’il devienne un lieu à la Escape from L.A. (Los Angeles 2013 en VF) de John Carpenter (1996).

* J’en viens aux SRO que j’évoquais plus haut. Les SRO (Single-room occupancy, ou logements meublés à occupation simple) sont un type de logement à bas coût dans lequels des adultes célibataires qui échappent de justesse à la vie de SDF louent des chambres meublées d’un lit, d’une chaise et parfois d’un petit bureau ; les locataires se partagent généralement une cuisine, éventuellement les toilettes et salles de bains. En voici un, que l’on voit dans Eye for an Eye (Au-delà des lois) de John Schlesinger (1996).

En voici deux que j’ai photographiés ce matin. Le premier se trouve face à The Last Bookstore.

Le second est célèbre, des documentaires et des livres lui ont été consacrés, en raison du grand nombre de meurtres dont il a été le théâtre.

D’autres encore : la première image est tirée de The First Power (Le premier pouvoir) de Robert Resnikoff (1990), les deux suivantes du seul film réalisé par Diane Keaton, Unstrung Heroes (Les Liens du souvenir, 1995).

Voici le Rosslyn Hotel sous un autre angle ; j’ai pris la photo ce matin, alors qu’une équipe de tournage se mettait en place à ma droite – c’était le deuxième tournage que je voyais dans la même matinée.

Souvent, à Los Angeles, c’est à l’entretien ou à la décrépitude des bâtiments que l’on devine leur nature : rien ne ressemble plus à un palace qu’un hôtel SRO, de loin. Mais quand on approche assez près d’un SRO, on comprend qu’on a affaire à un endroit misérable et insalubre. C’est un peu la même chose qu’avec les maisons individuelles des quartiers résidentiels, en somme : d’une rue à l’autre, la même maison va être entretenue avec goût, les fleurs et les palmiers pleins de vie, ou les maisons tomberont en ruines et la végétation sera remplacée par des épaves de voitures, des jouets en plastique déteints ou des monticules d’encombrants.